DOUZIÈME LECTURE
En investissant le pouvoir civil de rautontp religieuse, la réforme a simplement consacré un fait qui tendait à prévaloir depuis plusieurs siècles : la prépondérance de l'Etat, du droit et de la politique, sur l'Eglise et sur la foi. La même révolution s'accomplissait dans les pays où le protestantisme succombait; car ce sont les princes, guidés le plus souvent par un intérêt tout mondain, qui l'y ont écrasé, et c'est eux qui ont exploité la victoire.
Enfin, la religion, profondément altérée par sou mélange avec les piincipes inférieurs
qu'elle opprimait et dénaturait, finit par succomber sous leur réaction : réaction des sens, de la raison, de la liberté, de tous les intérêts, de toutes les passions, bonnes ou mauvaises. Quand l'intérêt religieux cessait d'être le premier, il ne pouvait que s'évanouir complètement. Après une lutte violente pour déposséder l'Eglise de la place qu'elle occupait matériellement dans la société, l'aversion fit place à l'indifférence religieuse. Il fallait que l'Etat et le droit s'émancipassent; ils ne pouvaient le faire qu'en prenant momentanément le haut du pavé. La politique devint la religion de la société. Le besoin d'infini, qui fait la dignité de notre nature, s'efforça, comme autrefois chez les Romains, de se satisfaire dans cet élément grossier; il produisit le fanatisme de la révohition et le fanatisme des conquêtes. Cependant cette phase de l'esprit ne fut pas stérile : la pensée, s'appliquant à la liberté civile, posa les principes du gouvernement constitutionnel. D'immenses progrès scientifiques, industriels, juridiques et moraux s'accomplirent en peu de temps. Mais, avant que le but fût
atteint, l'impulsion qui avait produit tout cela fut épuisée. Il ne pouvait en être autrement, parce qu'on poursuivait un fantôme : la politique, ne renfermant rien d'absolu, ne saurait devenir notre religion sans consumer l'humanité dans un effort impuissant et contradictoire. La liberté politique est un bien négatif. Pour le conserver, il faut avant tout une modération universelle, et par conséquent des cœurs remplis d'un amour qui soit capable de les satisfaire. Le maintien d'institutions libérales n'est possible que chez un peuple rehgieux, dans les intérêts duquel la politique reste au second rang. Est-il encore besoin de le dire? le despotisme des masses, aboutissant au despotisme d'un seul, tel est le résultat inévitable des efforts entrepris pour réaliser l'absolu dans la politique.
Les peuples modernes ont fait celte expérience et paraissent en avoir profité. La liberté, qu'adoraient nos pères, est aujourd'hui la superstition de quelques esprits en retard. C'est un simple lait; je le soumets aux critiques in-
génieux qui , n'admettant pour l'esprit humain qu'une vérité relative, tiennent par-dessus tout à rester au niveau de leur époque. Ils ne sont pas au bout des conséquences de leur principe. Leur libéralisme est une vieillerie doctrinaire. Le siècle les a déjà distancés. Il ne croit pas plus à la liberté qu'il ne croit à la philosophie, à l'Evangile : il croit à l'argent.
Eh bien , il faut avoir le courage de le dire , en quelque sens cette évolution suprême aussi constitue un progrès. Pour dégager nettement les idées de l'Etat et du droit, il fallait, disions-nous, que la politique s'émancipât de la religion , et la politique ne pouvait y réussir qu'en usurpant l'empire des esprits, en proclamant sa suprématie ; elle en avait donc le droit à son heure. De même il convient que l'économie s'émancipe de l'intérêt politique pour trouver sa propre loi, pour vérifier ses théories et pour les faire passer dans les institutions et dans les mœurs ; elle ne peut y réussir qu'en s'emparant momentanément de la première place. Après l'enfantement du système représentatif, l'enfantement du libre
échange : tel est, je crois, le sens, telle est la portée du règne de la spéculation financière. Je ne lui refuse pas nmon honnmage, nnais je fais des vœux pour qu'il passe vite. Je le souhaite sans beaucoup d'espoir, car enfin, ne pouvant tomber plus bas, il est naturel qu'on s'arrête. Cependant, rassurons-nous, un tel état de choses ne saurait se prolonger indéfiniment. Si la société du moyen âge nous a montré , dans son unité brutale, la confusion de tous les ordres d'intérêts ; la société contemporaine nous les présente dans un complet renversement. Elle a les pieds en haut et la tète en bas: la pensée et l'Etat soumis à la Bourse, Dieu soumis à l'Etat, voilà sa posture. Et les conséquences de ce désordre absolu sont trop manifestes pour s'y méprendre. L'abaissement des esprits et des caractères, un despotisme ruineux, la guerre sociale, tels sont les infaillibles résultats du mouvement qui propose la richesse pour but suprême aux efforts de l'humanité.
Il faut remettre à leur place les intérêts infinis, les intérêts éternels. Mais ce n'est pas en
reculant qu'on y parviendra, c'est en avançant toujours. L'erreur commune aux deux formes du christianisme qui se partageaient le théâtre de l'histoire au commencement des temps modernes , c'est d'avoir voulu mettre l'esprit humain dans l'incapacité d'agir: l'une, en le plaçant sous un joug, l'autre, en l'attachant à un cep. Elles n'osent pas confier leur voile au souffle de l'Esprit. Il leur faut un procédé mécanique pour discerner l'humain du divin. Elles veulent découvrir la vérité à des signes matériels. Elles cherchent des infaillibilités visibles, qui leur donnent un point d'appui en dehors de l'esprit humain. C'est la condition indispensable à l'établissement d'une foi d'autorité, sans laquelle il semble bien difficile, j'en conviens, d'établir la religion sur les multitudes. Mais, les signes de cette infaillible inspiration des écrits ou des personnes, c'est toujours l'esprit humain qui les apprécie. De fait, on n'aboutit qu'à l'autorité de l'homme sur l'homme, c'est-à-dire au fond à la prêtrise. Bientôt, d'ailleurs, le levier se brise, ou bien il broie la pierre sur laquelle on essayait de le
manœuvrer. En religion comntie en philosophie, la tentative de sortir de soi se montre illusoire.
La foi d'autorité ne put résister à la critique qui s'exerçait à la fois sur les titres de la religion dans le passé et sur ses résultats dans le présent; critique partiale et passionnée, mais qui répondait après tout aux besoins de l'esprit humain et du christianisme lui-même. La foi d'autorité n'est et ne peut être qu'un stage. Pour m'assurer qu'une doctrine est raisonnable, salutaire, divine, il est absolument nécessaire que je puisse la mettre en question. Les attestations étrangères au moyen desquelles on voudrait m'imposer la croyance , restent comme une barrière entre mon cœur et la vérité. La foi véritable est une foi d'expérience, une foi de régénération. Aussi longtemps que nous ne trouvons pas l'Evangile parfaitement raisonnable en lui-même , il n'a pas restauré notre raison, nous ne sommes qu'à demi chrétiens. Mais celui qui l'a compris, qui l'a goûté, celui-là n'est plus croyant de par l'autorité extérieure. Aux docteurs qui lui allégueraient de
telles preuves, il répondra aussitôt, comme les hommes de Sichar à cette femme que Jésus avait trouvée près du puits de Jacob : « Ce n'est plus à cause de ce que tu nous dis que nous croyons, car nous l'avons entendu nousmêmes, et nous savons que c'est lui qui est véritablement le Christ, le Sauveur du monde. » Il faut que le fond môme de notre esprit adhère au fond même du christianisme, et cette pénétration réciproque est impossible sans une entière liberté de penser.
Je me suis exprimé sans réserve, et durement, parce que je ne veux souffrir aucune équivoque. Je me suis donné pour tâche de vous présenter un tout intelligible par lui-même, el qui pût supporter l'examen de la critique. Sans cet anneau-ci, ma pensée ne se rejoindrait pas et tout le reste tomberait. Mais gardons-nous de rien outrer ni de rien oublier. Ce qui fait le fond du christianisme à mes yeux , je l'ai déjà dit, ce sont des faits. Sans la Bible , ces faits nous seraient inconnus. La Bible est le moyen par lequel la Providence divine nous a révélé le salut. Nous y trouvons les propres paroles
de notre Sauveur, qui sont absolument inimitables. Nous y trouvons, dans les écrits des apôtres, la puissance de l'Esprit de Dieu. La Bible est la source des lumières religieuses et la mesure de la vérité. Seulement, pour en apprécier la valeur infinie, il faut avoir reconnu la réalité des faits qu'elle enseigne; et pour y arriver, il faut l'aborder sans parti pris. Si, par exemple , nous trouvons quelques divergences dans les opinions des apôtres ou dans les récits des Evangiles , il ne faut pas être réduit à les nier. L'autorité absolue de la lettre, fondée sur l'idée d'une inspiration que les auteurs sacrés ne s'attribuent point eux-mêmes, nous empêche de les comprendre. Ce n'est pas un fondement , c'est un obstacle. Le progrès religieux exigeait donc que cette foi d'autorité tombât, et, en effet, elle est à peu près tombée. Les efforts tentés pour la relever chez les protestants et chez les catholiques ne sont pas restés sans elTets; nous dirons même que K-s fruits de ces réveils ont été très grands et très beaux ; mais, entre eux et les besoins, il n'y a pas de proportion. Ils tiennent une place dans l'his-
toire contemporaine; ils n'en ont pas fait dévier la marche. Le but est ailleurs ; la foi d'autorité s'en va.
Disons mieux, messieurs, elle est passée. Les dernières conséquences de sa disparition commencent à poindre dans les faits. La pensée moderne s'est constituée, depuis deux ou trois siècles déjà , sur la négation de la foi d'autorité. Elle a fini par faire reconnaître son indépendance par les pouvoirs matériels, et s'est appliquée à résoudre avec ses seules forces, les fameux problèmes de nos origines et de nos destinées; en affectant de repousser aussi loin que possible les solutions proposées par une religion dont les esprits s'étaient dégoûtés. Croyant inventer, elle a renouvelé les vieux systèmes des Indous et des Grecs, que nous avons essayé d'apprécier il y a quelques jours. Croyant avancer, elle s'est fatiguée dans un labyrinthe , où ne manquent pas les perspectives intéressantes, mais dont tous les sentiers la ramènent au même point. En fin de compte, elle s'est trouvée insuffisante: le doute a paru le dernier mot de la sagesse; les re-
cherches philosophiques sont tombées dans un discrédit profond , et l'incurable curiosité de l'esprit humain s'est rejetée avec passion sur l'histoire.
Il m'est impossible de comprendre cette évolution dans le sens que le scepticisme contemporain cherche à lui donner. Si la pensée avait entièrement quitté l'espoir de la vérité, les études historiques auraient perdu leur attrait aussi bien que les recherches spéculatives. Gomment se passionner pour un amas d'opinions nécessairement fausses, également fausses? Je dis également fausses, car tout choix entre elles serait arbitraire, si nous ne pouvons pas les comparer à la vérité. Non; si l'on tient tant à savoir ce que nos devanciers ont cru, c'est qu'on se flatte encore d'arriver par ce chemin à trouver ce qu'il faut croire. Ils représentaient bien les tendances de leur époque, ces écrivains ingénieux qui ont cherché dans la psychologie un moyen de discerner l'erreur de la vérité dans les systèmes antérieurs, et qui ont essayé de formuler une philosophie éclectique. Mais le réactif qu'ils demandaient , ils n'ont pas su W
découvrir, parce qu'ils n'ont pas creusé jusqu'à la conscience, et leur synthèse hâtive ne pouvait pas aboutir, parce qu'ils en ont trié les éléments sous l'empire de préoccupations et de préjugés arbitraires. La pierre qu'ils avaient rejetée de parti pris était la roche vive taillée pour le coin de l'édifice. Je ne sais quelle superstition révolutionnaire , quel amour-propre de régiment, ou quelle répugnance instinctive les ont empêchés de s'adresser à l'Evangile, qu'on ne dédaignait pourtant pas de piller. Il y avait dans celte exclusion une inconséquence singulière. Si les religions, comme les philosophies, sont les monuments du travail de l'esprit humain; si les systèmes philosophiques ne sont, en dernière analyse, que des rehgions raisonnées après coup (l'histoire démontre cette vérité, que le bon sens fait pressentir), pourquoi s'arrêter aux ouvrages de seconde main? Pourquoi juger les opinions sur une enseigne, pourquoi ne pas aller à la source et pourquoi ne pas consulter la raison dans ses manifestations spontanées, les plus vastes après tout, les plus hardies, les plus giandioses par le rôle qu'elles
ont eu dans l'histoire, et probablement les plus profondes? Une telle séparation n'était pas justifiable, elle n'était pas sérieuse, elle ne pouvait pas durer.
De nos jours , l'érudition critique se porte sur les religions de préférence aux philosophies ; mais elle les aborde avec l'opinion arrêtée d'avance qu'elles ne sauraient reposer sur des faits réels. Comme si, dans l'ignorance du vrai , l'érudition possédait des moyens sûrs de marquer les bornes du possible ! Cette préoccupation systématique devient fatigante. Suivant le mouvement général de l'histoire , le moment arrive où la raison affranchie doit aborder le christianisme sans parti pris d'aucune espèce, pour lui demander ce qu'il signitie. C'est dans cet esprit, messieurs, c'est avec cette indépendance que nous l'avons interrogé.
Nous avons vu qu'il forme un système parfaitement enchaîné , reposant sur cette proposition d'une évidence resplendissante, et qui subsistera perpétuellement, quoique la négation systématiijue se trouve aujourd'hui dans la
funeste obligation de l'attaquei", savoir que le principe de toutes choses est la réalité absolue : une volonté parfaite, un amour libre et tout puissant. Nous avons vu que le christianisme répond parfaitement aux besoins de la conscience morale et du cœur humain. Nous avons vu qu'il nous donne la seule explication des faits conciliable avec les exigences de la conscience et de la raison, la seule conséquente à elle-même, la seule qu'il soit possible de pousser jusqu'au bout. Il satisfait donc à toutes les épreuves. Nous avons interrogé les trois critères indépendants, immuables et certains : la logique, la conscience, l'expérience, et toutes trois nous disent également : « Le christianisme renferme les solutions que vous cherchez; il contient l'explication du passe et la puissance de l'avenir, pourvu toutefois que les faits rapportés dcns ses traditions se soient réellement passés comme il l'enseigne. »
La question de fait subsiste donc. Mais si, par la nature des choses, il était impossible qu'elle reçût jamais une solution évidente à tous les yeux ; s'il fallait douter même qu'elle
pût jamais être soumise à un examen vraiment impartial ; s'il y avait pour la religion elle-même (dans l'hypothèse de sa vérité) un intérêt puissant à se couvrir de quelques voiles afin de laisser à la foi ses vrais mobiles, de quel côté nous porteraient la raison et la conscience? Ne diraient-elles pas : « L'Evangile est vrai; nous le croyons sans démonstration. Il faut qu'il soit vrai par cela même qu'il répond à tous nos besoins? » Tel sera, je crois, le langage d'un esprit indépendani, mais impartial. « Le christianisme est vrai, dira-t-il, et puisqu'il est vrai, il est révélé. Il est révélé, car il prétend l'être, lui qui est la vérité; et moi qui trouve en lui l'objet de toutes mes bonnes aspirations, je n'étais pourtant point capable de le produire. »
La révélation, c'est Jésus-Christ.
Jésus est venu, il est mort, il est ressuscité, il est venu , dis-je, parce que, si l'histoire antérieure à lui n'était pas la préparation du salut, elle serait une énigme monstrueuse. Il est ressuscité, parce que, sans sa résiu-rection , les temps qui ont suivi les jours de sa chair n'auraient point de sens. Tout s'explique avec lui, nous l'avons
vu; sans lui, tout n'est que ténèbres. En résunné, messieurs, nous restons devant cette alternative : ou l'Evangile est la vérité, ou l'univers n'est qu'un mensonge.
Voici donc la réponse à la question que nous nous sommes posée hier: d'où vient que l'Eglise s'est éloignée de l'Evangile? voici la mission de l'incrédulité moderne et des systèmes qu'elle a produits. « Ils devaient affranchir la chrétienté d'une forme de croyance qui , par sa nature même, condamnait le christianisme à rester en dehors de la conscience, et nous empêchait d'en saisir l'intimité , l'unité, l'excellence parfaite. Ils forment la transition nécessaire de la foi d'autorité à la foi d'assimilation, seule capable de régénérer entièremerit la pensée et le cœur. »
Les temps où nous vivons parlent un langage bien clair à celui qui les écoute paisiblement, libre des préoccupations d'une incrédulité systématique , libre aussi des préoccupations sectaires et serviles qui rétrécissent la religion.
La liberté du culte et de la pensée sort de la controverse, et passe des faits dans les lois. Les fers des esclaves sont brisés, ici par des résolutions généreuses et pacifiques, là, par d'épouvantables guerres. Nos missions .rayonnent sur tout le globe, et des peuples entiers sont amenés à la civilisation par l'Evangile. Une charité sérieuse étudie toutes les formes de la misère, et partout, à côté du mal, nous voyons surgir un remède ou du moins un palliatif. Les principes de la morale chrétienne sont mieux compris aujourd'hui des hommes de bonne volonté, même étrangers à la foi, qu'ils ne le furent jamais en d'autres temps au sein de l'Eglise. Les campagnes sont déjà blondes, les arbres couverts de fleurs; tout présage une moisson magnifique, un nouvel épanouissement de l'Eglise. La philosophie laisse tomber ses prétentions. L'Evangile sort des conventions et des fictions qui défiguraient sa beauté souveraine. Les flambeaux s'allument: tout est prêt, semble-t-il, pour l'union définitive de l'homme et de la vérité.
Mais, d'un autre côté, la pensée languit , la
littérature s'abaisse, le luxe devient grossier et frivole, on n'agite plus les grands problèmes, le monde ne se soucie plus de la vérité, il veut l'or et l'éclat de l'or, des spectacles, et tout le plaisir qu'on peut avoir sans dépense d'esprit. Le reste l'ennuie. La conséquence des opinions le fatigue, la sévérité des mœurs l'excède. Le vice refuse à la vertu ce léger tribut, cet hommage qu'il consentit si longtemps à lui payer. Les écrivains à la mode font de la conscience une illusion, de la religion une poésie et de la morale un raffinement. Les romanciers ne se bornent plus à préconiser l'adultère, ils glorifient la jalousie de l'amant contre le mari , et ces compositions fétides, écrites avec une affectation insupportable, trouvent des admirateurs chez les critiques les plus justement renommés. L'athéisme s'amuse à composer des prières. Voyant qu'il n'y a pas d'autre moyen d'éviter Dieu , on fait bravement sortir l'humanité du néant. On ne condamne plus l'Evangile pour ses miracles , mais pour ses tendances morales. Ce que jusqu'ici la conscience publique appelait bien, on l'appelle mal, et ce
que la conscience flétrissait, on le glorifie. Dans les affaires, dans la famille, dans l'Etat, les actes répondent à ces doctrines.
U n'y a plus à s'y méprendre. Toute équivoque est impossible pour celui qui ne cherche pas à être trompé; les masques tombent; le bien et le mal combattent à ciel ouvert, sous leurs propres couleurs. Toutes réserves faites, c'est là, je crois, qu'il faut chercher le secret des répugnances passionnées qu'inspire le christianisme, et de la superbe indifférence dont l'habileté sait les couvrir. De là vient le faible succès de toutes les apologies, surtout de celles où les partis et les passions étrangères n'entrent pour rien. Les uns n'en ont pas besoin, les autres n'en veulent pas et ne les discutent pas.
Notre siècle reproduit fidèlement son devancier, qui avait commencé par attaquer la religion révélée, et qui finit par attaquer avec le même acharnement Dieu et le devoir. Cette marche est forcée, parce que, avec l'enseignement des faits, tout esprit conséquent qui croit encore à Dieu et au devoir remonte bientôt à la nécessité du christianisme; vous l'avez vu dans
ces entretiens. Quelle que soit l'évidence interne de l'Evangile pour les esprits tournés vers le but qu'il poursuit, il exigera toujours de nous deux choses dures : l'aveu de notre misère et la lutte contre nos passions. Ceux qui ne veulent ni s'humilier, ni se repentir, font bien de nier Dieu, c'est couper le mal à la racine.
Les répugnances qu'inspirent le christianisme et la croyance en Dieu , qui en est solidaire , ont leur source au fond du cœur , disons-nous. Mais la conscience ne meurt pas sans se défendre. Ceux qui ne croient qu'à l'intérêt sont touchés par le dévouement, quand ils le rencontrent. Ce qui a gagné les cœurs à notre Maître, c'est qu'il allait de lieu en lieu faisant du bien. Ceux qui luttent contre la vérité sont les plus à plaindre de tous les hommes; c'est eux que nous devons aimer le plus. Montrons-leur la réalité de nos convictions par notre vie. Ce sont les chrétiens de tête, hélas! qui ferment l'accès du temple aux multitudes.
Et puis les chrétiens ont une force que le monde ne connaît pas. Celui qui a dit : a Demandez et l'on vous donnera, » nous.apprend
à répéter : « Que ton règne vienne. » Les raisonnements sont extrêmement peu de chose: je l'avoue sans amertume après avoir tant raisonné. I^a véritable démonstration de l'Evangile est en vous-mêmes: c'est l'exemple et c'est la prière.