ONZIÈME LECTURE
Je viens faire mes dernières leçons. Dans la précédente, j'ai tenté quelques applications d'une philosophie dont il est temps d'exprimer le principe et de marquer la liaison.
Cette philosophie repose sur l'idée de la volonté. Si la volonté est la substance, les lois de la volonté sont les lois fondamentales et contiennent les raisons de tout ; la grandeur de la charité est la vraie grandeur , comme le veut Pascal ; le but de la science est le progrès de la vie morale, comme le veut Kant; enfin, la raison appliquée à la volonté, la conscience
morale forme le critère supérieur de la vérité.
Je n'établis pas ce critérium moral d'une manière exclusive : il doit toujours s'accorder avec la logique, dont le rôle, essentiellement négatif, consiste à nous apprendre ce qui ne peut pas être, avec l'expérience, qui nous montre ce qui est. Mais la conscience, en nous enseignant ce qui doit être, nous donne le sens de ce qui est. Pour l'esprit spéculatif, elle est l'instrument des découvertes.
Nous voulons une explication de l'ensemble des faits connus, suggérée par la conscience morale et parfaitement d'accord avec la logique et l'expérience.
Par ces motifs, nous reconnaissons comme cause première l'être parfait, la volonté parfaite, l'amour, acte suprême de la liberté.
Dieu est amour. Dieu ne veut donc que le plus grand bien de l'être qu'il crée; mais ce bien n'est pas accompli par la seule création ; le bien pour l'être créé consiste d'abord dans la faculté de choisir son but, de se créer soi-même» de s'achever ; il consiste , en un mot , dans la
liberté. Le bien parfait consiste dans Tharmonie des deux volontés, des deux créations, Tamour retournant à l'amour. Ce bien renferme donc nécessairement au point de départ la possibilité du mal.
L'expérience , interprétée par la conscience morale, ne permet pas de douter que cette possibilité ne se soit effectivement réalisée par la faute de l'être créé. Cependant, il faut que l'intention première de l'univers soit accomplie. Il faut que la créature mauvaise arrive au bien. De là le progrès. Il faut qu'elle l'obtienne par sa propre volonté. De là, la lenteur du progrès. La nature est corrompue, car la nature est le produit et l'organe de l'esprit, l'essence universelle est volonté. L'homme est ce qu'il s'est fait. Il doit souffrir, car la souffrance est la conscience du désordre, et pour réparer le désordre, il faut le connaître. L'homme doit mourir, car il doit abandonner sa nature. Par son propre fait, la souffrance et la mort sont devenues pour lui les conditions, les éléments du bien.
Il faut qu'il s'en instruise, et qu'il les accepte. Mais il est aveugle; il faut l'éclairer; il est es-
clave ; il faut l'affranchir. Pour cet effet, il faut qu'une volonté nouvelle le pénètre et s'assiaiile la sienne : c'est une nouvelle création, c'est l'incarnation. Tous ces traits sont compris point pour point dans nos prémisses; ils découlent tous de la seule intention d'expliquer les faits par la suprématie de l'ordre moral.
Cependant l'unité vraie ne saurait être abstraite, puisqu'elle est libre. Cet esprit qui doit s'unir librement à Dieu, doit aussi réaliser librement sa propre unité , il est donc naturellement multiple. L'individualité est le moyen par lequel se réalise l'unité véritable, l'unité de l'amour. Par la puissance de l'amour, qui est la puissance absolue, puisque l'amour est la suprême énergie de la volonté, c'est-à-dire de l'être, chaque membre de cette unité vit de la vie de tous les autres. En aimant, en étant aimé, l'être particulier acquiert une valeur universelle. L'homme qui, dans le cours de la restauration, n'a point mis d'obstacle à l'action divine , celui-là vit de la vie divine, il est Dieu. Il aime parfaitement l'humanité et, par son amour, résume en lui l'humanité; il
est tout ensemble Thumanité et l'homme Dieu.
En lui, l'humanité laisse mourir sa nature corrompue ; il la sauve, en lui inspirant l'esprit de sacrifice. L'apparition d'un tel homme est nécessaire à l'accomplissement du plan divin. Par l'inspiration de l'esprit, l'effort de l'humanité tout entière tend à le produire. Il sera le fils de l'Homme, l'humanité sera sa mère.
Après lui, le progrès consistera à lui ressembler toujours davantage, et ceux qui deviendront pareils à lui lui rendront hommage, ils vivront et mourront à sa gloire, comme lui-même s'est donné pour les susciter.
Les Evangiles racontent que ce sauveur est né à l'époque de César Octavien, surnommé Auguste. Et, en effet, une révolution religieuse, qui finit par tout changer, commença sous le successeur de ce maître du monde. Le récit des Evangiles est-il fidèle? — Cette question n'entre pas dans le champ de notre étude. S'il l'est, nous comprenons maintenant que ce qui devait arriver est arrivé. S'il était faux, nous devrions attendre encore; mais nous aurions peut-être
plus de peine à nous expliquer la suite des événements. Ce qui me paraît certain , c'est que l'histoire de Jésus et la doctrine chrétienne répondent aussi précisément qu'il est possible aux exigences de la conscience et de la pensée, placées en face des faits universellement constatés. Le christianisme ne rempHt pas seulement , comme nous l'avons fait voir en premier lieu, les lacunes de la religion naturelle; il comble également celles du dualisme et celles du panthéisme ; il résout l'énigme que le scepticisme pose à la pensée, et lui fait sa place en le réfutant. Si la vérité d'un système dépendait de sa corrélation fidèle avec l'esprit humain, il faudrait avouer que le christianisme est la vérité de tous les systèmes. Il accommode l'expérience et la raison, non pas à la façon du panthéisme, en frappant sur l'une et sur l'autre , mais en maintenant l'intégrité de leurs affirmations. Il résout toutes les dissonances de la pensée et du cœur dans un seul accord, dans un seul cri d'adoration, l'amour, l'amour absolu. Gomme le métal en fusion remplit exactement son moule , dont il reproduit en relief les détails
les plus délicats, ainsi du christianisme et de la pensée. C'est dans ce sens qu'on a dit , il y a longtemps, que l'âme est naturellement chrétienne. Dans le cadre bien étroit de nos lectures, j'ai tenté d'ébaucher la preuve de cette assertion ; je serais heureux si vous la trouviez concluante; je le serais encore, si vous daigniez m 'offrir l'occasion de la compléter.
Mais, s'il en est ainsi, dira-t-on, sans doute, comment arrive-t-il que le christianisme rencontre tant d'incrédules et de détracteurs; comment arrive-t-il surtout qu'après l'avoir autrefois adopté par un mouvement presque unanime, les nations européennes s'en détournent aujourd'hui? Et comment ce fait, que vous avouez , se concilie-t-il avec la doctrine du progrès, que vous estimez une idée chrétienne; comment l'accorder surtout avec le progrès réel, que nous constatons sur tant d'autres points? — Cette question est bien naturelle, elle est pressante. Aussi je l'ai prévenue, et je veux lui consacrer ces deux derniers entretiens. Mous avons vu quel sens général le christianis-
me prête à l'histoire de l'humanité ; j'essaierai d'appliquer ces vues à l'état de la société contemporaine, en marquant comment cet état s'est produit.
L'homme est un problème pour lui-même :
un problème fort compliqué, insoluble, aussi longtemps qu'on n'a pas saisi les rapports essentiels des hommes entre eux, les rapports de l'humanité avec le milieu qui l'entoure, et la cause dont elle procède. Pour reconnaître l'harmonie entre le christianisme et la raison, il faut que la raison se comprenne elle-même, et le christianisme lui est nécessaire pour cela. Ce cercle est inévitable. Le secret de la raison, je vous le dirai, c'est qu'elle est malade, mais elle est trop vaine pour l'avouer : l'orgueil même est son mal, voilà le fond de l'affaire!
Ensuite, messieurs, il est des circonstances qui rendent la raison plus ou moins excusable, et qui nous retiendront quelque temps. La doctrine nouvelle tomba d'abord dans des esprits que le judaïsme et le paganisme avaient formés. Elle fut naturellement interprétée dans le sens
de la philosophie des Grecs et de la sagesse hébraïque ; elle s'altéra par ce mélange d'éléments étrangers à son esprit, discordants entre eux, et qui pourtant, de nos jours encore, semblent à plusieurs chrétiens former une partie intégrante de la foi. L'évidence intrinsèque du christianisme en fut obscurcie, et les hommes chargés de l'enseigner contractèrent bientôt l'habitude de chercher dans des attestations extérieures la preuve essentielle de sa vérité. On perdit de vue la parfaite raison qui règne dans toutes ses doctrines, lorsqu'on se crut dispensé de la mettre en évidence. Les interprétations qui tendaient à l'obscurcir eurent libre jeu.
Cependant la spéculation métaphysique prenait dans la religion nouvelle une place exagérée. Le christianisme renferme une philosophie, nous l'avons suffisamment constaté, mais au fond c'est quelque chose de bien différent et d'infiniment supérieur. Recevoir l'Evangile n'est pas un simple changement d'opinions, c'est un changement des tendances et des dispositions morales, et ce changement, c'est le
salut. Ce côté dominant tomba peu à peu dans Tombre ; depuis le moment surtout où la persécution faisant place à la faveur, les honneurs de l'Eglise devinrent une source d'avantages temporels. Sous l'influence de l'esprit grec, qui plaçait dans la connaissance le but suprême de l'activité humaine, on fit consister l'essence de la religion dans un ensemble d'opinions. Ainsi le christianisme parut se transformer en une science plus ou moins séparée de la vie. Et par un malheureux concours, cette science cherchant à se fonder sur des déclarations qu'on réputait indiscutables en raison de leur origine, il suffisait d'en posséder les formules, sans avoir besoin de les comprendre. La béatitude à venir devint le prix d'une croyance exacte. Cette illusion a régné longtemps, et je n'oserais pas affirmer qu'elle soit partout dissipée.
Le christianisme devenait donc, sous l'influence de la philosophie, une aff'aire de science et de mémoire. En même temps, sous l'influence du judaïsme et des cultes antiques, on en fit un ensemble de rites, une loi destinée à
régler moins les dispositions de l'âme que les mouvements du corps. Cette double transformation était nécessaire pour lui donner le caractère que réclamaient également les habitudes du paganisme et les souvenirs hébreux, celui d'une institution sociale. En effet, on peut commander des cérémonies , on peut faire réciter les paroles d'un catéchisme, mais on ne peut pas imposer la conversion du cœur, la repentance, le renoncement, la charité.
Pour élever la religion au rang officiel , il fallait donc en mettre l'essence ailleurs que dans la conversion. Si la foi était une vie de l'âme, on n'oserait jamais prétendre qu'une profession mensongère de cette foi soit indispensable à la société et que cette profession lui suffise. Ceux qui essaient d'accorder la conception morale de la religion avec l'idée d'un culte de l'Etat sont réduits à faire mouvoir la société dans un réseau de fictions. Le christianisme aspire à renouveler l'humanité; il contient le principe d'une société nouvelle, c'est incontestable ; mais cette société ne saurait être qu'un idéal imparfaitement réalisé dans des groupes
éphémères, aussi longtemps que les mobiles d'action inspirés par le christianisme ne détermineront pas la conduite du grand nombre, aussi longtemps qu'il n'y aura pas des peuples convertis, une humanité régénérée.
Le vrai christianisme est inséparable de la liberté de penser, et quand il ne la trouve pas, il sait la prendre; quand il prévaut, il l'amène avec lui. En effet, nul esprit, nul esprit cultivé du moins et doué d'un certain ressort, ne peut recevoir une opinion sans l'examiner, ni prendre parti pour une cause qu'il n'a pas choisie. Et pourtant le christianisme demande une conviction personnelle, qui devienne le premier mobile de notre activité. — Le vrai christianisme appelle irrésistiblement la hberté de manifester sa pensée ; car s'il a contre lui l'autorité, il en bravera les interdictions pour chercher à sauver les âmes; s'il en dispose, il ne voudra ni d'une adhésion hypocrite, ni d'un silence forcé qui l'empêcheraient de reconnaître ceux qui ont, avant tous les autres, besoin de sa prédication. Sans une entière liberté, les chrétiens auraient peine à se reconnaître , et pourtant , membres
d'un même corps, instruments d'une même pensée , il faut qu'ils se trouvent pour s'aimer et pour concerter leurs travaux. La société chrétienne se forme incessamment par la coopération, par la communion fraternelle de ceux que le Christ a touchés.
Ces vérités , messieurs , se font triviales au milieu de nous, nous pouvons le dire avec une humble reconnaissance. Mais, à deux pas d'ici, vous le savez , les thèses diamétralement contraires sont les axiomes universellement acceptés sans examen , et par l'incrédulité, qui s'en fait des armes puissantes, et par la suprême autorité religieuse. En vérité, le libéralisme, l'individualisme chrétiens sont nés d'hier, et pour les trouver proclamés et pratiqués sur le vieux continent, il ne faut pas s'écarter beaucoup de nos heureux bords.
La transformation du christianisme en un système de dogmes et de cérémonies accrut singulièrement la distance entre les laïques et le clergé; la prêtrise antique retrouva place dans une conception de la vie qui semblait l'exclure entièrement. Une hiérarchie d'inter-
médiaires visibles et invisibles s'interposa entre Dieu et la conscience, qui devait être son temple. Ainsi, la simplicité, l'intimité de l'idée chrétienne, altérées dès l'origine par le mélange d'éléments hétérogènes, furent sacrifiées aux espérances d'un socialisme prématuré.
Bientôt après, l'Eglise restait seule debout sur les ruines de l'Empire. Elle accueillit les barbares à leur arrivée , et les baptisa sans les transformer. Ses clercs formèrent les conseils de leurs grossiers chefs; elle donna des lois aux nouveaux peuples appelés dans le champ de l'histoire, et leur servit d'institutrice. Alors apparut clairement la destination providentielle du catholicisme. Si l'Eglise n'avait pas été jusqu'à un certain point matérialisée elle-même, la distance entre elle et les dépositaires de la force eût été si grande , que nulle combinaison naturelle n'aurait pu la faire subsister. Nos missions modernes chez les païens sont une œuvre de dévouement personnel , sans doute, mais, à bien des égards, c'est aussi une œuvre collective, et l'on n'en comprendrait pas la durée, si les missionnaires n'avaient pas la civili-
sation chrétienne pour pépinière et pour point d'appui- Les lettres et les arts, les traditions de l'antiquité se conservèrent dans l'Eglise avec le culte des idées morales. Toute notre civilisation sort du temple , aussi bien que les civilisations de l'antiquité. Rome a gardé le dépôt du christianisme pour l'humanité, en l'incorporant dans une milice perpétuelle , sous le commandement d'un chef visible. Quand la supériorité morale de la religion ne suffisait plus à la protéger; elle trouva pour défenseurs les représentants de l'intelligence et du savoir, unis par la foi des serments et par la puissance des intérêts. Tels sont les services de l'institution catholique, telle est sa grandeur, telle est aussi son infirmité.
Les prétentions de l'Eglise romaine au gouvernement de la terre sont l'expression altérée d'une vérité profonde, je veux dire la supériorité de l'intérêt religieux sur tous les autres. Dans une page qu'on n'ose plus citer, parce qu'elle est présente à trop de mémoires, Pascal esquisse la véritable hiérarchie , en opposant trois ordres de grandeurs : la force , l'in-
telligence et la charité, qui est la perfection de la volonté. La sphère religieuse et morale prime la sphère de la science et du talent ; la distance qui les sépare surpasse infiniment la distance infinie dont la grandeur de la pensée surpasse les grandeurs de la chair. Le catholicisme témoigne de ces vérités, mais il les fausse. Il ne s'est attaché qu'à l'un des côtés de l'ordre, et n'a produit que la confusion. Le côté qu'il néglige, c'est que les trois sphères dont il marque très bien la valeur relative sont essentiellement distinctes, et qu'elles doivent rester distinctes. Et , en effet , du moment où la religion s'était matérialisée, cela ne pouvait plus être compris. De ce que la religion est supérieure à la science, on conclut qu'elle devait absorber la science, et la liberté de penser fut supprimée. De ce que les intérêts de l'esprit sont supérieurs à ceux du corps, on conclut que le représentant de l'esprit avait naturellement droit au gouvernement des corps. Par l'effet d'un premier abaissement, qui tenait peut-être à la force des choses, l'Eglise était entrée dans TEtat; elle finit par l'engloutir. Elle exerça le pouvoir lé-
gislatif et le pouvoir judiciaire : la notion de la justice en fut altérée , et la religion elle-même s'y corrompit bien plus encore. Une fois réduit en code, le christianisme dut se borner, comme les lois civiles , à régir les actes extérieurs : il abandonna l'empire de l'esprit. Sous la couche de jurisprudence dont on les teignit, ses dogmes fondamentaux devinrent méconnaissables, l'idée de Dieu même en fut profondement obscurcie. Si le christianisme avait été diminué par les efforts des plus nobles intelligences pour le formuler en métaphysique, il descendit bien plus bas, lorsque, sous la préoccupation d'intérêts mondains, des prélats grossiers eux-mêmes y cherchèrent un moyen de gouverner la barbarie. De l'esprit à l'intelligence , de l'intelligence à la matière , c'est un déclin continu. Au pardon, prix d'une croyance correcte, on substitua la soumission implicite à l'Eglise et l'absolution du confesseur. La grâce devint inutile, parce qu'on accommoda la morale à la mesure des cœurs charnels ; mais on distingua deux morales : l'une, suffisante au salut, qui se résume à reconnaître l'autorité de
l'Eglise; l'autre, la morale des saints, la loi de perfection , chargée de commandennients arbitraires.
3> En prenant corps dans la prêtrise, en dictant la loi civile, en faisant la conquête du pouvoir, la religion était entrée dans la noatière; elle s'y engagea profondément. Ce fut d'abord, semble-t-il, pour la combattre et pour la maudire sous toutes ses formes. La continence absolue, la pauvreté, la faim, les souffrances et les blessures volontaires semblèrent méritoires en elles-mêmes et devinrent les éléments essentiels de l'idéal chrétien. Mais ce matérialisme négatif accusait une préoccupat^pn suspecte ; le revers de la médaille apparut bientôt: si les moines relevèrent en Europe les arts utiles et la dignité du travail , s'ils en furent les premiers laboureurs et les premiers vignerons, ils y devinrent aussi les plus grands propriétaires, et ils y prirent goût. La richesse de l'Eglise ne parut pas importer moins au règne de Dieu sur la terre que la pauvreté de ses saints. L'étendue des biens de main-morte paralysa le développement économique des états
chrétiens , les peuples s'imposèrent de lourdes charges pour subvenir aux pompes de l'Eglise. Dispensatrice des grâces spirituelles, celle-ci ne craignit pas d'en battre monnaie. Elle fit comprendre que s'attaquer à ses biens était le plus grand de tous les péchés, et que nulle offense à la loi morale ne saurait fermer le lieu des délices à celui qui l'aurait enrichie, même par une simple disposition pour cause de mort. Tous ces effets devaient inévitablement se produire du moment où une société d'hommes, mêlée par ses intérêts à toutes les affaires du monde, avait pu substituer son autorité à l'autorité de la conscience *. i>
Il suffit de rappeler ces choses pour faire comprendre pourquoi la société moderne s'est dégoûtée de la religion. Derrière l'amas d'abus qui recouvrent l'Evangile, il n'est pas toujours faciled'endiscernerles traits. Le vraichristianisme, c'est la liberté, la paix, le progrès; il serait injuste sans doute de le charger des crimes commis en
' Recherches de la méthode, préface, pages XXXU-XXXiV. Le sujet principal des deux dernières lectures est traité plus complètelient dans cette prë/iace, à laquelle j'ai fait divers emprunts, dont les plus considérables sont indiqués par des guillemets.
son nom par ses ennemis ou par ceux qui ne le comprenaient point; nulle vérité ne supporterait ce genre de critique, car il n*en est aucune dont on n'ait abusé. Mais pour que la distinction soit possible entre l'abus et les conséquences légitimes d'un principe, il faut être arrivé jusqu'à celui-ci. Si le nom du christianisme représente aux yeux d'un grand nombre la servitude, la guerre et l'esprit rétrograde, avons-nous de bonne foi sujet d'en être étonnés?
Nous portons la peine de notre passé. La plus haute aspiration de la pensée, c'est l'unité. Mais l'unité véritable implique la distinction. L'Eglise a voulu réaliser l'unité en absorbant la vie intellectuelle, la vie politique, la vie économique de la société; elle n'a réalisé que le chaos, et ce chaos n'est pas encore débrouillé. Elle a gouverné directement de vastes domaines, dont il ne lui reste qu'un lambeau , et la possession de ce petit coin de terre, où des fils assez peu soumis tiennent garnison pour son compte, menace chaque jour d'allumer une guerre universelle.
C'est que les temps ont marché. « L'unité grandiose , mais factice de la société religieuse devait finir par céder à la réaction de tous les principes qu'elle opprimait. La religion s'était asservi l'intelligence ; mais la pensée y périssait, et dès le réveil des sciences expérimentales, les conflits les plus violents éclatèrent. La religion dictait le droit et suppléait l'Etat; mais les pouvoirs militaires, que l'Eglise avait opprimés, entrèrent en lutte avec elle aussitôt que la centralisation leur eut rendu quelques forces: ils finirent par la dompter , et l'organe de Dieu sur la terre devint l'instrument des Césars.
D La confusion du principe moral et du principe juridique avait profondément altéré la doctrine ; la préoccupation des intérêts mondains avait avili ses représentants; l'Eglise, incapable de se régénérer, se déchira. La réforme donna un corps aux réclamations de la conscience, de la pensée et des intérêts , sans satisfaire entièrement les besoins dont elle était née. Elle ramena la religion de la matière à l'intelligence, elle ne sut pas remonter plus haut *. d Pareille
* Recherches de la méthode, préface, pages XXXV-XXXVI.
à l'Elise des empereurs bysantins, elle chercha sa force dans la précision des formulaires.
A l'autorité factice d'un prêtre et d'un collège de prêtres, elle substitua Tautorité mal définie d'un recueil de livres. Pour le dogme, elle changea les conséquences du principe juridique introduit dans la religion , sans attaquer le vice à sa racine. En pratique, elle maintint plus sobrement, mais avec" une énergie nouvelle, la confusion de la morale et du droit; elle sanctionna le principe de la contrainte en matière religieuse , et consomma bientôt l'assujettissement de l'Eglise au pouvoir civil.
Le catholicisme est à son tour devenu protestant. Il maintient, en dépit des démentis apparents que lui inflige l'histoire, la suprématie de la religion sur toutes les autres fonctions de l'existence individuelle et sociale. Il affirme la présence éternelle du Saint-Esprit dans son Eglise. Telle est encore aujourd'hui sa mission, telle est sa vérité. Mais de la supériorité de la sphère religieuse , il conclut à l'absorbtion de toutes les autres. Telle est la raison qui l'oblige
à soutenir une lutte inégale contre le droit, contra la liberté, contre l'Etat, contre la science, contre le travail, contre le progrès, contre toutes les aspirations les plus légitimes de la société pour se constituer dans l'ordre véritable. Et cet envahissement des fonctions qui doivent rester libres, et conserver leur caractère propre, il est imposé au catholicisme par l'insuffisance de sa conception religieuse. Ce n'est pas la charité qui doit tout unir , c'est une corporation, c'est un pontife, ce sont quelques hommes qui doivent tout ordonner, en vertu de l'infaillibilité qu'ils s'attribuent. La religion a besoin de la richesse; elle a besoin du pouvoir, parce qu'elle n'est plus la religion : Dieu s'abaissant dans l'âme humaine, et l'âme s'élevant à Dieu pour ne former qu'une vie; c'est un système selon lequel, moyennant l'observation de certaines règles et l'emploi de certains intermédiaires prescrits, l'homme est sûr d'échapper aux souffrances éternelles et d'obtenir le bonheur après sa mort. Le Saint-Esprit s'est donné la loi de couler exclusivement et sans interruption dans certains canaux vivants, qui le
dirigent comme il leur plaît ; de sorte que^ moyennant telle finance, le péché n'est plus un péché.
Une telle manière d'entendre Tinstitution de Jésus-Christ était légitime, aussi longtemps qu'il n'y en avait pas d'autre possible. La mission du catholicisme fut de discipUner des peuples enfants et de les amener à la vie de l'âme. Il fut le pédagogue de notre Europe; mais, quand un gouverneur ne sait pas se retirer à temps , il maintient dans une enfance perpétuelle l'élève dont il avait promis de faire un homme. Et, quand ce gouverneur a beaucoup d'audace et d'esprit, il finit, vous ne l'ignorez pas, messieurs, par tirer gloire de son procédé.
La réforme du XVI® siècle a compromis la suprématie de la religion en confiant le gouvernement ecclésiastique au pouvoir militaire; elle a relâché l'union de Christ et de son Eglise; elle a méconnu l'action perpétuelle de l'Esprit dans l'humanité sanctifiée , en faisant reposer toute certitude religieuse sur l'autorité d'un recueil de textes dont elle affirme l'inspi- • ration absolue sans justifier suffisamment cette
allégation. Telle est sa part d'erreur; elle est assez grande pour nous expliquer le malaise dont le protestantisme est travaillé. — Mais la réforme a rendu l'honneur à Dieu, en abrogeant l'idolâtrie d'un pouvoir humain infaillible; elle a rendu la vie à l'esprit humain , en livrant à ses recherches l'interprétation des Ecritures. Et cette liberté limitée a suffi pour placer bientôt les nations protestantes à la tête de la civilisation. Pour la barrière, elle était trop faible ; tout a passé par la porte ouverte au libre examen, tout, y compris la réforme elle-même, et nulle puissance au monde ne saurait la refermer. Au moment où la croix de Jésus-Christ disparaissait sous les pampres d'un nouveau paganisme , sous les échafauds et les draperies d'une métaphysique artificielle et d'une politique mondaine, les réformateurs l'ont remise debout devant les consciences. Telle est la vérité de leur œuvre; elle ne périra point.
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DOUZIÈME LECTUEE
En investissant le pouvoir civil de l'autorité religieuse, la réforme a simplement consacré un fait qui tendait à prévaloir depuis plusieurs siècles : la prépondérance de l'Etat, du droit et de la politique, sur l'Eglise et sur la foi. La même révolution s'accomplissait dans les pays où le protestantisme succombait; car ce sont les princes, guidés le plus souvent par un intérêt tout mondain, qui l'y ont écrasé, et c'est eux qui ont exploité la victoire.
Enfin, la religion, profondément altérée par son mélange avec les principes inférieurs
qu'elle opprimait et dénaturait , finit par succomber sous leur réaction : réaction des sens, de la raison, de la liberté, de tous les intérêts, de toutes les passions, bonnes ou mauvaises.
Quand l'intérêt religieux cessait d'être le premier, il ne pouvait que s'évanouir complètement. Après une lutte violente pour déposséder l'Eglise de la place qu'elle occupait matériellement dans la société, l'aversion fit place à l'indifférence religieuse. Il fallait que l'Etat et le droit s'émancipassent; ils ne pouvaient le faire qu'en prenant momentanément le haut du pavé. La politique devint la religion de la société. Le besoin d'infini, qui fait la dignité de notre nature, s'efforça, comme autrefois chez les Romains, de se satisfaire dans cet élément grossier; il produisit le fanatisme de la révolution et le fanatisme des conquêtes. Cependant cette phase de l'esprit ne fut pas stérile : la pensée, s'appliquant à la liberté civile, posa les principes du gouvernement constitutionnel. D'immenses progrès scientifiques, industriels, juridiques et moraux s'accomplirent en peu de temps. Mais, avant que le but fût
atteint, l'impulsion qui avait produit tout ceh fut épuisée. Il ne pouvait en être autrement, parce qu'on poursuivait un fantôme : la politique, ne renfermant rien d'absolu^ ne saurait devenir notre religion sans consumer l'humanité dans un effort impuissant et contradictoire. La liberté politique est un bien négatif. Pour le conserver, il faut avant tout une modération universelle, et par conséquent des cœurs remplis d'un amour qui soit capable de les satisfaire. Le maintien d'institutions libérales n'est possible que chez un peuple religieux, dans les intérêts duquel la politique reste au second rang. Esl-il encore besoin de le dire? le despotisme des masses, aboutissant au despotisme d'un seul, tel est le résultat inévitable des efforts entrepris pour réaliser l'absolu dans la politique.
Les peuples modernes ont fait cette expérience et paraissent en avoir profité. La liberté, qu'adoraient nos pères , est aujourd'hui la superstition de quelques esprits en retard. C'est un simple fait ; je le soumets aux critiques in-
géiiieux qui, n'admettant pour Tespril humain qu'une vérité relative , tiennent par-dessus tout à rester au niveau de leur époque. Ils ne sont pas au bout des conséquences de leur principe. Leur libéralisme est une vieillerie doctrinaire. Le siècle les a déjà distancés. Il ne croit pas plus à la liberté qu'il ne croit à la philosophie, à l'Evangile : il croit à l'argent.
Eh bien , il faut avoir le courage de le .
dire , en quelque sens cette évolution suprême aussi constitue un progrès. Pour dégager nettement les idées de l'Etat et du droit, il fallait, disions-nous, que la politique s'émancipât de la religion, et la politique ne pouvait y réussir qu'en usurpant l'empire des esprits, en proclamant sa suprématie; elle en avait donc le droit à son heure. De même il convient que l'économie s'émancipe de l'intérêt politique pour trouver sa propre loi, pour vérifier ses théories et pour les faire passer dans les institutions et dans les mœurs ; elle ne peut y réussir qu'en s'emparant momentanément de la première place. Après l'enfantement du système représentatif, l'enfantement du libre
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échange : tel est , je crois , le sens, telle est la portée du règne de la spéculation financière. Je ne lui refuse pas mon hommage, mais je fais des vœux pour qu'il passe vite. Je le souhaite sans beaucoup d'espoir, car enfin, ne pouvant tomber plus bas, il est naturel qu'on s'arrête. Cependant, rassurons -nous, un tel état de choses ne saurait se prolonger indéfiniment. Si la société du moyen âge nous a montré , dans son unité brutale, la confusion de tous les ordres d'intérêts ; la société contemporaine nous les présente dans un complet renversement.
Elle a les pieds en haut et la tête en bas: la pensée et l'Etat soumis à la Bourse, Dieu soumis à l'Etat, voilà sa posture. Et les conséquences de ce désordre absolu sont trop manifestes pour s'y méprendre. L'abaissement des esprits et des caractères, un despotisme ruineux, la guerre sociale, tels sont les infaillibles résultats du mouvement qui propose la richesse pour but suprême aux efforts de l'humanité.
11 faut remettre à leur place les intérêts infinis, les intérêts éternels. Mais ce n'est pas en
reculant qu'on y parviendra, c'est en avançant toujours. L'erreur commune aux deux formes du christianisme qui se partageaient le théâtre de l'histoire au commencement des temps modernes , c'est d'avoir voulu mettre l'esprit humain dans l'incapacité d'agir: l'une, en le plaçant sous un joug, l'autre, en l'attachant à un cep. Elles n'osent pas confier leur voile au souffle de l'Esprit. Il leur faut un procédé mécanique pour discerner l'humain du divin. Elles veulent découvrir la vérité à des signes matériels. Elles cherchent des infaillibilités visibles, qui leur donnent un point d'appui en dehors de l'esprit humain. C'est la condition indispensable à l'établissement d'une foi d'autorité, sans laquelle il semble bien difficile, j'en conviens, d'étabUr la religion sur les multitudes. Mais, les signes de cette infaillible inspiration des écrits ou des personnes, c'est toujours l'esprit humain qui les apprécie. De fait, on n'aboutit qu'à l'autorité de l'homme sur l'homme, c'est-à-dire au fond à la prêtrise.
Bientôt, d'ailleurs, le levier se brise, ou bien il broie la pierre sur laquelle on essayait de le
manœuvrer. En religion comme en philosophie, la tentative de sortir de soi se montre illusoire.
La foi d'autorité ne put résister à la critique qui s'exerçait à la fois sur les titres de la religion dans le passé et sur ses résultats dans le présent; critique partiale et passionnée, mais qui répondait après tout aux besoins de l'esprit humain et du christianisme lui-même. La foi d'autorité n'est et ne peut être qu'un stage. Pour m'assurer qu'une doctrine est raisonnable, salutaire, divine, il est absolument néces- ' saire que je puisse la mettre en question. Les attestations étrangères au moyen desquelles on voudrait m'imposer la croyance, restent comme une barrière entre mon cœur et la vérité. La foi véritable est une foi d'expérience, une foi de régénération. Aussi longtemps que nous ne trouvons pas l'Evangile parfaitement raisonnable en lui-même , il n'a pas restauré notre raison, nous ne sommes qu'à demi chrétiens. Mais celui qui l'a compris, qui l'a goûté, celui-là n'est plus croyant de par l'autorité extérieure. Aux docteurs qui lui allégueraient de
telles preuves, il répondra aussitôt, comme les hommes de Sichar à cette femme que Jésus avait trouvée près du puits de Jacob : « Ce n'est plus à cause de ce que tu nous dis que nous croyons, car nous l'avons entendu nousmêmes, et nous savons que c'est lui qui est véritablement le Christ, le Sauveur du monde. » Il faut que le fond même de notre esprit adhère au fond même du christianisme, et cette pénétration réciproque est impossible sans une entière liberté de penser.
Je me suis exprimé sans réserve, et durement, parce que je ne veux souffrir aucune équivoque. Je me suis donné pour tâche de vous présenter un tout intelligible par lui-même, el qui pût supporter l'examen de la critique. Sans cet anneau-ci, ma pensée ne se rejoindrait pas et tout le reste tomberait. Mais gardons-nous de rien outrer ni de rien oublier. Ce qui fait le fond du christianisme à mes yeux , je l'ai déjà dit, ce sont des faits. Sans la Bible , ces faits nous seraient inconnus. La Bible est le moyen par lequel la Providence divine nous a révélé le salut. Nous y trouvons les propres paroles
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de notre Sauveur, qui sont absolument inimitables. Nous y trouvons, dans les écrits des apôtres, la puissance de l'Esprit de Dieu. La Bible est la source des lumières religieuses et la mesure de la vérité. Seulement, pour en apprécier la valeur infinie, il faut avoir reconnu la réalité des faits qu'elle enseigne ; et pour y arriver, il faut l'aborder sans parti pris. Si, par exemple , nous trouvons quelques divergences dans les opinions des apôtres ou dans les récits des Evangiles, il ne faut pas être réduit à les nier. L'autorité absolue de la lettre, fondée sur l'idée d'une inspiration que les auteurs sacrés ne s'attribuent point eux-mêmes, nous empêche de les comprendre. Ce n'est pas un fondement , c'est un obstacle. Le progrès religieux exigeait donc que cette foi d'autorité tombât, et, en effet, elle est à peu près tombée. Les efforts tentés pour la relever chez les protestants et chez les catholiques ne sont pas restés sans effets; nous dirons même que les fruits de ces réveils ont été très grands et très beaux ; mais, entre eux et les besoins, il n'y a pas de proportion. Ils tiennent une place dans l'his-
toire contemporaine; ils n'en ont pas fait dévier la marche. Le but est ailleurs ; la foi d'autorité s'en va.
Disons mieux, messieurs, elle est passée.
Les dernières conséquences de sa disparition commencent à poindre dans les faits. La pensée moderne s'est constituée, depuis deux ou trois siècles déjà, sur la négation de la foi d'autorité. Elle a fini par faire reconnaître son indépendance par les pouvoirs matériels, et s'est appliquée à résoudre avec ses seules forces , les fameux problèmes de nos origines et de nos destinées; en affectant de repousser aussi loin que possible les solutions proposées par une religion dont les esprits s'étaient dégoûtés. Croyant inventer, elle a renouvelé les vieux systèmes des Indous et des Grecs, que nous avons essayé d'apprécier il y a quelques jours. Croyant avancer, elle s'est fatiguée dans un labyrinthe, où ne manquent pas les perspectives intéressantes, mais dont tous les sentiers la ramènent au même point. En fin de compte, elle s'est trouvée insuffisante: le doute a paru le dernier mot de la sagesse; les re-
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cherches philosophiques sont tombées dans un discrédit profond, et l'incurable curiosité de l'esprit humain s'est rejetée avec passion sur l'histoire.
Il m'est impossible de comprendre cette évolution dans le sens que le scepticisme contemporain cherche à lui donner. Si la pensée avait entièrement quitté l'espoir de la vérité, les études historiques auraient perdu leur attrait aussi bien que les recherches spéculatives. Gomment se passionner pour un amas d'opinions nécessairement fausses , également fausses ? Je dis également fausses, car tout choix entre elles serait arbitraire, si nous ne pouvons pas les comparer à la vérité. Non; si l'on tient tant à savoir ce que nos devanciers ont cru, c'est qu'on se flatte encore d'arriver par ce chemin à trouver ce qu'il faut croire, lis représentaient bien les tendances de leur époque, ces écrivains ingénieux qui ont cherché dans la psychologie un moyen de discerner l'erreur de la vérité dans les systèmes antérieurs, et qui ont essayé de formuler une philosophie éclectique. Mais le réactif qu'ils demandaient , ils n'ont pas su le
découvrir, parce qu'ils n'ont pas creusé jusqu'à la conscience, et leur synthèse hâtive ne pouvait pas aboutir, parce qu'ils en ont trié les éléments sous l'empire de préoccupations et de préjugés arbitraires. La pierre qu'ils avaient rejetée de parti pris était la roche vive taillée pour le coin de l'édifice. Je ne sais quelle superstition révolutionnaire , quel amour-propre de régiment, ou quelle répugnance instinctive les ont empêchés de s'adresser à l'Evangile, qu'on ne dédaignait pourtant pas de piller. Il y avait dans cette exclusion une inconséquence singulière. Si les religions, comme les philosophies, sont les monuments du travail de l'esprit humain ; si les systèmes philosophiques ne sont, en dernière analyse, que des religions raisonnées après coup (l'histoire démontre cette vérité, que le bon sens fait pressentir), pourquoi s'arrêter aux ouvrages de seconde main? Pourquoi juger les opinions sur une enseigne, pourquoi ne pas aller à la source et pourquoi ne pas consulter la raison dans ses manifestations spontanées, les plus vastes après tout, les plus hardies, les plus grandioses par le rôle qu'elles
ont eu dans l'histoire, et probablement les plus profondes? Une telle séparation n'était pas justifiable, elle n'était pas sérieuse, elle ne pouvait pas durer.
De nos jours, l'érudition critique se porte sur les religions de préférence aux philosophies ; mais elle les aborde avec l'opinion arrêtée d'avance qu'elles ne sauraient reposer sur des faits réels. Comme si, dans l'ignorance du vrai , l'érudition possédait des moyens sûrs de marquer les bornes du possible ! Cette préoccupation systématique devient fatigante. Suivant le mouvement général de l'histoire , le moment arrive où la raison affranchie doit aborder le christianisme sans parti pris d'aucune espèce, pour lui demander ce qu'il signifie.
C'est dans cet esprit, messieurs, c'est avec cette indépendance que nous l'avons interrogé.
Nous avons vu qu'il fçrme un système parfaitement enchaîné , reposant sur cette proposition d'une évidence resplendissante, et qui subsistera perpétuellement, quoique la négation systématique se trouve aujourd'hui dans la
funeste obligation de l'attaquer, savoir que le principe de toutes choses est la réalité absolue : une volonté parfaite, un amour libre et tout puissant. Nous avons vu que le christianisme répond parfaitement aux besoins de la conscience morale et du cœur humain. Nous avons vu qu'il nous donne la seule explication des faits conciliable avec les exigences de la conscience et de la raison, la seule conséquente à elle-même, la seule qu'il soit possible de pousser jusqu'au bout. Il satisfait donc à toutes les épreuves. Nous avons interrogé les trois critères indépendants, immuables et certains : la logique, la conscience, l'expérience, et toutes trois nous disent également : <i Le christianisme renferme les solutions que vous cherchez; il contient l'explication du passé et la puissance de l'avenir, pourvu toutefois que les faits rapportés dgns ses traditions se soient réellement passés comme il l'enseigne. »
La question de fait subsiste donc. Mais si, par la nature des choses, il était impossible qu'elle reçût jamais une solution évidente à tous les yeux ; s'il fallait douter même qu'elle
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pût jamais être soumise à un examen Traiment impartial ; s'il y avait pour la religîoD ellennème (dans l'hypothèse de sa vérité) un intérêt puissant à se couvrir de quelques voiles afin de laisser à la foi ses vrais mobiles, de quel côté nous porteraient la raison et la conscience? Ne diraient-elles pas : c L'Evangile est vrai ; nous le croyons sans démonstration. Il faut qu'il soit vrai par cela même qu'il répond à tous nos besoins ? i Tel sera , je crois , le langage d'un esprit indépendant, mais impartial, t Le christianisme est vrai, dira-t-il, et puisqu'il est vrai, il est révélé. Il est révélé, car il prétend l'être, lui qui est la vérité; et moi qui trouve en lui l'objet de toutes mes bonnes aspirations, je n'étais pourtant point capable de le produire. »
La révélation, c'est Jésus-Christ.
Jésus est venu, il est mort, il est ressuscité. Il est venu , dis-je, parce que, si l'histoire antérieure à lui n'était pas la préparation du salut, elle serait une énigme monstrueuse. Il est ressuscité, parce que, sans sa résurrection , les temps qui ont suivi les jours de sa chair n'auraient point de sens. Tout s'explique avec lui, nous l'avons
vu; sans lui, tout n'est que ténèbres. En résumé, messieurs, nous restons devant cette alternative : ou l'Evangile est la vérité, ou l'univers n'est qu'un mensonge.
Voici donc la réponse à la question que nous nous sommes posée hier: d'où vient que l'Eglise s'est éloignée de l'Evangile? voici la mission de l'incrédulité moderne et des systèmes qu'elle a produits, t Ils devaient afifranchir la chrétienté d'une forme de croyance qui, par sa nature même, condamnait le christianisme à rester en dehors de la conscience, et nous empêchait d'en saisir l'intimité , l'unité , l'excellence parfaite. Ils forment la transition nécessaire de la foi d'autorité à la foi d'assimilation, seule capable de régénérer entièrement la pensée et le cœur. »
Les temps où nous vivons parlent un langage bien clair à celui qui les écoute paisiblement, libre des préoccupations d'une incrédulité systématique , libre aussi des préoccupations sectaires et serviles qui rétrécissent la religion.
La liberté du culte et de la pensée sort de It coDtro?erse, et passe des faits dans les lois. Les fers des esclaves sont brisés, ici par des résolutions généreuses et pacifiques, là, par d'épouvantables guerres. Nos missions rayonnent sur tout le globe, et des peuples entiers sont amenés à la civilisation par TEvangile. Une charité sérieuse étudie toutes les formes de la misère, et partout, à côté du mal, nous voyons surgir un remède ou du moins un palliatif. Les principes de la morale chrétienne sont mieux compris aujourd'hui des hommes de bonne volonté, même étrangers à la foi, qu'ils ne le furent jamais en d'autres temps au sein de l'Eglise. Les campagnes sont déjà blondes, les arbres couverts de fleurs; tout présage une moisson magnifique, un nouvel épanoiissemenl de l'Eglise. La philosophie laisse tomber ses prétentions. L'Evangile sort des conventions et des fictions qui défiguraient sa beauté souveraine. Les flambeaux s'allument: tout est prêt, semble-t-il, pour l'union définitive de l'homme et de la vérité.
Mais, d'un autre côté, la pensée languit, la
littérature s'abaisse, le luxe devient grossier et fiîyole, on n'agite plus les grands problèmes, le monde ne se soucie plus de la vérité, il veut l'or et l'éclat de l'or, des spectacles, et tout le plaisir qu'on peut avoir sans dépense d'esprit. Le reste l'ennuie. La conséquence des opinions le fatigue , la sévérité des mœurs l'excède. Le vice refuse à la vertu ce léger tribut, cet hommage qu'il consentit si longtemps à lui payer. Les écrivains à la mode font de la conscience une illusion, de la religion une poésie et de la morale un raffinement. Les romanciers ne se bornent plus à préconiser l'adultère , ils glorifient la jalousie de l'amant contre le mari , et ces compositions fétides, écrites avec une affectation insupportable, trouvent des admirateurs chez les critiques les plus justement renommés. L'athéisme s'amuse à composer des prières. Voyant qu'il n'y a paâ d'autre moyen d'éviter Dieu, on fait bravement sortir l'humanité du néant. On ne condamne plus l'Evangile pour ses miracles , mais pour ses tendances morales. Ce que jusqu'ici la conscience publique appelait bien, on l'appelle mal, et ce
que la conscience flétrissait, on le glorifie. Dans les affaires, dans la famille, dans TEtat, les actes répondent à ces doctrines.
Il n'y a plus à s'y méprendre. Toute équivoque est impossible pour celui qui ne cherche pas à être trompé; les masques tombent; le bien et le mal combattent à ciel ouvert, sous leurs propres couleurs. Toutes réserves faites, c'est là, je crois, qu'il faut chercher le secret des répugnances passionnées qu'inspire le christianisme, et de la superbe indifférence dont l'habileté sait les couvrir. De là vient le faible succès de toutes les apologies, surtout de celles où les partis et les passions étrangères n'entrent pour rien. Les uns n'en ont pas besoin, les autres n'en veulent pas et ne les discutent pas.
Notre siècle reproduit fidèlement son devancier, qui avait commencé par attaquer la religion révélée, et qui finit par attaquer avec le même acharnement Dieu et le devoir. Cette marche est forcée, parce que, avec l'enseignement des faits, tout esprit conséquent qui croit encore à Dieu et au devoir remonte bientôt à la nécessité du christianisme ; vous l'avez vu dans
ces entretiens. Quelle que soit l'évidence interne de l'Evangile pour les esprits tournés vers le but qu'il poursuit, il exigera toujours de nous deux choses dures : l'aveu de notre misère et la lutte contre nos passions. Ceux qui ne veulent ni s'humilier, ni se repentir, font bien de nier Dieu, c'est couper le mal à la racine.
Les répugnances qu'inspirent le christianisme et la croyance en Difeu , qui en est solidaire , ont leur source au fond du cœur , disons-nous. Mais la conscience ne meurt pas sans se défendre. Ceux qui ne croient qu'à l'intérêt sont touchés par le dévouement, quand ils le rencontrent. Ce qui a gagné les cœurs à notre Maître, c'est qu'il allait de lieu en lieu faisant du bien. Ceux qui luttent contre la vérité sont les plus à plaindre de tous les hommes; c'est eux que nous devons aimer le plus. Montrons-leur la réaHté de nos convictions par notre vie. Ce sont les chrétiens de tête, hélas! qui ferment l'accès du temple aux multitudes.
Et puis les chrétiens ont une force que le monde ne connaît pas. Celui qui a dit : « Demandez et l'on vous donnera, 3> nous apprend
à répéter : « Que ton règne vienne. » Les raisonnements sont extrêmement peu de chose :
je l'avoue sans amertume après avoir tant raisonné. La véritable démonstration de l'Evangile est en vou^^mêmes: c'est l'exemple et c'est la prière.