‹ La raison et le christianismeChapitre 2 sur 57 · VI PREFACE · texte numérisé non relu

VI PREFACE

est possible, recruter un ou deux lecteurs, ea faisant sentir aux hommes positifs que ces vieilles questions de Dieu, du devoir^ de l'éternité ne laissent pas d'avoir de l'importance, et que le temps qu'on leur donnait jadis n'était pas absolument perdu. Je crains bien de prendre une peine inutile ; les aspects sont peu rassurants, et ma foi trop faible. Par où commencer? Pour convaincre, il faut des auditeurs d'abord, puis des auditeurs qui consentent à raisonner ; mais de nos jours on calcule encore, on ne raisonne plus, l'esprit est trop prompt, les heures trop courtes. Le commencement, c'est le gain d'aujourd'hui, le but, c'est le plaisir de demain ; ceux qui regardent au delà , ceux qui cherchent un pourquoi, un après quelconque, ne sont point des esprits positifs , ce sont des esprits chimériques, ce ne sont plus des hommes de notre temps.

Et pourtant comment pourrait-on croire qu'il ne serve à rien de penser? Pour savoir s'il convient d'acheter ou de vendre telle obligation, telle drogue, pour faire une affaire en n'importe quoi , il faut saisir un enchaînement d'effets et de causes, il faut réfléchir. Pour bien dépenser ses revenus, ses capitaux ou ceux d'autrui, il faut réfléchir également : notre luxe est un produit de l'intelligence, nos cuisiniers pensent encore, et quand les tailleurs pensaient, on était mieux mis. Un dernier effort : si l'on acquiert, si l'on consomme, c'est pour jouir. Nous n'avons pas encore oublié tout à fait le sens du vieux mot bonheur. On conviendra que dans la richesse et dans son emploi , c'est le bonheur que cherchent les hommes. Eh! bien, serait-il interdit de se demander s'ils l'y trouvent? Puisqu'il est d'un habile homme de calculer les moyens sûrs d'arriver au second million, qui nous empêche d'examiner s'il ne

PREFACE. Vil

vaudrait pas mieux se contenter du premier, de moins peut-être? Qu'est-ce qui prouve que le bonheur consiste nécessairement à dépenser beaucoup d'argent avec telles personnes, dans telle rue ou dans telles eaux? Si l'on se permettait plus souvent une opinion individuelle sur la question de savoir où est le bonheur^ nous verrions moins de condamnations, de banqueroutes et de suicides. Il n'est donc pas rigoureusement obligatoire de mettre tout son esprit dans l'étude des moyens, et la question du but n'est pas indigne d'un homme sérieux. Il serait intéressant de savoir où l'on va^ si la chose était possible, et pour prononcer qu'elle ne l'est pas, il ne serait pas mal de s'en être enquis. La Bourse est le chemin de la fortune, la fortune est le chemin du plaisir, le plaisir lui-même est-il l'unique fin de l'activité? N'y a-t-il rien et n'y eut-il jamais en nous rien qui nous fit entrevoir, pressentir un autre objet désirable que ces satisfactions instinctives? Voilà comment la question du but de l'existence se présente tout naturellement à notre esprit, dès que la préoccupation d'un résultat prochain cesse un moment de le harceler.

Quel est notre but? C'est bien là, je crois, un problème de philosophie. Ainsi nous en avons tous fait, de la philosophie, quand même nous n'en faisons plus, et peut-être, en regardant bien, trouverait-on qu'à moments perdus vous y retombez quelques fois. Pour s'intéresser aux sujets qui nous occupent, il ne faut qu'une chose : bannir la fausse honte, se laisser aller, permettre à la pensée de suivre sa pente naturelle, sans la restreindre de propos délibéré à des questions qui n'ont d'intérêt qu'à leur place, après que plusieurs autres, dont on ne s'informe point, auraient été résolues.

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