‹ La rage & st-HubertChapitre 26 sur 168 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

dont le nom, d’origine probablement celtique, paraît signifier « le haut pays » était, par la nature même, peu accessible ; les relations avec le dehors étaient plus difficiles et plus rares que dans les pays voisins de plaines. Les forêts ont toujours été des lieux consacrés par la piété des époques primitives. « L’effroi qu’inspire l'ombre de ces vieilles futaies, écrivait Sénèque, lait naître la loi a la divinité. » Les forêts furent peut-être les premiers temples ; en tout cas, le culte des arbres et des génies des forêts fut un des plus vivaces et des plus tenaces : les prescriptions des conciles et les croyances populaires de notre temps le montrent assez. L’Ardenne païenne apparaît divinisée a l’époque romaine, de même aussi que la montagne des Vosges; des inscriptions témoignent de cette personnification de Diane dans l’Ardenne. l*ius tard et malgré de nombreux défrichements, les solitudes de la forêt d Ardenne restèrent en dehors du mouvement d idées que créait la vie urbaine, et, cà l'époque tardive où paraît saint Hubert, une grande partie de la région était encore païenne, ou peu s’en faut. Le mérite du saint dans 1 histoire est du reste de l’avoir convertie. Et pendant tout le moyen âge, 1 Ardenne resta, dans les récits de nos trouvères, un pays étrange et d’accès redoutable ‘.

Nous employons aujourd’hui les mots payent, paganisme , sans nous rendre bien compte de leur sens, et nous commettons un grossier anachronisme quand nous les transportons dans l'antiquité. Le mot paraît dans l’histoire quand la révolution chrétienne est victorieuse, qu’elle a pour elle la majorité de la population des vides et les classes élevées de la société, tandis que les habitants de la campagne, du pagus , en retard sur le mouvement des idées, tiennent encore aux vieux dieux, au vieux culte, aux vieilles pratiques. Le paganisme est la croyance des pagani , et les pagani (c’est l’origine de notre mot français payais), ce

1. Voiries textes cités dans A. Maury, Les forets de la Gaule, p. 62.

SAINT HUBERT ET SA LÉGENDE

sont littéralement ce qu’on appellerait aujourd’hui « les ruraux. »

C’est surtout l’Ardenne qui fut le théâtre de l’activité apostolique du saint, et c’est peut-être pour y combattre le paganisme do plus près qu’il transporta le siège épiscopal a Liège, lieu inconnu jusque-là, et où l’on ne trouve aucune trace gallo-romaine. L’immense forêt d’Ardennc, qui formait comme une province, était un grand pays de chasse ; elle l’est restée jusque dans le moyen âge. Qui dit pays de chasse diL pays de légendes ; et, si petite qu elle soit en proportion de l’Ardenne, notre forêt de Fontainebleau n’at-elle pas eu jusque dans ces derniers siècles son « Grand- Veneur » fantastique, qui apparaissait encore au temps d’IIcnri IV ? La rel igion naturiste des païens de l’Ardenne, peuple chasseur, devait donner une grande place aux divinités de la chasse, à des pratiques, à des dévotions particulières.

On a déjà remarqué que le culte de Diane s’est conservé fort tard, et M. Beugnot ajoute que « cette divinité paraît avoir été la dernière dont le nom fut prononcé dans l’Occident1 ». Cela s’explique par le fait que son culte était moins un culte de ville qu’un culte de campagne et de forêt. Le nom de Diane s’est même étendu à un dieu masculin que nous fait connaître une vie de saint : dæmoniinn qnod rustici IJuininn voccint h En effet, il a dù y avoir fusion du culte gallo-romain de Diane avec celui des dieux apportés par les Francs des forêts de la Germanie. Les écrivains chrétiens parlent, naturellement avec haine et mépris, des dianatici , prêtres ou ermites de Diane qui paraissent avoir été des sortes de « flagellants », exerçant sur eux-mêmes des mortifications sanglantes qu’ils croyaient agréables à leur divinité. Les sorties violentes des écrivains chrétiens, les

\. Beugnot, Histoire de la destruction du paganisme en Occident, t. II. p. 316. (Cf. ihid., p. 259.)

2. Me de saint Césaire, évêque d’Arles, citée dans Beugnot, t. Il, p. 316 et dans Ducange, Glossaire s. v. Dianam.

Page 1