Annales médico-psychologiqties, 1864, tome III. Comptes
PERSISTANCE DE LA MÉMOIRE. 17
En admettant que les membres de l'Académie de Valence fussent encore, en 1862, ignorants des progrès accomplis par la médecine mentale depuis plus d'un demi-siècle, et qu'ils n'eussent personnellement, comme cela semble probable, aucune expérience sur la véritable condition mentale des aliénés, ils auraient pu cependant savoir que les anciens auteurs, dont l'enseignement avait si longtemps fait foi dans les écoles de médecine, avaient signalé la persistance partielle de la mémoire au cours de la folie.
Arétée, notamment, avait écrit ces paroles :
« Quelques malades acquièrent une facilité et une « concentration d'esprit telles, que des souvenirs qui « n'étaient qu'imparfaits chez eux se réveillent tout-à- « coup avec la plus grande lucidité; ils savent l'astro- « nomie, la philosophie, sans paraître les avoir appri- « ses ; la poésie, comme s'ils avaient été en rapport « avec les muses, tant il est vrai qu'une bonne édu- « cation manifeste son influence jusque dans l'état de « maladie ! ^ »
Mais sans qu'il soit nécessaire de remonter aux auteurs anciens, il suffit d'examiner un aliéné dans n'importe quelle variété de maladie mentale, pour reconnaître que, comme le professait le docteur Royer- GoUard, ceux-là seulement qui sont arrivés au degré ultime de la démence ont absolument perdu le souvenir. Chez tous les autres on peut constater à tous les degrés l'existence de la mémoire.
Quelques malades sont même remarquables sous ce rapport.
Un de nos pensionnaires, atteint de paralysie générale, devenu tout à fait impotent, incapable de parler,
rendus de la Société médico-psychologique. — Brierre de Boismont, Rapport sur l'affaire tiagrera.
1, Trélat, Recherches hisloriques sur la. folie, p. 13. Paris, J.-B. BaiUière, 1839.
et arrivé, en somme, à un point avancé de démence, recevait récemment la visite de son frère qu'il n'avait pas vu depuis trois ans. Nous croyions qu'il ne ferait même pas attention à lui; mais il le reconnut, se souvint parfaitement des liens qui l'attachaient à lui, et l'accueillit avec un visage aimable en lui disant cette seule parole : « Mon frère ! »
Un autre malade, également atteint de paralysie générale, à une période moins avancée que le précédent, mais arrivé cependant à la démence, nous demandait un jour quand il pourrait avoir sa liberté. Ne voulant pas le désespérer en lui disant qu'il ne pour- . rait la recouvrer, nous lui répondîmes au hasard : « Dans six mois! » et nous croyions qu'il aurait vite oublié cette parole à laquelle nous n'attachions aucune importance. C'était une erreur. Le sixième mois, jour pour jour, bien que sa démence eût progressé, il vint nous rappeler ce que nous lui avions dit. Et cependant il ne se préoccupait plus alors de ne pas obtenir satisfaction. Cet incident nous frappa, en nous montrant, d'une part, que les progrès de la démence n'abolissent pas nécessairement la mémoire, et, d'autre part, que nous devions en toute circonstance apporter une grande circonspection dans nos réponses à nos malades.
Le même individu, à son arrivée dans la Maison de santé, nous avait déjà présenté, sous le rapport de la mémoire, un phénomène intéressant.
C'était un homme qui n'avait jamais brillé ni par le développement de la mémoire, ni par l'application aux études littéraires. Il était à proprement parler un cancre de collège et était arrivé vaille que vaille au terme de ses classes. Or, au début de la paralysie générale, qui par suite d'excès alcooliques le frappa vers l'âge de quarante ans, il manifesta inopinément une mémoire excellente : il récitait, sans erreur, de longues tirades des auteurs classiques, français, latins, voire même grecs. Il récitait surtout ainsi les passages qu'il avait
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certainement appris, ou plutôt qu'il avait entendus au collège et dont il n'avait point, depuis lors, cherché à se souvenir. Pendant plus de vingt ans il en avait gardé la mémoire latente, mémoire qui renaissait, en quelque sorte, dans les prodromes de la maladie mentale. Mais cette manifestation curieuse dura peu de temps ; elle disparut au cours de l'agitation maniaque qui avait obligé d'interner le malade.
Morel a rapporté l'histoire d'une aliénée atteinte de folie homicide, qui, sous le rapport de la mémoire, ressemblait au malade dont nous venons de parler. Elle récitait des sermons entiers qu'elle avait entendus; elle citait des passages complets des auteurs qu'elle avait lus, et dont le souvenir ne lui était pas revenu depuis longtemps. Avant sa maladie, comme après sa guérison, elle n'avait pas la même activité de la mémoire ^
Ces exemples, qu'il serait aisé de multiplier, prouvent que l'on peut être aliéné, et cependant avoir conservé la mémoire, nette et vive dans un bon nombre de cas, partielle et incomplète dans un certain nombre d'autres. Un grand nombre d'aliénés se souviennent effectivement des faits de leur vie passée, comme de ceux de leur vie présente; ils peuvent se rappeler leurs actions, leurs paroles, les impressions qui les ont affectés.
La forme morbide qui affaiblit le plus vivement la mémoire c'est ordinairement la démence ; cependant, même déments, les aliénés conservent parfois une vivacité de souvenirs qui étonne les personnes étrangères au traitement des aliénés. Ils se rappellent des faits très anciens aussi nettement que s'ils venaient de les voir s'accomplir. Ils se rappellent mille détails dont personne autour d'eux ne se souvient, et qui,
1. Morel, Études cliniques sur les maladies mentales, t. II, l). 488. Paris, V. Masson, 1852.
souvent, font illusion sur l'aflaiblissemenl de leurs facultés d'esprit.
Les imbéciles, et certains idiots, dont, l'état d'aliénation mentale ne peut causer le moindre doute, ne sont pas, sous le rapport de la mémoire, moins extraordinaires que les déments proprement dits, auxquels ils peuvent, du reste, être assimilés. « Tandis que certaines de leurs facultés d'esprit sont complètement ou presque complètement absentes, dit le docteur Ach. Foville, il en est d'autres, au contraire, qui sont susceptibles d'un assez grand développement Tantôt c'est la mémoire qui est excessivement étendue,, alors que le jugement ou l'association des idées manquent complètement; et encore la mémoire peut-elle être grande sur certains points limités, le calcul, la géographie, l'histoire, les noms d'hommes ou les dates, par exemple, et faire défaut pour le reste. .Certains de ces infirmes peuvent réciter, par cœur, des choses même longues qu'on leur a apprises, et ne jamais parvenir à connaître les lettres de l'alphabet ^ »
La constatation de la persistance de la mémoire chez un individu supposé aliéné n'est donc pas un motif suffisant pour faire déclarer que cet individu n'est pas en état de démence, qu'il n'est pas atteint d'aliénation mentale. C'est une erreur de supposer, comme le font trop souvent les personnes appelées en témoignage dans les enquêtes judiciaires, que cette persistance doit, à elle seule, exclure l'idée de folie; et le tribunal qui rendrait un jugement basé uniquement sur une supposition du même genre, tomberait également dans l'erreur.
Lasègue a rapporté un fait qui démontre pleinement la vérité de ce que nous venons de dire. 11 s'agit d'un malade qui avait l'intelligence réelle-
1. Dr Ach. Foville fils, Nouveau dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, article Idiotie.
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ment affaiblie et qui était d'une crédulité absolument puérile. Sa famille l'avait interné dans une Maison de santé pour empêcher qu'il ne se laissât ruiner par des exploiteurs qui avaient pris de l'ascendant sur lui. Il demanda sa sortie au tribunal, qui la lui accorda sans même attendre les conclusions d'une expertise médicale dont le docteur Motet avait été chargé; or, ce qui donna le change aux magistrats, et leur fit croire qu'ils avaient affaire à un homme sain d'esprit, c'est que, propriétaire d'une maison à Bercy, il avait pu donner le nom de ses quatre-vingt-dix-sept locataires, avec le prix du loyer payé par chacun d'eux, et que, à proprement parler, il ne délirait pas.
Cet homme mourut peu après ; son autopsie fut faite, et permit de reconnaître dans le cerveau l'existence de loyers de ramollissements, qui étaient en corrélation avec le développement de la démence ^ .
Dans un travail tout récent, le docteur Baret s'est proposé de déterminer l'état de la mémoire dans les diverses formes de vésanie. 11 a réuni des observations intéressantes, appartenant à toutes les catégories essentielles de maladies mentales. Cette étude l'a conduit à des résultats précis et significatifs ; ses conclusions sont le meilleur complément que nous puissions donner à cet article, d'autant plus qu'elles sont l'expression exacte de la vérité, et qu'elles résument la première oeuvre d'ensemble qui ait été produite sur cette partie de la psychologie morbide.
Le docteur Baret a eu en vue sept groupes morbides principaux, qui ne constituent pas toute la pathologie mentale, mais qui en comprennent les formes les plus essentielles. Ces groupes sont ceux de la mélancolie, de la stupeur, du délire des persécutions, de la manie, de la folie circulaire, de la démence, des folies lucides.
1. Annales méclico-psycholn(jiqu.es, janvier 1877; séance de la Société médico-psycliologique, du 27 novcuiJjre 1876.
Dans la mélancolie consciente, anxieuse, perplexe, la mémoire est pleinement conservée. Dans la mélancolie dépressive, elle persiste également; mais elle s'altère avec les progrès d'une démence presque toujours inévitable.
Dans la stupeur, la mémoire peut persister ou disparaître. Dans le premier cas elle persiste quelquefois à l'état latent.
Dans le délire des persécutions, les choses se passent comme dans la mélancolie; la mémoire est d'abord intacte, quelquefois même exaltée et plus vive; mais elle disparaît progressivement à mesure que la démence devient plus complète.
Dans la manie, la mémoire est exaltée, quelquefois même à un degré extraordinaire; elle revient à son état normal après la guérison.
Dans la folie circulaire, la mémoire est conservée, mais subit des vicissitudes diverses ; elle s'exalte dans les périodes d'excitation et semble s'oblitérer dans les périodes de dépression.
Dans la démence vésanique, il y a toujours amnésie progressive, qui porte d'abord sur les faits plus récents, pour s'étendre ensuite aux plus anciens.
Enfin, dans la folie lucide, la mémoire, toujours conservée, est quelquefois très brillante.
Ces constatations, comme le docteur Baret a soin de le faire observer, sont d'une grande importance au point de vue médico-légal. « Il faut toujours, dit l'auteur, avoir présente à l'esprit cette vérité, que certains fous peuvent jouir de la complète intégrité de leur mémoire, et que le fait qu'un criminel se souvient bien, ne prouve rien contre la possibilité de son irresponsabilité ^ »
En d'autres termes, la persistance plus ou moins
1. Baret, De l'étal de la mémoire dans les vésanies, Thèse; Paris, 1887.
grande de la faculté de mémoire ne prouve rien contre l'existence de l'aliénation mentale.
ARTICLE II
Des manifestations de l'intelligence dans les occupations des aliénés.
L'intelligence est nécessaire à divers degrés pour accomplir la plupart des occupations. — Aptitude des aliénés pour les occupations manuelles. — Travaux des aliénés dans les asiles : leur organisation. — Les aliénés incurables sont parfois les meilleurs travailleurs. — Utilité des colonies agricoles pour les aliénés. — Aptitude au travail de bureau, à l'exercice de professions diverses. — Aliénés construisant des machines ingénieuses. — Travaux artistiques. — Occupations purement intellectuelles. — Aliéné professeur. — Aliéné candidat au baccalauréat. — Les études scolaires dans les asiles d'aliénés. — Les représentations dramatiques. — La musique. — Les occupations raisonnables n'excluent pas la folie.
La Fontaine a dit :
« A Vœitvre on connaît l'artisan. »
Ces paroles peuvent s'appliquer à l'objet de notre étude, car d'après la manière dont un individu s'occupe, travaille, emploie le temps, on peut juger du degré de son intelligence.
11 n'est en effet aucune occupation, même parmi les moins importantes, qui puisse s'accomplir sans l'intervention plus ou moins marquée des facultés intellectuelles, de l'attention, de la mémoire. Dans celles-là même qui se font surtout d'une manière instinctive ou par un effet de l'habitude, on trouve toujours l'action de l'intelligence. Cela est remarquable
^rtout dans l'exercice frun métier, d'une profession. Le menuisier, par exemple, qui pousse son rabot, le fait instinctivement, en vertu des aptitudes acquises; cependant il doit apporter de l'attention à son travail, s'il ne veut s'exposer à le mal faire. 11 est donc bien vrai de dire que par le seul fait qu'un individu s'occupe, on peut inférer qu'il a- de l'intelligence.
Sous ce rapport les aliénés ne diflerent nullement des gens sains d'esprit.
Leur aptitude aux occupations manuelles, ainsi que l'intelligence qu'ils y apportent, ont été constatées par de très anciens auteurs.
Arétée avait observé que des hommes habitués au travail physique pouvaient, dans l'état de maladie mentale, « porter des poids énormes, se livrer assidûment à des occupations manuelles, à la poterie, à la ciselure des pierres ou à tout autre travail ^ »
Le même auteur parle d'un charpentier, qui, dans sa maison, était un ouvrier plein de sens, mesurant son bois, le coupant, le polissant, le clouant, l'ajustant à merveille. Il menait habilement à bonne fin ses constructions; il s'entendait fort bien avec ceux qui lui donnaient de l'ouvrage, concluait des marchés, ne réclamait qu'un juste salaire ; en un mot, dans son atelier, pour l'exercice de sa profession, il jouissait de toute sa raison. Mais s'il arrivait qu'il eût à sortir pour aller au bain ou pour toute autre affaire, ses outils à peine posés, il commençait à soupirer ; en sortant il haussait les épaules ; enfin, sitôt qu'il avait perdu de vue ses serviteurs, son ouvrage, et le lieu de son travail, il était complètement fou. S'il revenait à l'instant sur ses pas, il reprenait aussitôt son bon sens. Ainsi les limites de son atelier étaient celles de sa raison.
Bien que l'aptitude des aliénés pour les travaux manuels ait été ainsi constatée depuis longtemps, elle