‹ La rançon: comédie en trois actesChapitre 10 sur 63 · ACTE PREMIER i l · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER i l

sera pas drôle pour le mari, mais pour nous ce serait une solution, la seule que je perçoive.

HENRIETTE

Oui, je souffre par le fait de ma belle-mère ; c'est à moi de m'en aller.

GODOT

Tu ne souffres pas par le fait de la belle-mère, puisqu'elle est bonne pour toi.

HENRIETTE

Enfin, c'est moi qui dois partir.

GODOT

Tu es jeune, ton devoir est de te créer une famille, et le mien est de t'y aider. Je commencée me faire vieux, j'ai besoin de repos et de ménagements; la femme que j'ai épousée en secondes noces est dévouée, de goûls simples, d'un caractère égal. Sous tous les rapports elle convient à mon âge et à ma situation au ministère. D'un autre côté^ une grande fille comme toi, c'est une surveillance continuelle, ce sont des sorties, des soirées et des scènes. Tu es bien gentille, je t'aime beaucoup, mais tu comprends que ce qui t'amuse me surmène, et qu'il y a entre nous incompatibilité d*âges. Du reste, tu as dix-neuf ans, et une jeune fille se marie d'autant mieux qu'elle se marie plus jeune. Donc nous allons, dès maintenant, chercher à te pourvoir d'une façon très active. Tu sais que je ne suis pas riche, ici nous dépensons ce que je gagne. Tu auras pour dot ce que ta mère m'a apporté, c'està-dire quinze mille francs, pas plus. Je te mets au courant de toutes ces petites réîilités pour que tu n'aies pas des prétentions injustifiées.

HENRIETTE

Ainsi vous allez me donner tout de suite à n'importe qui pour vous défaire de moi.

GODOT

Je n'ai pas dit un mot de ça.

HENRIETTE

Non, mais ça résulte de tout le discours que tu m'as tenu.

GODOT

Il y a un moyen bien simple, pour toi, d'éviter que cela soit. C'est de vivre avec nous, en prenant mieux ton parti des petits inconvénients de la vie commune. Mais il n'y a pas de raison pour que nous soyons tes souffre -douleurs, et je ne suis nullement résigné à' ce rôle. Je reconnais que ta mère et moi nous t'avons rendu difficile la compréhension de la vie réelle en t'élevant mal. Mais on élève mal toutes les jeunes filles aujourd'hui. Nous t'avons flattée, gâtée, adulée, parce que tu étais une enfant charmante, et nous n'avons pas réfléchi que nous te déformions au moral. Nous t'achetions de jolies robes, que tu portais d'une façon mutine ; autour de nous, quand nous sortions, on se retournait : la belle petite fille. Nous étions sottement fiers de ces paroles-là, nous te les répétions : Entends-tu ce qu'on dit, Henriette, et tu voyais dans notre figure se refléter noire orgueil. Puis nous t'avons appris simplement le piano, le dessin et la danse, des arts d'agrément. De tout cela, toi et toutes tes congénères, vous emporter l'idée que vous êtes des êtres supérieurs, créés pour ne rien faire et voir les hommes à leurs genoux. Et quand vient la vie, qui donne dos leçons toutes différentes, c'est une cruelle désillusion. Oui, nous t'avons mal élevée,

Page 1