‹ La rage & st-HubertChapitre 3 sur 168 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

g 1. — CAUSES DE LA RAGE

Comment s’imaginer l’origine de la rage chez le chien? Les savants cherchent encore, car aucune des hypothèses mises en avant n’a pu être constatée ni établie. Mais si les hommes qui savent et qui raisonnent sont les derniers a se prononcer sur la question des causes premières, il n’en est pas de même de la masse de l’humanité. Celle-ci ne sera jamais agnostique, et elle ne dort tranquille que si une hypothèse, bonne ou mauvaise, satisfait son désir de savoir et surtout son besoin de croire.

Dans les croyances populaires, les maladies se ramènent d’ordinaire à trois causes : la présence d’un mauvais esprit dans le corps ; un sort jeté par un ennemi ; et enfin des vers. Au lieu de vers le peuple aurait dit des microbes, s’il avait connu le mot; et il peut, dans quelques cas, avoir instinctivement trouvé juste, par exemple poulies maux de dents. C’est une croyance universelle qui les attribue à la présence de vers dans la bouche ; or la caiie dentaire paraît aujourd’hui résulter d’un être microscopique, champignon ou microbe, qui se développe et se propage sur les gencives. La croyance au ver se rencontre dans bien d’autres cas encore. C’est « pour tuer le ver » que l’ouvrier de Paris prend le matin à jeun un petit verre de vin blanc. C’est encore un usage très répandu de couper le bout de la queue aux jeunes chats à cause du ver qui s’y trouve et qui les ferait périr ou les rendrait chétifs toute leur vie.

C’était là, dans l'antiquité, une des explications de la rage : mais où était le ver? Pour les uns il était dans la queue : « Columelle, dit Pline, prétend que si quarante jours après la naissance des chiens on leur coupe la queue avec les dents, et qu’on enlève la dernière articulation avec le nerf qui y est attenant, la queue ne croît plus, et les

LA RAGE DANS L’ANTIQUITÉ CLASSIQUE

chiens ne deviennent pas enragés1. » Selon cl autres, le ver était à la langue : « Les chiens, dit encore Pline, ont à la langue un petit ver appelé par les Grecs Lytta (rage); quand on hôte aux jeunes chiens, ils ne deviennent point enragés et ne perdent jamais l’appétit. Ce môme ver porté trois fois autour du feu se donne aux individus mordus par un chien enragé, pour prévenir la rage2... » Gratius Faliscus, dans son Cynégétique , rapporte la même explication sous une forme plus scientifique : « L’affreux et cruel fléau se manifeste à l’endroit où la langue est adhérente au gosier par une membrane qu’on appelle le petit ver2 . » L’opération que l’on croyait préservatrice s’est continuée jusqu'à notre époque sous le nom d ' évercment ou éverration : le verbe éverrer , avec ce sens et cette intention, est dans le dictionnaire de Littré. En 1864, un des collaborateurs du Bulletin de la Société 'protectrice des animaux , crut encore utile d’écrire contre « l’extraction d’un prétendu ver à la langue et à la queue des chiens1 5. » Pourtant au commencement du siècle dernier, un grand médecin, Morgagni, avait démontré que ce qu'on prenait pour un ver était simplement un cordon blanchâtre. Morgagni croyait aussi devoir réfuter l’opinion qui expliquait la rage par un ver né dans le cerveau du chien ; et il ajoutait, en médecinpeu porté àla théorie microbienne : sæpe enim vernies facile creduntur qui non sunt °.

On trouve encore d'autres explications de la rage. D'après Élien, elle provient de l’excès de hile 6 et une théorie analogue est encore courante chez les chasseurs de Saint- Brieuc7. Dans une autre opinion que rapporte Pline, les

1. Pline, Hist. Nat., VIII, 63, et Columelle, De re rastica, VII, 12.

Page 1