‹ La raison dans la folieChapitre 28 sur 84 · Leurot, Fragments psychologiques sur la folie · texte numérisé non relu

Leurot, Fragments psychologiques sur la folie

o. Annales médico-psychologiques, Lomé 111, p. 93, 1864.

La suractivité intellectuelle s'observe aussi quelque- Ibis dans les formes dépressives de l'aliénation mentale, mais beaucoup moins souvent que dans les formes expansives. Pour en donner la preuve il suffit de citer la lettre suivante, qu'une pauvre malade, affectée de délire mélancolique, adressait à son mari, instituteur de campagne. La lettre fourmillait de fautes d'orthographe; celle qui l'écrivait n'avait aucune éducation, et dans l'état normal elle n'avait aucune éloquence; mais la maladie l'avait transformée, en développant ses facultés intellectuelles. Elle s'exprimait ainsi :

« Pourquoi le maître de l'univers ne m'a-t-il pas ouvert mon tombeau dans ma brillante jeunesse? Pourquoi, dans le même temps, ne m'a-t-il pas éloignée de toi, puisque tu ne m'aimais pas et que je fais ton malheur? Pourquoi suis-je devenue mère? Pour être malheureuse, plus que malheureuse, abandonner mes

enfants qui me sont si chers Pourquoi me hais-tu ? Ouand

je serais les pieds dans l'huile bouillante, je dirais encore : Je t'aime!... Pourquoi ne m'as-tu pas laissée mourir ? Tu serais heureux, et moi, mes maux seraient finis Mes chers enfants, avec leurs jeux, viendraient s'asseoir sur ma tombe. Je serais encore près d'eux; je les entendrais encore, dans le sombre tombeau, dire : Voilà notre mère i ! »

Si cette femme avait été nourrie de la lecture de Chateaubriand, elle n'aurait pu s'exprimer avec plus de poésie et d'imagination.

Le D'" Parchappe, à qui nous avons emprunté la citation de la lettre qui précède, a cherché l'explication de la suractivité intellectuelle dans la folie. Cette suractivité, selon lui, a pour cause la concentration des idées.

« La puissance et l'activité de l'imagination, dit-il. sont ti^ès fréquemment augmentées dans la folie. Les

1. Annales médico-psyc/wlogiques, iSÔO. p. tô; Parchappe, ^y^nplomalologie de la folie.

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insensés, dont l'intelligence est demeurée active, vivent surtout de la vie intérieure de l'àme. Leur tendance à s'isoler révèle la prédominance de l'imagination dans les phénomènes psychiques qui leur sont

propres. »

Et développant ces données, il ajoute :

« L'exaltation de la puissance de reproduire, par la mémoire et par l'imagination, les états antérieurs- de l'àme, et l'activité surabondante de l'exercice de cette faculté, se manifestent avec évidence dans la prodigieuse multiplicité des idées qui se produisent et qui se succèdent, avec une étonnante rapidité, chez les fous atteints de délire maniaque, multiplicité d'idées qui s'exprime au dehors par l'intarissable loquacité et les incessants monologues des malades. L'énergie de leur puissance Imaginative se révèle souvent d'une manière encore plus curieuse, par ce que supposent de fécondité et d'habileté, dans l'invention des circonstances et l'association des idées, les romans de leur existence qu'ils composent pendant leur délire, et qui sont ou de l'histoire ou le sujet de leurs observations. Il n'est pas rare qu'alors ils atteignent ou par l'invention, ou même par l'expression, des effets qui sembleraient ne pouvoir être attribués qu'au talent. C'est ainsi que, hors de l'état morbide, la passion fait quelquefois spontanément sortir d'une nature inculte ce qu'en fait d'éloquence et de poésie le génie n'obtient que par les eflorts d'une savante réflexion ^ »

L'explication proposée par le D"" Parchappe ne nous semble pas pouvoir s'appliquer indistinctement à tous les cas de suractivité intellectuelle dans la folie. Il est bien difficile d'admettre que, par exemple, les malades atteints de l'exaltation maniaque décrite par le D'' J. Falret, aient la moindre concentration dans

i. Parch!i|)|)f.', Symptomatnlogie de la folie; Annales méclico-psycholofjiqites , 1850.

leurs idées; ils sont plutôt portés à les répandre au dehors à mesure qu'elles surgissent dans leur esprit. Les seuls malades qui réellement soient portés à faire quelque retour sur eux-mêmes, à réfléchir, sont les mélancoliques, qui vivent continuellement dans la méditation de leurs idées et peuvent, par conséquent, les concentrer, de manière à leur faire acquérir une suractivité nouvelle.

S'il est difficile d'expliquer la suractivité intellectuelle dans les formes simples de la folie, dans celles qui, d'après les connaissances scientifiques actuelles, ont pour cause une perturbation simplement fonctionnelle du cerveau, c'est-à-dire une perturbation dans laquelle il n'y a point d'altération essentielle de l'organe, il est plus difficile encore de l'expliquer dans les maladies où la constitution anatomique du cerveau est plus ou moins complètement modifiée, altérée. Dans les premières, l'intelligence est pervertie, mais non détruite, tandis que dans les autres il se produit toujours un affaiblissement, une oblitération notable des facultés intellectuelles. On sait, en effet, que l'activité de l'intelligence est en rapport avec l'activité fonctionnelle du cerveau, son organe, et que la destruction partielle ou générale des éléments anatomiques du cerveau amène la disparition de l'intelligence, autrement dit l'état connu sous le nom de démence.

Si extraordinaire que puisse paraître la coexistence de la suractivité intellectuelle et de la démence, il est bien vrai, cependant, qu'elle se présente quehiuefois. On l'observe dans des états morbides qui ont pour symptômes essentiels la déchéance des facultés mentales, notamment dans le cas de lésions apoplectiques, dans la dégénérescence sénile, et dans la paralysie générale.

Marcé l'a signalée pour la démence apoplectique : « Chez certains sujets qui tombent dans la démence, dit-il, on observe, non plus de l'affaissement intellec-

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tuel, mais au contraire une exaltation cérébrale qui, sans atteindre les limites de l'état pathologique, les rend audacieux, entreprenants, crée chez eux de nouvelles aptitudes, et communique à leur tournure d'esprit un aspect jusqu'alors inaccoutumé. Qu'il me soit permis de citer l'exemple d'un éminent physiologiste qui, après s'être borné pendant toute sa vie à des recherches purement théoriques et bibliographiques, frappé d'apoplexie et convalescent, étonna le monde scientifique par son ardeur inusitée pour les recherches expérimentales. Rien de trompeur, d'ailleurs, comme cette surexcitation intellectuelle; elle est l'indice d'un état cérébral anormal, et présage presque toujours une rechute après laquelle la démence ne tarde guère à se prononcer ^ »

MM. Bail et Ghambard ont appelé l'attention sur des dispositions semblables qui se produisent dans la période initiale de la démence sénile, où l'on observe quelquefois une légère excitation maniaque. « Le vieillard semble rajeunir; ses forces physiques, ses facultés intellectuelles, ses instincts semblent renaître. On le le voit se livrer à des exercices depuis longtemps abandonnés, faire de longues courses auxquelles sa curiosité, toujours en éveil,, assigne chaque jour un but nouveau ; il reprend ses anciennes études et en aborde de nouvelles, il bâtit des plans sur tout, se lance dans des entreprises... Ses sentiments afîectifs eux-mêmes participent à cette excitation générale, et se traduisent, soit par quelque testament que les héritiers naturels, frustrés dans leurs espérances, pourront attaquer, soit par une de ces passions séniles dont l'auteur à'Hernani a dépeint en vers touchants l'ardeur et le prolond égoïsme... 2. »

1. Marcé, Recherches cliniques et onatomo-pathologiqnes sv,r la démence sénile, Gazette médicale de Paris, 1863.

2. Bail et ChambanI, Démence ; Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, p. 571.

Mais, de toutes les maladies organiques du cerveau qui conduisent à l'aliénation mentale et à la démence, c'est la paralysie générale qui présente, dans des conditions diverses, soit à la période prodromique, soit au début, les manifestations les plus remarquables de la suractivité intellectuelle.

M. le D-- J. Falret est un des premiers qui l'aient signalé. « L'intelligence, dit-il, chez ces paralytiques au début, est surexcitée comme le moral. Ils acquièrent des aptitudes qu'on ne leur connaissait pas et qu'ils ne se connaissaient pas eux-mêmes. Leur mémoire, avivée, reproduit avec vivacité les souvenirs de leur enfance et même les faits récents qui se passent autour d'eux ou dans leur for intérieur. Ils conçoivent avec plus de facilité qu'autrefois des idées assez complexes, et leur intelligence, à la fois plus active et plus féconde, est dans une véritable fermentation d'idées, dont quelques-unes sont absurdes et irréalisables, mais dont les autres peuvent être utiles et applicables. Aussi a-t-on vu des malades, dans ces conditions de surexcitation pathologique, inventer des procédés nouveaux, des combinaisons nouvelles, se faire remarquer, en un mot, dans la direction spéciale à laquelle ils ont consacré leurs efforts, par des inventions ou des ressources d'esprit dont ils n'auraient pas été capables avant leur maladie. Dans le commerce, par exemple, on voit assez fréquemment des individus, appartenant à cette catégorie, faire prospérer leur industrie et même fa ire fortune, dans cette période prodromique de la paralysie générale, par des spéculations hasardées, des combinaisons heureuses ou des témérités aventureuses qu'un homme raisonnable, placé dans leur position, n'oserait jamais réaliser... Mais, pour compléter ce tableau, il importe d'ajouter qu'au milieu de cette grande activité, et même de cette fécondité des facultés intellectuelles, l'observateur attentif commence déjà à constater des traces

non contestables de démence commençante, qui sont

SURACTIVITÉ INTELLECTUELLE. l^p

comme la marque caractéristique de cette espèce de maladie mentale, même dès ses premiers débuts ^ ».

M. le D"" E. Régis, dans un mémoire consacré à rétude générale de l'exaltation fonctionnelle au début de la paralysie progressive, a rapporté une observation qui reproduit en grande partie les traits de la description du D'' J. Falret.

L'individu qui fait le sujet de cette observation présenta de l'exaltation et de la suractivité intellectuelle deux ans environ avant la manifestation définitive de la maladie dont il était atteint. Voici le résumé de son histoire :

« M. R..., négociant, âgé de trente-sept ans, appartient à une faniille honorable dans laquelle il n'y a jamais eu d'aliénés. Intelligent, mais nonchalant et sensuel à l'extrême, il s'est fort peu occupé de ses affaires, et, sans commettre de grands excès, il a toujours vécu en véritable épicurien. En 1874, il prend tout à coup la direction de ses intérêts et, subitement, fait preuve d'une activité intellectuelle remarquable. Inventions et découvertes, projets économiques et financiers, opérations commerciales les plus diverses, il tente tout, exploite tout avec une hardiesse et une fougue qui tiennent du délire. Les premières spéculations sont couronnées de succès, mais la catastrophe ne tarde pas à survenir : M. R... est déclaré en faillite, et, peu après, condamné à l'emprisonnement pour banqueroute frauduleuse. Sorti de prison en décembre 1875, il se remet aux affaires avec plus d'ardeur et d'activité que jamais. Il commet de nouveaux actes d'indélicatesse. En mars 1876, il se fait arrêter, pendant qu'il pérorait en pleine rue. Trois jours après son arres- • tation, on l'interne dans un asile d'aliénés. Pendant

i. Annales médico-psychologiques, tome VII, iSQG ; Comptes rendus de la Société médico-psychologique, séance du 8 janvier 1866.

un mois, il y présente une surexcitation intellectuelle des plus vives. Un accès de délire aigu survient au bout de ce temps et détermine la mort^ »

Il est à noter que parmi les auteurs nombreux qui ont traité de la paralysie générale, un petit nombre seulement ont signalé la suractivité intellectuelle si admirablement mise en lumière par le D"" Faire t. Quelques-uns, notamment les docteurs Marcé^, Dagonet3, Ach. FovilleS Bucknill et Hack Tukes, Luys^ et enfin M. E. Régis lui-même, dans un ouvrage ^ postérieur au mémoire auquel nous avons emprunté l'observation qui vient d'être rappelée, n'en disent rien ou presque rien. D'autres, parmi lesquels les docteurs Bail», Christian et Ritti», A. Voisin 10, n'en parlent que brièvement et n'en donnent qu'une description sommaire. Est-ce donc que les cas où elle se présente soient très rares ? En examinant les choses à fond, on trouverait peut-être, au contraire, qu'il y a un nombre relativement grand de malades, atteints de paralysie générale, qui, à un moment ou à l'autre, en présentent des indices évidents.

1. E. Régis, De la dynamie ou exaltation fonctionnelle au début de la paralysie générale progressive ; Anna les médicopsychologiques, tome II, 1879.

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