ALIÉNÉS RÉCLAMANT PROTECTION CONTRE EUX-MÊMES
ARTICLE II
Des aliènes qui demandent à être protégés contre
eux-mêmes.
Les aliénés avec conscience sont ceux qui donnent le plus souvent cette preuve de raison. — Aliénés qui réclament leur internement dans un asile. — Dispositions législatives sur ce sujet.
Il est impossible de trouver de cas où les aliénés, sans cesser d'être aliénés, fassent preuve de plus de raison, de plus de bon sens, que celui dont il s'agit, et montrent un esprit de conduite plus judicieux et plus sage.
Le propre de la folie est de rendre l'homme malfaisant, soit qu'elle commande à la volonté par des impulsions irrésistibles, soit qu'elle dénature à ce point les sentiments naturels que l'aliéné commette une action mauvaise en la regardant comme bonne, soit enfin qu'elle lui fasse faire le mal pour le mal.
Il n'est donc pas extraordinaire que dans les actes des aliénés, même ceux qui sont accomplis avec pleine conscience, ou qui sont le mieux réfléchis et raisonnés, on trouve habituellement cette influence malfaisante ou vicieuse de la folie.
Par conséquent les aliénés qui échappent tout à fait à cette règle et dont les actes sont entièrement bons, soit dans leur principe, soit dans leurs résultats, doivent être regardés comme très remarquables.
Or, il y en a quelques-uns qui sont dans ce cas, et ce qu'ils font de si sensé, c'est de demander à être protégés contre eux-mêmes, afin de n'être pas entraînés à nuire. Sachant que, pendant ({ue la folie les domino, ils sont portés à mal faire, qu'ils sont exposée
'i'^i LA RAISON DA^■S LA FOLII-:.
à coinmoltre des inôraits, des délits, des ci-imes même. qiCils peuvent apporter sur eux-mêmes ou autour d'eux Je plus grand désordre, et comprenant que le moment approche où cela va se produire, ils avertissent et réclament assistance et protection.
A la vérité, cela se produit le plus souvent chez des individus qui ne sont encore qu'au début de l'état de folie, ou qui ne sont pas dans le paroxysme d'un accès de violence, et' qui n'ont pas encore perdu tout empir<sur eux:mèmes; mais on le rencontre aussi quelquefois chez des individus dont la folie est tout à fait dans la période d'activité.
Dans une certaine mesure, ces derniers sont alors dans une disposition un peu analogue à celle des autres; c'est qu'ils redoutent une surexcitation plus grande, ou qu'ils se sentent portés à de nouvelles violences. En tout cas, il faut que les malades aient gardé conscience d'eux-mêmes et de leur état.
Il y a deux modes principaux de protection dont les aliénés réclament l'application contre eux-mêmes; pour les uns il s'agit d'être privés momentanément do l'usage de leurs membres, pour les autres il s'agit de se faire interner dans un asile d'aliénés. Ceux qui sont déjà internés dans un asile réclament quelquefois un supplément de protection; ils ont soin d'avertir que la maladie va les entraîner à des actes nuisibles, et demandent qu'on les empêche d'obéir à leurs impulsions malfaisantes.
Nous avons déjà, à propos de la conscience de soi dans la folie, donné deux exemples d'aliénés du premier groupe, de ceux (jni, dans leurs accès morbides, se font enlever la liberté des mains et des pieds. L'un concerne ce paysan de Souabe qui, pressentant l'invasion de ses accès de finvur homicide, suppliait ({u'on le garrottât, qu'on le couvrît do chaînes, et qui, l'accès passé, disait le moment précis où il pouvait être rendu libre. L'autre est celui do co Glenadol, qui se faisait
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emprisonner les membres dans des liens étroitement serrés.
Deux de nos dames pensionnaires ont présenté une disposition analogue. Atteintes d'excitation maniaque, elles savaient que dans leurs paroxysmes d'agitation elles étaient portées à briser les objets qu'elles pouvaient saisir, à déchirer leurs vêtements, à se mettre nues, enfin à frapper les personnes. Lorsqu'elles prévoyaient l'invasion du paroxysme, elles demandaient qu'on leur enlevât la liberté des mains. L'une d'elles, après que l'accès était passé, manquait rarement de remercier de ce qu'on l'avait empêchée de faire tout le mal auquel elle se sentait portée.
Le second mode de protection contre eux-mêmes que réclament les aliénés, c'est, avons-nous dit, l'internement dans un asile spécial. Les malades qui y ont recours sont plus nombreux qu'on ne le croit généralement. Tous les médecins d'asile en ont rencontré des exemples, et, pour notre compte, nous en connaissons plusieurs.
Ces malades sentent que s'ils restent en liberté, ils seront portés à vagabonder, à commettre des vols, à se livrer à des attentats contre des personnes, à faire des actes nuisibles à la tranquillité ou à la sécurité publique, et que si, au contraire, ils sont en état de séquestration, leurs tendances seront ou annihilées ou détruites, et ils vont d'eux-mêmes au-devant de la séquestration. Nous avons rapporté ailleurs, à propos de la folie avec conscience, deux des cas de ce genre les plus remarquables que nous ayons rencontrés.
Récemment nous avons reçu un malade âgé do trente-six ans, qui précédemment a dû être déjà interné pendant deux mois et demi environ, et qui cette fois a demand(' lui-même à être interné de nouveau.
La première fois, ce malade avait été pris de surexcitation maniaque assez violente; il avait des accès do colère terrible; il ne tenait pas en place, marchait
toute la journée, entrait dans les magasins de Toulouse et s'y livrait à des actes inconsidérés. Il n"aviiii point de délire proprement dit; mais sa conversatioi) était une divagation continuelle. On s'occupait beaiicoup de lui, on le retenait le plus possible à la maison, on le suivait de près au dehors. Il fallut néanmoins l'interner, parce que sa femme était alors en état de grossesse, et que l'on craignit que par ses violences il ne causât un accident. Au bout de deux mois et demi il se calma, et put être rendu à la liberté.
Huit jours avant le second internement, il comprit qu'il entrait dans une nouvelle crise, il en avertit sa femme, et lui manifesta formellement l'intention tic revenir près' de nous. On espéra que la situation n<.' s'aggraverait pas et l'on dififéra. Mais le huitième jour le malade, dont l'agitation croissait à chaque instant, dit formellement à sa femme : « Je veux aller à la Maison de Santé. » Ce disant, il partit et l'on dut le suivre. Les formalités nécessaires furent immédiatement remplies. Une fois interné, le malade se déclara satisfait. Pendant un mois son agitation maniaque fui assez forte. Il la calmait en marchant toute la journée. Tenant à la main up- journal qu'il ne lisait pas, il faisait comme s'il'^n'ait lu à haute voix, et débitait, déclamait une suite de phrases incohérentes. Redevenu tranquille, il est rentré chez lui.
Parmi les exemples les plus intéressants qui aient été rapportés, nous devons citer le suivant qui a ét(' observé par le D'' Dumesnil à l'asile de Quatremares.
Il s'agit d'un malade qui, mis en liberté conditionnelle, avait promis de rentrer dans l'asile lorsqu'il se sentirait de nouveau porté à l'homicide dont l'idée le tourmentait avec force, et qui tint sa promesse.
« J'ai donné des soins, dit le 1)'' Dumesnil, à un malade, le nommé Typ..., homme jeune (Micore, inlelHgent, bien portant, excellent père de famille, qui était employé clans les forets de l'État. Un jour un prome-