‹ La raison dans la folieChapitre 31 sur 84 · JUGEMENT ET DISCERNEMENT · texte numérisé non relu

JUGEMENT ET DISCERNEMENT

en raisonnables. Cest sur la constatation de cette aptitude que, suivant eux, tout homme doit être déclare responsable de ses actes.

Nous établirons que certains aliénés jouissent quelquefois encore, d'une façon transitoire ou permanente, à des degrés plus ou moins élevés, des mêmes prerogatives'" que les gens sains d'esprit, et qu'ils sont capables d'avoir du jugement et du discernement.

Ce fait est assurément un des plus propres à étonner ceux qui n'ont que des connaissances superficielles sur les maladies mentales. Gomment? des aliénés capables d'avoir du jugement ! Des aliénés capables d'avoir ce qui lait le principal élément de la sagesse! Des fous qui sont comme des sages ! Oui, certes. Mais il ne faut rien exagérer ; il faut, comme nous le ferons, se rendre bien compte des conditions dans lesquelles cela se produit.

« Parler d'un fou, dit Esquirol, c'est, pour le vulgaire, parler d'un malade dont toutes les facultés intellectuelles et morales sont dénaturées, perverties ou abolies; c'est parler d'un homme qui juge mal de ses rapports extérieurs, de sa position et de son état ; qui se livre aux actes les plus désordonnés, les plus bizarres, les plus violents, sans motifs, sans combinaisons, sans prévoyance Le public, et même des

hommes très instruits, ignorent ;qu'un grand nombre de fous conservent la conscience de leur état, celle de leurs rapports extérieurs, celle de leur délivre... Plusieurs coordonnent leurs idées, tiennent des discours sensés, défendent leur opinion avec finesse et même avec une logique sincère ; ils en donnent des eœplica tiens très raisonnables ' . »

« Il s'en faut de beaucoup, dit également un autre aliéniste distingué, le D'' Dagron, il s'en faut de beau-

1. Esquirol, Des maladies mentales, loiiie II, p. îJoô. Paris, J.-B. Baillière. 18a3.

coup que les aliénés ne conservent plus aucune notion exacte sur le monde réel ou sur la nature même de la folie et de la raison. Certains d'entre eux discourent admirablement sur leur véritable délire, et apprécient aussi bien l'accès dont ils sortent que celui dont ils sentent le retour imminent. D'autres, plus nombreux encore, bien qu'ils soient incapables déjuger la nature extravagante de leurs propres idées, n'en sont pas moins des critiques excellents de la folie de leurs compagnons 1 »

^ Nous diviserons en trois parties principales notre étude sur la persistance du jugement chez les aliénés.

Nous examinerons d'abord le jugement qu'ils peuvent porter, les appréciations qu'ils sont capables défaire sur ce qui est extérieur à eux-mêmes, sur le monde qui les entoure, sur les personnes et sur les choses.

Les deux autres parties seront relatives au jugement que l'aliéné est capable de porter sur lui-même. Elles devraient donc, en principe, être réunies; mais leur séparation est justifiée par la diversité de leur importance, aussi bien que par la différence des matières qu'elles concernent.

Dans l'une, nous nous occuperons de la connaissance réfléchie et même raisonnée que Taliéiié peut avoir de ses actes, de son état, de ses dispositions morbides.

Dans l'autre, nous examinerons l'aptitude des aliénés à décider si leurs actions sont bonnes ou mauvaises, à distinguer le bien du mal.

Cette aptitude, qui porte le nom spécial de discernement, s'appelle aussi la conscience, dans le sens le plus exact du mot. Mais ce terme de conscience s'applique également à la connaissance, au sentiment réfléchi et raisonné dont nous venons de parler; en médecine mentale, il est donné expressément ,*l une forme mor-

1. Dagron, Des aliénés el des asiles d'aliénés, tome I. p. 15o. Paris, Delahaye.

bide que Ton appelle la folie. avec conscience. Nous l'emploierons ici uniquement clans cette dernière acception ; toutefois nous lui donnerons une signification plus large que celle qu'il a d'ordinaire. Ce que nous envisagerons, c'est, non pas seulement les formes spéciales et isolées de maladies mentales réunies sous le nom de folie avec conscience; c'est, d'une manière plus générale, la conscience de soi dans la folie.

ARTICLE PREMIER

Bit jugement des aliénés sur le monde extérieur.

Les aliénés sont capables d'apprécier les choses de la vie, le bien-être. — Exemples tirés de ceux à qui Pinel fit sentir les premiers bienfaits de ses réformes. — Les améliorations introduites dans le régime des aliénés ont été en partie inspirées par le bien moral que leur jugement leur permet d'en i-etirer. — .Jugement sur les occupations , les distractions, les fêtes religieuses. — Aptitude des aliénés à traiter judicieusement ce'i-taines affaires d'intérêt. Quelques-uns y sont aussi habiles que s'ils n'étaient pas atteints de folie. — Importance de cette aptitude au point de vue médico-judiciaire. — Jugement en matière politique. — Jugement en matière de littérature et d'art. — Appréciations des aliénés sur autrui. — Du témoignage des aliénés. Il est en réalité sans valeur.

Il y a peu d'aliénés qui n'aient le sentiment des choses de la vie, de ses nécessités, du bien-être qu'on peut s'y procurer, de tout ce qui contribue à la rendre supportable ou agréable, et qui ne sachent l'apprécier à sa véritable valeur.

Il n'est point hors de propos de rappeler ici que naguère on ne croyait pas qu'il en fût ainsi ; on ne croyait pas que les aliénés eussent cette sorte de jugement; on les regardait comme des êtres incapables de rien comprendre et de rien apprécier, comme de véri-

tables brutes, indifférentes et insensibles, et on les traitait en conséquence.

Pour bien comprendre l'imijortance et le succès des réformes opérées par l'illustre Pinel et par ses collaborateurs, il faut nécessairement admettre que telle était - alors l'opinion commune sur les malheureux frappés d'aliénation mentale. L'abandon où on les laissait, la manière dont on les traitait, ne pouvaient avoir d'autres principes que la cruauté, ou bien l'idée qu'on se faisait de leur défaut de jugement.

Si la conduite tenue à leur égard avait été dictée essentiellement par la cruauté, Pinel n'aurait point réussi avec tant de rapidité dans ses projets de réforme. Il est bien difficile de modifier promptement la cruauté des hommes. Mais, au contraire, du moment où les traitements mis en usage pour les aliénés avaient pour raison principale l'opinion erronée qu'on avait sur eux, il devenait relativement facile, en détruisant l'erreur, de modifier les traitements eux-mêmes.

D'ailleurs, pour se convaincre qu'il devait en être ainsi, qu'on veuille bien relire ce que divers auteurs nous ont dit de la situation des aliénés à cette époque. On y reconnaîtra avec évidence que si les aliénés étaient si misérables, s'ils étaient complètement abandonnes au plus triste sort, c'est qu'on les supposait incapables de jouir de la vie; c'est qu'on ne songeait nullement à se demander s'ils pouvaient comprendre, apprécier, juger leur propre situation et tout ce qui se passait autour d'eux.

« J'ai vu, dit P^squirol, les aliénés couverts de haillons, n'ayant que de la paille pour se garantir de la froide humidité du pavé sur lequel ils sont étendus. Je les ai vus grossièrement nourris, privés d'air pour respirer, d'eau pour étancher leur soif, et des choses les plus nécessaires à la vie. Je les ai vus livrés à de véritables geôliers, abandonnés à leur brutale surveillance; je les ai vus dans des réduits étroits, sales,

infects, sans air, sans lumière, enchaînés dans des' antres où l'on craindrait de renfermer les bêtes féroces que le luxe du gouvernement entretient à grand frais dans les capitales. Voilà ce que j'ai vu presque partout en France; voilà comment sont traités les aliénés presque partout en Europe ^ »

Et plus loin, développant ce même sujet, il ajoutait : « Les maisons ou portions de maisons qui sont destinées à ces malades ne sont pas distribuées ou disposées suivant leurs besoins. Presque partout, les aliénés occupent les bâtiments les plus retirés, les plus vieux, les

plus humides, les plus malsains Les habitations

particulières, les cellules appelées loges, cachots, caves, cachetots, etc., sont partout épouvantables, sans air , sans lumière, humides, pavées à la manière des rues, souvent plus basses que le sol, et quelquefois dans des souterrains. Ordinairement les habitations n'ont pour " ouverture que la porte et un petit trou carré établi contre la porte ; quelquefois il n'y a d'autre ouverture que la porte. L'air ne s'y renouvelle point; en y entrant,

on est suffoqué par l'odeur infecte qui s'en exhale

Les lits manquent souvent ou sont bâtis en pierres... Ainsi des malheureux tourmentés par l'insomnie n'ont quelquefois que le pavé pour reposer leurs membres, et de la paille pour matelas, pour oreiller et pour couverture. Un grand nombre sont nus ou couverts de haillons. Le régime, les aliments, loin d'être appropriés à l'état de ces malades, leur sont contraires 2. »

Telle était la triste condition des aliénés à cette époque ; condition qui, nous le répétons, était due évidemment à l'indifférence que l'on professait à leur égard, à l'opinion très fausse que l'on se faisait de leur intelligence et de leur jugement.

1. Esquirol, Traité des maladies mentales, t. II, p. 134, J.-B. Bailliôro. 1838.

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