‹ La raison et le christianismeChapitre 56 sur 57 · ONZIÈME LECTURE · texte numérisé non relu

ONZIÈME LECTURE

Je viens faire mes dernières leçons. Dans la précédente, j'ai tenté quelques applications d'une philosophie dont il est temps d'exprimer le principe et de marquer la liaison.

Cette philosophie repose sur l'idée de la volonté. Si la volonté est la substance, les lois de la volonté sont les lois fondamentales et contiennent les raisons de tout ; la grandeur de la charité est la vraie grandeur, comme le veut Pascal ; le but de la science est le progrès de la vie morale, comme le veut Kant; enfin, la raison appliquée à la volonté, la conscience

morale forme le critère supérieur de la vérité.

Je n'établis pas ce critérium moral d'une manière exclusive : il doit toujours s'accorder avec la logique, dont le rôle, essentiellement négatif, consiste à nous apprendre ce qui ne peut pas être, avec l'expérience, qui nous montre ce qui est. Mais la conscience, en nous enseignant ce qui doit être, nous donne le sens de ce qui est. Pour l'esprit spéculatif, elle est l'instrument des découvertes.

Nous voulons une explication de l'ensemble des faits connus, suggérée par la conscience morale et parfaitement d'accord avec la logique et l'expérience.

Par ces motifs, nous reconnaissons comme cause première l'être parfait, la volonté parfaite, l'amour, acte suprême de la liberté.

Dieu est amour. Dieu ne veut donc que le plus grand bien de l'être qu'il crée; mais ce bien n'est pas accompli par la seule création ; le bien pour l'être créé consiste d'abord dans la faculté de choisir son but, de se créer soi-même, de s'achever; il consiste, en un mot, dans la

liberté. Le bien parfait consiste dans l'harmonie des deux volontés, des deux créations, l'amour retournant à l'amour. Ce bien renferme donc nécessairement au point de départ la possibilité du mal.

L'expérience , interprétée par la conscience morale, ne permet pas de douter que cette possibilité ne se soit efîectivement réalisée par la faute de l'être créé. Cependant, il faut que l'intention première de l'univers soit accomplie. Il faut que la créature mauvaise arrive au bien. De là le progrès. Il faut qu'elle l'obtienne par sa propre volonté. De là, la lenteur du progrès. La nature est corrompue, car la nature est le produit et l'organe de l'esprit, l'essence universelle est volonté. L'homme est ce qu'il s'est fait. Il doit souffrir, car la souffrance est la conscience du désordre, et pour réparer le désordre, il faut le connaître. L'homme doit mourir, car il doit abandonner sa nature. Par son propre fait, la souffrance et la mort sont devenues pour lui les conditions, les éléments du bien.

Il faut qu'il s'en instruise, et qu'il les accepte. Mais il est aveugle; il faut l'éclairer; il est es-

clave; il faut l'affranchir. Pour cet effet, il faut qu'une volonté nouvelle le pénètre et s'assimile la sienne: c'est une nouvelle création, c'est l'incarnation. Tous ces traits sont compris point pour point dans nos prémisses; ils découlent tous de la seule intention d'expliquer les faits par la suprématie de l'ordre moral.

Cependant l'unité vraie ne saurait être abstraite, puisqu'elle est libre. Cet esprit qui doit s'unir librement à Dieu, doit aussi réaliser librement sa prppre unité , il est donc naturellement multiple. L'individualité est le moyen par lequel se réalise l'unité véritable, l'unité de l'amour. Par la puissance de l'amour, qui est la puissance absolue, puisque l'amour est la suprême énergie de la volonté, c'est-à-dire de l'être, chaque membre de cette unité vit de la vie de tous les autres. En aimant, en étant aimé, l'être particulier acquiert une valeur universelle. L'homme qui, dans le cours de la restauration, n'a point mis d'obstacle à l'action divine , celui-là vil de la vie divine, il est Dieu. Il aime parfaitement l'humanité et, par son amour, résume en lui l'humanité; il

est tout ensemble l'humanité et l'homme Dieu. En lui, l'humanité laisse mourir sa nature corrompue ; il la sauve, en lui inspirant l'esprit de sacrifice. L'apparition d'un tel homme est nécessaire à l'accomplissement du plan divin. Par l'inspiration de l'esprit, l'effort de l'humanité tout entière tend à le produire. Il sera le fils de l'Homme , l'humanité sera sa mère. Après lui, le progrès consistera à lui ressembler toujours davantage, et ceux qui deviendront pareils à lui lui rendront hommage, ils vivront et mourront à sa gloire, comme lui-même s'est donné pour les susciter.

Les Evangiles racontent que ce sauveur est né à l'époque de César Octavien , surnommé Auguste. Et, en effet, une révolution religieuse, qui finit par tout changer, commença sous le successeur de ce maître du monde. Le récit des Evangiles est-il fidèle? — Cette question n'entre pas dans le champ de notre étude. S'il T'est, nous comprenons maintenant que ce qui devait arriver est arrivé. S'il était faux, nous devrions attendre encore; mais nous aurions peut-être

plus de peine à nous expliquer la suite des événements. Ce qui me paraît certain , c'est que l'histoire de Jésus et la doctrine chrétienne répondent aussi précisément qu'il est possible aux exigences de la conscience et de la pensée, placées en face des faits universellement constatés. Le christianisme ne remplit pas seulement , comme nous l'avons fait voir en premier Heu, les lacunes de la religion naturelle; il comble également celles du dualisme et celles du panthéisme; il résout l'énigme que le scepticisme pose à la pensée, et lui fait sa place en le réfutant. Si la vérité d'un système dépendait de sa corrélation fidèle avec l'esprit humain, il faudrait avouer que le christianisme est la vérité de tous les systèmes. Il accommode l'expérience et la raison, non pas à la façon du panthéisme, en frappant sur l'une et sur l'autre , mais en maintenant l'intégrité de leurs affirmations. Il résout toutes les dissonances de la pensée et du cœur dans un seul accord, dans un seul cri d'adoration, l'amour, l'amour absolu. Comme le métal en fusion remplit exactement son moule , dont il reproduit en relief les détails

les plus délicats, ainsi du christianisme et de la pensée. C'est dans ce sens qu'on a dit , il y a longtemps, que l'àme est naturellement chrétienne. Dans le cadre bien étroit de nos lectures, j'ai tenté d'ébaucher la preuve de cette assertion ; je serais heureux si vous la trouviez concluante; je le serais encore, si vous daigniez m'offrir l'occasion de la compléter.

Mais, s'il en est ainsi, dira-t-on, sans doute, comment arrive-t-il que le christianisme rencontre tant d'incrédules et de détracteurs; comment arrive-t-il surtout qu'après l'avoir autrefois adopté par un mouvement presque unanime, les nations européennes s'en détournent aujourd'hui? Et comment ce fait, que vous avouez, se concilie-t-il avec la doctrine du progrès, que vous estimez une idée chrétienne; comment l'accorder surtout avec le progrès réel, que nous constatons sur tant d'autres points? — Cette (juestion est bien naturelle, elle est pressante. Aussi je l'ai prévenue, et je veux lui consacrer ces deux derniers entreliens. Nous avons vu quel sens général le christianis-

me prête à l'histoire de l'humanité ; j'essaierai d'appliquer ces vues à l'état de la société contemporaine, en marquant comment cet état s'est produit.

L'homme est un problème pour lui-même : un problème fort compliqué, insoluble, aussi longtemps qu'on n'a pas saisi les rapports essentiels des hommes entre eux, les rapports de l'humanité avec le miheu qui l'entoure, et la cause dont elle procède. Pour reconnaître l'harmonie entre le christianisme et la raison, il faut que la raison se comprenne elle-même, et le christianisme lui est nécessaire pour cela. Ce cercle est inévitable. Le secret de la raison, je vous le dirai, c'est qu'elle est malade, mais elle est trop vaine pour l'avouer : l'orgueil même est son mal, voilà le fond de l'affaire!

Ensuite, messieurs, il est des circonstances qui rendent la raison plus ou moins excusable, et qui nous retiendront quelque temps. La doctrine nouvelle tomba d'abord dans des esprits que le judaïsme et le paganisme avaient formés. Elle fut naturellement interprétée dans le sens

de la philosophie des Grecs et de la sagesse hébraïque ; elle s'altéra par ce mélange d'éléments étrangers à son esprit, discordants entre eux, et qui pourtant, de nos jours encore, semblent à plusieurs chrétiens former une partie intégrante de la foi. L'évidence intrinsèque du christianisme en fut obscurcie, et les hommes chargés de l'enseigner contractèrent bientôt l'habitude de chercher dans des attestations extérieures la preuve essentielle de sa vérité. On perdit de vue la parfaite raison qui règne dans toutes ses doctrines, lorsqu'on se crut dispensé de la mettre en évidence. Les interprétations qui tendaient à l'obscurcir eurent libre jeu.

Cependant la spéculation métaphysique prenait dans la religion nouvelle une place exagérée. Le christianisme renferme une philosophie, nous l'avons suffisamment constaté, mais au fond c'est quelque chose de bien différent et d'infiniment supérieur. Recevoir l'Evangile n'est pas un simple changement d'opinions, c'est un changement des tendances et des dispositions morales, et ce changement, c'est le

salut. Ce côté dominant tomba peu à peu dans l'ombre ; depuis le moment surtout où la persécution faisant place à la faveur, les honneurs de l'Eglise devinrent une source d'avantages temporels. Sous l'influence de l'esprit grec, qui plaçait dans la connaissance le but suprême de l'activité humaine, on fit consister l'essence de la religion dans un ensemble d'opinions. Ainsi le christianisme parut se transformer en une science plus ou moins séparée de la vie. Et par un malheureux concours, cette science cherchant à se fonder sur des déclarations qu'on réputait indiscutables en raison de leur origine, il suffisait d'en posséder les formules, sans avoir besoin de les comprendre. La béatitude à venir devint le prix d'une croyance exacte. Cette illusion a régné longtemps, et je n'oserais pas affirmer qu'elle soit partout dissipée.

Le christianisme devenait donc , sous l'influence de la philosophie, une affaire de science et de mémoire. En même temps, sous l'influence du judaïsme et des cultes antiques, on en fit un ensemble de rites, une loi destinée à

régler moins les dispositions de l'àme que les mouvements du corps. Cette double transformation était nécessaire pour lui donner le caractère que réclamaient également les habitudes du paganisme et les souvenirs hébreux, celui d'une institution sociale. En effet, on peut commander des cérémonies , on peut faire réciter les paroles d'un catéchisme, mais on ne peut pas imposer la conversion du cœur, la repentance, le renoncement, la charité. Pour élever la relieion au rang; officiel , il fallait donc en mettre l'essence ailleurs que dans la conversion. Si la foi était une vie de l'àme, on n'oserait jamais prétendre qu'une profession mensongère de cette foi soit indispensable à la société et que cette profession lui suffise. Ceux qui essaient d'accorder la conception morale de la religion avec l'idée d'un culte de l'Etat sont réduits à faire mouvoir la société dans un réseau de fictions. Le christianisme aspire à renouveler l'humanité; il contient le principe d'une société nouvelle, c'est incontestable ; mais cette société ne saurait être qu'un idéal imparfaitement réalisé dans des groupes

éphémères, aussi longtemps que les mobiles d'action inspirés par le christianisme ne détermineront pas la conduite du grand nombre, aussi longtemps qu'il n'y aura pas des peuples convertis, une humanité régénérée.

Le vrai christianisme est inséparable de la hberté de penser, et quand il ne la trouve pas, il sait la prendre; quand il prévaut, il l'amène avec lui. En effet, nul esprit, nul esprit cultivé du moins et doué d'un certain ressort, ne peut recevoir une opinion sans l'examiner, ni prendre parti pour une cause qu'il n'a pas choisie. Et pourtant le christianisme demande une conviction personnelle, qui devienne le premier mobile de notre activité. — Le vrai christianisme appelle irrésistiblement la liberté de manilester sa pensée; car s'il a contre lui l'autorité, il en bravera les interdictions pour chercher à sauver les âmes; s'il en dispose, il ne voudra ni d'une adhésion hypocrite, ni d'im silence forcé qui l'empêcheraient de reconnaître ceux qui ont, avant tous les autres, besoin de sa prédication. Sans une entière liberté, les chrétiens auraient peine à se reconnaître, et pourtant, membres

d'un même corps , instruments d'une même pensée, il faut qu'ils se trouvent pour s'aimer et pour concerter leurs travaux. La société chrétienne se forme incessamment par la coopération, par la communion fraternelle de ceux que le Christ a touchés.

Ces vérités, messieurs, se font triviales au milieu de nous, nous pouvons le dire avec une humble reconnaissance. Mais, à deux pas d'ici, vous le savez, les thèses diamétralement contraires sont les axiomes universellement acceptés sans examen , et par l'incrédulité, qui s'en fait des armes puissantes, et par la suprême autorité religieuse. En vérité, le libéralisme , l'individualisme chrétiens sont nés d'hier, et pour les trouver proclamés et pratiqués sur le vieux continent, il ne faut pas s'écarter beaucoup de nos heureux bords.

La transformation du christianisme en un système de dogmes et de cérémonies accrut singulièrement la distance entre les laïques et le clergé; la prêtrise antique retrouva place dans une conception de la vie qui semblait l'exclure entièrement. Une hiérarchie d'inter-

médiaires visibles et invisibles s'interposa entre Dieu et la conscience, qui devait être son temple. Ainsi , la siniplicité , l'intimité de l'idée chrétienne , altérées dès l'origine par le mélange d'éléments hétérogènes, furent sacrifiées aux espérances d'un socialisme prématuré.

Bientôt après , l'Eglise restait seule debout sur les ruines de l'Empire. Elle accueillit les barbares à leur arrivée , et les baptisa sans les transformer. Ses clercs formèrent les conseils de leurs grossiers chefs; elle donna des lois aux nouveaux peuples appelés dans le champ de l'histoire, et leur servit d'institutrice. Alors apparut clairement la destination providentielle du catholicisme. Si l'Eglise n'avait pas été jusqu'à un certain point matérialisée elle-même, la distance entre elle et les dépositaires de la force eût été si grande , que nulle combinaison naturelle n'aurait pu la faire subsister. Nos missions modernes chez les païens sont une œuvre de dévouement personnel , sans doute, mais, à bien des égards, c'est aussi une œuvre collective, et l'on n'en comprendrait pas la durée, si les missionnaires n'avaient pas la civili-

sation chrétienne pour pépinière et pour point d'appui. Les lettres et les arts, les traditions de l'antiquité se conservèrent dans l'Eglise avec le culte des idées morales. Toute notre civilisation sort du temple , aussi bien que les civilisations de l'antiquité. Rome a gardé le dépôt du christianisme pour l'humanité, en l'incorporant dans une milice perpétuelle , sous le commandement d'un chef visible. Quand la supériorité morale de la rehgion ne suffisait plus à la protéger; elle trouva pour défenseurs les représentants de l'intelligence et du savoir, unis par la foi des serments et par la puissance des intérêts. Tels sont les services de l'institution catholique, telle est sa grandeur, telle est aussi son infirmité.

Les prétentions de l'Eglise romaine au gouvernement de la terre sont l'expression altérée d'une vérité profonde, je veux dire la supériorité de l'intérêt religieux sur tous les autres. Dans une page qu'on n'ose plus citer, parce qu'elle est présente à trop de mémoires, Pascal esquisse la véritable hiérarchie , en opposant trois ordres de grandeurs : la force , l'in-

telligence et ia charité, qui est la perfection de la volonté. La sphère religieuse et morale prime la sphère de la science et du talent; la distance qui les sépare surpasse infiniment la distance infinie dent la grandeur de la pensée surpasse les grandeurs de la chair. Le catholicisme témoigne de ces vérités, mais il les fausse. Il ne s'est attaché qu'à l'un des côtés de l'ordre, et n'a produit que la confusion. Le côté qu'il néglige, c'est que les trois sphères dont il marque très bien la valeur relative sont essentiellement distinctes, et qu'elles doivent rester distinctes. Et , en effet , du moment où la religion s'était matérialisée, cela ne pouvait plus être compris. De ce que la religion est supérieure à la science, on conclut qu'elle devait absorber la science, et la liberté de penser fut supprimée. De ce que les intérêts de l'esprit sont supérieurs à ceux du corps, on conclut que le représentant de l'esprit avait naturellement droit au gouvernement des corps. Par l'effet d'un premier abaissement, qui tenait peut-être à la force des choses, l'Eglise était entrée dans l'Etat; elle finit par l'engloutir. Elle exerça le pouvoir lé-

gislatit' et le pouvoir judiciaire : la notion de la justice en fut altérée , et la religion elle-même s'y corrompit bien plus encore. Une fois réduit en code, le christianisme dut se borner, comme les lois civiles , à régir les actes extérieurs : il abandonna l'empire de l'esprit. Sous la couche de jurisprudence dont on les teignit, ses dogmes fondamentaux devinrent méconnaissables, l'idée de Dieu même en fut profondement obscurcie. Si le christianisme avait été diminué par les efforts des plus nobles intelligences pour le formuler en métaphysique, il descendit bien plus bas, lorsque, sous la préoccupation d'intérêts mondains, des prélats grossiers eux-mêmes y cherchèrent un moyen de gouverner la barbarie. De l'esprit à l'intelligence , de l'intelligence à la matière , c'est un déclin continu. Au pardon, prix d'une croyance correcte, on substitua la soumission implicite à l'Eglise et l'absolution du confesseur. La grâce devint inutile, parce qu'on accommoda la morale à la mesure des cœurs charnels ; mais on distingua deux morales : l'une, suffisante au salut, qui se résume à reconnaître l'autorité de

l'Eglise; l'autre, la morale des saints, la loi de perfection , chargée de commandements arbitraires.

» En prenant corps dans la prêtrise , en dictant la loi civile, en faisant la conquête du pouvoir, la religion était entrée dans la matière; elle s'y engagea profondément. Ce fut d'abord, semble-t-il, pour la combattre et pour la maudire sous toutes ses formes. La continence absolue , la pauvreté , la faim , les souffrances et les blessures volontaires semblèrent méritoires en elles-mêmes et devinrent les éléments essentiels de l'idéal chrétien. Mais ce matérialisme négatif accusait une préoccupation suspecte ; le revers de la médaille apparut bientôt: si les moines relevèrent en Europe les arts utiles et la dignité du travail , s'ils eu furent les premiers laboureurs et les premiers vignerons, ils y devinrent aussi les plus grands propriétaires, et ils y prirent goût. La richesse de l'EgUse ne parut pas importer moins au règne de Dieu sur la terre que la pauvreté de ses saints. L'étendue des biens de main-morte paralysa le développement économique des états

chrétiens , les peuples s'imposèrent de lourdes charges pour subvenir aux pompes de l'Eglise. Dispensatrice des grâces spirituelles , celle-ci ne craignit pas d'en battre monnaie. Elle fît comprendre que s'attaquer à ses biens était le plus grand de tous les péchés, et que nulle offense à la loi morale ne saurait fermer le lieu des délices à celui qui l'aurait enrichie, même par une simple disposition pour cause de mort. Tous ces effets devaient inévitablement se produire du moment où une société d'hommes, mêlée par ses intérêts à toutes les affaires du monde, avait pu substituer son autorité à l'autorité de la conscience '. »

11 suffit de rappeler ces choses pour faire comprendre pourquoi la société moderne s'est dégoûtée de la religion. Derrière l'amas d'abus qui recouvrent l'Evangile , il n'est pas toujours faciled'endiscernerles traits. Le vraichristianisme, c'est la liberté, la paix, le progrès ; il serait inj uste sans doute de le charger des crimes commis en

' Reche relies de lu mé//ioJe, jnéface, page* XXXM-WXIV. Le sujet principal des deux dernières lectures est traité plus compléte- •nent dans cette préface, à laquelle j'ai fait divers emprunts, dont les plus considérables sont indiqués par des guillemets.

son nom par ses ennemis ou par ceux qui ne le comprenaient point; nulle vérité ne supporterait ce genre de critique, car il n'en est aucune dont on n'ait abusé. Mais pour que la distinction soit possible entre l'abus et les conséquences légitimes d'un principe , il faut être arrivé jusqu'à celui-ci. Si le nom du christianisme représente aux yeux d'un grand nombre la servitude, la guerre et l'esprit rétrograde, avons-nous de bonne foi sujet d'en être étonnés?

Nous portons la peine de notre passé. La plus haute aspiration de la pensée, c'est l'unité. Mais l'unité véritable implique la distinction. L'Eglise a voulu réaliser l'unité en absorbant la vie intellectuelle, la vie politique, la vie économique de la société ; elle n'a réalisé que le chaos, et ce chaos n'est pas encore débrouillé. Elle a gouverné directement de vastes domaines, dont il ne lui reste qu'un lambeau , et la possession de ce petit coin de terre, où des fils assez peu soumis tiennent garnison pour son compte , menace chaque jour d'allumer une guerre universelle.

C'est que les temps ont marché. « L'unité grandiose , mais factice de la société religieuse devait finir par céder à la réaction de tous les principes qu'elle opprimait. La religion s'était asservi l'intelligence ; mais la pensée y périssait, et dès le réveil des sciences expérimentales, les conflits les plus violents éclatèrent, La religion dictait le droit et suppléait l'Etat; mais les pouvoirs militaires, que l'Eglise avait opprimés, entrèrent en lutte avec elle aussitôt que la centralisation leur eut rendu quelques forces: ils finirent par la dompter , et l'organe de Dieu sur la terre devint l'instrument des Césars.

» La confusion du principe moral et du principe juridique avait profondément altéré la doctrine ; la préoccupation des intérêts mondains avait avili ses représentants; l'Eglise, incapable de se régénérej-, se déchira. La réforme donna un corps aux réclamations de la conscience, de la pensée et des intérêts, sans satisfaire entièrement les besoins dont elle était née. Elle ramena la religion de la matière à l'intelligence, elle ne sut pas remonter plus haut *. » Pareille

' Reelterckes de la méthode, préface, pages XXXV-XXXVI.

à l'Eglise des empereurs bysantins, elle chercha sa force dans la précision des formulaires.

A l'autorité factice d'un prêtre et d'un collège de prêtres, elle substitua l'autorité mal définie d'un recueil de livres. Pour le dosme, elle changea les conséquences du principe juridique introduit dans la religion , sans attaquer le vice à sa racine. En pratique, elle maintint plus sobrement, mais avec une énergie nouvelle, la confusion de la morale et du droit; elle sanctionna le principe de la contrainte en matière religieuse, et consomma bientôt l'assujettissement de l'Eglise au pouvoir civil.

Le catholicisme est à son tour devenu protestant. 11 maintient, en dépit des démentis apparents que lui inflige l'histoire, la suprématie de la religion sur toutes les autres fonctions de l'existence individuelle et sociale. Il aflirme la présence éternelle du Saini- Esprit dans son Eglise. Telle est encore aujourd'hui sa mission, telle est sa vérité. Mais de la supériorité de la sphère religieuse , il conclut à l'absorbtion df toutes les autres. Telle est la raison qui l'oblige

à soutenir une lutte inégale contre le droit, contre la liberté, contre l'Etat, contre la science, contre le travail, contre le progrès, contre toutes les aspirations les plus légitimes de la société pour se constituer dans l'ordre véritable. Et cet envahissement des fonctions qui doivent rester libres, et conserver leur caractère propre, il est imposé au catholicisme par l'insuffisance de sa conception religieuse. Ce n'est pas la charité qui doit tout imir, c'est une corporation, c'est un pontife, ce sont quelques hommes qui doivent tout ordonner, en vertu de l'infaillibilité qu'ils s'attribuent. La rehgion a besoin de la richesse; elle a besoin du pouvoir, parce qu'elle n'est plus la religion : Dieu s'abaissant dans l'âme humaine, et l'àme s'élevant à Dieu pour ne former qu'ime vie; c'est un système selon lequel, moyennant l'observation de certaines règles et l'emploi de certains intermédiaires prescrits, l'homme est sûr d'échapper aux souffrances éternelles et d'obtenir le bonheur après sa mort. Le Saint-Esprit s'est donné la loi de couler exclusivement et sans interruption dans certains canaux vivants, qui le

dirigent comme il leur plaît ; de sorte que, moyennant telle finance, le péché n'est plus un péché.

Une telle manière d'entendre l'institution de Jésus-Christ était légitime, aussi longtemps qu'il n'y en avait pas d'autre possible. La mission du catholicisme fut de discipliner des peuples enfants et de les amener à la vie de l'àme. Il fut le pédagogue de notre Europe; mais, quand un gouverneur ne sait pas se retirer à temps , il maintient dans une enfance perpétuelle l'élève dont il avait promis de faire un homme. El, quand ce gouverneur a beaucoup d'audace et d'esprit, il finit, vous ne l'ignoi'ez pas, messieurs, par tirer gloire de son procédé.

La réforme du XVF siècle a compromis la suprématie de la religion en confiant le gouvernement ecclésiastique au pouvoir militaire; elle a relâché l'union de Christ et de son Eglise; elle a méconnu l'action perpétuelle de l'Esprit dans l'humanité sanctifiée , en faisant reposer toute certitude religieuse sur l'autorité d'un recueil de textes dont elle afilrme l'inspiration absolue sans justifier suffisamment cette

allégation. Telle est sa part d'erreur; elle est assez grande pour nous expliquer le malaise dont le protestantisme est travaillé. — Mais la réforme a rendu l'honneur à Dieu, en abrogeant l'idolâtrie d'un pouvoir humain infaillible; elle a rendu la vie à l'esprit humain , en livrant à ses recherches l'interprétation des Ecritures. Et cette liberté limitée a suffi pour placer bientôt les nations protestantes à la tête de la civilisation. Pour la barrière, elle était trop faible; tout a passé par la porte ouverte au libre examen, tout, y compris la réforme elle-même, et nulle puissance au monde ne saurait la refermer. Au moment où la croix de Jésus-Christ disparaissait sous les pampres d'un nouveau paganisme , sous les échafauds et les draperies d'une métaphysique artificielle et d'une politique mondaine, les réformateurs l'ont remise debout devant les consciences. Telle est la vérité de leur œuvre; elle ne périra point.

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