‹ La raison dans la folieChapitre 29 sur 84 · Bail, Leçons sur les maladies metitales · texte numérisé non relu

Bail, Leçons sur les maladies metitales

9. Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales; article Paralysie générale.

10. A. Voisin, Traité de la paralysie générale des aliénés: J.-B. Baillière. Paris, 1880.

Gomme nous Pavons vu, le D"- J. Falret, en terminant son tableau de la suractivité intellectuelle dans la période initiale de la paralysie générale, y a mis une ombre très prononcée. La suractivité, a-t-il dit, . n'est point si parfaite qu'un observateur attentif n'y puisse remarquer déjà les signes de la démence.

Nous croyons que dans certains cas, s'il est possible de reconnaître et de prévoir l'invasion de l'aliénation mentale, de la paralysie générale, c'est d'après la transformation qui s'est opérée dans l'individu, plutôt qae d'après les manifestations de quelques signes de démence. Ceux-ci n'existent réellement pas encore ou sont tout à fait insaisisables, si bien que, pour les personnes qui n'ont pas l'expérience des maladies mentales, ou qui n'ont que des notions insuffisantes sur le développement et la marche de certains états de folie, il est impossible de comprendre que l'individu est aliéné ou en passe de le devenir.

Dans un récent mémoire S nous avons rapporté trois observations qui justifient ce que nous venons d'avancer. Chacun des malades que ces observations concernent avait, pendant une période plus ou moins longue avant l'explosion des perturbations mentales proprement dites, passé par une période de suractivité intellectuelle, aux allures et aux apparences tout à fait normales, que personne n'eut un instant l'idée de considérer comme un signe avant-coureur de l'aliénation mentale.

L'histoire de ces malades est vraiment instructive à notre point de vue actuel.

M. A..., âgé de soixante et un ans, est un ancien agent-voyer. Au moment où nous sommes appelé à

1. V. Parant, I)e la sxiraclivUé intelleciueUe, sans délire ni clémence, clans la période prodroniiqae de la paralysie générale. — Annales médico-psychologic^ites ; juillet et septembre 1887.

nous occuper do lui, sa famille fait remonter sa maladie à deux Ans, y compris une période d'environ deux mois et demi, caractérisée par les phénomènes dont nous nous occupons.

M. A... est un homme d'une intelligence ordinaire, même médiocre. Il remplissait ses fonctions d'une manière satisfaisante, mais sans que rien pût appeler l'attention sur lui. Peu expansif, indifférent aux choses publiques, il n'avait pas l'habitude de rechercher la société; il la fuyait plutôt. Lorsqu'il se trouvait en réunion, dans les cafés ou ailleurs, il parlait peu et n'avait rien qui pût lui donner une prééminence quelconque. En fait de maladie on ne lui connaissait pas d'antécédents héréditaires, et sa santé avait toujours été bonne. Dans l'exercice de ses fonctions i] buvait beaucoup, et, depuis plusieurs années, il s'était mis à s'attarder dans les cabarets et les auberges. On ii'avait vu chez lui aucun signe de trouble mental jusqu'au moment du début présumé de sa maladie actuelle.

Des élections législatives devaient avoir lieu dans l'arrondissement où il demeurait. Deux mois à peu près avant l'ouverture de la période électorale, on vit M. A... prendre presque subitement des allures et des dispositions nouvelles et insolites. Il se mit à manifester un intérêt très vif pour les événements qui devaient se produire. Il se montra plus expansif que de coutume. Ayant dès ce moment pris ouvertement parti dans la lutte qui allait s'ouvrir, il se procura et lut assidûment les journaux favorables au candidat de son choix. Puis il s'aboucha avec les agents électoraux de celui-ci. Dès lors on le vit dans les cafés, dans les réunions, se mêler aux groupes. Il parlait beaucoup, il se plaisait à exposer son opinion, et le faisait d'une manière nette, vive et communicative. C'étaient là des qualités qu'on ne lui connaissait pas du tout, et qu'on fut très surpris de lui trouver. Il semblait de-

venu subitement plus intelligent, et se montrait supérieur non seulement à lui-même, mais aussi à la grande majorité des gens avec qui il était en relation. On S'en réjouissait autour de lui, dans sa famille. Lui-' même s'en montrait heureux, car il le comprenait ; il se sentait tout autre, et, sans concevoir des sentiments exagérés de sa supériorité, il disait qu'il avait les idées plus nettes et plus abondantes qu'autrefois.

Arrive la période électorale; M. A... se jette ardemment dans la lutte ; lui qui était taciturne, est devenu très loquace ; il a pris beaucoup de hardiesse, beaucoup d'initiative. Alors qu'il semblait fait pour jouer les rôles de comparses, il devient chef et se met à la tête du mouvement. Il ne manque pas une réunion publique; il y prend toujours la parole; il est plein d'entrain ; il ne recule pas devant les discussions contradictoires, et s'y montre plein d'à-propos. L'étonnement 'est de plus en plus grand dans sa famille et parmi ses amis. Mais sa conduite est si mesurée, malgré son ardeur, ses propos sont si sensés, son attitude générale est si régulière, que personne ne soupçonne un moment la vérité. On voit là simplement l'influence d'un événement politique et de la lutte électorale. Bref, les élections se font, et le candidat pour lequel M. A... s'est si ardemment employé est proclamé vainqueur. C'était un revirement complet dans la représentation politique de l'arrondissement. L'élu et son parti reconnaissent à qui mieux mieux qu'ils doivent une grande part du succès à M. A... et à son intervention active, si efficace et si complètement inattendue. Luimême triomphe avec une satisfaction évidente, comme cela était naturel , mais sans manifester encore la moindre exaltation déraisonnable ou notoirement extravagante.

La lutte électorale est terminée. La vie publique revient à ses conditions ordinaires. Presque en même temps aussi les brillantes dispositions de M. A... s'étei-

gnent. Au bout do pou de jours on lo retrouve d'abord tel qu'il avait toujours été. Puis on Je voit s'affaisser et tomber dans une sorte d'abattement. Tout le monde l'attribue aux fatigues récemment éprouvées, et on s'en préoccupe peu. Mais cela même ne fut pas de longue durée. Quelques semaines plus tard se manifestèrent d'autres dispositions, qui, à la satisfaction jadis éprouvée par la famille, firent succéder des inquiétudes croissantes.

Ce fut tout d'abord une modification marquée des sentiments affectifs. M. A... se mit à concevoir contre ■ les personnes de sa famille des antipathies contraires à ses sentiments antérieurs. Il abandonna presque continuellement son domicile et se livra à des actes très désordonnés. On dut l'interner, et il fut amené dans notre Maison de santé, présentant des signes certains de paralysie générale progressive.

Au bout de quatre mois, M. A... étant devenu calme, sans être aucunement guéri, fut retiré par sa famille. Nous avons appris que depuis lors il est mort dans le marasme.

M. B..., âgé de trente-sept ans, est entré en 1882 dans la Maison de santé de Toulouse. C'est environ un an avant l'entrée que l'état de maladie avait été soupçonné. Ce qui l'avait fait reconnaître, c'était d'abord une irritabilité très grande; puis étaient venues de l'excitation, de l'exaltation et des idées ambitieuses délirantes qui nécessitèrent l'internement.

En remontant dans le passé voici ce que l'on retrouvait. M. B..., issu d'une famille de pa^^sans, était un homme d'une intelligence et d'une culture moyennes, que rien ne distinguait d'une manière spéciale. Ayant reçu un peu d'instruction, au lieu de rester à travailler la terre, il se fit commis en vins dans une maison de commerce. C'est de cette époque que datent des habitudes alcooliques qui allèrent toujours en crois-

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sant. M. B... fréquentait beaucoup les cafés, et y faisait une grande consommation de spiritueux.

Gommell était actif et assez entendu en affaires, il ne tarda pas à marquer sa place dans la maison de commerce où il se trouvait. Finalement il épousa la fille de son patron, dont il devint en même temps l'associé. Sous la raison sociale de son beau-père et de lui, il dirigea la maison, dont les affaires continuèrent à prospérer, mais sans sortir de la voie moyenne où elles avaient toujours été.

Vers 1879, environ deux ans avant le début apparent de la maladie mentale, on fut surpris de voir M. B... pris presque inopinément d'une ardeur commerciale plus grande. Il voulut mettre sa maison sur un plus grand pied, et étendre ses affaires sur une base beaucoup plus large. Il fit coup sur coup plusieurs entreprises très hardies, soit comme acquisitions, soit comme placements. Son beau-père, quelque peu inquiet de sa hardiesse, voulut le modérer ; mais dès ce moment se manifestait l'irritabilité qui plus tard devait devenir prépondérante. M. B... traita son beaupère de routinier, de retardataire, et passa outre à ses représentations. Gomme les premières entreprises, si hasardeuses qu'elles fussent, avaient été couronnées d'un plein succès, que M. B... manifestait une confiance extrême et la communiquait à tout le monde; on le laissa faire.

Ce qu'il importe de remarquer, c'est que, bien que très . hardies , toutes les entreprises , toutes les combinaisons, toutes les éventualités étaient parfaitement prévues, étudiées, raison nées. M. B... aurait eu alors un échec, qu'on n'eût pu l'accuser de n'avoir pas bien pris ses précautions. Dans cette voie un peu aventureuse, mais parfaitement régulière, M. B... parvint en peu de temps à doubler la fortune de son beau-père et la sienne ; sa maison de commerce avait pris le premier rang parmi celles du même genre.

Gela s'était produit en moins de deux ans, sans que jamais le moindre insuccès, la moindre erreur vinssent empêcher la proi^'ression des choses. Et pendant ce temps, si l'on s'accordait à trouver que M. B... était hardi, personne ne songeait à le taxer d'extravagance j personne n'entrevoyait le moindre signe de trouble d'esprit dans ses idées ou dans ses actes.

Mais alors survinrent les phénomènes dont nous avons parlé tout d'abord. La maladie se déclarait ouvertement avec toutes ses conséquences.

Une fois interné, M. B... fut agité et désordonné pendent plusieurs mois. Il présenta tous les signes de la paralysie générale progressive. Le D-"' Bail, qui fut appelé à le voir en consultation, n'eut aucun doute à ce sujet.

Plus tard le calme survint -, on essaya de rendre à M. B... la liberté. Mais il s'excita de nouveau, partit pour Paris où il se livra à tous les désordres. Tout à coup il eut, à des intervalles très rapprochés, plusieurs attaques congestives épileptiformes. L'une délies le plongea dans le coma et détermina la mort.

Le troisième malade dont nous avons à parler a été tout récemment soumis à notre observation. Nous ne l'avons vu, il est vrai, qu'en consultation chez lui. Mais sa maladie était assez bien confirmée pour qu'il n'y eût pas de doutes à son égard. Les renseignements qui suivent nous ont été donnés au cours de la consultation.

M. G... est âgé de quarante-deux ans. II a deux enfants, l'un de onze ans, l'autre de neuf, qui se portent bien. Il est veuf depuis plusieurs années. Depuis son veuvage il s'est adonné, avec une grande ardeur, à des habitudes de débauche qu'il avait eues déjà avant son mariage. Grand buveur, grand mangeur, il consommait des quantités énormes de toutes choses, et l'on nous a parlé avec admiration de ses repas vraiment pantagruéliques.

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Le fond de son caractère avait toujours été de l'insouciance, de l'indifférence, voire même de l'apathie. Il s'occupait à faire valoir ses propriétés, grands vignobles de l'Aude; mais il le faisait d'une façon routinière et sans beaucoup d'entrain. Plus indifférent encore aux affaires publiques qu'aux siennes propres, il avait toujours refusé de jouer un rôle dans sa commune, d'y tenir la place à laquelle son éducation première et sa fortune lui auraient donné droit. Il avait à ce sujet résisté aux sollicitations les plus pressantes. Il était intelligent, mais sans rien d'extraordinaire.

Il y"a quinze mois, environ, on vit assez inopinément toutes ses dispositions changer. Il secoua son inertie, dépouilla son indifférence, se mit à s'occuper des affaires de sa commune. Les circonstances voulurent qu'à cette époque il y eût un renouvellement du conseil municipal non seulement il se présenta pour être conseiller, mais, ayant été élu, il demanda de remplir les fonctions de maire. Il fut immédiatement nommé. Dès lors il manifesta une activité très grande, s'appliquant, sur divers points, à améliorer la situation de la commune. Il reprit ou fit continuer des projets très utiles que la négligence ou le mauvais vouloir de ses prédécesseurs avaient fait abandonner, amélioration de routes, reconstruction d'édifices communaux qui tombaient en ruines, perfectionnement d'un système de drainage pour d'anciens marais qui depuis longtemps étaient pour les habitants une source de maladies. Ce qui est surtout à remarquer dans toutes ces entreprises, c'est qu'il ne les fit point à la légère, sans en prévoir, sans en faire étudier toutes les conséquences, et surtout sans assurer d'avance, au mieux des intérêts de la commune, les ressources qui permettaient de les mener à bonne fin. Il provoqua des souscriptions individuelles et on le vit, avec une hardiesse qu'il n'avait jamais eue, aller faire visite à des propriétaires du voisinage avec qui il n'avait jamais été en relation; il alla même

chez des gens qui étaient hostiles à hii ou aux projets patronnés par lui. Il leur parla avec chaleur, avec conviction, leur démontra les avantages de ces projets, et fît souscrire ceux môme qui semblaient le moins disposés à le faire. En peu de temps on le regarda comme la providence de la commune et on ne jurait plus que par lui ou par ses idées.

Ce qui est à noter encore, c'est qu'il apporta dans la gestion de ses biens une activité et une habileté égales à celles qu'il déployait dans les affaires de la commune. Il fit, pour plusieurs de ses vignes endommagées ou menacées par le phylloxéra, des améliorations importantes et profitables.

Une particularité intéressante nous a été signalée, c'est que, pendant un an environ, s'il était devenu plus actif, iDlus entreprenant, M. G... ne manifesta jamais alors de l'irritabilité. Il ne conçut aucun sentiment d'orgueil. Il conserva son caractère habituel, qui était d'être, comme on dit vulgairement, bon enfant. Il était affable et fort bienveillant.

Personne, jusqu'à ce moment, ne se doutait que M. C... fût en passe de maladie. Mais d'une manière presque subite toutes ses dispositions changèrent. Il devint d'humeur fantasque, irritable, hautaine. Puis il commença à agir d'une manière notoirement extravagante; ses actes n'avaient plus aucune suite. Il abandonna les affaires de la commune et les siennes ; il entreprit des voyages, et mena une conduite plus désordonnée que jamais.

C'est alors que nous fûmes appelé en consultation auprès de lui. Nous constatâmes les signes physiques de la paralysie générale progressive, tremblement fibrillaire de la langue, embarras de la parole (embarras que la famille avait reconnu depuis deux mois), tremblement fibrillaire des muscles du visage, inégalité" pupillaire très prononcée, la droite étant presque immobile j en outre tremblement marqué des doigts.

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Cependant récriture n'était pas notablement altérée. ^Noiis n'eûmes pas de peine à constater le trouble d'esiprit, caractérisé par de l'incohérence et de l'exaltattion des idées.

Arrivés au terme de notre premier chapitre, nous pouvons le résumer en quelques mots : nous avons : surabondamment démontré que les aliénés peuvent, ■ dans des états variés de maladie mentale, posséder ; encore le premier élément de la raison, qui est l'intelligence. Ils peuvent jouir encore des facultés intellectuelles, l'attention, la mémoire, l'association des idées, l'imagination, et, chez quelques-uns même, la maladie donne à ces facultés une acuité qu'elles n'avaient point dans l'état normal.

Un grand nombre d'aliénés sont capables de s'occuper à des travaux manuels ; un certain nombre peuvent se livrer aux travaux purement intellectuels, ils peuvent parler, converser, écrire, comme, le feraient des personnes raisonnables.

Ajoutons, comme nous l'avons déjà dit, et comme nous devrons le répéter encore à propos des autres éléments de la raison, que malgré la persistance partielle des facultés intellectuelles, l'aliénation mentale n'en est pas moins évidente et n'en conserve pas moins son empire, et que, lorsque des signes certains de folie se présentent chez un individu, on ne doit pas en récuser la gravité ni en méconnaître les efiets, parce que cet individu conserve encore une partie plus ou moins grande de son intelligence.

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