‹ La raison philosophique et la raison catholiqueChapitre 71 sur 98 · L HO M 31 F · texte numérisé non relu

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première conséquence de la doctrine que je viens d'exposer. C'est peut-être l'une des preuves les plus directes et les plus solides en faveur du dogme de l'immortalité de l'âme. Mais voici une seconde conséquence ressortant de la même doctrine , et qui n'est pas moins grave ni moins importante.

Platon , suivi , dans les temps modernes , par Descartes , avait dit que l'âme humaine n'est unie au corps que comme le moteur au mù , le batelier à son bateau. Or rien n'est plus faux, ainsi que je l'ai démontré dans ma seconde conférence. Car le moteur et le mû , le batelier et son bateau , sont deux êtres complets , ayant chacun son existence , sa manière d'être, indépendamment l'un de l'autre, et unis ensemble de la manière la plus accidentelle et la plus passagère ; tandis que, d'après tout ce que nous venons d'établir sur la nécessité que l'âme a du corps pour exercer son action intellective pendant cette vie, et de la nécessité que le corps a de l'âme pour exister, lame et le corps de l'homme sont deux êtres incomplets, se complétant et ayant une opération une et parfaite par leur union et dans leur union ; ces deux êtres sont unis ensemble d'une mauière substantielle, comme toute forme est unie à sa matière et constitue un composé substantiel (1).

Or, il répugne aux lois naturelles qu'une forme

(1) La raison de cela est, d'après saint Thomas, « que la substance incorporelle qui a rapport d'existence avec une substance corporelle la contient, et elle n'y est pas contenue. L'âme bu-

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toujours subsistante soit toujours séparée de la matière qui lui avait été destinée, et à laquelle elle a été substantiellement unie.

Dès lors donc que l'àme humaine est unie au corps, non pas comme le moteur au mû, le maître au serviteur, le batelier au bateau , ainsi que la raison philosophique l'avait rêvé , mais, ainsi que TÉglise l'a déclaré dans le concile général de Vienne, comme forme substantielle du corps : Qui affirmare prœsumpserit animamintellectwam non esse formant essentialem corporis, hœreticus censendus est ; dès lors que Tàme humaine est ainsi unie au corps en vertu d'une loi naturelle, par une nécessité de son essence qui l'a coordonnée au corps comme la forme à sa matière, il est manifeste, dit aussi saint Thomas, qu'il est contre la nature de l'àme qu'elle soit toujours séparée du corps : Manifestum est quod anima corpori naturaliter unitur; est enim , secundum sua m essentiam , forma corporis : est igitur contra naturam a/iimam sine corpore esse (Summa contra Gentil. , lib. iv, c. 8) (2).

maine est donc dans le corps comme le contenant , et non pas comme le contenu. C'est elle qui contient ou fait exister le corps ; mais elle n'est pas contenue dans le corps, et n'existe pas par le corps: Subsfantia incorporea, sua virtute contingens rem incorpoream, continet ipsam, et non continetur ab ea. Anima enim est in corpore ut cOflllNENS , et non ut contenta (L, p. q. 52, a. 1). »

(2) Le P. Petau remarque que c'est une opinion générale.

Mais rien de ce qui est contre la nature ne saurait être perpétuel , ne saurait durer toujours ; il n'arrivera donc pas, il ne se fera pas ; il ne peut pas arriver, il ne peut pas se faire que l'àme humaine soit à jamais sans son propre corps : Pfihil autem quodest contra naturam, polest esse perpetuum. Non igïtur perpétue anima sine corpore erit [Ibia),

Dieu , dit l'Écriture sainte, avait créé l'homme de manière qu'il ne pût être, sous aucun rapport, exterminé; Creavit Deus homineminexterminahilem [Sap., u, 23), En instituant la nature humaine, Dieu, dit encore saint Thomas, avait conféré même au corps une espèce d'incorruptibilité , afin que le corps de l'homme, différent de celui de la brute, et indestructible dans son germe, devînt la matière convenable et apte d'une forme indestructible et immortelle : In institutione humanœ naluree,Deus dédit quamdam incorruptibiiitatem corpori,utconrenienter cooptaretur suce formée flbid.). La mort n'est pas l'œuvre de Dieu : Deus mortem non jecit \$àp9% i, 13;. La mort n'est entrée dans le monde qu'en conséquence et en compagnie du péché; Per peccatum mors i [Rom. , v, 12 .

que l'âme rationnelle, quoique pouvant exister et existant en effet hors du corps et sans le corps, n'en cependant, a elle seule, ni une substance parfaite, ni une personne : Animam rationalem nec pefectam esse substantiam sive personam , quamvis extra corpus existât, inter omnes corxenit. Et c'est ce que le savant théologien démontre amplement au livre 4e, chap. 8. du traité De Trinitaie.

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La mort n'est qu'un accident, dit encore une fois saint Thomas ; et cet horrible accident a été aboli en principe, en droit, par le principe de vie, par le droit à la vie que le Rédempteur a acquis au corps de l'homme par sa mort : Hoc autem accidens Christi morte sublatum est (Loc. cit.). Ainsi, Tordre primitif du Créateur ne sera pas renversé pour toujours par la malice de la créature, et l'homme n'aura pas pour toujours détruit les desseins de Dieu.

Il est donc de toute nécessité, s'écriait saint Paul, que ce corps corruptible reprenne un jour l'incorruptibilité qui lui est propre , que ce corps mortel soit rendu à son immortalité : O port et corruptibile hoc induere incorriiplionem; et mort aie hoc induere immortalitatem (I Corinth., xv, 53). Oui, mes Frères, nous reprendrons un jour nos propres corps ; nous ressusciterons un jour dans l'état parfait de notre création primitive. De sorte que le dogme important , magnifique , de la résurrection des corps, le dernier des dogmes catholiques , qui les complète tous , les prouve et les confirme tous, est un dogme qui a sa racine, sa raison dans la nature même de Fâme , telle qu'elle est vraiment en elle-même, et que la science chrétienne seule l'a connue et Ta manifestée.

La résurrection des corps ne sera donc pas un événement excentrique, sans aucune liaison , sans aucun rapport avec les lois naturelles; elle sera certainement, quant au fait, un prodige et un grand

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prodige de la toute-puissance de Dieu; mais quant à sa fin , à son but , elle sera, conclut saint Thomas, l'événement le plus conforme aux lois naturelles , réclamé par les lois naturelles de Tordre universel. Rèsurreclio, quantum ad fin an , na tarai is est (JLoc. cit. .

9. C'est la seconde conséquence de la doctrine que nous avons établie sur la raison pour laquelle Tâme est unie au corps. En voici enfin la troisième :

« L'ordre mutuel des choses , dit saint Thomas, fait le bien de l'univers. Aucune partie n'en est parfaite lorsqu'on la considère séparée du tout : Ordo rerwn ad invicem est bonum umversi. Xullu pars est perfecta, a sua toto sépara ta (I, p. q. 61, a. 3.). » Pour bien connaître l'homme, il faut donc le considérer dans ses rapports avec le tout, avec l'universalité des êtres.

«Toutes les substances intellectuelles et intelligibles , dit saint Denis , ne subsistent que comme des rayons de la Bonté Divine : Propter radios Divinœ fionitatis, subsisfunt omnes itUelligibiles et intellect unies substanliœ (De Dw. Yo/nin., 4.). » Ainsi l'être matériel est soumis à l'être intellectuel, parce que celui-ci approche, le plus possible, de la nature de Dieu.

L'universel renferme donc le singulier, mais le singulier ne renferme pas l'universel. L'ange, en comprenant l'universel, comprend par cela même

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le singulier aussi; mais la brute, qui ne connaît que le singulier, ne peut pas s'élever à l'universel.

On ne comprend que par l'entendement, comme on ne sent que par le corps. L'ange comprend, parce qu'il a l'entendement; mais il ne sent pas, parce qu'il n'a pas de corps. La brute, au contraire, sent, parce qu'elle a le corps; mais elle ne comprend pas, parce qu'elle n'a pas d'entendement : Ouibus non est intellectus.

Il n'y a que l'homme , dans toute la création , qui en même temps connaisse directement le singulier comme la brute, et comprenne l'universel comme l'ange; il n'y a que l'homme qui sente, parce qu'il a un corps, et qui comprenne, parce qu'il a l'intelligence.

L'ange a toute son opération complète sans aucun rapport à la matière. La brute n'a d'opération qu'avec la matière et dépendante de la matière.

Il n'y a que l'homme qui opère sur la matière d'une manière indépendante de la matière.

L'intelligence angélique est une forme sans la matière; l'âme de la brute est une forme «i^c la matière, l'àme humaine est une forme dans la matière.

C'est cette double condition de l'homme qui en fait l'être singulier, L'être unique de la création , réunissant en lui la vertu de comprendre et la vertu de sentir; l'opération indéterminée et universelle, et l'opération singulière et déterminée ; la faculté de communiquer avec l'ordre intellectuel par les

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idées, et la faculté de communiquer avec l'ordre matériel par les sensations; l'intelligence et la matière, la raison et les organes, l'esprit et le corps, la nature intellective et la nature sensitive : tout comme la brute réunit en elle-même la nature sensitive et la nature végétative, tout comme la plante réunit en elle-même la nature végétative et la nature inanimée.

Tandis donc que les philosophes, selon qu'ils penchent plus vers ['idéalisme ou vers le matérialisme, ou attribuent à l'âme humaine toute perfection sans aucun rapport à la matière, et font de l'homme un ange , ou refusent à l'àme tout acte , même celui de comprendre en dehors de la matière , et font de l'homme une brute ; tandis que les philosophes, dis-je, par ces deux voies différentes , parviennent au même terme de déplacer l'homme, de déguiser l'homme, de confondre, de bouleverser tout l'ordre intellectuel et physique; voici la science chrétienne qui, en nous expliquant la faiblesse de la vertu intellective de l'àme par la loi de l'ordre , et son union avec le corps par cette même faiblesse de la vertu intellective, n'exalte pas l'homme ni ne l'abaisse plus que de raison, nous apprend la place que Dieu a destinée à l'homme dans la série de ses créatures, savoir, d'être le point intermédiaire entre l'ange et la brute; tout comme l'ange l'est entre Dieu et l'homme, tout comme la brute l'est entre l'homme et la plante, tout comme la

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plante l'est, à son tour, entre la brute et l'être inorganique.

Voici la science chrétienne nous indiquant l'homme comme l'être réunissant en lui les principaux attributs de la nature angélique et de la nature sensitive; comme l'être tenant le juste milieu , et liant ensemble les deux natures les plus éloignées l'une de l'autre, les extrêmes les plus disparates de la création, les substances spirituelles et les substances matérielles, le monde invisible et le monde visible, la terre et le ciel ; comme l'être formant le chaînon qui unit et prolonge la chaîne de tous les êtres , depuis le plus chétif des êtres créés jusqu'à l'être incréé, comme l'être enfin complétant l'ordre général, et accordant tous les êtres entre eux de manière à en faire sortir les sublimes harmonies de l'univers.

Telle est la fin, la destinée de Thomme dans l'ordre purement naturel; il nous reste à voir sa fin, sa destinée dans l'ordre surnaturel. C'est le sujet de ma dernière partie.

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