X AVERTISSEMENT
ses imperfections; mais je le propose aux hommes sérieux pour les vérités essentielles qu'il renferme, aux esprits soucieux de l'heure critique où nous sommes; j'en fais hommage et soumission à NN. SS. les Évêques, qui président en ce moment, avec tant de sagesse, de lumière et de conseil, à la fondation de nos Universités Catholiques : je le remets, enfin, à la grâce de Dieu.
Versailles, 20 février 1876.
Dans un livre précédent, et comme introduction à l'Evangile, j'ai essayé de présenter la grande figure de Jésus-Christ dans l'histoire et dans la doctrine : ce qu'il est dans l'humanité ; ce qu'il est en lui-même. L'Évangile est la consommation historique de sa préexistence aboutissant à sa manifestation , et la production doctrinale d'où cette manifestation opère le salut du monde. C'est le sommet où tout tendait, d'où tout part, où tout se joint, et nous pouvons nous écrier avec TertuHien : « Oh! que Jésus- « Christ est ancien dans la nouveauté de son « Évangile ! »
Maintenant, c'est sur cette manifestation hu-
maine de Dieu en Jésus -Christ, centre historique autour duquel gravitent les siècles, c'est sur ce tableau de la vie de Celui qui est la Vie^ c'est sur le récit de cette vie au milieu 'de nous , c'est sur le livre de l'Evangile qu'il faut concentrer nos regards.
Il est là , devant nous , encore fermé , ce livre sans égal, qui contient tant et de si grandes merveilles, mais merveilles si cachées dans leur inépuisable fécondité, si méconnues sous la simplicité de leur enveloppe , et il nous faut enfm l'ouvrir et en rompre les sept sceaux.
Notre main tremble, notre esprit recule devant cette tâche deux fois redoutable : redoutable en elle-même, redoutable surtout par rapport aux dispositions si peu favorables de ce siècle.
Comment saisir et fixer les esprits à cette calme étude? L'air que nous respirons n'est-il pas comme imprégné d'un doute amollissant? Le milieu de préoccupations séculières où nous nous agitons se prête -t-il à cette vigoureuse application de l'intelligence, à ce haut exercice de la raison que réclame et que justifie si grandement une telle entreprise ?
A ces seuls mots d'intelligence et de raison.
appliqués à l'Évangile, se dresse déjà devant nous un préjugé généralement régnant qui nous arrête sur le seuil, et qui harcèlerait incessamment notre marche si nous le laissions subsister; préjugé, pour ainsi dire, à deux faces :
L'Évangile est un livre divin, dit-on, le surnaturel en est l'essence , et par conséquent c'est affaire de foi. Or, ou on croit, ou on ne croit pas. Si on croit, on n'a qu'à s'incliner devant l'Évangile, et qu'à se recueillir dans sa méditation , sans en laisser approcher la raison, qui n'a que faire à ce saint exercice et ne peut que le troubler. Si on ne croit pas, alors la raison étant le seul bien de l'esprit qu'on possède, on ne peut l'abdiquer pour une foi qu'on n'a pas et qui en exige le sacrifice.
Voilà le préjugé qui, s'il est vrai, doit me faire poser la plume. Car à qui m'adresserai-je? Aux croyants ? c'est affaire de pure dévotion , et l'Évangile se suffit à lui-même. Aux incroyants? je ne saurais raisonnablement leur demander le sacrifice de la raison.
Il faut donc, avant tout, soumettre ce préjugé à répreuve de ce dont il s'autorise, à la double épreuve de la raison et de la foi. Il faut montrer que cet antagonisme qu'on in-
voque au profit de toutes deux est injurieux et ruineux pour l'une et l'autre ; que pauvre est la raison sans la foi , et non moins pauvre la foi sans la raison ; que croyants ou incroyants se trompent du tout au tout lorsque, tirant chacun de leur côté , ils croient retenir quelque chose en raison de- ce qu'ils répudient; que c'est là l'hérésie capitale de notre temps, d'autant plus fatale qu'elle s'autorise souvent des meilleures intentions, et qu'elle n'aboutit des deux parts qu'à consacrer la confusion et qu'à nous river dans la division en toutes choses. Certes! nous avons bien assez des mauvaises passions à conjurer sans y joindre les fausses vues, et c'est bien le moins que tous les bons esprits et les honnêtes cœurs s'entendent pour reconnaître et s'accorder réciproquement les parts de vérité qu'ils détiennent, qui deviennent erreur par leur exclusion, et dont la réunion peut seule recomposer la vérité, qui n'est pas, en un tel sujet, si elle n^est totale.
C'est pourquoi, l'Évangile , d'ailleurs , le réclamant pour être abordé de toutes nos forces, je crois bon de traiter aussi succinctement que possible ce sujet rendu aussi délicat que devenu important par l'erreur commune.
C'est ce que je vais essayer de faire en deux sections : la première sur la Raison; la seconde sur rÉvangile. L'exécution fera mieux connaître mon dessein.
Intelledum valdè ama!
<i Aime grandement l'intelligence ! »
(S. Augustin, Épître à Çonsentius.
Observons dès l'abord que le préjugé en question tire à plus de conséquences qu'on ne pense. Il divise fatalement la société des esprits en deux classes totalement étrangères en cela l'une à l'autre : les sectateurs de la raison, les disciples de la foi. Il interdit en quelque sorte la foi aux premiers, au nom de la raison; et la raison aux seconds, au nom de la foi. Il déconsidère d'autant la foi, par cette infériorité intellectuelle qu'on lui attribue, et dont ne la relèvent pas entièrement ses effets moraux aux yeux des partisans de la raison ; et il ne décon-
sidère pas moins la raison , par cette infériorité morale à laquelle nous la voyons réduite chez ceux-ci, comparativement aux hommes de foi. Introduisant la division dans la division même, il entretient une lutte intestine en chacun de nous, entre la raison et la faculté religieuse, qui ne distingue pas moins l'homme que la raison; car cette faculté innée en nous, j'entends ce sentiment du bien , du vrai , du beau , de l'éternel, de l'infmi, du parfait, du divin, en un mot, et toutes les aspirations, toutes les préoccupations qu'il engendre, sont loin d'obtenir satisfaction de la seule raison, qui apparaît alors bien misérable à ses propres sectateurs; et cette raison, d'autre part, dans les croyants, traitée en ennemie, au lieu de l'être en alliée, ne cesserait de faire des réserves, des protestations, des irruptions dans leur foi, qui, pour ne lui avoir pas fait sa part, serait exposée à chaque instant à se voir enlever la sienne.
Tel est l'état des esprits, aujourd'hui, sous l'empire de ce préjugé dissolvant et amoindrissant, réduisant la raison au rationalisme et la foi à une sorte d'empirisme, et qui, se ramifiant de la question religieuse à toutes les autres questions, morale, économique, politique, so-
ciale , est comme la racine de tous les antagonismes, de toutes les divisions, de toutes les confusions, de toutes les impuissances et de toutes les défaillances de ce siècle.
C'est là, il faut le reconnaître, un fort préjugé contre ce préjugé, et qui le balance bien.
Mais enfin il faut en venir à la question même.
N'y a-t-il pas un pont qui relie les deux bords de cet abîme de séparation entre la raison et la foi? La foi ne doit-elle pas partir de la raison, et la raison ne doit-elle pas aboutir à la foi, pour être parfaites l'une et l'autre? Et comment doit se faire leur pénétration?
Et d'abord, la foi, j'entends la foi chrétienne, est-elle purement affaire de raison, comme les sciences humaines et naturelles?
Non. Elle ne serait pas ce qu'elle est, divine et surnaturelle, s'il en était ainsi.
Mais peut-elle se passer de la raison? Ne l'emploie-t-elle pas? ne la satisfait- elle pas? ne l'enrichit-elle pas? Telle est la question.
Or, tant s'en faut! elle l'exige, elle l'exerce, elle la ravit comme nos autres facultés, et de concert avec nos autres facultés.
Je dis de concert avec nos autres facultés, et.
par ce seul mot, la question est déjà éclairée.
Si la raison, en effet, paraît moindre dans la foi , ce n'est pas qu'elle y soit moindre en réalité; mais c'est qu'elle n'y est pas seule et dans le vide ; c'est qu'elle y est en jeu avec nos autres facultés. Par contre, si, chez ses partisans exclusifs, elle paraît avoir plus d'importance, c'est que celles-ci lui sont sacrifiées à son propre détriment : son isolement, qui fait son indigence, lui fait une apparence de grandeur, comme ces colonnes restées solitaires parmi les ruines d'un temple écroulé.
Ce n'est donc là qu'une illusion sous laquelle il faut voir la réalité. Or, la réalité, c'est que toutes nos facultés sont faites pour être exercées de concert; c'est qu'elles se valident et s'enrichissent réciproquement; c'est qu'aucune ne se suffit exclusivement, et que toutes même ne se suffisent pas entièrement; c'est que si la raison éclaire la volonté, la bonne volonté place bien la raison en situation d'être elle-même éclairée; et que le cœur enfin, qu'on a beau tenir pour suspect dans la foi, comme s'il ne rétait pas dans l'incroyance, affine de sa pureté l'œil de la raison , et envoie à l'intelligence de ces traits de lumière qui s'enflamment au
contact de son objet; c'est, qu'en un mot, la plénitude et la force de notre être intellectuel et moral consiste dans la commune alliance de nos facultés, dans leur équilibre. C'est là comme le diapason auquel la saine critique apprécie la valeur des hommes et des sociétés, leur grandeur ou leur décadence. La marque de celle-ci est la prédominance exclusive de V esprit.
Si cela est vrai, il en résulte un fort préjugé en faveur de la vérité du christianisme.
L'Évangile, en effet, ne s'adresse pas à telle ou telle de nos facultés, au sentiment, à la volonté, à la raison, prises divisément, mais à toutes, à l'âme humaine tout entière. L'âme/ lui seul l'a évoquée du chaos moral et intellectuel où elle était tombée, et où elle retombe dans les sociétés détachées de sa loi. On peut dire même qu'il en a créé jusqu'à l'expression. Il a refait l'unité brisée de notre être par l'unité de son principe et de sa fin, en l'y rapportant comme à ses deux pôles. Il a refait ainsi l'homme dans tous ses légitimes rapports, «et par là même l'humanité. Il est la source de toute harmonie.
Venir dire, après cela, qu'il est inconciliable
avec la raison parce qu'il ne lui sacrifie pas nos autres facultés, parce qu'il ne lui fait que sa part dans leur commune coopération à la régénération de l'âme, parce qu'il la lui assure d'autant plus, ainsi qu'il assure la leur aux autres, et qu'il les exerce toutes de concert pour les reconstituer en unité, c'est en faire le plus bel éloge : éloge qui n'est mérité que de lui seul, et qui révèle en lui l'auteur même de l'âme humaine.
La question ainsi dégagée et bien posée consiste maintenant à savoir s'il lui fait sa part , sa grande part.
Cette grande part, je viens précisément la revendiquer en son nom, loin de la disputer. J'ose dire que si la raison humaine est pauvre et courte sans la foi chrétienne, une foi sans raison n'est pas de bonne qualité. C'est une foi à refaire. Peu s'en faut que je n'en tienne quitte celui qui s'en prévaudrait pour avoir affaire en lui comme en tout autre à la raison , et la réintégrer dans la foi, au grand profit de toutes deux. ■ En parlant ainsi, je le sens, je gêne nombre d'incroyants, et je scandalise quelques fidèles. Mais le salut de tous est au prix de la vérité. Oui, fidèles ou incroyants, il faut en revenir à
la raison pour être fermes dans la foi ou pour nous y établir si nous n'y sommes pas encore. Cela demande du travail, de l'application, sans doute. Mais qui s'en plaindrait? qui ne s'en réjouirait? Les croyants? Cela justifie leur foi. Les incroyants? Cela donne satisfaction à leur raison. Tous, cela nous oblige.
C'est pourquoi, pour légitimer et affermir dans nos mains, dans la mesure de son emploi, cet instrument intellectuel de notre adhésion à l'Évangile et de la pénétration de sa doctrine, nous allons le dégager et l'éprouver par quelques réflexions sommaires sur le rôle de la raison en matière de foi.
L'homme est une raison créée. Dieu est la raison incréée. La religion véritable doit donc être, entre l'homme et Dieu, une haute société de raison.
Et la foi?
La foi est le lien logique qui relie la raison humaine à la raison divine reconnue dans sa révélation, pour l'élever, de clartés en clartés,
à sa connaissance, à son intelligence, à sa participation, par des procédés conformes à notre misère et à notre grandeur.
On peut appliquer à la raison ce que le Christ a dit de la loi : Non veiii solvere, sed adimplere : « Je ne suis pas venu l'abolir, mais l'accomplir. » Car la loi, dans son acception la plus générale, n'est autre que la raison, et il n'y a qu'une raison, en Dieu son principe, et dans l'homme son prolongement. Tous les degrés de la religion, naturelle, sinaïque, évangélique, ne sont que sa révélation progressive, réparatrice de sa perle et consommatrice de sa perfection, au moyen de la foi dont le but est de la porter à son comble ici - bas , qui est l'Évangile.
Dans les siècles de croyance, il n'en était pas autrement. La raison était le sol de la foi, qui y enfonçait ses racines et portait en toutes choses des fruits de raison; et si cette foi était si ferme, si elle était si peu mise en question, ce n'est pas qu'elle fût dépourvue de raison, mais c'est précisément à force qu'elle en élait pourvue, se justifiant ainsi doublement et par son fonds et par ses fruits. Lisez Bossuet, lisez Bourdaloue , et vous n'y pourrez diviser la phi-
losophie de la théologie, la raison de la foi, tant elles s'y entre -croisent pour ne former qu'une même trame. Tout ce qui n'est que raison y devient foi, et ce qui est foi se trouve être raison, tant on passe aisément de l'une à l'autre. Et tels étaient les prédicateurs, tels étaient les auditoires. C'était la société d'alors. De là vient que toutes les productions de cette époque portent un si haut cachet de raison.
Comment est-on déchu de cet état?
Les mœurs, d'abord, en se déréglant de l'Évangile, n'en firent qu'une spéculation, dont la sévérité, d'autre part, pernicieusement exagérée, ne parut réagir contre ce dérèglement des mœurs que pour lui fournir le prétexte de l'impossible, et devenir son complice par cet autre dérèglement en sens inverse de la doctrine.
L'esprit, fidèle encore à celle-ci, dans ce divorce même avec les mœurs, mais de cette fausse fidélité qui outre son objet pour s'y soustraire, ne larda pas à livrer passage à l'ennemi commun, à l'incroyance totale, ayant pour elle la logique de noire nature, qui ne souffre pas de division, et le siècle des Arnaud et des Pascal, miné par la corruption, faussé dans la
doctrine, s'effondra tout entier, de sa rigide hauteur, dans celui des Helvétius et des d'Holbach.
Alors éclata le plus grand divorce de la raison et de la foi, de la terre avec le ciel, dont nous sommes les déplorables héritiers.
On sait, on voit où en est venue la raison dans ses partisans exclusifs, et comment, après avoir cru s'enrichir de la ruine de la foi, elle en est arrivée, de négation en négation, sans s'arrêter à l'ordre naturel même, non-seulement à perdre ce qu'elle tirait delà foi, mais ce qu'elle possédait en propre, jusqu'à se nier elle-même, prouvant ainsi, par sa propre ruine, la solidarité native de la raison et de la foi.
Mais ce qu'on ne sait, ce qu'on ne voit pas assez, c'est que, en mettant ce désordre au compte de la vraie raison, en s'en prévalant contre elle pour la tenir en suspicion et en interdit, la foi ne perdrait pas moins que celle-ci.
C'est là ce qu'il importe de faire ressortir.
Le jansénisme avait déjà mis les croyants sur la pente de cette funeste erreur, que la nature et la raison en nous, étant non -seulement affaiblies, mais détruites par la déchéance origi-
nelle, ne pouvaient rien dans l'œuvre de notre relèvement; que c'était là une pure opération de la grâce et de la foi. Erreur grossière; car la grâce réclame elle-même un sujet correspondant à son action , sans lequel son propre empire est sans objet et sans honneur, si bien qu'on peut dire, en ce sens, avec de Maistre, que « le plus grand crime qu'on puisse com- « mettre contre la grâce, c'est de lui trop « accorder ». Erreur d'autant plus inconcevable que la religion de l'Évangile, loin de se prêter à cette doctrine de Dieu sans nous, consiste fondamentalement dans le dogme aussi rationnel que secourable de Dieu avec nous, avec l'homme, et tellement avec l'homme qu'il est Homme -Dieu.
Dieu avec nous, sa grâce avec notre nature, la foi avec la raison : tel est donc le rapport constitutif de la religion par excellence, dont un des deux termes ne saurait être supprimé sans entraîner l'autre.
C'est ce qui a eu lieu; et certes, l'expérience en est assez mémorable ! Elle fut aussi prompte qu'elle est persistante et croissante. C'est le mal des maux de ce siècle.
La raison, en effet, ainsi maltraitée par le
jansénisme, le prit au mot. Elle profita de son exclusion de la foi pour s'en émanciper, comme si elle eût dit : Puisque je ne suis rien dans la foi, je serai par moi-même. On la vit, chose digne de remarque, dans le jansénisme même , se venger de ce qu'on lui refusait dans son rapport avec Jésus-Christ, par tout ce qu'elle, se permit contre son Église ; et comme il en avait été antérieurement dans le protestantisme, dont ce fut chez nous une infiltration, le serf arbitre engendra le libre examen.
On sait le reste... Mais ce qu'on ne remarque pas assez, c'est que, tout en nous désintéressant de ces erreurs doctrinales, par suite de l'indifférence même où elles nous ont plongés, nous en avons retenu le poison, qu'il n'a pas cessé d'exercer ses ravages, et que sa présence dans notre sein est le grand quoique secret obstacle à notre guérison dans les croyants euxmêmes*.
1 « Si on pouvait analyser tous les motifs du déclin actuel de « la France, on trouverait parmi les plus pondérants la doc- {( trine janséniste , qui a éloigné les âmes de l'Église et favorisé « la réaction de l'incrédulité. » [Lettre de M. Adolphe Dechamps au révérend père Gratry : un des documents les plus importants et les plus touchants de la polémique catholique contemporaine,, publié dans VUnivers du 22 août 1875.)
Les torts, en effet, ont été, sinon égaux en intention, du moins réciproques dans la conduite.
Les partisans de la raison ont eu manifestement tort de rompre avec la foi pour ce qui n'en était pas l'expression autorisée. Ils devaient revendiquer les droits de la raison sans doute, mais les revendiquer pour ses devoirs et non pour sa licence, les revendiquer dans la foi et pour la foi même. Et cela était facile, grâce à cet infaillible magistère de l'Église qui se prononçait pour elle, par l'organe de son chef, et qui, avec un sens vraiment surnaturel, n'a jamais laissé pencher la balance au détriment de la raison ou de la foi. Leur écart, qui est devenu celui du siècle, ne peut- il aussi s'expliquer que par cet esprit de révolte qui s'autorise de l'erreur pour la consommer.
Mais les disciples de la foi n'ont -ils pas eu tort de rendre la raison même responsable de son" mauvais usage, de triompher de tous les coups qu'on lui portait en son nom, d'autoriser enfin cette fatale scission de la raison et de la foi en l'acceptant, pour se retrancher dans la foi seule, sans la raison, contre la raison?
Je n'incrimine pas ici les intentions : hélas!
chez beaucoup, elles ne sont plus assez éclairées pour être coupables. Je ne dirai pas qu'il y. a du jansénisme dans cette conduite; mais n'y a-t-il pas de la personnalité chez quelques-uns, de la paresse de raison chez un grand nombre, de la défiance de leur propre foi chez la plupart? Il suffit qu'il y ait de l'erreur, si inconsciente, si généreuse même qu'elle soit, ou plutôt à raison de cela même, parce qu'elle est d'autant plus aveugle. Les erreurs les plus funestes sont celles qui se font un bandeau de la vérité.
Notre raison est courte, faible, faillible, sujette à mille écarts : « partout, dit Bossuet, ou elle gauchit, ou elle s'égare, ou elle succombe. » Hélas! il n'est que trop vrai, et nous ne l'éprouvons que trop dans les choses ordinaires de la vie. Nous le voyons surtout par l'humiliant spectacle qu'elle nous offre dans sa séparation de la foi. Mais prenez garde : si peu qu'elle soit, elle est autant que nous sommes. C'est l'homme même. Or, à moins de dire que l'homme ne doit être pour rien dans l'opération de son propre salut, il faut reconnaître que la raison doit y avoir son rôle, comme la volonté, comme le cœur. Ceux-ci ne
sont pas moins faibles, pas moins dépravés, pas moins rebelles que la raison, et si, pour ce motif, on doit interdire rexcrcice de celle-ci dans la foi, cette interdiction devrait s'étendre à l'âme tout entière. Et alors que devient la foi? sur quoi peut-elle avoir prise, son sujet disparaissant...? La vérité, c'est que si notre raison est infirme, elle est guérissable et perfectible comme nos autres facultés et avec nos autres facultés. Il ne faut ni l'exalter au point de dire qu'elle peut se suffire sans le secours de la raison divine, ni l'annihiler au point de dire qu'elle est incapable de participer à sa propre guérison. Agir autrement, c'est tout perdre, et la raison et la foi.
Qu'est-il arrivé, en effet, et où en sommesnous?
D'une part, nous nous infatuons de la libre pensée comme d'un affranchissement de la raison poursuivi avec fureur contre la foi; d'autre part, nous nous flattons d'avoir une foi d'autant plus parfaite que l'exercice y est interdit à la raison. Ainsi la raison sans la foi, la foi sans la raison, nous sans Dieu ou Dieu sans nous : tel est le bilan de notre fortune, où le débit réel est réciproquement en raison d'un
crédit fictif, pour la consommation du commun déficit de ce siècle.
Gomment nous en relever, si ce n'est en renouant Talliance de la raison et de la foi, la Nouvelle Alliance, propre objet de l'Évangile même, mot touchant et significatif qui résume et consacre toutes nos faibles pensées sur ce grand sujet?
Mais par qui, par où commencer?
Manifestement par ceux qui ont la raison pour eux sans en user autant qu'ils le devraient : par les croyants; par l'exercice de la raison dans la foi.
Et cela pour trois motifs que nous allons successivement apprécier :
Nous affermir dans la foi par l'intelligence ;
En être d'autant plus forts contre leurs communs ennemis ;
Gagner à la sainte cause de la vérité les hésitants et les neutres.
Nous affermir dans la foi par rintelligence.
Nous pouvons être fervents par habitude ou par accès; mais nous ne sommes pas forts; nous ne sommes pas instruits de notre foi ; nous n'en avons pas la science. Nous y sommes campés en passant, comme dans une hôtellerie où nous ne prenons que le nécessaire, au jour le jour, plutôt que nous n'y sommes établis comme dans notre demeure et notre patrimoine, dont nous connaissons et faisons valoir tous les biens. Nous avons raison, sans savoir à quel point nous avons raison, ce qui est comme si nous n'avions pas raison, puisque nous ne nous en rendons pas compte. Nous sommes soumis à l'autorité religieuse, nous sommes mus par la grâce des sacrements; mais notre intelligence, cette intelligence si active, si exercée, si jalouse de sa participation aux affaires séculières, quel est son rôle dans notre soumission ou dans notre ferveur? Nul ou presque nul. De là un moindre hommage à l'autorité et à la vérité de
notre foi. De là un partage de nous-même entre Dieu, qui n'a que le servage de notre volonté, et dont la grâce n'agit en nous que par sa vertu propre, et le Siècle, où notre intelligence se donne d'autant plus libre carrière qu'elle ne s'exerce que là sans y être accompagnée de la foi, dont ce ne serait pas le domaine, de même que la foi ne serait pas celui de l'intelligence. De là, dans le domaine de la foi même, attaqué et envahi si souvent dans le monde, qui n'en fait pas la même séparation que nous, ce triste dépourvu de savoir et de doctrine qui laisse se produire les plus futiles erreurs sans les redresser, qui laisse pénétrer les plus grossières imputations jusqu'au cœur même de la place sans les confondre, au lieu de cette supériorité qui devrait les intimider, couvrir de tous côtés notre foi du bouclier de la raison , et la venger de son épée : toujours prêts, comme dit le Prince des Apôtres, à rendre raison de notre foiK De là ces méprises, ces lacunes, ces hiatus étranges que nous voyons chez tant de croyants euxmêmes entre leurs opinions et leur foi, la blessant souvent dans le monde comme ils la
1 pc Épître de saint Pierre, m, 15.
servent dans ses temples, sans savoir. De là enfin cet océan de doute contre lequel se calfeutre vainement notre foi, et cet injurieux honneur que nous faisons à sa vérité de la préserver de la lumière, elle qui est la Lumière même; elle qui, au lieu d'être tenue sous le boisseau, veut être posée sur le candélabre pour luire devant les hommes * ; tellement qu'on peut dire que, croyants sans savoir, nous croyons sans croire, s'il est vrai qu'on ne peut croire sans savoir pourquoi et à quoi l'on croit ^
1 Matth., V, 15.
2 c( Un préjugé funeste, — écrivions-nous il y a seize ans, — tend à se fixer dans les esprits : c'est de croire que du moment où une âme est convertie à la foi , elle a , comme par une sorte d'illumination céleste, toute la somme de connaissances qui convient à son nouvel état. Sans doute ses facultés sont merveilleusement épurées et rectifiées, elle â même acquis une sorte d'intuition des choses qu'elle ne sait pas , et enfin la soumission supplée à la connaissance de ce qu'elle ignore. Mais tout cela n'est tout au plus suffisant que pour elle-même , et la laisse sans action dans un monde plus éclairé des choses humaines que cette âme ne l'est des choses divines , et qui pèse sur elle dans la même proportion. 11 y a plus ; cette âme , impuissante au dehors, sera-t-elle assez puissante au dedans? Ne subira-t-elle pas la pression qu'elle ne peut dominer? Sa résistance étant rigoureusement dans le rapport de sa foi, sans aucune provision d'intelligence, aura-t-elle toujours la même rigidité? Ne fléchira- t-elle pas dans le vide, et ne composerat-elle pas alors avec les préjugés qui l'environnent? Ne la
Il y a du doute, en effet, il y a de la défiance de notre foi dans une telle peur de la raison; car c'est comme si Ton disait : Je m'incline, je m'abstiens, parce que si je levais les yeux, si je raisonnais , tout s'évanouirait à l'instant même. Cette disposition est passée même, de nos jours, en maxime de prudence et presque de religion : la religion, dit -on, est un édifice de mystères; il faut se garder de le sonder, notre raison ne pourrait que s'y abîmer, au grand péril de notre foi.
Expliquons-nous bien une fois sur ce que je ne crains pas d'appeler un grossier malentendu.
De quelle raison, en effet, entend -on parler ici? Est-ce d'une raison paresseuse ou prévenue comme serait celle d'un juge qui voudrait prononcer sur une grave affaire sans se donner le
vet^a-t-on pas, d'autant plus orgueilleuse qu'elle sera moins éclairée, se faire de son ignorance même un tribunal de censure oit elle rabaissera les sublimes vérités auxquelles elle ne peut s'élever, et, se piquant d'autant plus de religion qu'elle l'entend à sa manière, apporter à la défection le poids d'une prétendue fidélité? Voilà ce qui est à craindre et à conjurer; voilà ce qui fait que, après la déraison des incrédules, il y a un danger non moins grand peut-être qui nous menace : Tignorance parmi les croyants. » (La Vierge Marie et le Plan divin, préface du tome III.)
Au lecteur de 1875 de juger ce que l'événement a dégagé de vérité dans cette crainte exprimée en 1859.
soin d'en examiner les pièces et d'en peser les raisons? Est-ce d'une raison imbécile comme serait celle d'un ignorant qui, entrant dans un laboratoire de chimie ou dans un observatoire d'astronomie, sans se laisser initier aux éléments de ces sciences, sans se laisser guider par l'autorité des maîtres qui les possèdent, voudrait y pénétrer de plain-pied, en manier gauchement les instruments, en enlever de prime abord tous les secrets, et qui, sur sa maladresse et les accidents qui lui en arriveraient, prononcerait qu'elles ne supportent pas l'examen, ou, par un autre tour de déraison, dirait qu'il faut bien se garder de les étudier et qu'on ne peut y avoir qu'une foi aveugle?
Mais une telle raison est la déraison et non la raison : la raison, qui a le sentiment de sa grandeur native et de sa vocation à la lumière, mais qui sait aussi son ignorance et son infirmité présentes; qui sait, ce sans quoi on ne peut rien savoir, qu'en toutes choses, même naturelles et humaines, et à plus forte raison surnaturelles et divines, elle a besoin d'être enseignée, et qu'elle ne gagne la vérité, comme le corps gagne le pain, qu'à la sueur du front.
Celle-ci, la vraie raison, n'a rien à craindre
de la foi chrétienne, qui elle-même n'en a rien à craindre. Elles ne peuvent se passer l'une de l'autre : la raison, parce qu'elle a besoin d'être instruite ; la doctrine de la foi , parce qu'elle ne peut que gagner à être connue. C'est l'éducation d'un prince dont la foi est le Mentor, pour le" faire arriver, par une succession d'épreuves et de leçons, au trône de son père. La foi n'est pas l'objet et le but, mais le moyen et la voie de* l'intelligence. Elle en est l'institutrice, l'initiatrice ; elle n'a d'autorité sur elle que pour l'élever, non pour l'asservir, pour l'affranchir de l'ignorance et des viles passions qui l'entretiennent. Aussi n'est-elle que temporaire. Elle disparaît à la fm de cette vie pour faire place à l'intelligence totale de la vérité,, à la vision; et sa fonction se ressentant de sa fin, elle y exerce, elle y fait préluder la raison ici-bas même.
La double erreur que je cherche à dissiper sur la coopération de la raison en matière de foi, dédaignée par les uns , redoutée par les autres , supprimée par tous, tient encore beaucoup à ce qu'on ne s'entend pas sur le sens du moi raison, par suite de l'effrayant abus qu'on a fait de la chose. Il y a la raison et notre raison. La raison est cette lumière commune, unique et univer-
selle, en laquelle tous les esprits s'entendent et arrivent à se mettre d'accord. Notre raison est la portion de cette lumière générale dont nous sommes privativement pourvus , par la capacité de notre intelligence d'y participer et de se l'approprier. L'une est le sens commun, l'autre est le sens privé. Or, tant s'en faut que l\ine et Tautre soient de la même valeur qu'on ne doive pas les distinguer, et que, surtout dans les rapports de noire intelligence avec la foi, on puisse prendre indifféremment notre raison pour la raison. Voyez, en effet, la différence. S'il n'y avait que la raison qui régnât parmi nous, nous marcherions tous dans la plus parfaite unanimité du sens commun : nous serions une race de sages. Si nous en étions réduits à notre raison, chacun s'en irait s'égarant et divergeant de plus en plus dans son sens privé; nos esprits seraient comme des montres qui , ne se réglant plus sur le soleil, arriveraient bientôt à marquer des heures toutes contradictoires; nous serions une race de fous. Il n'en est ni l'un ni l'autre; mais les sociétés inclinent vers l'un ou l'autre, selon la prédominance de la raison ou de notre raison. Aujourd'hui, et depuis que rien ne garantit plus la raison, c'est notre rai-
son, c'est le sens privé qui prévaut. 11 prévaut à ce point qu'on en est venu , dans toutes les écoles qui ne se rattachent plus à la foi , à nier doctrinalement la raison. C'est la libre pensée. La libre pensée ne se dit pas telle, en effet, parce qu'elle est seulement libre de la foi. Ce qui lui a fait prendre ce nom, relativement nouveau, ce qui la caractérise, c'est qu'elle se prétend libre de la raison même, jusqu'à nier qu'elle soit, et qu'il y ait autre chose que des raisons privées, ne relevant plus de quelque règle, de quelque critérium que ce puisse être. C'est le vagabondage de la pensée. Nous devions en venir là par la force de la logique. Les libres penseurs ont dû finir par traiter la raison comme les esprits forts d'il y a cent ans commencèrent à traiter la foi. Je m'arrête sur la pente des réflexions et des conclusions; j'y reviendrai plus tard.
Ce que je veux dire seulement ici, c'est que la raison individuelle, notre raison, par suite de cette maladie dont nous sommes tous plus ou moins atteints, ne s'alimentant plus de la raison commune et supérieure dans laquelle tous les esprits flottaient autrefois comme dans leur élément, est tellement mêlée de faiblesses,
d'obscurités, de préjugés, d'ignorances, de partis pris, qu'elle est devenue ce quelque chose d'étroit et de personnel que nous appelons l'esprit propre, qui luit de soi, mais sans éclairer, comme la luciole. Or, vouloir juger les grandes vues de la foi au pied de cette raison-là, c'est donner le droit de répliquer : Commencez par vous mettre d'accord avec la raison, avant de reprocher à la foi de ne pas l'être elle-même. La raison est à la foi ce que le reflet est à la lumière, ce que le rayon est à l'astre : comment, n'étant plus reflets ni rayons, nos esprits auraient-ils la singulière prétention, non-seulement de remonter par eux-mêmes à l'astre et à la lumière, mais, monstrueux renversement, que l'astre et la lumière fussent leur rayon et leur reflet! Apportons au moins à cette grande et plus que jamais nécessaire entreprise cet humble sentiment de soi qui fut dans tous les temps la condition de la sagesse , et dans nos temps surtout, qui doit être sa suprême loi.
Ce qu'il faut conclure, c'est le contraire du préjugé que je combats. La foi chrétienne exige beaucoup de raison, et, chose admirable! elle en donne à proportion qu'elle en exige. Les
faibles ou lâches esprits s'y heurtent; les grands et les vaillants s'y déploient. Le mot de Bacon est sa plus belle apologie et la plus juste condamnation de ses détracteurs ou de ses timides disciples : « Peu de philosophie en éloigne, « beaucoup de philosophie y ramène. »
Venons- en, pour le montrer, à quelques explications catégoriques.
La raison est constamment en jeu dans la foi et par la foi. Son exercice y est incessant en diverses phases et sous divers modes.
On peut la considérer avant la foi, — dans la foi, — outre la foi.
Avant la foi.
Celle-ci présuppose, en effet, exige même, à proportion qu'on est plus exigeant soi-même, l'étude de ses fondements, de ses titres, de ses témoignages, de ses preuves : V Apologétique, par laquelle elle démontre sa divine autorité, la parole de Dieu, Dieu même en Jésus-Christ se révélant dans son Évangile. Œuvre de raison manifestement, œuvre d'une richesse d'éle-
ments rationnels incomparable, dont chacun suffirait à emporter la conviction , et dont tous l'accablent; qui embrasse tout : la nature, l'histoire, la philosophie, les traditions, les mœurs, les institutions, les lois, les sciences, tout : tellement qu'on peut dire que l'apologétique chrétienne est le cadre le plus vaste qui puisse être proposé aux connaissances humaines, qu'il n'en est aucune qui n'y rentre et ne s'y trouve intéressée , et que ce que la vérité du christianisme a le plus à craindre, ce n'est pas l'application de la raison saine, droite, impartiale et judicieuse, mesurant ses investigations à l'importance de leur objet; mais la légèreté, la paresse, le préjugé, le parti pris, la peur de la vérité, toutes les mauvaises pratiques de la déraison, qui n'en sort jamais que confondue.
Cette immense satisfaction étant donnée à la rai«:on, elle conclut elle-même que, ayant reconnu son Dieu à tant de preuves les plus convaincantes de sa présence, elle doit céder le pas à la plus grande foi qui puisse la déterminer.
Elle conclut, dis-je : conclure, en effet, est la fin rationnelle et nécessaire d'examiner; en
un sujet surtout où la conclusion est tellement hors de toute proportion, hors de toute illusion possible,, par la nature même de la question et de l'alternative qui s'y pose : Dieu ou l'homme, la vérité ou l'imposture, la sainteté ou l'infamie, la sagesse ou la folie au plus au point , que le doute dans un sens ou dans un autre ne saurait subsister, et qu'il faudrait que ce fût clairement faux pour ne pas être clairement vrai : de sorte qu'on peut dire que le poids même de la conclusion la détermine et ne saurait la laisser en suspens. Que si cependant on ne conclut pas, c'est qu'on est faible de raison ou de volonté; car s'il y a de la légèreté à tout croire, c'est aussi manque de pénétration ou de sincérité de ne pas se rendre à ce qui suffit.
La raison donc doit conclure pour la foi à Jésus-Christ.
Et il faut bien comprendre la portée de cette conclusion.
La raison a été le principe du travail qui s'est fait jusqu'à ce point. Mais la conclusion qui en est la conséquence étant la foi à Jésus -Christ, cette foi, de conséquence, doit devenir principe- Car le propre de la foi en toute chose, même humaine et naturelle, une fois qu'elle est for-
mée, est de ne plus être révisée et discutée. Telle serait la foi à un ami. Combien plus la foi à Dieu! Il serait périlleux pour la vérité, autant qu'il serait mauvais pour la volonté, qu'une telle foi fût nomade et ambulatoire , la masse de preuves qui l'ont déterminée ne pouvant être éternellement revue et roulée dans l'esprit. D'autant que des preuves d'un autre ordre allant succéder dans la foi même, des preuves souveraines d'expérience, de sens intime, de tact divin, de régénération et de vie, tellement puissantes qu'on n'a jamais vu revenir de la foi , si ce n'est par les motifs les plus inavouables, jamais par sagesse et par raison, ce serait se priver de ces nouvelles preuves que de s'attarder aux preuves préliminaires de l'Apologétique après qu'elles ont fourni leur démonstration. La vérité chrétienne, étant morale autant que rationnelle , veut la fidélité de la conscience autant que l'exercice de l'intelligence. Sa lumière croît à proportion qu'on la suit.
La foi donc, de conséquence rationnelle, doit devenir principe en nous, principe spirituel actif.
J'ajoute que, participant de son objet. Dieu, elle est principe surnaturel comme lui , principe
vital, vertu méritoire, et dont Dieu lui-même s'est fait la récompense, par le prix que sa munificence et sa grâce ont voulu y attacher.
Et ici il faut admirer la pénétration réciproque de la raison et de la foi dans leur exercice et dans leurs conséquences.
La raison, avec toutes nos autres facultés, dont il ne faut jamais la séparer, entre dès ce moment dans la voie de la foi. Elle la suit après l'avoir précédée. Mais en cela abdique-t-elle ? Nullement. Elle ne suit la foi, en effet, que parce que celle-ci porte sa marque originelle, tout illuminée qu'elle est des mille preuves de sa divine autorité déjà reconnue par la raison. A l'autorité de la raison succède la raison de l'autorité. Mais c'est toujours la raison; la raison se suivant, pour ainsi parler, ellemême en suivant la foi, comme elle se suit dans les conséquences d'un syllogisme, quelque multiples, quelque sévères qu'elles soient, le principe étant reconnu vrai. Chacune de ses adhésions aux vérités de la foi, celle-ci étant ainsi reconnue divine, est une conclusion logique dont le refus serait une absurdité. Seulement elle opère par la foi.
Elle opère par la foi, comme l'œil de Fastro-
nome opère par les instruments d'optique. C'est à travers ceux-ci qu'il voit ce qu'il ne verrait pas ; mais c'est bien lui qui voit. La foi est ainsi un instrument à travers lequel la raison perçoit les vérités les plus inaccessibles à l'œil nu, et plonge dans les profondeurs du firmament divin. Est-ce là le sacrifice de la raison? C'est le sacrifice, oui, mais de son impuissance, et le bénéfice de son extension. Elle voit ce qu'elle ne verrait pas; et elle le voit avec plus de certitude que ce qu'elle voit naturellement; parce que la foi à la parole de Dieu est plus sûre que la foi à Finfirmité humaine. Et elle le voit, je le répète, rationnellement, quoique surnaturellement, parce qu'elle le voit d'une foi rationnelle. Aussi saint Paul appelle-t-il justement la foi un argument, « l'argument des choses qui « ne seraient pas naturellement perceptibles; » argumentum non apparentiumK
1 Ad Hœbreos, xi , 1. — En insistant sur cette comparaison de la foi à un instrument d'optique , on peut dire qu'il serait également absurde ou de fermer l'œil à l'instrument , ou de rejeter l'instrument pour se borner à l'œil. Mais combien cela tire-t-il à plus de conséquence dans l'ordre moral et religieux, où ce n'est pas la science seulement du système sidéral qui est intéressée, mais le système même, mais la conduite et la destinée dans cet ordre volontaire et libre où les esprits sont les mondes, et où ils se meuvent en confusion ou en harmonie selon leur
Et voyez la richesse des conséquences! Dieu nous fait un mérite éternel d'adhérer ainsi par la foi à des vérités auxquelles, considérées dans le principe de leur créance, la parole de Dieu, nous ne pouvons pas ne pas adhérer par raison. Il attache son ciel à la raison de notre foi, dès lors que, par une permutation logique , elle devient la foi de notre raison.
Bien plus, il étend ce mérite surnaturel à toutes les vérités et à toutes les vertus de l'ordre simplement naturel et humain qui par ellesmêmes n'auraient jamais pu y prétendre, par la seule vertu du principe de foi qui , du sommet de notre âme, s'étend à toutes ses puissances et à toutes ses opérations, si inférieures, si minimes qu'elles soient, et leur communique une consistance et une valeur qu'elles n'auraient jamais par elles-mêmes. Ainsi, la simple raison, sans le secours de la foi, conduit aux vérités naturellement perceptibles de Dieu , de l'immortalité de l'âme, etc., comme la conscience aux vertus de la probité, de la tempérance et de
rapport avec leur soleil! Que peuvent- ils être alors, quand ils s'en séparent , que des astres errants à qui une tempête de ténèbres est réservée pour l'éternité? (S. Jude, 13.) — Pour bien voir et pour bien agir en toutes choses, voyons-les donc à travers le Révélateur et le Médiateur.
LA RAISON ^il
la bienfaisance : eh bien, radhésion à ces vérilés et la pratique de ces vertus contractent, aux yeux de Dieu, la même valeur que la foi aux vérités et la pratique des vertus les plus transcendantes et les plus héroïques de l'Évangile, dès lors qu'elles s'inspirent de la même foi. L'adhésion par foi à la vérité manifeste d'une Providence est payée du même prix que la foi au mystère insondable de la Trinité. Un verre d'eau froide donné au nom de Jésus-Christ a droit au même ordre surnaturel de récompense que tout le sang versé pour le confesser. En un mot, chose admirable! la raison et la foi, la nature et la grâce, si distinctes, si distantes qu'elles soient, se pénètrent tellement, qu'on peut dire que, par l'effet de leur alliance, toute la raison entre en substance dans la foi pour en prendre les hautes et vastes proportions, et que la foi, à son tour, réagit de sa vertu sur tous les éléments de la nature et de la raison en nous pour les surnaturaliser : comme un seul temple dont les murailles tendent, depuis leurs fondements jusqu'à leur faîte, à porter la coupole qui , de son poids et de sa hauteur même, en affermit toutes les parties et les retient en unité.
Telle est la raison à l'état de foi. Elle y est entrée par le travail tout rationnel de l'apologétique, elle y est fixée par ses propres conclusions devenues principe de foi, par le mérite de la volonté qui l'y retient, et dont chaque acte de foi se trouve être ainsi un acte de raison.
On s'arrête généralement aujourd'hui à cet état de foi acquise par l'étude préliminaire de ses preuves. On borne là le travail de la raison; et encore combien pour plusieurs cette étude a-t-elle été imparfaite! avec quelle économie de connaissances est- on entré dans la foi comme sous une tente ébranlée par tous les vents !
Mais la foi chrétienne est plus jalouse des droits de la raison pour ses devoirs envers elle. Elle ne la laisse pas un seul instant oisive. A un exercice succède un autre exercice. Elle veut plus que la reconnaissance de ses titres. Après s'être fait ainsi légitimement accepter', elle exige la connaissance de sa doctrine : second travail intellectuel qu'on ne néglige pas moins que le premier : la Catéehistique.
Par l'apologétique, la raison sait déjà pourquoi elle croit; par la catéehistique, elle doit savoir à quoi elle croit. La foi chrétienne (et il faut
entendre, ici surtout, la foi catholique) n'est pas réservée ni arbitraire dans ses enseignements : elle en expose tout l'objet et elle veut qu'on le connaisse. Et quel vaste champ, et néanmoins des plus déterminés, des plus proportionnés à la capacité de chaque esprit, n'ouvre-t-elle pas à l'intelligence, depuis le petit catéchisme de cinq sous jusqu'à la Somme de l'Ange de l'Ecole ! Connaître, savoir, discerner la doctrine chrétienne, exercice de la raison s'il en fut jamais! Voilà donc, en second lieu, non-seulement ce que permet, mais ce qu'exige la foi.
Et qu'on ne dise pas que cette connaissance, ayant pour objet des mystères insondables, n'exerce la raison que pour la rabattre , et que ce n'est pas connaître finalement que de ne pas comprendre. On ferait par là le procès à toutes les sciences humaines elles-mêmes, qui ne savent le fond de rien, qui ne connaissent que le fait et quelque peu sa loi prochaine, et qui encore les connaissent si peu, que ce qu'elles en découvrent renverse presque aussi souvent ce qu'elles en croyaient savoir qu'il paraît en augmenter la somme. La doctrine chrétienne est exempte de cette infirmité. Elle est complète et achevée dans son tout. C'est une science
faite. Ses dogmes se soutiennent et se justifient les uns les autres par un enchaînement merveilleux qu'il faut rompre pour les trouver choquants, ce qui est le propre de toute harmonie. Ils se prêtent par là à leur parfaite connaissance. L'obscurité qui en est le fond divin, et qui n'est que l'éblouissement produit par leur foyer à la débilité de notre œil quand il se joue à les fixer, projette la lumière sur tout ce qu'il nous importe de savoir, à commencer par nous-mêmes que nous ignorons le plus, et toutes les relations temporelles et éternelles qui constituent nos devoirs et nos destinées. Enfin cette grande étude est pour la raison, pour la volonté, pour le cœur, pour l'âme tout entière , comme une gymnastique céleste qui met en jeu toutes ses puissances et développe toutes ses facultés. Ainsi , avant la foi , et pour y arriver, la connaissance de ses fondements. Dans la foi, et pour s'y conformer, la connaissance de sa doctrine, — l'apologétique et la catéchistique , — voilà un double champ d'exercice pour la raison, qui, certes, ne lui permet pas de se plaindre, si ce n'est de l'étendue des droits qu'on lui reconnaît, parce qu'ils emportent autant de devoirs.
Et cependant ce n'est pas tout.
Cette double connaissance des fondements et de l'objet de la foi est indispensable. Sans elle la foi est plus qu'en péril, on peut dire qu'elle n'est pas. Et cependant combien n'est-elle pas négligée !
Maintenant, l'autorité divine de la Révélation ainsi reconnue, et la Doctrine révélée ainsi connue par la raison, le rôle de celle-ci est-il épuisé? La foi peut-elle la comprimer dans cette invincible ardeur qu'elle a de poursuivre? C'est ici que j'ai le plus à forcer le préjugé auquel je me suis pris, le double préjugé des incroyants qui imputent ce caractère de compression à la foi, et des croyants qui le préconisent.
La question, je dois le reconnaître, devient complexe. Mais la solution ne saurait être douteuse.
Non, même après la connaissance, la foi ne comprime pas la raison aspirant à l' intelligence outre la foi. Car, nous l'avons déjà dit, la fin de la foi est l'intelligence totale devant laquelle elle disparaîtra : elle nous y conduit ; et comme elle nous y conduit, elle nous y prépare.
Seulement, ce nouvel exercice de la raison ne saurait raisonnablement se comporter comme
les précédents. Il en diffère par le mode et par l'objet.
Son mode est un mode de foi, plus étroitement encore que pour la simple connaissance de la doctrine, parce que, plus ardus sont les sommets, plus rigoureuse doit être la discipline. La raison vient plus que jamais ici après la foi; elle s'exerce dans la foi et sous la foi. Mais, de ce qu'elle vient après la foi, est-ce pour être arrêtée? Non, mais pour être guidée. De ce qu'elle est sous la foi, est-ce pour y être étouffée? Non, c'est pour en être fécondée.
L'objet diffère pareillement. La connaissance de la doctrine doit être totale. Son intelligence ne saurait l'être ici-bas. Ici-bas, per spéculum et œnigmate; là haut^ facie ad faciem. Mais, de ce que l'intelligence de nos mystères ne peut être ici-bas qu'incomplète, s'ensuit-il qu'il ne faut pas s'y exercer? Nullement; nous devons tous y tendre, chacun selon sa mesure, moyennant que nous y tendions par la foi. C'est le mouvement légitime de la raison; c'est l'objet de la foi même et sa récompense. Comprendre pour croire (comprendre que Jésus-Christ ne peut pas ne pas être le Fils de Dieu, et qu'à ce titre il est éminemment croyable), a été au début
le travail de la raison. Connaître sa doctrine a été son second travail. Se remplir de l'intelligence de sa doctrine est son travail suprême. C'est l'objet de la Théologie intellectuelle, de la Philosophie sacrée.
Téméraire présomption contraire à la simplicité et à rhumilité de la foi! s'écrie-t-on.
Je réponds : Ce qui est téméraire présomption, c'est de vouloir tout comprendre, et parce qu'on ne peut tout comprendre, de ne vouloir rien entendre; c'est de ne vouloir pas accepter de mesure dans les communications célestes; c'est, qu'on me passe l'expression, de bouder la foi. Sous le nom de simplicité et d'humilité, c'est une orgueilleuse paresse, c'est une superbe ignorance. Rien, au contraire, n'exerce plus l'humiUlé qu'un tel exercice de l'intelligence; car celle-ci n'avance qu'à travers mille obscurités qui l'obligent à s'arrêter; elle y est continuellement en mérite de soumission à raison même de son ardeur de pénétration ; plus elle acquiert, plus elle se sent pauvre; plus elle s'élève dans la vérité, plus elle est humble en elle-même. Ce n'est pas une humilité inerte et sous la tente, mais active et sous l'épreuve, sans laquelle il ne se fait rien de grand.
Ah! si l'esprit, en ce cas, ne s'exerçait sur les mystères divins que pour les remettre en question et s'ériger en juge de la doctrine révélée, s'il revenait en arrière parce qu'il ne peut aller jusqu'au fond, cette conduite-là devrait lui être interdite comme contraire à la foi. Elle devrait l'être aussi comme contraire à la raison, et doublement contraire; parce que l'autorité divine reconnue à l'entrée de la foi y retient logiquement l'intelligence ; et parce que la prétention de trouver le fond de l'objet de la foi, c'est-à-dire d'épuiser l'infmi, ne peut se soutenir.
Mais, de ce que l'esprit est capable d'absurdité, faut- il pour cela l'interdire? Pas plus en matière de foi qu'en toute autre. Moins même en matière de foi; parce que la foi a précisément pour objet de redresser la raison humaine sur la raison divine et originale dont elle est l'image. Ce serait supprimer le malade pour supprimer le mal.
Mais enfin, me dira-t-on, comment se livrer à un tel travail? Notre raison, véritablement, d'abord si exigeante, vous demande grâce de tout ce que vous lui accordez et en exigez.
Grâce, non , si vous voulez être parfaits chré-