‹ La raison et le rationalismeChapitre 49 sur 49 · VINGT-DEUXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-DEUXIÈME LEÇON

Du contrôle exercé par la raison sur toute connaissance ; examen de la cinquième thèse rationaliste, et conclusion de tout ce cours.

La raison ne pénètre à fond ni l'être, ni le vouloir, ni le penser môme; elle ne crée ni n'explique à fond Tordre social et la confiance qui en est le ciment et comme l'âme, encore moins fonde-t-elle ou seulement explique-l-elle l'ordre surnaturel et la foi qui y donne accès.

La réflexion s'appliquant à ces objets découvre que d'aucun la raison humaine ne réussit à rendre pleinement raison^ et que, môme si l'on prend le mot raison dans son sens haut et que l'on considère, non nos chétifs jugements, mais les principes d'éternelle vérité qui y président, la raison n'apparaît pas comme étant tout : rattachée alors à Dieu et étant Dieu môme d'une certaine manière, il demeure vrai que, si rien

ne peut être contre la raison ni môme rien sans la raison, elle ii^ est pourtant pas, à elle toute seule, ce qui constitue chaque chose^ ni ce qui constitue Vunivers, ni, oserai-je dire, ce qui constitue Dieu même : et quand je dis que la souveraine Raison c'est Dieu et que Dieu est souveraine raison, je ne puis néanmoins prétendre, en disant cela, dire de Dieu le dernier mot.

Ainsi, ni dans la sphère humaine ni dans la sphère divine^ la raison, qui ne peut manquer nulle part, ne donne le dernier mot des choses, et de cela il y a précisément les deux raisons que nous venons de dire : l'une, qui tient à nous, c'est notre faiblesse, et, fussions-nous parfaits comme les anges, plus généralement notre nature d'êtres finis, créés ; l'autre, qui tient à Vessence des choses, c'est que, si rien n'est sans la pensée, la pensée (je ne dis plus la réflexion) n'est pourtant pas à elle seule ce qui constitue quoi que ce soit ni Dieu même.

Telle est la conclusion de nos études ; on ne se passe nulle vart de la raison, et la raison n^est pas tout.

Mais, puisqu'elle porte en elle-même les principes d'éternelle vérité qui président à tout et par lesquels se font et se justifient les jugements, de même que rien de ce qui existe n'existe sans elle, de même aucune pensée humaine (pour revenir à nous) ne naît ni ne se développe, aucun jugement ne se forme sans que la raison y ait part.

Raisonnante et réfléchissante, la raison, notre raison, est l'instrument universel dans l'ordre intellectuel.

Et par les principes d'éternelle vérité, c'est Funiverselle lumière, la règle universelle.

Nous avons eu beau la borner^ et avec raison: il y a d'elle, du moment que nous sommes hommes, un universel emploi, un universel usage.

C'est à elle de voir si les facultés intellectuelles sont appliquées où il faut et comme il faut ; c'est à elle de voir si les principes d'éternelle vérité qu'elle porte en soi sont respectés ou violes.

Ne pouvons-nous pas nommer cela un contrôle ? et ne faut-il pas dire que le con-

trôle de la raison est universel^ qu'il s'exerce en tout, partout, sur toute chose? Elle ne constitue pas l'être : mais l'Etre excellent est celui qui est excellemment raisonnable, et la déraison va au non-être, c'est la déroute de Têtre. Elle ne constitue pas le vouloir : mais le vouloir n'est lui-même que s'il est conforme à la raison ; la déraison^ c'est la ruine du vouloir. Elle ne constitue pas à elle toute seule la pensée : mais penser bien, c'est penser selon les règles de la raison. Elle ne crée pas l'ordre social : mais quel ordre social subsistera sans elle? Elle n'engendre pas la foi : mais la foi ne se passe pas d'elle, et il y a dans l'ordre de la foi un usage de la raison ^.

En quoi consiste cet universel et indispensable usage de la raison que je puis nommer contrôle ?

C'est l'objet de la présente leçon.

1. Montrer, en reprenant être, vouloir, penser, ordre social et confiance, ordre surnaturel et foi proprement dite, que rien de tout cela n'étant constitué parla raison, cela n'est pourtant pas sans la raison et qu'il y a là uni usage de la raison, un contrôle de la raison.

A-t-elle le droit d'exercer ainsi un universel contrôle ?

Oui, mais en quel sens ? et à quel titre ? C'est ce que nous allons successivement examiner ^

Est-ce en ce sens qu'elle aurait le droit de rejeter ce qui la passe ?

Non, car ce serait faire d'elle Xnjuesure de tout.

Elle n'est pas la mesure de tout. Elle a seulement à voir si les marques des choses sont bonnes, si ce qui se présente à l'esprit est de bon aloi, si le jugement est solide, bien motivé.

Ce n'est pas la môme chose que de prendre en soi la mesure de tout.

C'est très délicat. Sans doute. Mais voyez la différence :

a) Vous m'étonnez, vous me déconcertez,

1. Thèse raisonnable : universel usage. — Thèse rationaliste : universel empire. — Examen donc sur ceci : 1° en quel sens, 2° à quel titre, le contrôle ?

VOUS dérangez mes cadres : tout de suite je vous juge, je vous condamne. Je ne vous comprends pas : vous ne valez rien. Voilà ce qui est se prendre soi-même pour mesure. Je rejette tout ce qui me passe. Mais est-ce donc raisonnable? Non,

b) Vous m'étonnez : je vous observe. Et si je trouve en vous étudiant de bonnes raisons d'avoir confiance en vous, j'admire ce que je ne comprends pas. Vous êtes grand, vous êtes noble, généreux. Je ne vous embrasse point du regard, mais ce que je vois m'est garant du reste, et, raisonnablement^ f estime que vous avez liaison.

Ainsi il y a comme plusieurs degrés de raison, et il y a plusieurs démarches de la raison.

Plusieurs degrés de raison : raison vulgaire (horizon borné de cette raison vulgaire) pour laquelle ce qui est au-dessus est folie, car cela la confond', raison plus épurée, plus hardie, plus ample : on déconcerte les calculs, les prévisions ; on va contre les, règles ordinaires de la prudence : et c'est encore, et c'est plus et mieux raison.

Ainsi dans la vie : à la guerre, les grands capitaines; dans la politique; dans les arts .; dans les sciences; dans la vertu même; il y a les corrects, les discrets, les prudents; et il y a les osés et osants^ ceux qui se traînent et ceux qui ont des coups d'aile ; et la raison est dans ceux-ci comme dans ceux-là, plus haute ici, et à vrai dire plus et mieux rmsoN. Comparez cela à une ascension dans les montagnes : point où tout ce qui paraissait si haut s'abaisse : point supérieur d'où l'on domine tout; cela ne supprime pas les points moyens, mais empêche qu'on iCy termine tout. Les détails, l'inférieur, l'infime, chaque chose à sa place, en son rang; la partie ne peut plus se fcùre tout, ni centre, ni sommet. Il y a vue de l'ensemble, vue de haut, et cela proportionne tout. Image de la raison.

Dès lors, il y a plusieurs démarches de la raison.

Pascal les a résumées : affirmer oit il faut \ et aussi, douter oii il faut ; et aussi, se soumettre oii il faut.

C'est très raisonnable de reconnaître les limites, les insuffisances, sur certains points

même l'impuissance de la raison, et le devoir d'accepter autre chose.

Donc la raison a un rôle partout, mais cela ne signifie pas qu'elle soit la mesure de tout.

Précisons. Que fait-elle ?

Elle voit les précautions à prendre, et les concerte ; elle voit la méthode à suivre, et l'applique.

Et cela est un travail^ un labeur. Telle est l'humaine conviction. Qu'a-t-elle pour se garantir de l'erreur et du jugement téméraire qui expose à l'erreur? Rien que l'eV/dence. Et il faut dégager l'évidence (qui n'est immédiate que sur les points très simples).

Il faut prononcer selon V évidence ; mais tantôt c'est l'évidence immédiate, tantôt c'est l'évidence médiate: tantôt c'est l'évidence de l'autorité, tantôt ce qui est évident, c'est que refuser d'admettre une chose là où le doute serait une imprudence, est déraisonnable ; — et tout cela, non dans l'abstrait, mais dans le concret, enprésence des réalités de la vie. Être raisonnable, c'est juger selon la vérité. Il y a labeur pour chercher où est la vérité, pour la reconnaître à des signes certains ; mais

CINQUIÈME THÈSE ET COPsCLUSION 257

l'examen ne porte pas toujours sur les choses mêmes, qui nous échappent ; ilporte sur l'usage même de l'esprit : a-t-on jugé comme il faut ? Et juger comme il faut, c'est souvent suspendre son jugement ou se soumettre.

La raison donc contrôle son propre exercice, l'usage qu'elle fait d'elle-même, et c'est par là qu'elle contrôle la connaissance et réclame des choses qu'elle admet les bonnes marques.

Dans ce travail incessant, la raison, exerçant son contrôle (et ayant à distinguer entre les degrés de raison, et à discerner les démarches à faire ), devant prononcer selon l'évidence et ayant à travailler pour la dégager, •est maintenue comme entre deux barrières lumineuses : celle des faits, contre lesquels rien ne peut prévaloir; celle des principes d'éternelle vérité, sans lesquels elle ne peut rien, contre lesquels non plus elle ne peut rien.

Les faits, même invraisemblables, sont-ils posés certainement comme faits ? Il est évidemment vrai que les rejeter est déraisonnable. Toute l'affaire est de bien voir, et il est

258 L\ RAISON ET LE RATIONALISMii

aussi imprudent de rejeter trop vite ce qui étonne et gêne que d'admettre trop vite ce qui va.

Les principes, même contrariants, sont-ils principes ? Il est évidemment vrai que les violer est déraisonnable. Toute l'affaire est de les démêler. Ily a autant d'imprudence à ériger en premiers principes les maximes générales que de prétendre se passer de principes. Les principes vraiment premiers sont très simples, très hauts, et ils sont très rares.

Que l'usage de la raison est donc difficile ! et que bien penser est un labeur, une charge en même temps qu'un honneur ! Si je vous laisse cette impression vive et profonde, tant mieux. La virilité Intellectuelle^ le devoir \ d'y arriver, de la maintenir, oh ! que je voudrais que, quand vous aurez oublié tous les détails de ce cours, cela vous demeurât gravé dans Tesprit : l'usage viril de la pensée, c'est chose souhaitable entre toutes, c'est indispensable, et c'est difficile, très difficile en ce temps surtout, en ce grand désarroi, en ce grand tumulte de mots et d''idées, c'est difficile, et tant mieux !

Nous entrevoyons la réponse que nous allons faire à la seconde question, et elle sera courte, ainsi préparée :

^4 quel titre la raison exerce-l-elle cet universel contrôle ainsi défini ?

Puisqu'elle n'est pas la mesure des choses, puisqu'elle n'est la source de rien, puisqu'elle travaille sous la double lumière des faits et des principes d'éternelle vérité, — elle ne juge pas en maîtresse souveraine, encore que ses jugements soient souvent souverains.

Elle juge au nom de ce qui n'est pas elle, depar ce qui n'est pas elle. Son autorité est déléguée.

Et voilà cette dépendance dont nous avons tant de fois parlé : elle dépend de Dieu môme, souveraine Raison, Créateur de toutes choses, Être par soi, suprême Bonté.

Et remarquez que tout jugement, s'il est vrai, a une valeur universelle, il est valable pour tous.

260 LA RAISON ET LE RATIOTs^ALISME

Qu'est-ce à dire ? sinon que, s'il n'y a rien qui nous appartienne plus en propre que notre pensée, parce que c'est un acte nôtre et que pour juger dans le vif il faut que toute la personne s'y mette, — rien en même temps n'est plus impersonnel qu'un jugement vrai. Car il est universel.

Tant qu'il demeure partiel et partial, tant qu'il se termine à une partie quand il faudrait une vue du tout, tant qu'il est inspiré par les préjugés propres, et qu'il porte la marque des façons de voir propres au détriment de la vérité pure, il ne vaut pas.

Pour bien penser, il faut penser avec toute «a personne.

Et, pour bien penser, il faut penser d'une manière impersonnelle.

Il faut que la pensée soit dégagée de l'opiîiion propre et pour cela que nous ne prononcions plus qu'en vertu d'une règle supérieure que nous préférons à nous.

Bossuet dit excellemment que, pour aimer d'un amour vrai et ne p^lus s'aimer soi-même vcn autrui, il faut aimer plus que soi, et il n'y a que Dieu que l'on puisse aimer ainsi.

J'appliquerai cela au jugement. Pour penser d'une manière en quelque sorte impersonnelle, il faut, en pensant, avoir en vue quelque chose de plus grand que soi à qui il soit juste et raisonnable d'être assujetti au point de le préférer à soi.

Toute pensée où il n'y a pas vue de l'universel comme transcendant, est partielle et partiale ; c'est une pensée propre où l'on termine toute sa vue à soi.

On s'aime toujours soi-même^ et on n'aime que soi-même^ jusquà ce qu'on ait aimé quelque chose plus que soi-même, et ce ne peut être que Dieu.

On ne pense pas bien, on ne pense pas d'une manière universelle, on n'a pas une pensée vraiment dégagée de l'opinion propre, on n'a pas une pensée d'une valeur universelle, jusqu'à ce que l'on ait pensé quelque chose de plus que soi-même, et ce ne peut être que Dieu.

Vous voyez la conséquence :

Il n'y a qu'un maître.

Tous nous sommes disciples ; moniteurs tout au plus, les uns par rapport aux autres.

Saint Augustin, saint Thomas, Bossuet, Malebranche, Gratry. Pas de domination sur les esprits. Tous dans le même degré de dignité et de bassesse à Tégard du Premier Etre. Lui seul est Maître. Domiiiiis et Magister,

Dès lors aussi il apparaît que ce n'est pas être vraiment raisonnable que de s'isoler en soi pour penser. Il faut se recueillir : Dieu parle dans la raison. Il ne faut pas se réduire à soi : il y a le monde que Dieu a fait ; il y a le genre humain, et il y a la grande assemblée des esprits et des âmes, il y a l'Eglise.

Instrument indispensable et indispensable lumière, voilà la raison.

Mais ne la séparez pas de sa source et de sa règle suprême, Dieu ; ne l'isolez pas des données, des faits, de la vie; ne rompez pas avec la société humaine, avec le genre humain.

Et, puisqu'il y a dans le monde ce grand fait : Jésus-Christ et son Église, ne tournez pas le dos à Jésus-Christ et à son Eglise.

Ici vous m'attendez.

Que devient cet usage de la raison, tant

prôné, puisque vous parlez de l'autorité de l'Église?

Je n'éluderai pas la question. Je me dois, je vous dois d'y répondre. Je vais au bout de ma pensée : puisque je traite de la raison, ceci est de mon sujet. Je ne cherche pas les terrains brûlants, j'y vais quand il le faut.

Une décision de l'Eglise peut avoir prise sur ma pensée, m'arrôter. Voilà le fait.

Soyons calmes.

D'abord notion nette, précise de l'autorité. L'autorité n'est pas contraire à la liberté. Et il n'y a même de vraie liberté que celle qui est sous la loi, avec la loi. Ainsi dans l'ordre moral, n'est-ce pas ? Et, dans l'ordre intellectuel même, voyons : est-ce que vous pensez comme vous le voulez ?

Règle intérieure, je le sais ; mais, si l'extérieure est elle-même évidemment vénérable ?

Puis, cette règle de foi, que demandet-elle ? Qu'à la foi soient empruntés les principes propres de chaque science ? Nullement.

Que l'Église décide de la méthode ? Nullement.

Chaque science libre chez elle, in amhitu suo.

Et la philosophie aussi.

Les sciences se font à partir de leurs principes propres, rationnels et em piriques (et ce ne sont pas les principes de la foi). La philosophie prend son cours de principes avoués parla raison, clairs pour la raison; et aucune science n'admet en soi comme scientifique que ce qu'elle a acquis elle-même à des conditions qui sont siennes. Justa philosophiœ liber tas.

Mais si les sciences, si la philosophie (et celle-ci y est plus exposée, à cause des matières qui sont son objet et parce qu'elle prétend être une synthèse), , si, avec des prétentions ou des tendances qui dépassent leur domaine propre, puisqu'elles ne vont à rien moins qu'à supposer leur suffisance absolue pour décider sur la vérité complète, les sciences et la philosophie heurtent dans leurs assertions, directement ou indirectement, la vérité réyélée, que fait l'Eglise ?

Elle le constate.

Elle leur dit : Vous avez tort. Ce n'est pas la vérité.

Si c'est évident, et sur les points où cette évidence apparaît après examen, décision, catégorique.

Si ce n'est pas évident, avertissement.

Malentendu peut-être. Ou assertion qui n'est pas bien comprise, de ceux même qui l'émettent; ou dogmes qui ne sont pas bien compris non plus.

En quoi suis-je opprimé?

Est-ce que je suis tellement sûr, en dehors des principes premiers très simples, et il y en a très peu, de posséder la vérité complète^ vieille^ certaine^ de n'avoir laissé rien échapper, dans l'infinie complexité des idées et des choses, que ce heurt apparent ou surtout que ce heurt évident avec la vérité révélée ne doive pas m'émouvoir ? que je ne puisse consentir à me défier de mes pensées ? à m'arrêter ? à recommencer mes études ?

Le venin sera expulsé, si j'ai cette sagesse ; Fâme de vérité ne sera pas étouffée.

Non, je ne suis pas opprimé ; je suis pré-

muni contre l'erreur, arrêté, averti, et tant mieux pour mon esprit, pour la science, pour la philosophie.

J'espère avoir examiné à fond la dernière thèse rationaliste : « La raison, exerçant sur toute la connaissance un universel contrôle, a, en tout, un empire souverain. » J'ai établi qu'elle a ce droit de contrôle; mais en quel sens et à quel titre, c'est ce que j'ai montré, et j'en ai tiré cette triple conséquence: que nul homme n'a le droit de s'ériger en maître des autres hommes dans l'ordre intellectuel, qu'on ne peut s'isoler du genre humain, que se soumettre à l'autorité de l'Église n'est point contraire à la dignité et à la juste liberté de la pensée.

Il est temps maintenant de présenter quelques idées qui seront la conclusion de tout ce cours sur la Raison et le Rationalisme.

Indispensable instrument, indispensable lumière : la raison est d'un usage universel,

et user comme il faut de la raison ou bien penser, c'est la même chose.

Solide est la raison.

Solides sont ses principes d'éternelle vérité.

Solides sont ses œuvres :

Solide, la science, qui n'est jamais faite, où il y a du définitif et des parties mouvantes, avec des prétentions abandonnées après expérience et des faillites partielles : elle ne donne pas le dernier mot des choses, elle ne donne pas le dernier mot de la vie.

Solides, les affirmations delà raison sur le supra-sensible et le transcendant ; non que ce ne soit lent, acquis avec peine, mélangé d'erreurs, et qu'on puisse méconnaître, négliger les conditions morales.

Solides, certaines affirmations philosophiques, pourvu qu'on sache tenir compte du mouvement incessant des esprits.

Mais la raison^ indispensable partout, ne suffit nulle part.

Déraisonnable de la séparer de sa source, de ses données, de la priver de ses compléments et suppléments et secours, de l'isoler

du reste de l'âme, et du reste du monde, et du genre humain, surtout de Dieu, de Dieu qui lui fournit ses principes, de Dieu qui parle dans l'Eglise.

J'ai donc la vue de ces trois choses :

1. La raison est indispensable, mais elle ne peut faire bien son ofïîce que si la complexité vivante des choses n'est jamais méconnue.

2. Il y a un mouvement incessant, une évolution perpétuelle, et la science se fait, et c'est souvent acheminement seulement, ou approximation, et de môme en tout, philosophie, vie, etc. ; mais il y a quelques points fixes: points de départ, points d'appui, points d'arrivée. Et omnis motus fundatur in immobili.

3. Penser est un acte, un travail, un labeur : quelque chose de personnel. Et il faut faire effort de son mieux : être ferme, non fermé ; souple, non point mou. A chacun de faire tout pour penser, pour juger de son mieux. Mais s'il faut en ce sens penser par soimême, nul pourtant n'est à soi-même sa lumière, sa règle : nul ne pense en ce sens par soi, non plus que nul n'est par soi.

L'homme est grand : il l'est en particulier pour ce qu'il met de lui dans la science, homo additus naturde. Mais ne réduisez pas l'homme à l'homme : De us additus homini : ma raison trouve dans sa dépendance humble à l'égard de Dieu son suprême hoU' neur et sa suprême force.

Page 1