LOGIQUE DES ALIÉNÉS
Comme eux, en effet, ils savent procéder par des déductions régulières. Mais en réalité il y a entre les uns et les autres deux différences profondes, essentielles, qui constituent à elles-seules et par elles-mêmes l'état d'aliénation mentale. Ces différences consistent en ce que les aliénés, à l'inverse des gens sains d'esprit, d'une part appuient leurs conceptions délirantes sur des impressions sensorielles erronées ou mal interprétées, et d'autre part sont absolument incapables de comprendre leur erreur et de rectifier leurs fausses appréciations.
D'une manière générale, l'homme forme ses idées acquises, ses conceptions, soit d'après ses impressions intérieures, soit d'après les impressions qui lui viennent du dehors. Il analyse les unes et les autres, les transforme, et les prend comme point de départ de ses actes. Si l'impression est normale, les idées et les actes sont normaux. Il peut arriver que l'impression soit anormale, ou bien qu'une impression régulière soit mal interprétée ; il en résulte alors des idées, des actes anormaux. Mais dans ce dernier cas, si l'homme est sain d'esprit, s'il jouit de l'intégrité mentale, il peut, soit par lui-même, soit à l'aide des indications d'autrui, arriver à rectifier ses impressions, de telle sorte que ses idées et ses actes, en fin de compte, n'aient absolument rien d'anormal.
Mais pour que les choses puissent se passer de la sorte, il faut certaines conditions essentielles, à savoir que les sens qui perçoivent les impressions extérieures, le cerveau qui reçoit ces impressions ainsi que les impressions intimes, qui les élabore et qui les transforme pour les transmettre à son tour sous l'orme d'idées nouvelles ou bien sous forme d'actes et de paroles, il faut, disons-nous, que les sens et le cerveau soient sains et fonctionnent régulièrement, il faut en un mot que l'organisme entier soit en mesure de fournir à l'intclligencG des notions vraies, exactes, et qu'il
lui permette de fonctionner d'une manière régulière C'est le Mem sana in corpore sano, Ja sanité (resprii fondée essentiellement sur la sanité de l'origan ism^ entier.
Lorsqu'il, n'en est pas ainsi, lorsque l'organisme est vicié, qu'il est faussé dans son fonctionnement, il n'y plus de conformité possible entre les impressions extérieures et les conceptions de l'esprit; l'intelligence iro plus un point de départ auquel elle puisse se fier ; l.jugement, si bien conservé qu'on le suppose, n'est plus en mesure de contrôler les impressions, de discerner celles qui sont vraies de celles qui sont fausses; les conceptions se forment d'une manière irrégulière et la conduite ne peut être qu'anormale.
Voilà, en réalité, où résident les différences essentielles entre l'homme sain d'esprit et l'homme aliéné : dans le mode de perception des impressions extérieures ou des impressions intimes, et dans la manière d'apprécier les unes et les autres. Tous deux forment régulièrement leurs conceptions mentales d'après les notions fournies par la sensibilité ; mais l'un est capable de rectifier celles de ces notions qui sont fausses, tandis que l'autre en est incapable, et qu'il se conforme entièrement à des principes erronés. Leuret n'avail point tort de dire que l'aliéné est un homme qui se trompe; mais sa doctrine était inadmissible, parce qu"ii prétendait assimiler l'erreur de l'aliéné à celle de l'homme sain d'esprit.
Ainsi donc, c'est dans le point de départ (|ue réside la distinction entre la sanité d'esprit et raliénalioii mentale. Mais après avoir reconnu que si l'bomme sain d'esprit peut rectifier des erreurs, l'aliéné ne le peut pas, il faut reconnaître que celui-ci, tout comme l'autre, peut, de ses faux jjrincipes, tirer toutes les conséquences qu'ils contiennent, il p(;ut, lui aussi, être entièrement logique à sa manière. C'est ce qui nous reste à établir.
LOGIQUE t)ANS LA FORMATION DES IDÉES. 305
Nous allons examiner la logique des aliénés :
1° Dans la formation des idées et dans le raisonnement; 2" Dans les actes;
Dans révolution des conceptions délirantes.
ARTICLE PREMIER
La luyique des aliénés dans la formation des idées et dans le raisonnement.
L'aliéné, comme riiomiue sain crespiit, puise ses idées dans les impressions de la sensibilité. — Iniluence des troubles de la sensibilité générale ; anesthésie ; liyperesthésie ; perversions (Uverses. — Troubles de la sensibilité spéciale; hallucina. lions. — Formation des conce[)tions délirantes.
On distingue deux sortes d'idées, les unes appelées idées ou notions premières, les autres idées oii notions acquises.
Les idées premières sont absolument étrangères à notre étude; elles sont du ressort de la psychologie pure.
Les autres idées sont acquises à l'aide des organes, par l'intermédiaire des sens ou delà sensibilité" générale. L'homme les conçoit, les forme, les combine en lui-même d'après les indications qu'il reçoit de ses perceptions.
L'homme sain d'esprit, (]ui entend, voit, touche avec des organes normaux, et qui, avecle jugement servi par un cerveau sain, est capable d'apprécier sainement et avec exactitude toutes les impressions (jui lui viennent du monde extérieur, se forme des idées saines, vraies, justes.
L'homme aliéné, au contraire, dont la sensibilité gV'uérale ou spéciale est troublée, dont le cerveau est
altéré, ne peut plus percevoir ou juger d'une manière normale ; il apprécie mal les impressions qui lui viennent du monde extérieur, et les idées qu'il conçoit, qu'i 1 forme en lui-même, sont morbides, faussés, erronées ; on les appelle alors idées, ou mieux, conceptions délirantes .
Les conceptions délirantes de l'aliéné sont variables suivant la nature des troubles de la sensibilité.
La sensibilité qui n'est plus normale se présente avec l'un des trois caractères suivants : elle est abolie, pervertie ou exagérée (exaltée).
Un grand nombre d'aliénés présentent comme signe pliysique de leur maladie mentale i'anestliésie ou abolition de la sensibilité générale, soit dans tout le corps, soit dans certaines parties du corps. Les idées qu'ils conçoivent d'après cette abolition de la sensibilité sont généralement très logiques ; quelques-uns croient qu'ils n'existent plus, qu'ils sont morts, qu'ils n'ont plus de buuclie, plus de dents, plus d'intestins, plus de tète, etc.
Un des exemples les plus remarquables de ce genre lie délire a été rapporté par le D'' Foville qui, l'un des premiers, a indiqué l'influence que les perturbations de la sensibilité générale ou spéciale exercent sur les idées déraisonnables des aliénés.
« J'ai, dit-il, sous les yeux un homme qui se croit mort depuis la bataille d'Austerlitz, à laquelle il a assisté et reçu une blessure grave. Son délire est fondé sur ce qu'il ne se reconnaît plus, ne sent plus son corps; lorsqu'on lui demande des nouvelles de sa santé, il a coutume de répondre : « Yous demandez comment « va le père Lambert ; mais le père Lambert n'y est « plus ; il a été emporté par un boulet de canon à la « bataille d'Austerlitz. Ce que vous voyez-là n'est pas « lui, c'est une machine ([vCil.s ont faite à sa ressem- « blance et qui est bien mal faite ; faites-en donc une « autre. » Jamais en parlant de lui-même il ne dit 7)10?:, mais cela. Cet homme est plusieurs fois toml»'
dans un état d'immobilité et d'insensibilité qui durait plusieurs jours. Les sinapismes. les vésicatoires appliqués contre ces accidents n'ont jamais déterminé le moindre signe de douleur. Souvent il a refusé de manger, disant que ça n'en avait pas besoin, que d'ailleurs ça n'avait pas de ventre.
« J'ai souvent exploré la sensibilité de la peau chez cet homme; je lui ai pincé les bras, les jambes, sans qu'il manifestât la moindre douleur. Pour être plus certain qu'il ne la dissimulait pas, je l'ai fait piquer vivement par derrière, tandis que je lui parlais; il ne s'en est pas aperçu.
« Cet homme n'offre-t-il pas un exemple bien remarquable du délire le plus étrange, influencé manifeste- .ment par l'absence de sensibilité de la peau, absence ou modification marquée de la sensibilité viscérale'?'. »
Quelquefois ces mêmes malades qui se croient morts, conséquents, logiques avec eux-mêmes demandent qu'on les enterre.
Borrichino rapporte qu'une dame, croyant ainsi qu'elle était morte, exigea qu'on l'ensevelît et qu'on la mit dans un cercueil, se plaignant de la lenteur qu'on ap^portait à remplir ce dernier devoir, et ajoutant qu'elle avait mis plus d'empressement à le faire pour ccux de ses domestiques qui avaient éprouvé le même sort. Et comme on feignait de complaire à son désir, elle fit des observations sur le linge qu'on employait, sur les inégalités des planches mal jointes qu'on lui destinait. Lorsqu'elle eut été guérie à force de soins et de douceur, elle ressentit un grand étonnement de se trouver vivante 2.
D'autres aliénés dont la sensibilité générale est éga-
1. Foville, article : aliénation mentale; Dictionnaire de médecine et de chirK.rfjie pralirjaeis, t. I,
2. Ti-f'-lfit, liecherc/ic's /lisloriqin-s sur la folie, p. 88. l'ni'is. •(.-15. liaillière, ISyo.
lement abolie, au lieu de se croire morts, conçoivent des idées délirantes diverses, mais toujours en rapport avec la perturbation morbide. Un des plus curieux exemples que l'on puisse en citer est celui que raconte Esquirol, d'une femme qui se croyait possédée du démon, et qui donnait, par une démonstration frappante, la preuve de son insensibilité.
« Cette femme nommée H..., âgée de claquante et un ans, marcbande foraine, se plaisait, dit Esquirol, à lire des histoires de revenants et de sorciers. Or, étant tombée malade, elle s'imagine un jour que le diable lui apparaît, lui propose de signer un papier avec du sang tiré du petit doigt de la main gauche, et lui promet une somme d'argent. Après bien des débats. H... écrit sa renonciation à Dieu et son dévouement au diable; aussitôt elle croit que la terre tremble sous ses pieds et autour d'elle, que sa maison est entourée par un tourbillon qui l'ébranlé et brise les toits. Dans cet instant le malin esprit disparait, emportant son corps, et n'en laisse que le simulacre; tous ses voisins ont été les témoins effrayés de ces phénomènes. Son corps étant au diable, son image est tentée de se jeter à l'eau, de s'étrangler; le diable l'excite à divers crimes... elle n'a point de sang, elle est absolument insensible; je traversai la peau de son bras avec une aiguille, sans qu'elle parût e'prouver de la douleur. « Je resterai, dit-elle, éternellement « sur la terre, jusqu'à ce que des hommes savants « aient trouvé le moyen de contraindre le diable à « reporter sur la terre mon corps créé. Tout ce que « je dis m'a été enseigné par le corps qui n'est ].his « et qui, avant mon malheur, était sur la terre'. »
Une troisième catégorie de ces mêmes aliénés s'iinnginent avoir subi des changements dans leur personnnliti'; ils conçoivent à ce sujet les idées les plus