‹ La raison et le Christianisme: douze lectures sur l'existence de DieuChapitre 8 sur 10 · LA LOGIQUE DE L'ÉVANGILE · texte numérisé non relu

LA LOGIQUE DE L'ÉVANGILE

NEUVIÈME LECTTJEE

La supériorité du christianisme est évidente, lorsqu'on le compare au soi-disant spiritualisme philosophique, dont les dogmes disjoints ne sauraient résister au choc des réalités. L'Evangile nous a donné les moyens de soutenir ridée de Dieu qui s'ébranlait; c'en est assez pour le recommander aux partisans éclairés de cette croyance. Mais il ne sera pas sans utilité de l'envisager dans son ensemble, et d'examiner l'enchaînement de ses doctrines fondamentales.

Je vais donc l'étudier aujourd'hui comme on ferait d'un système. Je ne prétends pas qu'il

ne soit que cela, mais il me parait remplir les conditions d'un système, et je m'en félidte; car enfin l'esprit humain ne doit pas rester à ja* mais déchiré, la vérité se trahit par des marques certaines, tout en nous laissant quelque chose à faire pour la mettre dans tout son jour. Si nous sommes faits pour la recevoir, c'est qu'elle est intelligible, et si nos facultés sont altérées, il appartient au christianisme de les rétablir. Le christianisme est donc fait pour être compris.

Il fut un temps où cette opinion était soutenue par les docteurs les plus éminents de l'Eglise. C'était l'époque où le christianisme se cherchait lui-même, et faisait la conquête de l'ancienne civilisation. Les avis ont changé dès lors. La nouvelle religion est devenue une institution politique, des lois en ont imposé la profession à tous les ressortissants de l'Etat, ses ministres ont pris rang entre les autorités publiques. Leur corporation fut pendant quelques siècles la seule puissance universellement reconnue, le lien social des peuples occidentaux. Elle formula nettement ses prétentions au gou-

vernement des choses de la terre, à Tinfaillibilité dans les choses du ciel. Elle assura que l'esprit, qui souffle où il veut, avait irrévocablement choisi ses organes. Depuis ce moment rintelligence de la religion fut condamnée, et les moyens d'y parvenir, interdits. <r Si vous adoptez le principe catholique, dit un illustre écrivain de cette confession, M. de Genoude*, il y a pour vous nécessité de croire sans exception, ni restriction, ni examen, tout ce qu'enseigne une Eglise que vous reconnaissez pour infaillible.... Rien n'est plus simple et plus court, poursuit-il, que ce moyen d'arriver à la vérité. Il convient aux savants comme aux ignorants.... Quel est l'homme qui ne sente le besoin d'une autorité visible, infaillible, pour fixer ses incertitudes. » — Tel est le langage constant de l'Eglise, et, remarquez le bien, l'examen des problèmes religieux est réellement interdit aux prêtres aussi bien qu'aux laïques, car l'Eglise est infaillible, ses décisions sont immuables, or avec des solutions prescrites,

* Les Pères de VEglise, traduits en français, tome !«*'. Discours préliminaire, pag. 3 et suivantes.

toute recherche n'est pas seulement oîseuse, mais impossible.

La Réforme a placé la foi sur une autre base. Il n'est pas tout à fait exact de dire, avec l'auteur dont je viens de citer quelques lignes, que les réformateurs aient donné la raison pour seul guide à suivre, et que, suivant eux, c on ne doive, en religion comme en philosophie, admettre comme vrai que ce que l'on conçoit, et rejeter comme faux ce que l'on ne comprendrait pas. > Leur base, c'est l'Ecriture sainte; la règle de leur foi n'est pas le sens raisonnable, c'est le sens littéral. Ce que le texte signifie est à leurs yeux la vérité. Le libre examen individuel s'est ainsi trouvé circonscrit dans des limites qui semblent précises; mais on se demande aujourd'hui si cette précision n'était pas arbitraire, et si les réformateurs étaient autorisés à prétendre que le recueil biblique dût être reçu, sans examen, comme la Parole de Dieu, tandis qu'ils refusaient toute autorité à l'Eglise dont ils tenaient ce recueil, et qui seule leur en garantissait l'origine. Aussi bien n'ont-ils pas tranché ces questions aussi rigoureusement que

les théologiens du siècle suivant. Cependant les réformateurs n'ont point voulu rompre avec la foi d'autorité ; mais leur position à cet égard n'était pas bien claire. Si le dogme de l'inspiration égale et plénière de tous les livres canoniques de l'Ancien et du Nouveau Testament ne s'est établi qu'après eux, il faut avouer qu'il semblait nécessaire pour imprimer au protestantisme un caractère fixe et positif.

Les temps sont changés, messieurs, vous le savez de reste. Les populations civilisées ne se distribuent plus sous les drapeaux du catholicisme et de la réforme. Sans parler des protestants catholiques, et des catholiques protestants, il faut compter avec la foule de ceux qui rejettent ouvertement la révélation ou qui l'ignorent. Quelque jugement qu'on en porte, il faut reconnaître le fait : notre siècle ne croit plus que ce qu'il comprend, et l'on dessert le christianisme auprès de lui, en le représentant comme inintelligible.

Pour moi, messieurs, je le sens bien, je suis trop de mon temps pour condamner absolument son ambition. En fait de préjugés, je n'en veux

d'aucune espèce. Je ae saurais me soumettre au préjugé religieux, et je n'admets pas davantage que l'incrédulité nous dispense d'étudier. Conservez la liberté d'esprit la plus entière à l'égard de toute autorité traditionnelle ; ne vous inclinez donc pas non plus, je vous en supplie, devant les préventions qu'une société frivole oppose non-seulement aux préjugés, mais aux évidences de la foi. 11 importe médiocrement à l'esprit doué de quelque énergie que c les pays et les classes où l'on croit au surnaturel soient d'importance secondaire, et qu'ils restent en dehors du courant de leur siècle* > comme l'écrit M. Renan dans sa dernière brochure.

Ceci n'est qu'un appel à la légèreté, à la vanité peut-être, qui trahit peu d'estime pour le lecteur. Le christianisme a le droit d'être jugé selon sa valeur intrinsèque.

Reprenons donc cet examen, dont je n'ai pu qu'ébaucher quelques parties. Je réserve entièrement la question d'autorité. Je continue à considérer le christianisme en lui-même,

* La Chaire dhébreu au collège de France, 3* édition, pag. 99.

comme une doctrine proposée à nos études par rincontestable grandeur de son rôle historique, et par l'ensemble des solutions qu'elle nous offre sur les problèmes les plus importants pour l'humanité.

Et d'abord, messieurs, pour me débarrasser des considérations abstraites, f aperçois dans le christianisme un trait qu'ambitionnent de nos jours les systèmes philosophiques les plus savamment élaborés, la puissance de la synthèse. Il rapproche, il unit réellement en lui les assertions les plus contraires. La philosophie roule tout entière sur deux grands problèmes: comment arriver à la certitude? quel est le principe de l'Etre? Eh bien, sur ces deux points fondamentaux, la question logique et la question métaphysique, le christianisme concilié, en les réfutant, les deux opinions inconciliables, l'une et l'autre irréfutables, qui partagent les intelligences. Constatons la vérité de cette double assertion.

Le problème de la connaissance reçoit deux solutions contradictoires, également absolues : le dogmatisme et la scepticisme. L'esprit humain

est fait pour la vérité, dit le dogmatique; il constate immédiatement la connaissance en lui-même comme un fait ; toute notre activité suppose en nous une connaissance au moins partielle de la vérité , nous ne saurions vivre sans la distinguer constamment de Terreur.

Mais toutes les vérités s'enchaînent; nous n'en possédons clairement aucune sans apercevoir les rapports qu'elle soutient avec plusieurs autres; pour démontrer une proposition particulière, il faut la rattacher au principe universel. Dès lors, puisque nous savons quelque chose, nous pouvons tout savoir, ou du moins nous pouvons arriver par nos propres forces à connaître le principe de tout.

Le sceptique, de son côté, fait voir, sans beaucoup de peine, que cette prétendue connaissance du principe universel n'est rien moins qu'évidente, puisque c'est un sujet sur lequel les hommes ne sont point d'accord. Retournant la thèse du dogmatisme, il lui prouve que ne sachant pas tout, nous ne savons rien. Il établit aisément l'impossibilité radicale où nous sommes de légitimer les opinions que nous dé-

corons du nom de science. Pour savoir qu'on sait, dit-il, il faudrait démontrer que les choses sont, indépendamment de notre pensée, telles que nous nous les figurons; il faudrait donc connaître les choses indépendamment de notre pensée; il faudrait nous dépouiller de notre pensée, sortir de notre pensée, ce qui est absurde.

Du reste, il est inutile de reproduire ici les arguments du pyrrhonisme. Le sceptique, comme César, a vaincu dès qu'il parait. S'il est possible de mettre en question la compétence de nos facultés intellectuelles (et le sceptique prouve cette possibilité par sa présence même) , il n'y aura plus moyen de lever ce doute, quand on y travaillerait une éternité : les meilleurs arguments fournis par votre raison, comme l'évidence qu'ils produiraient dans la mienne, seront d'avance déclarés suspects et frappés de nullité. L'entreprise de Kant était chimérique. Dans sa philosophie critique, Kant examine si l'esprit humain peut arriver à la vérité et dans quelle mesure. Autant vaudrait, lorsqu'on est tombé dans une

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