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stupidité du mouton , ait pu inventer ce qu'il y a de plus profondément philosophique, de plus grand, de plus sublime , de plus mystérieux, de plus incompréhensible en lui, la raison et la parole? Que l'homme , à l'état de dégradation , de corruption , de férocité des bêles fauves , ait pu créer la justice, le devoir, les lois, et qu'il s'y soit spontanément soumis? Que, par ses seuls moyens, par ses seuls efforts, la brute se soit élevée jusqu'à devenir homme ; et que la barbarie et l'état sauvage aient pu se convertir en civilisation?
Mais une fois admise , avec tant d'impudeur, celte doctrine : que les hommes sont nés de la végétation de la terre, comme les oignons, ou de la corruption d'autres êtres , comme les insectes ; une fois admis que c'est l'homme lui-même qui s'est créé les idées, les sentiments, la raison, le langage, la vérité, la justice, le droit et la religion ; il est de toute nécessité d'admettre aussi que l'homme n'a rien de commun avec Dieu, ne relève en rien de Dieu ; que Dieu ne lui a rien révélé , ne lui a imposé aucune loi dont il pût réclamer l'exécution ; que l'homme, étant lui seul sa raison et sa loi, il ne doit relever que de lui-même dans tout ce qui touche à la loi et à la raison ; que la raison de chaque homme doit marcher seule, ne doit reconnaître aucune loi supérieure, aucune autorité ; et qu'elle est libre de croire ce qui lui plaît et de se conduire comme elle croit : c'est là, comme je
l'ai dit au commencement , la doctrine qui constitue la raison philosophique. Voilà donc la raison philosophique ancienne remontant par son origine à une doctrine , à une fable aussi absurde que dégradante; la voilà, cette raison, aussi ignoble, aussi abjecte dans son origine, que la raison religieuse a été noble, digne, majestueuse dans la sienne.
Nous verrons plus tard que cette môme hypothèse des anciens philosophes pour expliquer l'origine de l'homme et de la société a été, avec une incroyable effronterie, renouvelée par les philosophes modernes ; qu'ils en ont tiré les mêmes conséquences ; que cette même doctrine sert de base à la raison philosophique moderne; et que par conséquent celle-ci est aussi absurde et abjecte dans son origine que la raison philosophique ancienne. En attendant, considérons les deux raisons religieuse et philosophique par rapport à leur fondement.
6. Saint Irénée, Tertullien, Minutius Félix, Lactance, Arnobe , saint Augustin, tous les apologistes du christianisme , tous les théologiens et tous les philosophes chrétiens , lorsqu'ils ont voulu démontrer l'existence de Dieu par le consentement universel des peuples , ont constaté ce grand fait : « Que le genre humain, même après sa chute dans l'idolâtrie, avait conservé l'idée d'un Dieu unique , maître et gouverneur du ciel et de la terre. »
Rien n'est plus vrai. Chez Homère, Virgile, Ovide, Horace , ces témoins des croyances populaires , Jupiter est le Dieu puissant , le père des hommes et des dieux, le premier être , le dieu supérieur, le dieu dont la volonté est la dernière raison des choses, dont les décrets sont la destinée à laquelle rien ne résiste. C'est de lui qu'émanent les lois sages; c'est lui qui donne le pouvoir aux rois, qui brise l'orgueil des villes, qui lance la foudre, soulève les tempêtes, tient le premier anneau de la chaîne à laquelle est suspendu l'univers; c'est lui qui dispose des événements, qui bénit le labeur, inspire le courage, assure la victoire , protège les personnes , donne l'esprit, le talent, l'aisance, la richesse, la santé, la vie.
Chez Cicéron orateur, parlant d'une autre manière que Cicéron philosophe, et s'inspirant des croyances du peuple, Jupiter n'était pas le Jupiter de la mythologie, mais le Jêhova, ou à peu près, <!es Juifs; car il était le Dieu le plus grand, le plus parfait; Deus optimus ma.rinuis; la raison éternelle, le dieu souverain ; Ratio œterna snmmi Jovis; l'auteur et le conservateur des peuples, des villes et des empires.
a Les idolâtres, dit un grand théologien de nos jours, dontle souverain Pontife vient de récompenser la haute science et les mérites par la pourpre romaine, les idolâtres n'ont jamais confondu leurs dieux célestes et terrestres avec le Dieu suprême.
Si par le polythéisme on entend plusieurs dieux souverains, indépendants, incréés, éternels, il est faux que les peuples aient admis plusieurs dieux dans ce sens. Le polythéisme était la croyance non pas à plusieurs dieux égaux , mais à plusieurs dieux subordonnés au Dieu suprême. On convient, continue le savant cardinal, que la notion du vrai Dieu n'a jamais été aussi distincte, aussi pure, aussi parfaite chez les païens que chez les Juifs et les chrétiens ; mais il n'en est pas moins vrai que, quoique altérée par les superstitions de l'idolâtrie , cette idée se trouve partout, et que, comme l'a déclaré le martyr saint Saturnin au concile de Cartilage de l'an 258, les païens, encore qu'ils adorasdent les idoles, ont connu et confessé le Dieu souverain, père et auteur de toute chose; Gmtiles, quamvis idola calant , tamen summum, Deum patrem et crealorem agnoscunt et confitentnr(\). »
Qu'il est donc beau, qu'il est consolant pour nous, M. F., de savoir, parla, que le Dieu que nous confessons, que nous adorons, le Dieu qui fait notre gloire , notre consolation , notre bonheur, n'a jamais cessé d'être connu , quoique d'une manière grossière et imparfaite , dans tous les temps et dans tous les lieux ; que , du sein de la boue de
(l ) Voyez , à la fin de cette conférence , dans son entier ce beau morceau du cardinal Gousset.
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la superstition terrestre , le témoignage universel , en faveur du Dieu suprême , n'a jamais cessé de s'élever comme un hymne de gloire vers le ciel ; que l'humanité , tout en prostituant son culte aux créatures, n'a jamais cessé tout à fait de reconnaître son créateur et son maître !
A côté et à l'ombre de cette vérité première de l'existence d'un Dieu unique , éternel , incréé, auteur et maître de tout , les différents peuples de la terre , même après s'être jetés dans les absurdités et les obscénités de l'idolâtrie , avaient aussi conservé bien d'autres grandes et importantes vérités. Ils ont cru tous et toujours à l'existence d'une loi morale dont Dieu est l'auteur, ordonnant l'obéissance et le respect envers les parents et les supérieurs; défendant le vol, le meurtre, l'adultère, la médisance et la calomnie; obligeant tous les hommes, et dont l'observance ou la violation constitue la justice ou le péché , la vertu ou le vice. Ils ont toujours cru qu'il faut honorer Dieu par le sacrifice, l'apaiser par le repentir, en obtenir tout secours par la prière ; que , pour témoigner qu'on le reconnaît comme maître de la terre, de la vie de l'homme et des moyens de la conserver, il faut lui consacrer particulièrement quelque point de l'espace en lui élevant des temples, quelque portion du temps en fixant des jours de fête en son honneur, quelque part des aliments et des biens par la pratique du jeûne et de l'aumône; qu'outre ce
Dieu suprême, il faut aussi honorer avec un culte religieux (i), toujours en son nom et à cause de lui, les esprits subalternes, les ministres dont il lui plaît de se servir dans le gouvernement du monde ; comme aussi les grands hommes qui , par la perfection de leur vie ou les services qu'ils ont rendus aux autres hommes, ont visiblement représenté ici-bas les plus beaux attributs et exercé la providence du Dieu invisible.
Ils ont, à peu près, cru tous et toujours : que l'humanité est déchue de sa perfection et de son bonheur primitif; qu'elle ne peut être réhabilitée que par le sacrifice du sang; que les mérites d'un être innocent, saint et parfait peuvent se reverser sur l'être imparfait, méchant et coupable ; que celui-ci peut être racheté par le dévouement ou le sacrifice volontaire de celui-là ; et que les dons des dieux et les grâces purement spirituelles se confèrent, se répandent sur les hommes par des moyens , des rites, des cérémonies corporelles et sensibles.
Ils ont cru tous et toujours : que la virginité est une vertu sublime qui rend l'homme agréable à Dieu ; que le prêtre doit être plus ou moins chaste, selon les fonctions qu'il est appelé à accomplir dans l'exercice du culte ; qu'il y a un mérite réversible d'expiation clans la pratique volontaire de la
(1) Voyez le témoignage de Bossuet sur ce sujet, dans le morceau indiqué par la note précédente.
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chasteté ; que toute action coupable déplaît à Dieu, et ne peut échapper à la punition : de même que toute action vertueuse lui est agréable, et doit attendre sa récompense dans ce monde ou dans l'autre ; qu'en l'autre monde il y a un paradis et un enfer, où les récompenses de la vertu et les châtiments du crime sont éternels.
Ils ont enfin tous et toujours cru : que , outre le lieu des supplices éternels , il y a un lieu où les âfûejs des morts expient leurs fautes légères, sont purifiées par des privations et des souffrances temporaires ; que dans cet état d'expiation et de souffrances elles peuvent être soulagées , et môme délivrées entièrement par les sacrifices et les prières des vivants ; que le corps de l'homme n'est pas moins que son âme destiné à l'immortalité, au partage du bonheur ou du malheur éternel. La preuve en est dans les soins et le respect qui ont toujours el partout environné le cadavre de l'homme, dans les rites qui ont toujours et partout accompagné son enterrement , dans la profonde et universelle religion des tombeaux.
Certainement ces vérités n'ont pas été crues toujours et partout, ni ces lois toujours et partout entendues, de la même manière. Selon la diversité des temps et des lieux, l'erreur s'est plus ou moins mêlée à la vérité, le vice aux lois. C'est, ainsi que rÉcriture-Sainte le laisse entendre, l'œuvre du despotisme religieux de certains gou-
vernements, de la licence de la raison et des passions humaines. De là chez les anciens peuples cette différence prodigieuse de théogonies, de cultes , de mœurs , de religions. Mais il n'en est pas moins vrai que le symbole que je viens de tracer était, quant au fond, le symbole du genre humain, quoique plus ou moins défiguré , par des superstitions absurdes, dans ses conséquences et dans son application. Les dieux des Indous n'étaient pas les dieux des Mèdes et des Perses, pas plus que les dieux des Égyptiens n'étaient les dieux des Grecs et des Romains. Mais le Dieu suprême, incréé, éternel, tout-puissant, était partout le même, sous des noms différents et même sous des formes grossières ou absurdes; et Jéhova, que les Juifs seulement connaissaient dans toute sa vérité (Xotus in Judtra Deus), avait part au culte de tous les humains. Chaque peuple avait, comme sa propre langue, sa propre religion ; mais ces différentes religions, quant aux principes généraux et communs , n'étaient que la même religion différemment entendue et différemment appliquée. On ne trouvera presque aucune erreur dans les croyances qui , comme l'a remarqué Bossuet(l), n'ait eu sa racine cachée dans une vérité. On ne trouvera presque aucun vice dans les lois et dans les mœurs, qui, comme l'a expliqué saint
(1) Voyez au morceau indiqué ci-dessus.