D'DNE APOLOGIE DU CHRISTIANISME
fatigué la liberté et arraché son consentement. Alors môme que nous cédons malgré nous, c'est notre volonté qui cède; nous nous approprions l'action, elle est bien nôtre, nous nous l'imputons et nous nous en sentons responsables, parce que nous l'avons voulue. Nous avons conscience d'avoir agi librement, et effectivement nous étions libres en principe, mais nous n'étions pas libres de fait.
Je n'affirme pas qu'aucun homme se trouve primitivement dans la condition que j'ai supposée. On verrait dans cet aveu un prétexte pour se débarrasser du remords et pour traiter la conscience comme une illusion psychologique, tandis ({u'elle témoigne ellemême de sa véracité par son autorité. En fait, dans la vie morale, nous n'avons jamais à lutter contre nos dispositions naturelles seulement, mais encore contre des dispositions acquises par nos actes volontaires, contre des passions et des habitudes qui sont imputables à notre liberté, quoiqu'elles l'altèrent et la compriment. Nous ne pouvons donc jamais dire que la puissance de notre volonté n'était pas suffisante. Elle aurait pu l'être si nous l'avions bien employée, et surtout si nous l'avions bien employée dès l'origine. Toutefois ce serait aller bien loin aussi que de nier jusqu'à la possibilité d'une telle disproportion. Il n'est pas absolument certain que l'idée morale l'exige. Nous ne voyons que les résultats, et nous jugeons d'après les résultats, mais ce qui nous est demandé, c'est d'avoir fait tout ce qui nous était possi-
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ble. Nous pouvons dire, abstraction faite de toute opinion dogmatique, qu'aucun homme dont la conscience morale est développée ne s'approuve lui-même en toutes choses*, et si quelqu'un s'estimait pur, ses voisins ne lui rendraient assurément pas le même témoignage. Nous sommes donc tous convaincus de péché, ou par nos semblables, ou par notre propre cœur. Mais si, dans la multitude infinie d'hommes qui se sont succédé sur la terre, nous n'en trouvons aucun sans tache, il faut bien en conclure que ce cas n'est pas possible, puisqu'il ne s'est jamais présenté. L'expérience, interrogée sans prévention, nous oblige donc à reconnaître la réalité de cette idée, si contradictoire au point de vue de la raison, d'une liberté insuffisante.
Si nous raisonnons bien, si nous respectons également l'évidence du droit et celle du fait, nous ne conclurons pas de ceci contre la conscience; voici plutôt ce que nous en conclurons : c'est que celte liberté morale réelle, mais insuffisante, a besoin d'un secours, d'un complément, et qu'elle peut trouver ce complément, puisqu'elle est impuissante par elle-même à réaliser le bien marqué dans l'intimité de son essence. Une analyse psychologique sincère nous conduit donc à reconnaître la nécessité de la grâce, à marquer la
i II est évident que la conscience n'est pas suffisamment développée lorsqu'elle ne juge que l'action extérieure et non la pensée et l'intention, lorsqu'elle met trop bas son idéal, lorsqu'elle ne tient pas compte du bien qu'on a négligé de faire, etc.
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place de la grâce dans réconomie universelle, et à rechercher historiquement quels sont les moyens et les conditions de la grâce, puisque sans la grâce l'univers devient un tissu de contradictions insolubles, et que nous ne pouvons plus croire en Dieu.
Ce qui est également certain, c'est que les penchants naturels diffèrent d'individu à individu, soit quant à leur énergie, soit quant à leur direction, que la force de volonté pour réprimer ou transformer ces penchants est inégale, et que, par conséquent, les libertés individuelles sont inégales, d'oiî suit comme conséquence forcée une responsabilité inégale, sans parier des différences dans le développement intellectuel des individus, des circonstances particulières où chacun se trouve et de l'éducation qu'il a reçue. L'abstraction rationaliste peut méconnaître ces vérités, mais dans la vie elles s'imposent avec une évidence irrésistible ; personne ne les ignore ; le juge en tient compte dans ses arrêts ; et la loi même est obligée d'y avoir égard. En partant du nominalisme atomistique qui règne aujourd'hui dans la plupart des intelligences, même chez les chrétiens, il nous est difficile de coQiprendre comment on pourrait s'expliquer ce fait. L'attention que nous lui prétons devrait servir à nous rendre indulgents pour les autres; peut-être est-il à craindre qu'elle ne favorise un scepticisme qui nous rendrait indulgents surtout pour nous-mêmes. Ce qui est certain, c'est que notre remarque porte à plomb contre l'individualisme absolu en métaphy-
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sique. Si l'humanité n'est qu'une multitude, si chaque individu forme absolument un but, un tout, un monde, les individus doivent être essentiellement égaux et identiques. Et s'ils sont identiques dans leur but, dans leur idée et dans leur essence, ils ne sauraient être dissemblables et inégaux dans ly fait. Pour trouver une valeur positive à la diversité des individus, ce qui est incontestablement un des éléments du problème, il faut reconnaître une valeur positive à leurs relations, il faut comprendre, il faut sentir du moins qu'ils se complètent les uns les autres, qu'ils existent les uns pour les autres, et que leur nombre forme une totalité réelle, en un mot, il faut affirmer la réalité spirituelle, mais substantielle de l'espèce, et concevoir l'individualité comme comprise dans l'unité. Alors, mais seulement alors, on entrevoit, sinon la solution, au moins un chemin qui paraît conduire à une solution de ce problème difficile. Il devient possible de penser que les individus représentent les aspects et les degrés divers d'une transformation, d'une restauration continue. Gomme ils se complètent les uns les autres idéalement, on peut admettre qu'ils sont appelés à se compléter les uns les autres dans le développement temporel et dans l'éternelle réalité. Le grand fait de la société humaine prend place dans l'Idée, et la philosophie spiritualiste ne marche plus à rebours de l'expérience. On admet dans la théorie, comme il faut bien l'admettre dans la pratique, que le progrès de chacun est le progrès
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de tous, que la chute de chaque individu retarde l'ensemble, que le bien ne sera atteint pour chacun dans un sens absolu que lorsqu'il sera atteint pour tous.
Les faits d'expérience qui conduisent la pensée à reconnaître l'unité de la race humaine et la solidarité réelle des individus , se combinent avec ceux qui marquent dans chaque individu la trace d'une déchéance , ou plutôt ces deux vérités distinctes se prouvent par l'examen des mêmes phénomènes. L'unité de l'être est impliquée dans l'unité de la chute, et celle-ci est manifestée par la solidarité des destinées. Ainsi l'expérience universelle confirme la tradition universelle, et le christianisme, le christianisme historique et surnaturel devient peu à peu une nécessité pour la raison ; si la raison reste fidèle à son juste propos d'écouter jusqu'au bout l'expérience et la conscience, et de les mettre d'accord, sans jamais sacrifier l'une à l'autre.
C'est dans cette voie qu'il faut marcher, c'est dans cette voie qu'on conmience à marcher, mais on est encore trop loin du but pour mesurer la distance qui nous eu sépare encore, et je ne sais si ce but sera jamais atteint. Comme la démonstration par l'autorité extérieure, la démonstration par la conscience et par l'expérience combinées nous laisse devant un- fossé qu'il faut franchir. Le cœur se soumet à l'autorité du témoignage, sans que l'intelligence parvienne à la légitimer pleinement, non plus qu'à en fixer précisé-
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ment la portée et les limites. L'expérience et la conscience nous montrent le besoin pressant que nous avons des faits que l'Evangile nous raconte; elles nous font comprendre la nécessité du christianisme, mais elles n'en prouvent pas la réalité et n'en dévoilent pas le mystère. Il faut faire entrer le développement de la pensée humaine tout entier dans le cercle de l'apologie, et quand on l'aura élargi ainsi, il faudra confesser son impuissance. Il n'y a pas de démonstration possible. La foi n'est pas une connaissance scientifique; la foi est une crise, la foi est un acte de soumission, et cet acte est un don. Au bout de tous les sentiers nous trouvons les contradictions de notre ignorance. Mais nous y trouvons Dieu; Dieu nous suffit.
Le scepticisme universel est irréfutable, mais peu sérieux. Le scepticisme réel n'a trait qu'aux vérités supérieures à l'expérience. 11 n'est pas naturel ; mais il paraît justifié par l'insuffisance des méthodes universellement acceptées. Celles-ci ne nous apprennent rien sur la nature du premier principe, dont l'unité seule nous est immédiatement révélée par la raison. Le matérialisme n'est qu'une hypothèse. Impossibilité pour l'esprit de se fixer dans le scepticisme. Nécessité d'une méthode particulière pour arriver à la vérité religieuse.
Dans tous les siècles de raffinement intellectuel, certaines personnes de loisir, qu'on appelle (peutêtre ironiquement) philosophes, ont agité la question de savoir si l'homme est capable de connaître la vérité. Les sceptiques ou chercheurs (ainsi nommés de ce qu'ils ne cherchent plus) lui refusent ce pouvoir. Ils soutiennent leur négation par plusieurs arguments très-fins, très-serrés, qui me semblent irréfutables. Au vrai, les arguments sont ici du luxe. La thèse des
sceptiques n'a pas besoin d'être démontrée ; en se bornant à nier la vérité, ils se placeraient dans une position imprenable, car on ne saurait leur objecter quoi que ce soit sans supposer admis le point qu'ils contestent ; les logiciens sont arrêtés net, et pour jamais. Mais l'humanité passt' à distance; cette discussion n'a pas d'intérêt pour elle. Sans preuve, sans moyen quelconque d'obtenir une preuve, elle croit à la vérité. Elle croit qu'il y a une correspondance entre la pensée et une réalité qui subsiste indépendamment de la pensée. Elle affirme donc , sans autre motif qu'une nécessité absolue, et sans s'en douter elle-même, l'identité de son essence et de l'essence universelle. Il est remarquable que cette croyance, dont la formule est étrangère à la plupart des esprits, soit pourtant la base de tous nos jugements.
Le scepticisme rigoureux n'est qu'un amusement littéraire. Tout le monde admet l'évidence logique, le raisonnement mathématique et le témoignage des sens. Tout le monde reconnaît les faits et un enchaînement des faits; tout le monde accorde que chaque fait particulier provient d'une cause ; et nul esprit sérieux ne met en doute que la science n'ait pour tâche de relier les faits à leurs causes, en remontant jusqu'à la cause première, qui doit subsister d'elle-même et sans appui.
La divergence des opinions ne commence, le pyrrhonisme ne devient sérieux qu'en deçà de ces données générales. La vérité dont la recherche occupe
l'âme iout entière, la vérité que nous cloutons, cjue nous désespérons souvent de pouvoir atteindre, c'est la vérité par excellence, la loi universelle, le but suprême, la science de la cause première qui l'enfermcrait implicitement la solution de tous les problèmes. Nous appelons cette connaissance la vérité dans un sens singulier, d'abord parce qu'elle contient toute vérité, puis parce que nous la désirons par-dessus tout, mais principalement parce qu'elle reste voilée. Le scepticisme réel n'a trait qu'à cette vérité-là ; c'est un doute élevé sur la possibilité de connaître le principe des choses ; mais, pris ainsi, le scepticisme n'est plus un amusement, c'est une souffrance, peut-être une maladie.
Du moins n'est-il pas naturel à l'âme. Les peuples jeunes, les cœurs jeunes ne calculent pas la distance; ils s'élancent vers la vérité, ils s'y fient, et par leurs premiers mouvements ils attestent que l'homme se croit et se sent fait pour elle. Et cette expérience se répète chaque jour ; nul être pensant n'a commencé par le scepticisme, à moins qu'il ne l'ait reçu comme un 'dogme, comme un préjugé, du milieu qui l'entourait.
Malheureusement il faut convenir que ce doute, si peu naturel et si peu satisfaisant qu'il puisse être, ne laisse pas de prendre beaucoup d'apparence, lorsqu'on réfléchit à la question dont il s'agit. Les méthodes généralement acceptées des sciences proprement dites ne sauraient nous conduire au but que nous poursui-
vons. Il faut plus ffue du parti pris, il faut un véritable fanatisme pour s'imaginer que l'expérience sensible et le calcul mathématique nous enseigneront les dernières raisons des choses, car on n'arrive à cette opinion qu'en foulant aux pieds des convictions assez universelles, assez nécessaires pour qu'on doive reconnaître en elles des lois de l'esprit humain. J'exprime une telle loi quand j'affirme qu'il est une cause première de l'univers. Qu'est-ce que cette affirmation, sinon le témoignage que Tintelligence se rend à elle-même, la traduction en un jugement objectif de la forme essentielle à tous les actes de la pensée , qui est la synthèse, la réduction à l'unité? Et c'est précisément pour cela que cette affirmation mérite et qu'elle obtient confiance ; la loi qui oblige la pensée à graviter constamment vers l'unité nous est un gage que l'unité est réelle ; l'expérience et le calcul euxmêmes n'ont pas de meilleurs fondements. Mais, si l'unité de principe est certaine, par cela seul l'expérience et le calcul sont déclarés incompétents à prononcer sur la nature de ce principe. Un phénomène particulier trouve sa raison d'être dans un autre phénomène particulier, et ainsi de suite, sans que nous puissions reculer jusqu'au terme de cette série ; mais il est évident en soi que le principe de tous les phénomènes en général ne peut pas être phénoménal luimême. La cause absolue de tous les fails particuliers est d'un autre ordre que ces faits, et, par conséquent elle ne saurait tomber sous l'appréhension des facultés
et des méthodes dont tout le rôle consiste à déterminer les éléments des faits. La confiance exclusive aux procédés scientifiques universellement reconnus ne saurait donc produire un système; elle mène au doute sur toutes les questions d'origine et de principe; la science positive , comme on dit aujourd'hui, peut décrier la métaphysique , elle n'en tiendra jamais la place.
Le matérialisme dogmatique n'est pas une conséquence légitime de la tendance positive, et les savants qui en font profession, tout en prétendant ne croire qu'à la science , ne se comprennent pas eux-mêmes. Le matérialisme n'est pas la conclusion d'une induction, mais c'est une hypothèse qui dépasse en tous sens la sphère de l'expérience réelle et possible ; il implique donc par lui-même d'autres moyens d'obtenir la certitude que les méthodes expérimentales. Nous pourrions demander si la métaphysique matérialiste remplit les conditions d'une bonne hypothèse. Rend-elle vraiment compte des faits , explique-elle en particulier la vie humaine et l'histoire de l'humanité? Comprend-on des effets supérieurs à leur cause*? Pouvons-nous nier l'idéal dans Ihomme, et l'idéal se conçoit-il s'il n'est réel nulle part? Nous ne presserons pas ces questions ; nous ne demanderons
i On admire souvent qu'une petite cause produise de grands effets. Mais alors ce qu'on appelle cause n'est qu'une circonstance déterminante, qui concourt avec d'autres à produire l'effet ; ce n'est pas la raison suffisante, la cause pleine et parfaite.
pas si le matérialisme est une bonne ou une mauvaise métaphysique, il nous suffit qu'il en soit une.
Les méthodes dont la valeur est universellement reconnue n'atteignent donc pas la question du principe. L'expérience sensible ne fournit pas de convictions à l'homme, et ceux qui croient puiser les leurs à cette source sont dupes d'une illusion. Il faut qu'il y ait quelque autre méthode légitime, ou le scepticisme triomphe.
Mais le scepticisme ne peut pas triompher, il ne peut pas s\iffirmer; on ne saurait faire entendre que l'homme, oîi nous voyons partout les aptitudes répondre aux besoins, soit constitué de telle sorte que de toi;S ses besoins le plus profond et le plus noble doive éternellement rester inassouvi. Ceci ne serait plus du doute, ce serait une affirmation très-grave, qui provoquerait immédiatement une nouvelle recherche. Si l'on admettait ce résultat, on serait aussitôt tenté de supp.'^ser qu'un accident est survenu et que la nature humaine est altérée. Comme l'unité, comme la perfection, l'ordre est une idée dont les racines sont en nous. Nous essaierions en vain de l'arracher; on ne nous fera pas dire que le désordre soit l'ordre, et que l'intelligence ait pour but dernier d'ignorer. Le pyrrhonisme qui veut s'imposer dogmatise et déraisonne. Je ne sais pas ; vous ne prouvez pas : voilà le langage qui sied dans sa bouche, et, dans ces termes, il n'est que trop fort ; mais il sort de sa compétence du moment où il dit : Nul ne sait;
je ne puis pas savoir. Si répandu, si bien accrédité qu'on le trouve, le scepticisme n'en reste pas moins un fait individuel^ sans autorité.
Au fond, la grande majorité des esprits reconnaît bien la différence entre le monde matériel et le monde moral, comme la dififérence entre les principes et les phénomènes. On a compris que la vérité sur les origines et sur les destinées, sur le but de notre vie et sur sa loi, ne peut pas être établie avec l'évidence coërcitive d'une équation algébrique, ni se manifester aux sens comme une expérience de chimie. Et cependant tous n'ont pas désespéré de la vérité ; on a tenté d'autres voies; quelques-unes ont encore des convictions; la plupart ont au moins des opinions, et ils s'imaginent que ces opinions deviendraient une certitude, s'ils en approfondissaient les bases.
Sur quoi se fondent les convictions et les sentiments des hommes? Tantôt c'est sur une autorité étrangère, tantôt sur leur propre raison ; souvent nos opinions reposent sur un mélange de raison et d'autorité. Il faut examiner ces diverses méthodes , afin de choisir. Si, par malheur, aucune d'elles ne soutenait entièrement Tépreuve, on s'expliquerait plus facilement pourquoi leur antagonisme se prolonge depuis si longtemps et pourquoi le doute est si général ; mais, dans ce cas même, la partie du doute ne serait pas gagnée; il faudrait voir, avant de lui rien céder, si les méthodes pratiquées sont les seules possibles.