‹ La raison et le christianismeChapitre 36 sur 57 · DUNE · texte numérisé non relu

DUNE

De l'autorité des Ecritures. Arguments a priori pour et contre. Utilité positive de la controverse qui s'est élevée sur ce sujet. Nécessité d'une apologie fondée sur les preuves internes. Cette apologie ne peut être qu'une philosophie, qui travaille à mettre d'accord l'expérience et la conscience. Elle part de la conscience morale comme d'un fait. Sur ce fait elle fonde la liberté de l'homme et l'existence d'un Dieu qui réalise la perfection morale. Elle prouve la chute par la contradiction qui existe entre l'idéal du bien et le fait. La liberté que nous possédons n'est point conforme à l'idée de la liberté ; nécessité psychologique de la grâce. Inégale responsabilité des individus, ne s'explique que par leur solidarité et par l'unité de l'espèce; fondement de la doctrine du péché originel.

Dans la controverse engagée depuis quelque temps sur l'autorité des Saintes-Ecritures au sein des Eglises protestantes de langue française, les adversaires les plus prononcés du dogme traditionnel de l'inspiration ont insisté avec beaucoup de fondement sur les dangers et sur l'insuffisance des arguments a priori appliqués à la question soulevée. Il rae semble pourtant

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qu'ils sont allés un peu loin contre l'a priori. Le public qui assiste sans parti pris, mais non sans émotion, à ce débat vraiment tragique, ne renoncera pas facilement au seul ordre de considérations qui soit à sa portée. L'évidence oblige les chrétiens qui n'ont pas de parti pris, à reconnaître dans les écrivains sacrés des hommes vivants et agissants, et non les organes impersonnels d'une révélation immédiate. Les apôtres annoncent les mystères du christianisme tels qu'ils les ont reçus, tels qu'ils les ont conçus, tels qu'ils se les sont assimilés. On nous fait toucher du doigt, entre les différents livres dont se compose le Nouveau Testament, des divergences de fait et même de doctrine. Si ces divergences sont constatées, il faut bien admettre la possibilité de quelques erreurs dans la Bible. Entre certains passages, force est de choisir; il n'y a pas moyen de les accorder. La nécessité nous autorise donc à juger telle ou telle parole isolée. Mais où chercherons-nous la mesure de nos jugements? — Sera-ce dans l'enseignement direct de Jésus-Christ? — Sera-ce dans l'ensemble de l'Evangile, saisi dans son esprit et dans son unité? — Sera-ce dans la philosophie religieuse, c'est-à-dire dans la philosophie que chacun croit religieuse? — Sera-ce dans la conscience chrétienne, c'est-à-dire dans les besoins de sentiment qu'éprouvent les personnes qui pensent être chrétiennes?

Cette question veut une réponse, et ici il me semble que Va priori reprend une sorte d'autorité. On a fait

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valoir avec force contre ropinion qui voudrait tout remettre au jugement de l'individu, la difficulté de distinguer la conscience vraiment chrétienne des illusions du cœur naturel, dans l'absence d'un témoignage divin immédiat et supérieur à nos appréciations. On insiste sur la correspondance entre l'idée d'un tel secours extérieur et supérieur à l'homme et la doctrine d'une chute première, d'une tache originelle qui obscurcit notre intelligence et nous rend impropres à saisir nous-mêmes le vrai bien. — D'autre part,onpoun'ait, d'une manière non moins plausible, mais également a priori, rappeler que la conversion est une crise morale, une rénovation de la substance même de l'homme, c'est-à-dire un changement imprimé à la direction fondamentale de notre volonté. On dirait que ce changement de la volonté doit transformer l'homme entier, renouveler son intelligence et la rendre capable de connaître les choses de Dieu. On affirmerait que la conversion du cœur est le seul chemin qui conduise à la lumière; et Ton en conclurait que les voiles dont s'enveloppe la Révélation sont réclamés par l'économie du christianisme, qui veut que la restauration aille du cœur à l'intelligence et non de l'intelligence au cœur, et que notre flambeau soit la flamme qui s'allume au dedans de nous.

Ces réflexions me semblent naître d'une vue assez élevée du christianisme, mais les raisons contraires me touchent aussi, et je me demande encore si l'acceptation du contenu de l'Evangile comme autorité,

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malgré les difficultés historiques et toutes les autres, n'est pas un élément de cette soumission, de cette mortification qui est le point de départ de l'afFranchissement véritable et de la vie nouvelle. Il faut l'avouer, si l'autorité absolue, historique et légale de la lettre et du texte isolé a subi de graves atteintes, la question de savoir quelle est vraiment la place de la Bible dans l'Eglise et sa valeur pour le chrétien n'est pas encore résolue. Le côté négatif et critique de cette investigation est proportionnellement beaucoup plus avancé que la revendication positive du Livre Saint, dont le besoin se fait cependant sentir avec une force toujours croissante.

Je ne pense pas toutefois que l'orage soulevé par la franchise de penseurs sincèrement dévoués à la vérité religieuse soit un orage stérile. Une chose est devenue évidente, c'est que ceux qui admettent l'autorité de la Bible y croient parce qu'ils croient au christianisme, mais qu'en réalité le nombre est bien petit des personnes qui croient au fond du christianisme, à Jésus-Christ, à cause de l'autorité de la Bible. Lorsque ce fait sera universellement senti, il produira ses conséquences légitimes. On renoncera à vouloir convaincre par des arguments qui n'ont de force que pour les esprits déjà convaincus. La prédication sortira de ce cercle de paresse, tant préconisé par la paresse, qui veut prouver le christianisme par la Bible à des auditoires où la Bible n'est plus une autorité reconnue. La charité brisera les habitudes

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sectaires de ces chrétiens, trop nombreux de nos jours, qui ne vivent qu'entre eux et parlent un langage incompris de la multitude. Les fidèles ont toujours admis que la mission est un devoir; ils comprendront enfin à quelles conditions l'œuvre missionnaire est possible au milieu de l'Europe et des nations baptisées. Ils laisseront les fictions, pour se placer sur le seul terrain oii l'incrédulité soit accessible, la conscience morale, la raison, l'expérience universelle de l'histoire et de la vie. Lorsque, au lieu de se retirer d'une société mourante, ils sentiront le besoin de lui apporter le remède qu'ils possèdent, lorsqu'ils seront pénétrés du devoir impérieux de concentrer tous leurs efforts sur l'apologie, les nécessités de l'apologie se feront jour dans leur esprit, et ils rendront justice à cette philosophie qu'ils redoutent ou qu'ils dédaignent. L'apologie et la philoso{!hie ne sont qu'un.

C'est à la conscience morale que Tapologie doit s'adresser. Mais il nous est impossible de prouver la conscience ; on la supposera , parce qu'en effet la conscience, la distinction du bien et du mal, la conviction de l'existence d'une loi morale et de son autorité absolue se trouvent, au moins en germe, dans toute âme d'homme. On ne peut donc pas démontrer la conscience à ceux qui la nient, quoiqu'on fait beaucoup de gens la nient ; on ne peut que profiter des circonstances particulières pour la réveiller. Si elle ne se réveille pas, si l'autorité n'en est pas reconnue, au moins en principe, il n'y a plus rien à faire; le

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reste est le secret de Dieu. Mais si l'on accorde la distinction du bien et du mal , si l'élément moral existe dans un homme, on peut essayer de lui prouver par la raison la nécessité du christianisme, et par l'expérience sa réalité historique, en s'appuyant uniquement sur cette base. Telle est, ce me semble, l'essence de Tapologie et sa formule invaiiable, et cette apologie sera nécessairement une philosophie.

Sur la conscience morale on fondera d'abord la réfutation du matérialisme, la réfutation du fatalisme et du panthéisme, la réfutation de toutes les doctrines incompatibles avec la morale, parcequ'elles soumettent l'activité de l'homme à l'empire de la nécessité. Il est évident que nous ne sommes pas matière et que notre but n'est pas la jouissance des sens, puisque nous sentons en nous-mêmes le devoir de renoncer à cette jouissance, et que la voix qui nous en détourne est souverainement approuvée par notre jugement, même quand nous ne la suivons point. 11 est clair qu'il y a quelque chose au-dessus de nous, puisque nous sentons en nous l'antagonisme de notre volonté propre et d'une loi supérieure. Il est clair que nos actions ne sont pas déterminées par une nécessité irrésistible, puisque nous approuvons les unes et désapprouvons les autres, ce qui implique la possibilité de ne pas les faire. Cette liberté pourrait n'être qu'une illusion, et le jugement moral se fonder sur une illusion ; mais alors son autorité serait elle-même illusoire, et c'est ce que la conscience repousse absolument.

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La conscience ne nous apprend pas quelle est la nature de Dieu, mais elle nous apprend ce que Dieu veut de nous, c'est-à-dire ce qu'il est pour nous. Ici la voix de la conscience se mêle à celle de la raison ; mais il faut écouter la raison, et pour qu'on puisse l'écouter, il faut qu'elle parle, il faut qu'elle soit réveillée, il faut qu'on la distingue et que l'on sache ce qu'elle est. Je ne sais si dans l'enseignement religieux ou s'attache assez à démontrer l'existence de Dieu. Il me semble qu'on y insiste peu. La difficulté du sujet en est la vraie cause, qu'on aime à se dissimuler par l'idée que cette croyance soulève peu d'objections. C'est une erreur, dont on se convaincrait sans peine en réfléchissant au crédit que les doctrines les plus fausses ont obtenu de nos jours et dans tous les temps. Les enfants ne discutent guère; ils croient leur maître pendant qu'il parle ; mais plus tard on persuade sans peine aux hommes faits de mépriser les vérités qu'ils ont ainsi reçues sans attention et sans efforts. L'idée de Dieu est le fondement de la vie morale, le résumé de la religion; on ne saurait la présenter avec trop de soin.

La raison est le besoin de la pensée d'atteindre l'unité et la perfection. La raison afllrme qu'il existe un être parfait, principe et cause de l'univers et de notre propre existence. Mais en quoi consiste la perfection? Nous trouvons la réponse à cette question dans la conscience morale. La perfection de Dieu est une perfection morale ; nous ne saurions en juger au-

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trement, car nous ne connaissons rien de plus élevé que la perfection morale, el nous ne pouvons pas admettre qu'il y ait rien de plus élevé. Dieu est amour, car la perfection morale est Tamour. Dieu veut notre propre perfection, parce qu'il nous aime. Il \eut notre amour, parce que notre bien est de l'aimer; il veut l'accomplissement de cette loi, qu'il a écrite luimême au fond de notre cœur, et qui nous enseigne à le connaître. Il veut notre bien, sans nous contraindre à l'atteindre, ou plutôt à le réaliser, parce qu'un bien auquel nous serions contraints ne serait plus notre bien. Toutes ces idées sont rigoureusement enchaînées; celui qui les a bien comprises et qui n'y mêle aucun élément étranger les rendra facilement populaires, en y mettant le temps qu'il faut, car elles ont toutes leur fondement dans l'intimité de notre nature. Mais il faudra les fouiller en tous sens, il faudra les contempler sans cesse, et ne les abandonner que lorsqu'on sera certain d'en avoir restauré l'évidence de manière à les placer au-dessus de tous les doutes.

Du moment où la foi en Dieu serait implantée assez fortement dans l'âme pour résister aux redoutables objections tirées du cours des choses humaines, l'apologie du christianisme serait bien avancée. Il devient facile de faire voir dans les dootrines chrétiennes le seul moyen de concilier l'idée de Dieu avec le spectacle du monde, lorsqu'on considère le monde luimême au jour de la conscience morale.

La facilité dont je parle est pourtant toujours rela-

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tive : elle suppose quelque rigueur dans l'intelligence et des cœurs attentifs. Le système religieux !e plus populaire sera toujours le théisme sans la chute et sans la grâce, le théisme optimiste et indulgent ; mais ce point de vue ne tient pas devant un examen sérieux des faits; il yanécessairementdanscet optimisme de Tétourderie ou du parti pris. Les conclusions à tirer de l'expérience, si nous la consultions seule, ne seraient rien moins qu'optimistes, dan^ ce sens. C'est au fatalisme, c'est à l'athéisme, à la négation de la loi morale que l'expérience nous mène directement. Les lois que nous nous sentons obligés de reconnaître a priori comme les lois suprêmes et universelles du monde moral ne gouvernent nullement les faits et ne jouent qu'un rôle assez insignifiant dans le monde réel qui nous entoure ; voilà ce qu'il y a de plus clair dans les tristes enseignements de la vie réelle. Il est donc fort à craindre que l'histoire et la pratique des choses n'arrachent de l'âme la croyance à Dieu ; mais si la foi en Dieu est assez ferme pour résister au choc des faits, l'histoire et la vie conduiront un esprit conséquent à Christ. Si nous reconnaissons l'Idée, si nous reconnaissons le droit, nous ne pouvons qu'être épouvantés de ce divorce entre le fait et le droit qui éclate dans l'histoire, dans la société, en nous-mêmes et partout. Pour expliquer les faits, il faut ou bien dénier à la conscience son caractère impératif, ou bien admettre une chute de la liberté.

L'apologiste s'appliquera donc à mettre en saillie

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la contradiction profonde entre l'Idée et la réalité, entre la loi morale que Dieu a mise au fond de nos cœurs et qu'il nous présente lui-même, par la constitution de notre intelligence, comme la loi suprême de ce monde, et l'ordonnance du monde telle que nous l'apercevons. Il ne s'adressera pas seulement à la conscience, mais surtout à la contemplation, car ce qu'il lui faut établir d'abord, c'est moins la conviction du péché dans l'individu que la solidarité du mal. Le sentiment de la présence du mal dans l'économie universelle fait surgir immédiatement dans la pensée les grands problèmes auxquels correspond l'intimité du dogme chrétien et qui en appellent le merveilleux enchaînement. Il ne faut pas craindre d'insister sur ce sujet et de le creuser. La mine, hélas! est inépuisable; j'en signalerai quelques filons. Pour aujourd'hui un seul me suffit.

En dépit de Spinosa, les hommes se croient libres. Toute notre conduite , toutes nos institutions sont basées sur cette idée. On confesse que sans liberté la responsabilité, l'ordre moral ne seraient que des mots vides. La conscience psychologique nous contraint de reconnaître notre liberté, la conscience morale nous l'ordonne. Nous sommes donc libres. Maintenant, si l'on s'attache au sens du mot liberté, on avouera que c'est là une idée absolue, qui ne comporte pas de plus ou de moins. La sphère de l'activité d'un être peut s'étendre ou se rétrécir, mais, dans la sphère de son activité, il est libre ou il ne l'est pas. La liberté

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est le trait distinctif de l'humanité, et comme on n'est pas plus ou moins homme, de même on n'est pas plus ou moins libre. Les dons naturels, les instruments diffèrent sans doute, mais au fond un moi est l'égal d'un moi, une personnalité est égale à une autre personnalité, la liberté est égale à la liberté. Voilà ce que nous dit la raison ; mais ici comme partout la raison se trompe, parce que l'être raisonnable est en toutes choses irrationnel.

La liberté, c'est la faculté de se déterminer soimême ; nous la possédons ; mais tout en possédant la faculté de nous déterminer nous-mêmes, par notre fait, nous sommes déterminés naturellement, sans notre fait; et plus nous sommes déterminés, moins nous sommes capables de nous déterminer. Cependant notre liberté ne consiste pas seulement dans le pouvoir de réaliser le possible, mais aussi dans la faculté d'abolir le réel; nous pouvons modifier nos déterminations naturelles, nous pouvons nous changer, et par le fait nous nous changeons. Mais puisqu'il s'agit d'infléchir une direction arrêtée, de surmonter une résistance, un effort est nécessaire, et le degré de la résistance mesure celui de l'effort. Ainsi la volonté libre tombe sous la notion de la quantité ; il faut une certaine mesure de force pour être libre, et en fait cette force se trouve inégalement partagée. Il y a des volontés plus ou moins fortes, cette différence dans l'intensité de la volonté fait même la principale différence entre les hommes. Dans toute réunion, dans

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toute affaire, la prépondérance et l'autorité finissent par arriver à la volonté la plus intense. Il faut, nous disaient nos mères, que le plus raisonnable cède : le plus raisonnable cède en effet ; mais les entêtés et les violents, qui ne sont pas raisonnables, gouvernent la famille et le monde. Il y a donc, en fait, des degrés de volonté et, par conséquent, des degrés de liberté.

On arrive, en suivant cette pensée, à des conséquences dont je ne me dissimule pas le danger, mais que je ne tairai point, parce que chacun les aperçoit, parce que chacun les a déjà mille fois tirées, et que d'ailleurs, pour trouver le remède, il faut connaître le mal : Si toute la vie morale consiste, comme il est évident, dans une lutte entre le franc-arbitre (puissance indéterminée, mais déterminable par des motifs pris dans l'idéal), et la nature en nous, qui est aussi une puissance; une volonté, mais une volonté primitivement déterminée (tempérament, inclinations, caractère); si ces deux forces se trouvent en chaque homme à des degrés divers d'énergie, il est clair que là où la force naturellement déterminée surpasserait par son énergie native la puissance indéterminée de la volonté libre, celle-ci ne pourrait pas vaincre, quoiqu'elle essayât de lutter.

Mais l'action ne se produit que par le concours des deux puissances que nous avons distinguées : pour que la liberté l'emporte, il faut qu'elle ait assoupli les forces de la nature et qu'elle en ait fait son organe; pour que la nature triomphe, il faut qu'elle ait

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