AVANT-PROPOS
Dans le langage usuel, le mot RAISON a une signification contraire à celle du mot FOLIE. On dit avoir sa raison pour indiquer que l'on jouit de toutes ses facultés d'esprit; et perdre la raison signifie tomber dans l'aliénation mentale. Il semble donc que ce soit un paradoxe de parler de raison chez les fous, chez les aliénés.
En réalité, cependant, ces deux e:#pressions ne devraient que rarement être prises dans un sens absolu, et c'est faute d'y faire attention que tant de personnes tombent à ce sujet dans une des erreurs les plus répandues en matière d'aliénation mentale.
L'erreur dont il s'agit est de croire que raison et folie sont deux termes vraiment contradictoires, qui s'excluent inévitablement l'un l'autre, et que, du moment où un individu présente des troubles intellectuels caractéristiques de la folie, on ne doit plus attendre de lui rien qui conserve l'empreinte de la raison ; ou bien à l'inverse, que du moment où cet individu donne
encore des signes de raison, il n'est pas, il ne doit pas être aliéné.
Cette erreur se manifeste en bien des circonstances. Tantôt c'est au sujet de malades qu'il devient nécessaire de mettre en traitement dans une maison spéciale : ils sont atteints, de délire des persécutions et font des menaces homicides ; ils sont dominés par le délire mélancolique et parlent de suicide; ils sont arrivés peut-être à un degré avancé de paralysie générale, et leurs actes sont de nature à nuire à l'ordre public ou à eux-mêmes. Mais leur tenue est encore semblable à celle de la plupart des gens sensés ; on les entend parler sur certaines questions sans dire des absurdités ; ils gardent le souvenir de ce qu'ils font, et, dans les choses de la vie commune, ils se conforment à quelques-unes de leurs habitudes anciennes; dès lors leurs parents ou leurs amis hésitent à les conduire dans l'asile spécial, dans la maison d'aliénés, se demandant s'ils sont en droit de le faire. Tantôt c'est à propos d'affaires judiciaires, civiles ou criminelles : il s'agit d'apprécier la valeur des actes d'un individu dont la démence ou toute autre forme de maladie mentale se révèle à de nombreux indices, et les personnes appelées en témoignage déclarent avec conviction que, à leur avis, l'individu est parfaitement sain d'esprit. Tantôt enfin, il s'agit de personnes déjà internées dans un asile d'aliénés : leur délire est masqué, en tout ou en partie, derrière les manifestations les plus nettes de la raison ; leurs parents, leurs amis, ou quelquefois eux-mêmes réclament leur mise en liberté ; et les représentants de l'autorité judiciaire ou de l'autorité administrative, à qui l'on s'est adressé pour l'obtenir, sont hésitants, perplexes, entre l'avis des médecins, qui