‹ La raison dans la folieChapitre 16 sur 84 · Annales médico-jjsycho logiques, 1860, p · texte numérisé non relu

Annales médico-jjsycho logiques, 1860, p

dente. Ces actes sont les conversations et les écrits des aliénés. Ils ont, au point de vue médico-lég-al, une telle importance, que nous serons amené à les considérer, à ce point de vue, plus spécialement que nous ne l'avons fait pour les précédents. Nous ne cesserons pas cependant de viser avant tout notre but principal, qui est de prouver la persistance de l'intelligence chez les aliénés.

Il est un principe sur lequel nous devons appeler particulièrement ici l'attention, et qu'il est important de ne point oublier : c'est que si les actes d'un individu sont déraisonnables, ils peuvent prouver d'une façon péremptoire l'insanité d'esprit, mais que s'ils ont, au contraire, les apparences de la raison, cela ne suffit pas pour permettre d'affirmer que leur auteur a conservé l'intégrité de son intelligence. Des individus véritablement atteints d'aliénation mentale peuvent, comme nous allons le voir, tenir des propos, des conversations, produire des écrits pleins d'intelligence et parfaitement raisonnables, sans cesser d'être aussi réellement aliénés que si toutes leurs conversations, tous leurs écrits étaient empreints d'incohérence et de déraison.

ARTICLE III

Des manifestations de l'intelligence dans les conversations des aliénés.

Les aliénés peuvent tenir des conversations raisonnables et répondre convenablement aux questions qui leur sont posées. — Les déments eux-mêmes en sont capables. — Influence de l'éducation première et des liabitudes. — De l'esprit dans les conversations; certains imbéciles en ont beaucoup. — Fous et bouffons. — Des interrogatoires judiciaires. — Ils- sont parfois conduits de façon à ce que la folie ne puisse s'y dévoiler. — Règle générale : faire peu de questions aux aliénés et les laisser parler le plus possible.

Nous devons tout d'abord examiner les conversations que les aliénés tiennent, dans les conditions ordi-

naires de la vie, avec les personnes de leur entourage; avec leurs parents, leurs amis; avec des visiteurs; avec les médecins qui les soignent; avec tous ceux qui sont chargés de s'occuper d'eux.

11 est un genre spécial de conversations auquel nous nous arrêterons ensuite et qui mérite d'être examiné séparément : ce sont notamment celles que les aliénés ont avec des magistrats, chargés de se mettre. en rapport avec eux d'une manière transitoire et officielle, en vue d'une constatation déterminée. Dans ce cas, la conversation, qui a pour but la détermination authentique de l'état mental au point de vue judiciaire, s'appelle interrogatoire.

Dans presque toutes les catégories d'aliénés il y a des individus capables de tenir, sur des sujets très variés, des conversations totalement ou partiellement raisonnables; capables de répondre, aussi bien que de questionner à leur tour, de telle sorte que quelquefois, de prime-abord, il ne soit pas possible de reconnaître qu'ils sont atteints de maladie mentale.

Une première observation qui s'aj)plique aux conversaîions tout aussi bien qu'aux interrogatoires, c'est qu'il faut, pour apprécier le degré d'intelligence, tenir compte, en premier lieu, de la nature des choses dont on parle. S'il s'agit de banalités, de la pluie ou du beau temps ; s'il s'agit de notions relatives aux objets dont le malade a l'habitude de se servir, aux actes qu'il a coutume de faire, aux personnes avec lesquelles il est ordinairement en relation, l'aliéné parlera aussi bien, et peut-être mieux parfois que des personnes saines d'esprit. Il est en effet peu d'aliénés, même parmi ceux qui sont véritablement en état de démence, qui ne puissent dire leur nom, leur âge, leur profession; qui ne puissent rendre compte de leurs occupations quotidiennes, parler de leur famille, de leur situation de fortune, des diverses circonstances de leur vie, et ré-

pondre sur ces sujets d'une nianicro tout à lait pertinente. Aussi est-ce une erreur, dans lafiuellc tombent bien des personnes, de croire (fu'il suffit, pour reconnaître si un individu est aliéné, de lui présenter des pièces de monnaie et de lui en demander la valeur, de l'interroger sur telle ou telle personne, de le questionner sur son habitation, sur ses repas, sur le règlement de ses actions quotidiennes.

Une seconde observation également importante, c'est qu'il faut tenir compte du degré d'éducation et de culture intellectuelle de l'aliéné avec lequel on s'entretient. Un paysan grossier laissera plus vite percer l'aflaiblissement et le désordre de son esprit que le citadin dont l'instruction a été soignée, que l'homme à qui l'habitude du monde a enseigné l'usage de certaines formules de langage qui reviennent dans toutes les conversations, et qui lui permettent de s'exprimer avec aisance.

Il arrive souvent que le savant, le littérateur, l'homme de profession libérale qui est tombé dans la folie, peut converser sur les objets de ses études, longuement et d'un façon diserte, aussi bien que s'il avait gardé la plénitude de ses facultés intellectuelles.

Nous connaissons une dame, instruite, 'bien élevée, tout cà fait femme du monde, qui, après avoir passé par la folie circulaire, est tombée dans la démence. Ses facultés mentales sont considérablement aflFaiblies. Pendant quelque temps elle a dû être internée, à cause du désordre de ses actes ; actuellement elle est chez elle, où elle peut rester aisément sous la direction et la surveillance de son mari. Elle se tient une grande partie de la journée dans son salon; elle y paraît habituellement étrangère à ce qui se passe autour d'elle, ne s'occupe à rien, n'est pas capable môme de lire un journal, et certainement ne pense pas à grand'chose. Mais si quelque personne de ses amies lui fait visite, elle se ranime

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momentanément, reprend possession de ses facultés "d'esprit, demande à cette personne des nouvelles de sa famille, s'occupe de sa santé et paraît s'intéresser à mille petits faits qu'on lui raconte. Il en est ainsi pendant une demi-heure, une heure même, sans que le visiteur qui ne connaît pas son état réel puisse soupçonner qu'elle est devenue démente. La visite terminée, elle retombe dans son affaissement et dans le vide de ses idées. Elle est du reste absolument incapable d'aucune initiative pour les besoins ordinaires de la vie.

Nous avions récemment dans la Maison de santé un malade atteint de folie alcoolique, halluciné, tourmenté par des idées de persécution. Ce malade, qui avait beaucoup voyagé et beaucoup retenu, qui avait beaucoup d'esprit naturel, de la verve et de la malice, causait fort agréablement de ses voyages, et portait des appréciations très justes sur les peuples qu'il avait visités. Des magistrats ont causé plus d'une heure avec lui sans qu'il dît un seul mot déraisonnable; mais il se dédommageait ensuite.

Cette faculté que peuvent avoir les aliénés de converser d'une manière intelligente, raisonnable, s'observe à tous les degrés et dans toutes les formes de maladies mentales, depuis la folie la plus élémentaire jusqu'à la démence proprement dite.

« Il y a, dit Guislain, des déments qui ne cessent de s'exprimer convenablement. Ils peuvent parler sur tous les sujets ordinaires, et cependant ils ne peuvent diriger aucun de leurs actes. Ils oublient tout..... ils n'ont aucune initiative, ne font rien par eux-mêmes, et si on les charge do chercher tel ou tel objet, ils ne s'en souviennent plus, dès qu'ils ont fait quelques pas.

« .J'ai connu des malades de cette nature, qui pouvaient assez bien soutenir la conversation pendant une demi-heure, et qui, en ôtant leurs souliers, en les mettant dans une armoire à dix pas, ignoraient complè-

tement, cinq minutes après, où ils les avaient déposés'. »

On rencontre aussi quelquefois des imbéciles, des faibles d'esprit, des gens qui sont notoirement incapables de se conduire, et dont les facultés mentales sont fort oblitérées, qui cependant font illusion par leurs manières joviales, leur galté, leurs piquantes réparties, leurs saillies plaisantes et parfois même très judicieuses. Morel rapporte l'histoire d'un imbécile, pensionnaire de l'asile d'aliénés de Maréville, qui, dans la mauvaise saison, lorsqu'un certain nombre d'aliénés étaient réunis dans le chaufîoir autour du poêle, avait le talent d'égayer ses compagnons d'infortune et de les amuser par ses saillies et ses chansons. Et cependant cet homme n'était pas capable de donner des renseignements sur lui-même, sur son âge, sur son existence ancienne et présente 2.

A cette catégorie d'imbéciles appartiennent les fous et les bouffons, qui remplissaient jadis près des rois des charges d'une véritable importance. On avait beaucoup de considération pour eux en raison de l'intelligence et de l'esprit qu'on leur attribuait. Dans une étude fort curieuse qu'il leur a consacrée récemment, M. le docteur Paul Moreau^ a démontré d'une façon péremptoire la faiblesse d'esprit de ces individus, sur le compte desquels tout le monde se trompait.

Moins la folie est généralisée, moins elle confine à la démence proprement dite, et plus il est possible aux malades de tenir des conversations intelligentes. Les uns, fortement influencés par leur délire, ne peuvent, • il est vrai, parler que de ce qu'ils éprouvent. 11 est dif-

1. Guislain, Leçons orales sur les phrénopalhies , tome I, p. 315.

2. Morel, Éludes cliniques sur les maladies menlales tome I, p. 27.

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