PREMIERE PARTIE
3. Ci, par ses propres moyens, par le raisonnekJJment et par la réflexion privée, l'homme pouvait, d'une manière facile, certaine et sans mélange d'erreur; de facili , sine miseella erroris, fi. rà cerfitudine, comme parle saint Thomas (Sum. Con. Gent. lib. I, c. 4), parvenir à formuler ses croyances et ses devoirs; c'en serait fait , 31. F., de la révélation : Si ratio humana mfftcienter experimentum prœbeat , toialiter excluditur meritum fidri ( 2 , 2. q. II , a. 10). Et, en effet, à quoi bon une révélation positive, si l'homme se suffit à lui-même pour connaître ce qu'il doit croire et ce qu'il doit pratiquer0 Alors tout le monde aurait le droit de répéter, avec le sophiste de Genève : « Je n'ai pas besoin d'une religion révélée ; je me contente de la religion naturelle ; » et le rationalisme serait en même temps la véritable religion et la véritable philosophie. C'est cette doctrine , M. F., que , d'après Clément <T Alexandrie , Platon avait résumée dans ces mots : « Mon système à moi c'est de ne croire à aucune autorité, et de ne céder qu'aux raisons qui , après y avoir réfléchi ^ me paraîtront les meilleures; Ego
g LA RAISON PHILOSOPHIQUE
sum rjusmodi, ut nulli alii credam nisi ralioni quœ mihi considérant} optima visa fuerit (Stromat. I). C'est cette doctrine que professait également Cicéron, disant : « Chacun devant s'en rapporter à sa propre raison en matière de vérité, il est très-difficile qu'il se rende à la raison des autres ; Cum suo quisque jadicio sit utendum^ difficile farta est me id sentir equod tu relis (De Nat. Deor., lib. III )(1). » Et c'est cette doctrine ou cette méthode qui constitue ce que j'appelle la Raison philosophique.
Mais si , au contraire , l'homme ne peut parvenir à formuler, d'une manière facile , précise , certaine, ses croyances et ses devoirs sans le secours d'une révélation supérieure , il faut que nos grands philosophes, il faut que ces intelligences, aussi vides qu'orgueilleuses, viennent se prosterner aux portes de l'Église , afin d'y recevoir les enseignements de vie du Dieu fait homme ; Ipsum audite. Dès lors rien n'est plus raisonnable que de soumettre sa raison; et le rationalisme n'est plus qu'un coupable délire et une énorme extravagance. C'est cette doctrine , M. F., que l'apôtre saint Paul avait renfermée dans ces paroles : « Captivez votre entendement en l'obéissance de J. C, et croyez que
(1) Ailleurs Cicéron a encore mieux formulé cette même doctrine de l'école de Platon, ayant dit : « Protagore croit qu'on ne « doit tenir pour vrai que ce qui à chacun parait vrai ; Protago- « ras pvtat id rcrum esse quod cuique vîdeatur (Acad. 1 ). »
cette obéissance est raisonnable; In caplirilntem redigentes omnem intellectum in obsequiumChristi... Ralionabile obsequium vestrum (2, Cor. x, s. Rom. mi, i). Et c'est là ce qui constitue ce que j'appelle la Raison religieuse ou eatholique.
C'est dans ce peu de mots que se résume toute la question qui s'agite aujourd'hui entre l'École et l'Église, entre le rationalisme et le catholicisme, entre la Religion et la philosophie (1).
(1) M. Guizot, dans le fameux discours qu'il a dernièrement prononcé au temple de la rue Chauchat, a posé dans ces termes la même question :
a Quelle est, Messieurs, au fond et religieusement parlant, quelle est la grande question, la question suprême qui préoccupe aujourd'hui les esprits? C'est la question posée entre ceux qui reconnaissent et ceux qui ne reconnaissent pas un ordre surnaturel, certain et souverain, quoique impénétrable à la raison humaine; la question posée, — pour appeler les choses par leur nom, — entre le supernaturalisme et le rationalisme.
« D'un côté , les incrédules , les panthéistes , les sceptiques de toute sorte, les purs rationalistes; de Vautre, les chrétiens.
« Parmi les premiers, les meilleurs laissent subsister, dans le monde et dans l'âme humaine, la statue de Dieu, s'il est permis de se servir d'une telle expression ; mais la statue seulement, une image, un marbre. Dieu lui-même n'y est plus. Les chrétiens seuls ont le Dieu vivant.
« C'est du Dieu vivant, Messieurs, que nous avons besoin. Il faut, pour notre salut présent et futur, que la foi dans l'ordre surnaturel , que le respect et la soumission à l'ordre surnaturel rentrent dans le monde et dans l'àme humaine, dans les grands esprits comme dons les esprits simples , dans les régions les plus élevées comme dans les plus humbles. L'influence réelle, vraiment efficace et régénératrice des croyances religieuses est
X i \ RAISON PHILOSOPHIQUE
D'un côté, c'estla raison philosophique qui soutient que l'homme se suffi! à lui-même pour parfaitemenf connaître sa nature, ses rapports avec tous !«" êtres, el sa destinée dernière; el de l'autre oAté c'est la raison religieuse on catholique, affirmant que l'homme a besoin et grand besoin de Dieu pour toutcela, Btqu'il lui faut se soumettre à l'enragnemeat du FOs de Dieu fait homme; Ipsum audits.
4. Or, pour voir ce que nous devons penser de ces deux doctrines ou de ces deux méthodes, considérons-les d'abord dans leur origine.
« Dieu, dit l'Écriture-Sainte (Ecoles, xvh), en créant l'homme de la terre, et en formant du corps même de l'homme la première femme, afin qu'elle fût la compagne de sa vie , puisqu'elle lui était
à cette condition. Hors de là, elles sont superficielles, et bien près d'être vaines.
« Et ne vous inquiétez pas des difficultés de l'œuvre, ni du petit nombre de ceux qui croient déjà, ni du grand nombre de ceux qui ne croient pas ou qui ne se soucient pas. Les difficultés et le nombre des adversaires étaient bien autres quand le christianisme a paru dans le monde. Il y a plus de puissance dans un grain de foi que dans des montagnes de doute et d 'indifférence. »
C'est un fait digne de remarque que le P. Ventura et M. Guizot deux hommes si éminents, l'un dans le catholicisme et l'autre dans le protestantisme, se soient rencontrés dans la même pensée et presque dans les mêmes mots, touchant la grande question qui s'agite maintenant dans le monde intellectuel, et de la soution de laquelle dépend l'avenir de l'Europe et du monde {Note de ï éditeur).
semblable par sa nature (1), donnaà tous les deux l'usage parfait de leurs sens et de leurs facultés, la règle de l'intelligence, la loi de l'esprit et du cœur, la pensée, les sentiments, la parole : de sorte qu'ils purent, dès le premier instant, marcher, opérer, penser, entendre, raisonner, vouloir, parler. Dieu leur révéla le mal, afin qu'ils pussent l'éviter ; le bien, afin qu'ils pussent le pratiquera).
« Dieu daigna aussi regarder avec un amour tout particulier les âmes de ces premiers humains, pour les élever jusqu'à lui. Il leur manifesta la magnificence divine de ses œuvres. Il leur enseigna à rendre un culte à son nom, non-seulement parce que ce nom est le seul puissant , mais aussi parce qu'il est le seul saint. Dieu leur apprit à ne pas se glorifier en eux-mêmes, mais en lui, se considérant comme l'œuvre la plus noble de ses mains , et à raconter à leurs enfants les merveilles de la création du monde (3).
(1) Voyez , à la neuvième conférence, l'explication de cette mystérieuse création.
(2) « Deus de terra creavit hominem; et creavit ex ipso adju- « torium simile sibi. Et linguam et aures et cor dédit il lis ex- « cogitandi , et disciplina intellectus replevit illos. Creavit illis « scientiam spiritus, sensu implevit cor illorum ; et mala et bona « ostendit illis, »
(3) « Posuit oculum suum super corda illorum , ostendere « illis magnalia operum suorum, ut nomen sanctiiieationis « collaudent; et gloriari in mirabilibus illius, et magnalia « enarrent operum ejus. »
« Enfin , Dieu leur enseigna la manière de se conduire en leur donnant la science delà vie qu'ils devaient léguer comme un héritage à leurs descendants. Il établit avec eux, au moyen de sa grâce, une alliance éternelle d'amour, et leur en fixa les conditions dans la révélation qu'il leur fit de la sainteté de ses préceptes et de la sévérité de ses jugements (1). »
Ainsi donc, d'après cet admirable, ce magnifique , ce touchant passage des Livres Saints, Dieu a été pour le premier homme ce que nos parents, nos pères ont été pour nous. Nos parents, nos pères non-seulement nous ont donné la vie physique, qui consiste en l'union de l'àmeavec le corps; mais ils nous ont donné aussi la vie intellectuelle, qui consiste en l'union de notre esprit avec la vérité. Oui , ce que tous les pères ont toujours fait pour leurs enfants dans la succession des temps, Dieu le fit lui-même, dans un seul instant, pour le premier homme. Lors donc que l'Écritiire-Sainte nous dit « que l'homme sortit ame vivante des mains de son Créateur, Factus est in animam vivenlan (len. II), » il est manifeste que le Saint-Esprit a voulu nous dire que l'homme, dès le premier instant de sa création, commença à vivre de la
(1) « Addidit iiiis disdpiinam, et legemvita? hscreditavit illos. - Testamentum a?tenium coflstituit cuui Mis , et justitiam et « judicia ostendit Mis. »
double vie qui lui esl propre, de la \ie du corps par Fàme, rie la vie de l'àme par la vérité.
De ce grand fait de la révélation primitive, dqnl rHcriture-Sainte nous atteste la vérité. le grand saint Thomas a donné la raison et les preuve-. El voiej ce qu'il dit, dans son admirable traité De la scicve de l'homme primitif; De seientia prirni hoiuiius (Jiiœst. Disput. ) :
Adam a dû avoir, dès l'instant même où il fut créé, la science des choses naturelles, non-seulement dans son principe, mais aussi dans son term ; parce que Dieu le créa afin d'être le père de tout le genre humain, et que les enfants doivent recevoir de leur père, non-seulement l'être matériel par la génération, mais aussi la règle de la vie par l'instruction (1). Adam a donc dû se trouver parfait dans toutes ses parties, et par rapport au corps de sorte qu'il pût tout de suite devenir père; et pu rapport à l'esprit de sorte qu'il put tout de suite enseigner, en sa qualité d'instituteur de tout le genre humain 2 .
(1) ■ Adam, in principio suep conditions, non solum oportuit
• ut baberet naturalium cognitionem, quantum ad hrhh prin-
■ cipium, sed etiam, quantum ad terminum : eo quod ipse epn-
• debatur ut pater totius generis «humani. A pâtre enim fiiii
■ accipere debent non solum esse per generationem , sed et « disciplina m per instructionem. »
(-2) « Oportuit in ipsa suî conditione, constitui in termino
■ perfectionis : et quantum ad corpus, ut esset conveniens prin- " cipium çenerationis ; et quantum ad cognitionem , ut esset
On ne peut concevoir, on ne peut admettre que l'intelligence du premier homme immédiatement créé de Dieu fût une table rase, où la main du Créateur n'avait rien écrit. Comme il ne connut pas la faiblesse de l'enfance par rapport au corps, il ne connut pas non plus les ténèbres de l'ignorance par rapport à l'esprit. Il obtint dès le premier instant ce que nous obtenons successivement pendant tout le premier âge de la vie. Il reçut par l'opération divine ce que nous recevons par l'éducation humaine, un corps parfait, et un espritdoté de l'usage complet et parfait de la raison , et admirablement éclairé par la vérité (1). Il aurait été contraire à la perfection propre au premier des humains qu'il fût créé sans la plénitude de la science, et qu'il fût obligé d'apprendre cette science par le moyen des sens , successivement et avec beaucoup de peine (2).
Mais, indépendamment de la connaissance naturelle, Adam reçut aussi la connaissance de la
« sufficiens cognitionis principium , in quantum erat totius ge- « neris hum a ni instructor. »
(1) « Sicut in corpore ejus nihil non erat explicitum in actu, « quod pertineret ad perfectionem eorporis.... sic etiam opor- « tuit quod intellectus ejus* non esset, in suî principio sicut « tabula non scripta , sed haberet plenam notitiam ex divina « operatione. »
(2) « Erat contra perfectionem quae primo homini debebatur, « ut conderetur sine plenitudine scientiec , solummodo à sen- « sibus scientiam accepturus. »
grâce (1) : en tant qu'il connut, à l'instant, nonseulement toutes les choses naturelles que l'entendement humain peut connaître à l'aide des premiers principes , mais aussi beaucoup de choses surnaturelles , en vertu d'une révélation toute particulière que la raison humaine à elle seule ne peut atteindre (2).
Mais ne connaissant que par la révélation les choses de l'ordre surnaturel et divin, et ne les croyant que sur l'autorité de la parole de Dieu, qui lui avait parlé , il eut aussi , et il pratique , dès le premier instant, la foi (3).
Or voulez-vous savoir qui instruisit Adam au commencement du uionde? C'est, dit Tertullien , la personne divine du Verbe qui devait se faire homme, c'est elle qui instruisit le premier homme ; Deus in terris cum haminibus eonversari non alius potuit nisi Sermo ( Verbum ) qui caro erat futurus 'Ad ver s. Prax.).
Ainsi, celui qu'aujourd'hui le Père éternel constitue pour notre maître à tous, celui-là même instruisit le premier homme de toutes les vérités de l'ordre intellectuel et moral, et même de l'ordre le plus élevé; car saint Thomas ajoute que Jésus-
Ci) « In Adam duplex fuit cognitio naturalis et gratis. »
(2) « Scivit etiam milita ad quae vis primorum principiorum « non se extendit, sed ad hsec aliqualiter co<ïnoscenda, adjuva- « batur alia cognitioue quae est cognitio gratiœ. »
(3) « Adam in primo statu (idem liabuit. »
I i LA RAISON PHILOSOPHIQUE
Christ instruisit Adam du mystère de son incarnation avant même qu'Adam eût péché ; Ante peecatiun, Adam ha huit (idem explicita m de Christ i incamatione ^ prout ordinabatur ad coiisummationem (jioriœ(2, & q. II, a. 7) (1).
C'est donc, M. F. , en écoutant ce même Verbe divin avant qu'il se fut fait homme; ipsum audite,c'est en s'appuyant sur cette révélation primitive du Verbe, conservée dans le monde par le Verbe, que la raison humaine marcha dès l'origine du monde. C'est soutenus par cette foi, éclairés par cette lumière, que les anciens patriarches fixèrent le culte public, développèrent la vérité, la détendirent, et la prêchèrent au monde : ce qui leur a valu le titre glorieux de Crieurs publics de la justice, dans l'Écriture-Sainte (2).
(Test ce que l'apôtre saint Jean a voulu dire par eeâ paroles : Le Verbe éternel est la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde; Lu.r verë quœ illuminât omnem hominrm venirntem in hune mundiim (Joan.t I, 9). Et c'est la lumière de cette révélation, de cette instruction primitive donnée par lui au premier homme, qui, du premier homme, parla tradition et le langage, s'est répandue dans tout le monde : comme par la génération s'est
(1) Cette doctrine se trouve développée dans la neuvième conférence.
(2) « Noë, ogtatum justitI/E Piuecosem (Pe//\). »
CHEZ LES ANCIENS. \o
répandue dans tout le monde la vie matérielle ; c'eôl cette instruction première, qui est toujours testée debout , que les ténèbres de l'idolâtrie et du paganisme ont pu obscurcir, mais n'ont jamais pu effacer; Lux in tenebris lacet , et tenebrœ et/m non eomprelienderunt (IbicL o).
C'est en appliquant ces révélations divines à la connaissance des causes, aux usages de la vie humaine, que ces grands hommes développèrent l'intelligence de l'homme, constituèrent la société publique, établirent les lois, créèrent la science, inventèrent les arts. C'est l'origine de la vraie philosophie marchant à la lumière de la religion, dans le but de maintenir, de défendre la religion, de procurer à l'homme le plus grand bonheur possible sur cette terre, sans lui faire perdre la vue du ciel ; et établie dans le monde avec la foi dans le Verbe1, commencée elle aussi avec le monde.
Oh! que cette origine de la vraie science, de la vi aie philosophie, est noble, est auguste, est magnifique, et conforme à la bonté de Dieu et a la grandeur et à la dignité de rhommeî C'est Dieu instruisant l'homme par son Verbe ; et c'est l'homme marchant à la lumière de Dieu, se développant, se perfectionnant comme être physique, comme èire intelligent et comme être social , sous les yeux de Dieu, pour la gloire de Dieu et pour son propre bonheur !
C'est l'origine de la raison nligieuse dans
temps anciens. Voyez maintenant l'origine de la raison philosophique de ces mêmes temps.
o. La philosophie ancienne, chez les peuples où la raison philosophique a régné avec plus de puissance et plus de liberté , s'était divisée en deux grandes sectes, la secte des Matérialistes ou des Épicuriens, et la secte des Spiritual istes ou des Stoïciens.
Ces deux sectes , ennemies Tune de l'autre , se faisant mutuellement une guerre acharnée, à cause des doctrines opposées et contradictoires qu'elles professaient , s'accordaient cependant en une seule et même doctrine touchant l'état de l'homme primitif, l'origine de la religion, des lois et de la société.
Horace , qui ne rougit pas de s'appeler lui-même un animal immonde du troupeau d'Épicure(l), exposait en ces termes la doctrine des Épicuriens sur ce sujet :
« Les premiers humains, comme toutes les brutes, sont sortis des entrailles de la terre. Ils n'étaient alors qu'un troupeau muet et immonde , privé de la raison et de la parole. Pour un peu de glands ou pour une tanière ils se faisaient mutuellement la guerre. C'était au commencement une guerre
(1) « Si tu viens me voir, tu apercevras en moi un pourceau, « plein d'embonpoint, du troupeau d'Épicure ; Bene curata « pelle vises, t'picuri de grege porcum. »
aux égratignures et aux coups de poings ; ensuite on se battit avec des bâtons, et enfin avec des armes arlistement fabriquées. Plus tard ils inventèrent eux-mêmes la parole, formèrent un langage, pour pouvoir exprimer les sentiments de l'âme, et trouvèrent des noms pour indiquer les choses. A cette époque-là, ils cessèrent de guerroyer; ils commencèrent à bâtir des villes, à les entourer de murailles, ils firent des lois qui défendaient le vol, le meurtre et L'adultère. Car, même avant Hélène, la femme a été toujours, dans les anciens temps, une cause funeste de guerre parmi les hommes. Adonnés jusque-là aux vagues jouissances de la chair, hors du mariage, comme les bêtes fauves, ils se disputaient la femelle, et se L'arrachaient les uns aux autres par la force. Le plus vaillant en faisait sa proie, comme, dans le troupeau, le taureau le plus fort finit par s'approprier la génisse. Mais ces hommes-là sont morts , ne laissant aucun souvenir, bien moins encore leurs noms (1). Si donc tu veux feuilleter les annales et les monuments du monde, tu seras obligé de croire que ce n'est
(1) Quelle légèreté! Comment savez-vous donc que cet ordre ou bien ce désordre de choses a existé?... Ainsi elle est bien ancienne la démangeaison de faire de l'histoire avec l'imagination. On verra plus tard que des chrétiens n'ont pas eu boute de renouveler ce sale poëme du paganisme , et par là d'obliger le monde à les considérer, eux aussi , comme aspirant à l'honneur de faire partie du troupeau tfÉpicure.
l8 LA RAISON PHILOSOPHIQUE
pas la nature qui a pu apprendre aux hommes à discerner le bien du mal, le juste de l'injuste, ce qui est permis de ce qui est défendu ; mais que l'unique source du droit a été la crainte de l'oppression (1). »
C'était , M. F., l'ignoble fable que la raison philosophique des Épicuriens avait inventée pour s'expliquer l'origine de l'homme et de la société. Mais la fable des graves Stoïciens, sur le même sujet, était parfaitement la même. Écoutons Cicéron :
« Il y eut un temps , dit-il , où les hommes vivaient en vaguant par les campagnes , tout à fait à la manière des brutes. Ils se nourrissaient des mêmes aliments que les bêtes féroces. Us ne se conduisaient que d'après les instincts du corps , et non d'après les dictées de la raison. On ne profes-
(1) « Cuni proropserunt primis animalia terris,
Mutum et lurpe pecus, glandem atque cubiiia propter, « Unguibus et pugnis, dein fustibus, atque ita porro « Pugnabant armis, qoae post t'dbricaverat usr.s; '<■ Donec veiba, quibus voces sensusque notaient, « Psominaque invenere : deinc absisterc bello, « Oppida cœperunt munire, et ponere leges, « Ke quis fur esset, neu latro, neu quis adulter. « Nam fait ante Ilelenam mulier teterrima bclli « Causa. Sed ignotis perierunt mortibus illi, a Quos venerem incertam îapientes, more ferarum, « Viribus editior cœdebat, ut in grege taurus. «■ Jura inventa inetu injustï, fateare necesse est, « Tempora si fastosque velis evolvere mnndi. « iNec natura potest justo secernere iniquum, « Dividit ut bona diversis, f'ugienda petendis. »
(Salyrar. lib. I, 3).
CHEZ LES ANCIENS. ]q
sait alors aucune religion divine ; on n'observait aucune loi morale . aucun devoir. Le mariage légitime était inconnu. Les pères ne reconnaissaient pas leurs propres enfants, ni les enfants leurs propres pères. On ne comprenait pas alors les avantages du droit et de l'équité. Tout était ignorance, erreur, abus des seules forces du corps ; et c'était à l'ombre et à l'aide de ces satellites horribles et funestes que s'assouvissaient et régnaient en tyrans les plus aveugles et les plus audacieuses passions (1). »
Voilà, M. F., ce que la raison philosophique ancienne, en opposition aux traditions universelles du genre humain, a su imaginer pour s'expliquer l'origine de l'homme et la civilisation de l'humanité.
Or peut-on rien imaginer de plus honteux, de plus dégradant pour l'homme qu'une pareille explication de son origine, de sa nature, de sa condition? Y a-t-il rien de plus absurde que ce système : que l'homme, à l'état d'ignorance et de
(i) « Nam fuit quoddam tempus cum in agris hommes passim, bestiarum more, vagabantur, et sibi victu ferino vitam propagabant. TSec ratione animi quidquam sed pleraque viribus corporis administrabaut. Tsondum divinae religionis , nondum humain officii ratio colebatur. Kemo nuptias viderat légitimas, non certos quisquam inspexerat liberos; non jus œquabile, quid utilitatis haberet, acceperat. Ita propter errorem atque inscitiam, cacca ac temeraria dominatrix animi cupiditas , ad se explendum , viribus corporis abutebatur , perniciosissimis satellitibus {De Invent. 1 ). »