DE LA CONNAISSANCE OU INTELLIGENCE CHEZ LES ALIÉNÉS
Les l'acLiltés intellectuelles sont l'attention ,^la mémoire et l'association des idées, auxquelles on peut adjoindre l'imagination.
Pour montrer que les aliénés ont encore de l'intelligence, c'est-à-dire qu'ils jouissent à un degré plus ou moins grand des facultés d'attention, de mémoire, d'association des idées et d'imagination, nous pourrions prendre successivement chacune de ces facultés, et en rechercher la persistance dans chaque individu, suivant le genre de folie dont il est affecté. Mais cette manière de procéder aurait des inconvénients; elle aurait surtout celui d'obliger à des redites continuelles.
C'est ainsi, par exemple, qu'en prenant d'abord l'attention, il faudrait en montrer la persistance dans tous les actes qu'un aliéné peut accomplir, conversations, occupations diverses, et que, passant ensuite à une autre faculté mentale, il faudrait revenir autant de fois sur chacun des actes dont il aurait été question précédemment.
Il nous semble préférable de suivre une autre marche, et de prendre, comme point de départ, non les facultés d'esprit, mais leurs manifestations extérieures.
Cependant nous ferons une exception pour la mémoire. Nous y sommes engagé par cette considération que la persistance de cette faculté mentale joue d'ordinaire un rôle prépondérant dans la manière dont se forment les opinions sur l'existence de la folie, et que bien des gens sont disposés à regarder comme sain d'esprit tout individu qui est capable de se souvenir.
C'est surtout d'après ses actes, et, dans une certaine mesure, d'après son aspect, d'après l'expression de sa physionomie, qu'on peut juger de l'intelligence d'un individu; c'est donc dans les actes de l'aliéné, et dans ses apparences extérieures que nous devons chercher la preuve de la persistance partielle de ses facultés intellectuelles.
11 pourrait être intéressant de passer en revue tous les actes qu'il est possible d'accomplir ; mais cela entraînerait bien loin et serait sans utilité. Il suffit de prendre les actes principaux, ceux que l'aliéné accomplit le plus fréquemment dans la vie ordinaire, ceux qui, par conséquent, sont le plus communément observés ; nous en distinguons trois groupes, qui se rapportent aux occupations habituelles, aux conversations et ' aux écrits.
L'aspect d'un individu comprend sa manière d'agir, son attitude, sa tenue, tout ce qui constitue l'extérieur de la personne.
Après avoir ainsi constaté, d'après leur extérieur et d'après leurs actes, que la plupart des aliénés conservent encore de l'intelligence, nous devrons examiner l'activité intellectuelle en elle-même à un point du vue général. Elle se présente, en effet, dans la folie, sous des formes diverses qu'il est très important de connaître. L'une. de ces formes, notamment, est d'autant plus remarquable, que les facultés mentales, au lieu
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d'y être affaiblies ou oblitérées par la maladie, sont au contraire exaltées, surexcitées, au point de faire paraître les aliénés plus intelligents qu'ils ne le sont réellement. Dans quelques cas, cette suractivité intellectuelle, réellement morbide, semble avoir tous les caractères de l'activité normale, et peut induire en erreur sur le véritable état d'esprit de celui qui la présente.
ARTICLE PREMIER
Persistance de la me'moire chez les aliénés.
La conservation de la mémoire ne prouve pas la sanité d'esprit. — Erreurs commises à ce sujet par un président de cour d'assises et par une Société savante médicale. — Individus chez qui la folie a rendu la mémoire plus vive. — La démence même très prononcée, n'empêche pas les souvenirs. — Persistance de la mémoire dans diverses formes de maladie mentale.
Bien des gens, comme nous l'avons dit, sont portés à considérer comme sain d'esprit tout individu dont la mémoire n'est pas encore complètement oblitérée. La persistance des souvenirs exclue-t-elle en effet la réalité de l'aliénation mentale?
La doctrine professée jadis par un éminent philosophe, Maine de Biran, conduirait à donner à cette question une réponse affirmative.
Maine de Biran soutenait en effet que le fou, l'aliéné, est celui qui, ayant perdu son activité libre et la conscience du moi, ne peut exercer aucune des facultés qui se rattachent à sa volonté et à sa conscience, notamment la mémoire. S'il avait de la mémoire, il aurait
conscience do son activité, du moi, et dès lors il ne serait plus aliéné.
Royer-Gollard, qui était professeur à la Faculté de médecine de Paris, et médecin de la maison de Charenton, réfuta cette opinion du philosophe, et établit un des premiers que le moi n'est entièrement perdu que dans l'aliénation mentale la plus complète, dans la démence parvenue à son dernier terme. Dans les autres degrés de la folie, il ne l'est que d'une manière plus ou moins avancée, plus ou moins imparfaite. Gomme la folie n'est point un état invariable et absolu, elle a des degrés infinis. La mémoire, aussi bien que les autres facultés d'esprit, y est donc plus ou moins altérée, affaiblie, obscurcie, suivant ces différents degrés; mais elle n'est détruite complètement qu'au dernier degré, c'est-à-dire à la démence absolue, à l'idiotie complète ^ .
- Les idées de Maine de Biran ont persisté après lui; il est bien des gens encore, même dés plus éclairés, qui en font leur règle d'appréciation en matière d'aliénation mentale, et qui croient que la persistance partielle de la mémoire suffit pour témoigner de l'intégrité des facultés d'esprit.
Les deux faits suivants en donnent une preuve d'autant plus remarquable qu'ils ont eu de graves conséquences :
Dans une affaire criminelle, jugée par les assises de l'Ariège, en 1865, la défense demandait que le prévenu, inculpé de meurtre, fût exonéré comme aliéné; la folie était prouvée par les dires de nombreux témoins et par les faits eux-mêmes; elle se présentait, d'ailleurs, comme une conséquence de l'hérédité. Or, dans l'interrogatoire qu'il eut à subir, au cours des débats, le prévenu répondit avec précision à quelquesunes des questions qu'on lui posait. « Je me demande, s'écria alors le président des assises, si un vrai ibu
1. [ioyer-Collarrl, Examen de la doctrine de Maine de Biran. — Annales médico-psychologiques , 1843, tome II.
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pourrait ainsi préciser ses souvenirs. » Cette parole fit naturellement impression sur les jurés, qui ne virent dans une folie, évidente pour tout le monde , (|u'une circonstance atténuante, et le malheureux fut condamné aux travaux forcés à perpétuité ^ .
Dans ce cas c'est un magistrat qui se trompait, en regardant la persistance de la mémoire comme une preuve de l'intégrité mentale. Il était excusable, dans une certaine mesure, parce qu'il pouvait n'avoir aucune notion sur les maladies mentales. Mais des médecins, tombant dans la même erreur, ne sont nullement excusables, parce que leur intervention dans les questions de folie fait supposer qu'ils ont dû les étudier et y acquérir une compétence spéciale.
Or, le second fait concerne une affaire dont les tribunaux espagnols eurent à s'occuper en 1862, affaire où ce sont précisément des médecins qui se sont trompés sur le point dont il s'agit, et qui, par le fait de leur inexpérience en médecine mentale, ont dicté à la justice des décisions erronées.
Il s'agissait d'une séquestration, prétendue illégale et arbitraire. Une dame Sagrera, enfermée dans une maison d'aliénés, réclamait sa mise en liberté, alléguant qu'elle n'était point folle, et elle formula une plainte, en vertu de laquelle six personnes furent poursuivies avec la rigueur la plus extrême. Parmi ces six personnes, il y avait deux médecins, dont l'un, le docteur Pujadas, était directeur de la maison d'aliénés. On leur fit subir la prison préventive et on alla jusqu'à les mettre au secret le plus absolu. Cinq d'entre elles, après trois jugements successifs, qui affirmaient que la plaignante n'était pas aliénée, s'entendirent condamner, les unes à dix-huit, les autres à vingt ans de prison. Un seul fut mis hors de cause :
1. Sontoiix, De la mrexilalion des facitUés inlellecluelles dans la folie, p. 18. Paris, A. Delahayo, 1867."
c'était le médecin-directeur de la maison d'aliénés; inconséquence véritable, car s'il y avait réellement illégalité dans la séquestration, celui-ci était aussi coupable que les autres.
Mais le tribunal, dont la sentence était conforme aux lois espagnoles d'alors, comprenant lui-même ce qu'elle avait d'excessif, en demanda aussitôt l'atténuation. L'opinion publique se prononça énergiquement en faveur des condamnés, qu'elle considérait comme frappés injustement; leur peine fut d'abord changée en exil, et bientôt même survint une grâce entière.
Sur quels arguments le tribunal s'était-il fondé pour prononcer le jugement ?
La folie de la dame Sagrera était affirmée par des témoins nombreux, appartenant à toutes les classes de la société: députés, officiers supérieurs, négociants ; les renseignements donnés par eux établissaient que cette dame était exagérément hystérique ; qu'elle était sujette à des accès de lypémanie ; qu'elle était hallucinée, et qu'enfin, depuis quelque temps, elle manifestait une perversion morale extrême , signe de son trouble d'esprit.
Malgré des indices aussi évidents de folie , malgré leur authenticité , le tribunal ne se crut pas suffisamment éclairé et voulut prendre l'avis de médecins qu'il crut compétents en pareille matière. Il s'adressa à l'Académie de médecine de Valence ; et s'il tomba dans l'erreur, en prononçant une sentence injuste, la responsabilité doit en retomber , non' sur lui exclusivement, mais surtout sur la société savante auprès de laquelle il avait cherché à s'éclairer ^
1. Ce qui atténue un peu la responsabilité de l'Académie de Valence, c'est qu'à cette époque peu de médecins, non seulement en Espagne, mais en France et ailleurs, avaient des notions suffisantes sur la folie. Les maladies mentales n'étaient enseignées ofQciellement presque nulle part et ne faisaient
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C'est sous forme de questionnaire que fut demandé l'avis de l'Académie de Valence. L'une des questions qu'on lui posait concerne précisément le point spécial que nous considérons en ce moment, à savoir le rôle qu'il convient d'assigner à la raéiïioire pour déterminer l'existence de la folie. Cette question était ainsi conçue :
« Une personne atteinte de maladie mentale conserve-t-elle une mémoire exacte de tous les événements, jusqu'aux plus minutieux, qui ont lieu durant cet état, et en parle-t-elle dans les termes dont la senora Juana Sagrera paraît s'être servie dans ses interrogatoires ? »
L'Académie de Valence répondit :
« La personne atteinte d'une maladie mentale éprouve une altération dans ses facultés mentales ; à ce point de vue , la mémoire étant une partie du tout , on comprend facilement que celui qui est privé de leur usage régulier , ne doit que très rarement conserver la mémoire; tandis qu'au contraire celui qui se rappelle, dans les plus petits détails, ce qui lui est arrivé journellement, et cela pendant le temps qu'il a passé pour fou, donne une preuve évidente de l'intégrité parfaite de ses facultés intellectuelles durant cette période. »
Sur cette réponse, et sur d'autres équivalentes de la même Académie, la condamnation fut prononcée. Nous avons dit comment elle dut être atténuée, effacée même.
Bien qu'il eût été mis hors de cause, le docteur Pujadas ne se tint pas pour satisfait. Il résolut de soumettre l'affaire à une autorité médicale vraiment compétente au point de vue de l'aliénation mentale. Il
point partie des études médicales ordinaires. Aujourd'Iiui le môme fait ne se reproduirait plus aussi aisément; un plus grand nombre de médecins savent reconnaître la folie et en déterminer les signes.
S'adressa à la Société médico-psychologique de Paris, en lui remettant tous les documents du procès. .
La Société les étudia minutieusement et déclara a l'unanimité que la folie de la dame Sagrera lui paraissait manifeste et certaine :
Relativement à la persistance de la mémoire dans la folie, le rapport, rédigé par le docteur Brierre de Boismont, présenta les choses d'une manière vraiment scientifique, et réfuta ainsi les allégations de l'Académie de Valence.
« Admettre, comme l'a fait cette Académie, que tout aliéné éprouve une altération dans sa mémoire, c'est disserter plutôt en idéologue qu'en praticien. Il suffit d'avoir vécu parmi des fous , pour savoir que la mémoire se conserve chez un grand nombre d'entre eux. Citer les faits de ce genre nous mènerait trop loin ; nous nous bornerons à quelques observations. Il est une catégorie du délire général, l'excitation maniaque, où la mémoire reste intacte, si même parfois elle n'est plus vive. Il n'est pas rare , après la guérison de la manie furieuse, lorsque l'agitation continuelle de l'insensé semblait le rendre étranger à tout ce qui se faisait autour de lui, de l'entendre raconter avec la plus grande exactitude les diverses péripéties de son mal, sans en omettre aucune circonstance. Un de ces malades, sortant de cette sombre nuit, dit à son gardien : « Vous « m'avez bien traité et je ne l'oublierai pas ; mais « malheur à vous s'il en eût été autrement, car je vous « aurais tué! » Aussi Daquin, l'un des fondateurs de la réforme du traitement des aliénés, recommandait-il de topjqurs se conduire avec eux comme avec des personnes raisonnables. Dans les délires partiels, l'intégrité de la mémoire est un fait incontestable, et elle est même parfois si fidèle chez ces malades qu'elle fait leur désespoir ^ »