SCÈNE PREMIÈRE HENRIETTE, JEAN
Ce n'est point par avarice comme tu veux bien le dire, c'est parce que je me lasse du rôle, et que je neveux pas passer pour un jobard.
HENRIETTE
Oh I mon ami, tu me fais une scène qui n'a pas de nom, et je n'eusse jamais pensé qu'un homme bien élevé comme toi traiterait pareillement une femme pour une vétille.
JEAN
Ce n'est pas pour les cinq cents francs, c'est pour le procédé. Il s'agit de savoir si -je compte ou si je ne compte pas ici. Il fallaitme parler de ce costumé avant de le faire faire, et non me présenter la facture quand le costume est à moitié usé. Je n'admets pas ça. Et si, aujourd'hui, je suis obligé d'être sévère et grondeur, ce qui ne me plaît pas, c'est parce que je vois que tu vas trop loin. Du reste, ton père me l'a dit.
HENRIETTE
Qu'est-ce qu'il t'a dit?
JEAN
Il m'a dit que tu avais besoin d'être tenue.
De quoi se mêle-t-il papa ? Qu'il tienne donc sa femme au lieu de se laisser mener par le bout du nez et qu'il ne s'occupe pas de la femme des autres. Enfin, veux-tu, oui ou non, payer cette facture ?
JEAN
II faut bien que je la paie, parbleu I
HErfelETTE.
Alors, donne-moi l'argent.
JEAN
Non, donne-moi la facture, j'irai trouver cette dame moi-même, je tâcherai d'en obtenir un rabais, car je trouve ses prix exagérés.
HENRIETTE
Quand tu te fais faire des pantalons de quarante francs est-ce que je pro leste ?...
JEAN
D'abord, ce n'est pas toi qui les paie... et puis ensuite, quarante francs, ce n'est pas cinq cents.
HENRIETTE
Tu es d'une petitesse inouïe I
JEAN
Je suis d'une petitesse inouïe !... Ah! non, celle-
ACfE TROISIÈME- 71
là est trop forte, par exemple ! Ta devais dépenser sept cents francs àTrouville, tu en dépenses quinze cents que tu m'avoues, plus ces Qinq cenls-là dont tu ne m'avais rien dit, ce qui fait deux mille. Ce n'est pas pour l'argent, mais c'est pour les conséquences. Il faut que je renonce à faire ce voyage de vacances que je me promettais comme un délassement et une joie, il faut que je fasse ici, le soir, des travaux supplémentaires, il faut que nous sortions moins, que je sorte moins, car pour ce qui est de toi, tu es toujours dehors. Il faut, en un mot, que je me prive de toutes les façons, que je rétrécisse ma vie, que je sois un manœuvre, un tâcheron, un misérable attaché à la glèbe, uniquement préoccupé de satisfaire aux fantaisies de ma femme. Et je me demande si ce rôle, en dehors de ce qu'il a de pénible, n'est pas humiliant. Je me demande s'il est juste et naturel que ce soit toujours le môme qui travaille pour que l'autre s'amuse toujours. Il me semble qu'il est temps d'égaliser notre lot dans la vie et je voudrais respirer un peu. Si encore tu m'étais reconnaissante des sacrifices que je fais pour toi. Mais, non, tu ne songes qu'à tirer toujours un peu plus sur la corde.
HENRIETTE
Ohl mon ami...
JEAN
Oui, ce que je dis est parfaitement juste, mes yeux s'ouvrent, à la fin !
HENRIETTE
Ohl Jean, tu me fais beaucoup de peine, tu mé'connais absolument l'amour que j'ai pour toi, et ça n'est pas bien. Que j'aie été légère, un peu folle, je l'admets, mais m'accuser de manquer de cœur,
d'exploiter ta faiblesse poi trop!
Elle cache ses yeux avec son moucnoir.
JEAN
Tu pleures, j'ai été trop loin, je t'ai fait de la peine, je te demande pardon. Je n'avais nullement l'intention de te causer du chagrin. Je voulais simplement te dire des choses que je crois justes et vraies.
HENRIETTE
Tu es bon, tu reviens tout de suite quand tu vois que tu as été méchant. Tu vois, c'est fini, je n'ai plus de chagrin, je suis joyeuse immédiatement, quand je retrouve le Jean des bons jours.
JEAN
Ma chère, chère femme. Tu ne sais pas, puisquo tu es si gentille et que tu conviens de tout ce que ta conduite passée a eu d'irrégulier, je vais te demander, mon Dieu, peut-être un gros sacrifice.
HENRIETTE
Lequel?
JEAN
Si tu étais raisonnable, tu ne recevrais plus Valentine.
Oh I une si bonne amie !... Tu n'y penses pas.
JEAN
Que ce soit une bonne amie ce n'est pas ce que je veux contester. Mais elle est trop riche pour nous, l'argent ne lui coûte pas et, comme tu la fréquentes, tu veux faire comme elle, ce qui est bien humain, et de là naissent nos désagréments.