MARCELLE TINAYRE
Novembre 1907.
— Ah ! c'est vous, m'sieu Chartrain ! Vous venez chercher papa et maman? Eh bien, vous pouvez attendre... Maman, elle n'est jamais prête, et papa, il est toujours sorti...
Georges Vallier, couché sur le tapis du salon, feuilletait un numéro de la Revue Parisienne où la prose de son papa encadrait de joyeux dessins. Tous ces dessins représentaient des femmes, de « petites femmes », vêtues de chemises légères et de légers pantalons ; et la prose de M. Paul Vallier était à l'avenant, légère, légère !... Georges, sceptique et froid, contemplait ces personnes déshabillées qui, pensait-il, attendaient leur couturière, ou se préparaient pour le bain. Le texte,
fort explicite, ne l'eût pas tiré d'erreur... Il avait sept ans, et il ne savait pas lire.
Interrogé, il avoua son ignorance :
— Lire?.., A mon âge?... Maman ne voudrait pas... Ça me fatiguerait la tête... Elle l'a dit à m'sieu Moritz : « Faut pas lui fatiguer la tête, à cet enfant ». Et m'sieu Moritz, il a dit : « Vous allez en faire un joli cancre... » Qu'est-ce que c'est, un cancre, m'sieu Chartrain ?... Et maman a dit : « Bah ! il sera comme son père !... » Papa, il est un cancre, dites, m'sieu Chartrain ?
— S'il ne l'est plus, il l'a été, dit Chartrain avec un bon rire.
Les cheveux blonds de l'enfant balayaient les images des « petites femmes ». Chartrain, agacé, 3t même un peu choqué, ramassa la Revue Parisienne et la jeta sur un fauteuil. Alors, le gamin se releva, matelot minuscule et goguenard, aux joues roses, aux larges yeux verts et changeants, tout le portrait de madame sa mère, sa jolie mère... Et les mains croisées derrière le dos, contemplant l'homme de quarante ans dont il respectait le grand âge, il déclara :
— C'cst-il vrai, monsieur, que vous avez été le professeur de papa, quand il était petit?...
Est-ce que vous étiez vieux, déjà?... Et papa, est-ce qu'il était un cancre?...
Mais avant qu'Etienne Chartrain ait pu lui répondre, la porte s'ouvre, et voici la femme de chambre anglaise qui réclame « Master Jo... » Master Jo offre au vieil ami une poignée de main virile et s'échappe, à regret, en disant :
— J'vas prévenir maman pour qu'elle se dépêche... Sans ça...
« Sans ça, j'attendrai longtemps », pense Chartrain.
Cette Jacqueline charmante, que fait-elle?... En corset, en jupon court, ses bandeaux lissés et moirés, ses ongles polis, elle hésite : « Mettrai-je la robe bleue, ou la robe blanche, ou la robe noire ? Et quel chapeau : la colombe déployée ou la chimérique pivoine?... Si Paul était là, il me conseillerait... Paul a du goût... Mais il n'est jamais là, ce cher Paul... Étrange idée d'habiter la rive gauche quand on vit sur la rive droite!... Paul veut être original ! » Et Jacqueline soupire..
Chartrain la voit qui prend une robe, au hasard puis une autre, et se décide : « La blanche, avec le chapeau blanc... » Tout à l'heure elle apparaîtra, longue et fine, une fleur de poudre aux joues, et parfumée comme un œillet. Tant de fois, il l'a vue
venir à lui, avec ce geste de la main tendue, ce demi-sourire, cette ombre câline et flottante des cils, cils de brune sur des yeux de blonde... Tant de fois l'odeur de ses robes a imprégné l'atmosphère chaude du petit salon, les tentures de soie ancienne presque roses dans ce demi-jour, presque orangées dans la lumière...
C'est une jolie femme, une tendre femme, qui traîne beaucoup de désirs après elle, et qui pourrait aimer, si elle avait le temps... Aimer qui?... Etienne Ghartrain?... Non certes. Il est trop vieux Il a quarante ans passés, ce qui est la pleine jeunesse amoureuse pour les hommes du monde... Mais Ghartrain n'est pas un homme du monde : un artiste, un savant, de l'espèce timide, une âme de myosotis bien démodée en 1894... Et puis, il croit aux devoirs de l'amitié ; il a des fiertés et des scrupules... Seul au monde, brouillé avec une très méchante vieille mère qui habite la province, Etienne Ghartrain se console de tout dans l'intimité des grands musiciens. Il les commente, il répand leur culte, il les fait aimer, et puisque le prêtre vit de l'autel, il vit modestement de ses livres.
Une voix, des pas sur le balcon... G'est Jacqueline. Elle n'a pas mis sa robe blanche.
Vêtue d'un soyeux nuage gris, coiffée d'une mouette irritée, elle porte les couleurs de l'orage. Ses bandeaux bruns, glissant sur ses tempes, lui font un petit visage florentin, mais, en dépit de la mode de ce printemps, elle n'est pas du tout mystique ; elle ne ressemble pas aux esthètes de l'Œuvre, aux femmes maigres des Rose-Croix, Ironie, douceur, des yeux spirituels, des lèvres fraîches, c'est une Française de Paris, une Française qui regarde la vie en face, pense hardiment et pari haut.
Dans la voiture qui les emporte vers les Champs- Elysées, Paul Vallier explique son retard... La Reçue Parisienne organise des conférences sur les romans, les romanciers et les romancières. Vallier doit commenter l'œuvre de Figeac.
— Mais il n'a pas de talent? dit Chartrain,
— Ça n'a pas d'importance. Il est la mode.
— Et c'est une « fripouille... »
— Ça n'a pas d'importance ; tout le monde le reçoit...
— Ses moeurs...
— Bah !... On raconte tant de choses... Et puis, si on ne voyait que les candidats au prix Montyon, la vie, àParis, ne serait pas drôle.
— Vous recevriez Figeac, VOUS?
— Pourquoi pas? dit Jacqueline.
Chartrain ne répond pas. Vallier se met à rire :
— Comme tu es resté provincial, mon pauvre Etienne.
Jacqueline sent un reproche très doux dans le silence de l'ami. Elle comprend que Chartrain a une arrière-pensée, une inquiétude... Ce Figeac, c'est un homme à femmes, doublé d'un homme de lettres; c'est le séducteur professionnel, le petit Valmont pour snobinettes... Chartrain le méprise. Tout à l'heure, il le détestera... Pauvre Chartrain! Il a des susceptibilités de mari, et aussi des délicatesses que les maris n'ont pas toujours. Il ne veut pas que le méchant homme, le vilain homme, si dangereux, approche l'innocente Jacqueline; il ne veut pas que la femme de Paul soit soupçonnée... Pauvre Chartrain!
Jacqueline pense :
— Voilà une idée qui n'est pas venue à Paul. Paul me connaît. Il a confiance.
Pourtant, elle n'est flattée qu'à demi de cette confiance parfaite de Paul. L'amour sans jalousie est sans prestige, et la tranquillité de Vallier révèle la secrète certitude qu'il a de son petit mérite personnel, ou une certaine disposition à l'indiffé-
rence... Chartrain, s'il a'mait une femmo, aurait une confiance plus attentive, une tendresse plus facilement alarmée...
Qifélle différence entre ces deux hommes, entre cet amour et cette amitié qui, depuis quelques années, enveloppent et défendent la jeunesse de Jacqueline !
Paul est un si bon garçon ! Il est si amusant, si facile à vivre, si heureux de voir le beau côté des gens ! Tout à fait dénué de vice, maigri ses contes libertins, faussement sceptique et très sentimental à ses heures, comme un vrai gamin de Paris, il ne prend rien au sérieux, pas même le mariage... Sa paresse incurable le sauve des passions, et il n'a, en toutes circonstances, que de gentils sentiments... La gentillesse ! Ce mot résume les qualités physiques et morales de Paul. Il n'est pas beau, il n'est pas sublime, il n'est pas savant, il n'est pas original, mais il est gentil.
Il s'est marié gentiment, avec Jacqueline Aubryot, qui était une gentille petite jeune fille, et leur gentil ménage est pareil à tous les gentils ménages de leur monde, demi-artiste et demibourgeois. Mais Jacqueline sent, obscurément, qu'elle a une autre ardeur, une autre avidité de tout connaître, de tout comprendre, et que sa
« gentillesse », à elle, pourrait, un jour, se transformer.
Etienne Chartrain, seul entre tous leurs amis, devine peut-être ces possibilités, ces promo3se« qui sont dans l'âme de Jacqueline et qui deviendront tout le bien ou tout le mal, tout le bonheur ou tout le malheur, si le destin ou le hasard leur permettent de se réaliser... Et Jacqueline qui n'est pas familière avec Etienne, qui est même un peu intimidée par ce timide, lui sait gré des pensées qu'il n'exprime pas... Quand il lui dit un mot bien simple d'éloge ou de blâme, elle sent qu'il espère quelque chose d'elle : une meilleure amitié, plus tard, et rien d'autre, mais c'est — ce sera — exquis, cette amitié-là dont l'heure n'est pas venue...
Paul et Jacqueline raillent doucement Chartrain, quelquefois, parce qu'il est un peu mélancolique et un peu « collet-monté », parce qu'il vit à Paris en provincial et ressemble à l'Alceste de Molière. Mais tous deux, également, l'estiment... « C'est l'honnête homme du xvii^ siècle, dit Vallier, c'est un stoïcien tendre, un artiste qui aurait passé par Port- Roy al... » Jacqueline songe : « C'est un homme qui a été bien malheureux. »
Les gens qui dînaient aux petites tables, dans le jardin du Grand-Concert, regardèrent Vallier,
Chartrain et Jacqueline, — surtout Jacqueline. Quelques-uns durent penser : « Voilà le trio classique : le mari, la femme et Tamant... »
Mais c'était Vallier qui représentait « l'amant » parce qu'il était plus jeune, plus chic et plus aimable qu'Etienne...
Les déceptions, les colères, les tristesses avaient laissé leurs stigmates sur le noble visage de Chartrain. Ses cheveux d'un blond foncé, presque châtain dans l'ombre et cendré dans la lumière, étaient touchés aux tempes d'un léger rehaut d'argent. Courts sur la nuque ils encadrent un front admirable, haut, mat et régulier comme le portique du temple de l'esprit. Le nez aquilin accusait la fierté, mais une lassitude détendait l'arc de la bouche.
Vers sa vingtième année, Etienne rappelait es jeunes héros du Nord, les chevaliers beaux et purs comme des jeunes filles. L'âge mûr lui donna la sévérité virile sans lui enlever tout à fait ce charme quasi féminin des cheveux cendrés et des yeux bleus.
Il faisait jour encore. L'air frais et doux, le parfum des géraniums roses, la beauté des femmes, la chère excellente, excitaient la verve de Paul. Beaucoup de dîneuses considéraient avec bien-
veillance ce garçon replet, robuste, la moustache hardie, l'œil clair, type d'homme heureux, nonchalant et sensuel, un peu amolli par le bien-être. Jacqueline n'était pas insensible au succès que son mari obtenait facilement dans le monde où ils fréquentaient tous deux, et dans le monde où il fréquentait tout seul. Elle en éprouvait un plaisir de vanité, et parfois un fugitif frisson de jalousie... Elle avait aimé Paul avec son cœur d'enfant ; elle l'aimait encore avec ses sens de jeune femme. Cependant, ce soir-là, elle était un peu irritée par les regards qu'il lançait à droite et à gauche, par sa manière de tourner la tête quand une femme, non loin d'eux, se levait pour partir et rajustait son chapeau, les bras en l'air, le torse en parade... « Épatante! » disait Paul. Jacqueline ne répondait pas. Elle n'était pas émue et ne craignait pas les comparaisons, mais ce manège de Paul lui semblait agaçant, bébête, vulgaire. Garderait-il toujours ces façons qui n'ont de grâce que dans la première jeunesse?... Allait-il devenir fat ! Jamais, jamais il ne serait qu'un gosse, un bon gosse, bien gentil, mais un gosse...
Elle l'avait bien aimé, elle l'aimait bien, et pourtant elle était vaguement fâchée contre lui, sans savoir pourquoi... D'où lui venait ce sentiment
do déception et cette petite lassitude inavouée qui, depuis quelque temps, la rendait si lente à jouir des choses ?
Le soir tombait, le soir voluptueux de Paris, qui sent encore la chaleur et la poussière, et qui bleuit autour des lampes électriques, allumées tout à coup et palpitantes sous le vert cru des marronniers. Etienne et Paul causaient en fumant. Jacqueline se taisait, et quand Vallier parla de quitter la place, elle n'entendit pas... Elle regardait Ghartrain.
Ce regard hésitant, ce regard qui flotte et qui se fixe, qui se détourne et qui revient, ce regard invinciblement attiré, invinciblement retenu, Etienne le connaissait trop pour ne pas le reconnaître. Il l'avait vu dans les yeux des jeunes filles assises auprès de leur mère, égarant sur l'inconnu qui passe et qui plaît leur ignorante rêverie ; dans les yeux hardis de filles avihes par la gaieté grossière des réunions de plaisir et que touchait l'émotion d'un caprice, éclair de sincérité, mirage de la vraie tendresse. Il l'avait retrouvé dans les chastes, les calmes prunelles de femmes honorées pour leur vertu et qui, rassurées par l'illusion d'une amitié toute spirituelle, arrêtaient sur sa tête de jeune
homme ce regard qui semble à la fois promettre et regretter. Que de fois Etienne avait frémi devant cet aveu des prunelles, que les lèvres ne ratifient pas toujours! Et ce divin regard avait lui sous les cils levés de Jacqueline !... Ghartrain voulut le fuir. Il ferma les yeux, mais, vaincu, il les rouvrit et il sentit en pleine poitrine le choc sourd du pressentiment qui frappe au cœur pour l'avertir... Des pensées lui vinrent qu'il n'osa préciser, de l'étonnement, de la frayeur, une obscure prescience qui lui noyait l'âme de mélancolie. Vallier se leva :
— Eh bien, mes enfants, je vous lâche. J'ai rendez-vous avec Figeac au Café de Paris. Tu m'excuses, Ghartrain? Je te confie la plus belle moitié de moi-même.
Il serra la main de son ami ;
— Adieu, Line. Vous pourriez finir la soirée à l'Horloge. Il y a une clownesse exquise, un^ bijou qui fait courir tout Paris.
Il partit et Ghartrain se tourna vers la jeune femme :
— Voulez-vous voir la clownesse?
Elle eut un geste ennuyé :
— Non... oh ! non, je n'y tiens pas... J'ai le café-concert en horreur. Cette musique idiote,
ces grossièretés ! Je m'en suis amusée les premiers temps de mon mariage, par curiosité d'enfant... Maintenant, j'en suis dégoûtée pour toujours.
— Que voulez-vous faire? dit-il... Je voudrais vous égayer un peu... Vous voilà toute mélancolique, vous qui jasiez comme un oiseau.
— Eh bien, dit-elle en se levant, promenons^ nous sous les arbres, bien sagement. Les lumières et le tintamarre m'excèdent.
« Ah! que n est- elle toujours ainsi! » pensa Etienne.
Ils sortirent du restaurant et remontèrent l'avenue. Sur les grandes voies qui rayonnent du rond-point de l'Étoile au bord du fleuve, la nuit était plus dense, le silence plus égal, la fraîcheur plus exquise. Etienne et Jacqueline ralentirent le pas. Elle avait parlé tour à tour d'un livre qu'elle venait de lire, des espiègleries de son fils, de l'étude que Chartrain écrivait sur le Lied en Allemagne. Ils avaient convenu de repasser ensemble la série des Amours du poète épris tous deux d'un même culte pour Heine et Schumann... Pourquoi ne trouvaient-ils plus rien à se dire?... C'était leur premier tête-à-tête, depuis des années, et cette solitude imprévue
semblait ouvrir une ère nouvelle dans l'histoire de leur arliitié... Parfois, ils croisaient des couples, époux ou amants. Sollicitées par ces visions furtives, par la langueur du soir, par l'inconnu que chacun d'eux pressentait en l'autre, leurs pensées tendirent vers l'amour. Et Jacqueline songea que Ghartrain.. si tendre dans son silence, la quitterait peut-être pour aller retrouver une maîtresse aimée, une amie plus chère, autrement chère, dont elle ne saurait jamais rien.
Curieuse de surprendre le secret de la rêverie d'Etienne, elle murmura :
— A quoi pensez-vous? Vous êtes loin.
— Moi ! dit-il. Je suis tout à vous.
Il avait parlé simplement, sans nuance de galanterie. Cette réponse spontanée émut Jacqueline d'un chaleureux plaisir dont elle ne démêla pas les causes. Et tout de suite, il reprit :
— Mais vous, vous ne parlez plus. Vous n'êtes pas triste?
— Triste? Oh non. Mais on ne peut pas rire toujours. Je vous assure que je suis très calme et très heureuse.
Elle souriait. Etienne jouissait de la sentir à son bras, sous sa protection, dans la nuit solitaire. Il voyait les beaux yeux intelligents s'éclairer
d'une flamme humide sous l'auvent du grand chapeau. Et, malgré lui, il pensait qu'il serait délicieux de les baiser, ces yeux, sur leurs molles paupières, comme on respire une fleur, comme on caresse un enfant. « Mon amie ! ma chère petite amie !... »
Il ne songeait pas qu'il avait vécu longtemps près de cette amie sans rien livrer de soi ni rien connaître d'elle. Et la vie, devant eux, était pareille au vaste ciel inconnu — si lointain, si noir, plein d'étoiles!
En revenant par les rues désertes de la montagne Sainte-Geneviève vers son petit appartement de la rue Vauquelin, Ghartrain s'abandonnait au charme de la nuit, au souvenir de Jacqueline, avec une entière complaisance de cœur. Il l'avait quittée devant sa porte, réitérant la promesse de revenir le lendemain pour étudier les Amours du poète. Aucune amitié d'homme ne lui avait donné cette sensation de fraîcheur qui l'enveloppait comme une eau pure, ce soulèvement aérien de l'âme, cette joie de vivre et de sentir. Et cette joie était sans trouble. Jamais il n'avait tant aimé les vieilles bâtisses familières, le nocturne silence, la vapeur lactée des nébuleuses dans le bleu profond
du ciel. Il lui semblait qu'un bonheur allait entrer dans sa vie.
« J'aurais tant désiré une sœur, une sœur beaucoup plus jeune que moi, affectueuse et docile! La différence du sexe met une nuance plus douce dans le sentiment fraternel. Si je pouvais réaliser avec Jacqueline ce rêve d'une tendresse inconnue aux amitiés d'hommes, la chérir, la guider, recevoir ses confidences, l'aider à voir la beauté et l'harmonie de la vie... Mais est-ce possible? L'immense majorité des hommes affirme que non. Mais la majorité c'est la médiocrité... Bah ! je n'ai plus vingt-cinq ans et il y a beau temps que je ne redoute plus les vertiges des sens et les chimères romanesques de la première jeunesse. L'amitié que je conçois est supérieure à l'amour même, car elle donne tout sans demander rien. Oui, je veux tenter de devenir l'ami de Jacqueline. Je la connais trop bien, je la juge trop équitablement pour rien craindre d'elle. C'est une enfant gâtée ; elle peut devenir une femme intelligente et généreuse. »
Il entra dans son cabinet de travail et trouva sur la table le cahier blanc tout prêt, attendant l'article promis au Journal des Arts. Le piano supportait la partition des Amours du poète.
« Ah ! si Jacqueline était là, pensa Chartrain, quel rêve d'entendre ces Lieder divins dans la nuit divine ! » La lampe allumée, il essaya d'écrire, puis il posa sa plume, rêva, fuma des cigarettes, ouvrit un livre. Il n'avait aucunement le désir du sommeil. Enfin il se pencha à la fenêtre ouverte sur le ciel de juin où les étoiles s'épanouissaient en fleurs de lumière. Il se rappelait des nuits pareilles, les nuits studieuses de sa vingtième année où, quand il préparait d'arides examens, de si beaux rêves veillaient avec lui, voletant autour de la lampe comme des papillons enivrés. Rêves de gloire, rêves d'amour, dont la vie avait brûlé les ailes. Plus tard, il avait connu les nuits fiévreuses que hante le souci du lendemain, nuits d'hiver sans feu, nuits d'été sans fraîcheur, nuits de misère dont on redoute l'aurore... Que tout cela était loin ! Des souvenirs lui revenaient. Pêle-mêle, il revoyait l'enterrement de son père, les premiers pas de son frère Maurice sur le tapis du salon provincial, la salle d'étude, ombreuse et fraîche, où il épelait l'alphabet. Puis Paris, la pauvreté d'un foyer de veuve, l'internat dans un vieux lycée, le travail acharné de l'adolescent qui prévoit les devoirs du jeune homme... Etienne achevait sa philosophie quand madame Vallier l'avait choisi pour donner des
leçons à son fils, fieffé paresseux, honte de la classe de quatrième... Tous les dimanches, Etienne initiait son élève — presque son camarade — aux douceurs des déclinaisons grecques. Mais Paul préférait aux mystères des langues mortes le pittoresque argot parisien, la rédaction d'un journal manuscrit et illustré qui paraissait toutes les semaines et contenait la petite chronique du lycée et la charge des professeurs. Le père Valher, chef de bureau aux Finances, désespérait de voir jamais le baccalauréat honorer son rejeton. Et madame Vallier, une blonde sèche et joHe, coiffée en repentirs, suppliait le jeune Chartrain de falsifier le bulletin de notes, remis tous les mois au papa. Etienne était bien persuadé que Paul se rendrait célèbre par des échecs successifs, d'autant plus lamentables qu'il était intelligent, affligé seulement, disait-il, « d'une flemmite aiguë ». Mais Etienne était déjà licencié et nommé professeur en province quand le moment fatal arriva. Une lettre affectueuse et humoristique apprit à Chartrain la retoquade de son élève, devenu son ami. Paul jurait de prendre sa revanche. Il tint parole et, Tannée suivante, reçu avec la mention « passable », il annonça son intention de devenir un a auteur gai ». Schopenhauer exerçait alors ses
ravages. Paul partit en guerre contre le pessimisme menaçant, et il publia dans les jeunes revues des nouvelles échevelées où il célébrait les vins de France et les hétaïres de Montmartre.
Pendant ce temps, Etienne suivait sa chimère — la politique, décevante maîtresse qui l'avait égaré loin du giron de la vieille Université. Convaincu, par l'expérience, qu'il n'avait pas les dons spéciaux et la chance heureuse des « conducteurs de peuples», il se consola bravement et se mit à travailler pour élever son jeune frère.
A dix-sept ans, celui-ci venait d'entrer au Conservatoire et Etienne saluait en lui un génie naissant. L'intérêt qu'il prit aux études musicales de Maurice le décida à tenter des essais de critique d'art.
Il se délassa de la critique en écrivant un volume de nouvelles, un court roman, quelques petits poèmes qui lui concilièrent l'estime des lettrés. Cependant la fortune menaçait de ne jamais entrer chez lui. Tant de travaux, tant de démarches, tant d'efforts assuraient l'aisance, à peine... « Bah ! disait la mère, Maurice nous fera riches. » Elle le croyait, pardonnant presque à son fils aîné d'avoir détourné le cadet de
la bureaucratie. N'était-ce pas assez d'un toqué dans la maison? Pour madame Ghartrain, tous les écrivains, tous les artistes étaient des toqués, et Etienne méritait ce nom plus que les autres, ayant perdu, par sa faute, une belle position! Ah ! s'il avait voulu !... Elle l'avait rêvé décoré, marié, respecté, élevé aux plus hauts grades. Le sentiment de la foHe d'Etienne supprimait en elle toute espèce de reconnaissance. Jamais elle ne l'avait encouragé ; jamais elle n'avait lu une ligne de ses articles. Elle trouvait naturel qu'il travaillât, après avoir compromis la sécurité de toute la famille. Son affection même s'était altérée et aigrie. Les plus nobles qualités de son fils la laissaient indifférente. Il avait trahi ses espérances et elle ne pardonnait pas.
Maurice Ghartrain pensait déjà au prix de Rome ; Etienne entrevoyait des jours plus heureux. Mais une flamme trop ardente brûlait le corps frêle du jeune musicien. Après des excès de travail, vainement réprimés par le frère aîné, Maurice mourut en quatre jours d'une foudroyante méningite.
Heures douloureuses où le deuil d'Etienne fut presque un désespoir paternel. Il connut le fond de la douleur quand la mère, exaspérée par
une parole du médecin, rejeta sur lui la responsabilité de leur malheur. « Tu me l'as tué ! criait-elle... Je ne voulais pas qu'il apprît la musique. Tu l'as entraîné malgré moi ! » Et après les funérailles, avec quelle hostilité sourde madame Ghartrain affectait d'ignorer son fds, jetant la clef du piano par la fenêtre, brûlant les partitions qu'elle trouvait, interdisant au malheureux le refuge de l'art et les consolations des maîtres.
Cet enfer avait duré des mois. Puis Etienne, louant la petite maison où s'était écoulée son enfance, décidait sa mère à l'habiter. Madame Ghartrain était partie aussitôt et peu à peu l'absence avait détendu sa rancune. Ses lettres prenaient un ton plus affectueux. Etienne avait l'âme trop haute pour tenir rigueur à sa mère. Mais toute intimité de cœur était rompue entre eux. Désormais, il se savait seul.
Seul, bien seul. D'impérieux devoirs, pesant , sur sa jeunesse, en avaient écarté le rêve du mariage et, parvenu à la période critique de la quarantaine, il n'avait même pas le souvenir d'un bel amour. Les maîtresses qui avaient traversé sa vie s'étaient montrées indignes ou inférieures, . et, décidé à ne pas se donner à demi, il avait gardé, dans ses brèves aventures, la méfiance des
femmes dont le passé douteux, le corps expérimenté, l'âme vénale ou frivole décourageaient son désir.
Deux fois cependant, Etienne avait cru aimer. Il avait rencontré, chez des amis, une jeune fille de vingt ans qui portait à miracle son doux nom de Claire. Claire, en effet, comme le cristal, blanche, blonde, saine, elle plaisait par sa gaieté et sa candeur. On lisait toutes ses émotions dans ses prunelles transparentes. Elleréalisaitletypedel'épouse, chaste et forte gardienne du foyer, et ses jeunes flancs, déjà superbes, étaient promis aux maternités nombreuses. C'était la déesse du sanctuaire domestique, celle qui ne trompe pas, celle qui borne son horizon aux mousselines des berceaux, cœur patient et sens paisibles. Mais c'était aussi la fille des anciennes familles et des vieilles mœurs, créature faite pour le joug, dont la volonté hésitante ne sait ou n'ose décider, et qui accepte un mari de la main de ses parents, comme les jeunes filles de Racine. Elle était mariée maintenant, depuis dix ans, et habitait la province. Pourtant elle avait aimé Chartrain de cette vacillante tendresse des vierges qui n'est pas l'amour, mais la promesse de l'amour. Elle l'avait oublié dès les premières fêtes de fiançailles et lui, à la voir si docile, s'était vite consolé.
Un peu plus tard, il s'était attaché à une jeune femme, abandonnée par un de ses camarades après une longue liaison. Cette jolie Jeanne Hermenthal, brune aux yeux de velours, aux paupières modestes, peignait des écrans et retouchait des photographies. Elle devait faire des prodiges d'économie, car son petit intérieur, amusant et douillet, ne sentait pas la misère. Chartrain, libre, très estimé dans le petit cercle qu'elle fréquentait, lui parut bon à faire un mari. A trente- trois ans, il gardait un air de jeunesse qui permettait de se méprendre sur la dose de naïveté qui lui restait. Jeanne Hermenthal joua si bien l'Ariane résignée, elle parla tellement de sa pauvreté, de sa solitude, qu'Etienne, attendri, devint son confident. Chaque visite marqua une étape dans leur intimité. Enfin, après ane savante comédie de craintes et de refus, après des famiharités qui bouleversaient les sens de Chartrain et la laissaient mai- • tresse d'elle-même, Jeanne céda brusquement... Etienne lui sut gré de cet abandon sans réticences qu'il ne soupçonnait pas prémédité. Pendant quelques semaines, il eut l'illusion du bonheur. Mais bientôt des incidents trahirent l'égoïsme de la jeune femme, sa perversité, l'impérieux besoin de dominer et d'exploiter qu'elle dissimulait
SOUS une feinte tendresse. Froide de cœur et de sens, âpre calculatrice, elle jouait l'amoureuse enivrée pour mieux asservir son amant. Quand elle sentit faiblir la passion d'Etienne, elle excita sa jalousie. Mais il perçait ses desseins. Il rêvait de s'arracher d'elle. Tous deux connurent les scènes déshonorantes où les soupçons croissent à chaque serment nouveau, où la volupté des réconciliations charnelles laisse une rancœur de dégoût.
Nerveux et sensible, Etienne s'exaspéra. Il avait mis de grands espoirs en Jeanne. En quelques mois, il la vit telle qu'elle était, avec sa mesquinerie, ses bas calculs, prête à tout pour arriver au mariage. Elle lui fut odieuse ; il souhaita la fuir. Mais si peu, si mal que ce fût, il l'avait aimée, et il avait pitié de sa misère morale, de l'incertitude de son avenir. Il lui accorda des délais, la croyant fidèle, et tremblant de la rejeter à la boue de la demiprostitution qui attend les déclassées. Il rompit pourtant, le jour où il eut la certitude qu'un autre partageait les faveurs de Jeanne et coopérait au budget. Écœuré, il la quitta et se jeta dans le travail, résolu à bannir la femme de sa vie.
Mais on ne ment pas à sa nature. A l'apogée de cette seconde jeunesse qui a la mélancolie des fins d'été, Etienne sentait parfois qu'il n'est pas
bon à l'homme d'être seul. Resté jeune de cœur, capable de sensations fraîches, il ne voyait pas sans inquiétude venir les premières rides et les premiers cheveux gris. Allait-il donc vieillir sans avoir connu l'amour dans sa plénitude? Mais il pressentait qu'à son âge la passion n'est plus clémente, q>ie le dernier amour est le plus tenace, le plus redoutable de tous, comme ce démon de midi dont parle l'Église, et l'inconnue appelée dans ses rêves lui faisait peur au réveil.
Cette hantise le poursuivait surtout au soir des journées plus tristes ou plus gaies que de coutume, lorsque, tout débordant d'émotions confuses, il restait seul avec ses peines et ses plaisirs. Un besoin de confidence l'oppressait. Il rêvait à ces mots consolants que trouvent les femmes aimantes, à la vie que leur présence met autour du travailleur. Il n'est point de belle solitude où ne voltige pas leur baiser. Quel homme s'est affranchi d'elles? . Elles donnent aux enfants le lait de vie, aux jeunes gens l'éclair de l'amour, aux malades l'ingénieuse assistance, aux artistes la vision de la beauté. Elles sont debout sur leur route, du berceau au lit de mort. Et l'humanité, dans toutes ses langues, les a nommées des noms les plus doux : mère, fille, sœur, amie, amante.
Le temps coulait. Les éfeoiles déclinaient dans le ciel sans lune. Les cloches égrenaient les heures du côté de la rue Lhomond, sur les bâtiments noirs des couvents et des collèges. Etienne demeurait à sa fenêtre, incapable de s'affranchir des suggestions de la nuit, de la mélancolie des souvenirs. Son front cherchait la fraîcheur de la pierre. Il était étrangement attendri, amolli, les nerfs vibrants... Il revécut la soirée précédente... Quoi, parce qu'une femme lui avait parlé d'un ton de confidence, parce qu'elle s'était appuyée à son bras, parce qu'il avait senti une chevelure parfumée, une joue en fleur, près de sa bouche, il restait ébranlé, prêt aux larmes inexplicables de la tendresse et du désir?
— Je ne veux plus y penser... Je suis absurde... Allons dormir...
L'idée du sommeil évoqua soudain Jacqueline endormie avec ses cheveux bruns tressés en natte, sa joue moite, sa ronde épaule découverte, cette épaule charmante entrevue un soir de bal. Quelle folie de penser à cela ! Elle était une amie — elle était la femme de Paul!... Ah ! le rêveur incorrigible !
« Demain, je la reverrai, pensa- t-il, une joie subtile emplissant son âme. Le petit salon sera
clos, frais et sombre, et, tout l'après-midi, elle me chantera du Schumann. »
Le ciel changeait. Il passait du bleu au mauve, puis au gris pâle. Une étoile luisait encore sur le Panthéon, comme une grande perle peu à peu décolorée. Une blancheur répandue dans l'éther annonça l'aube. Chartrain, ivre de nuit, ivre de pensée, sourit au jour naissant.
— C'est m'sieu Chartrain, cria Jo, c'est m'sieu Ghartrain !
Il courut à la grille du jardin et, à travers les barreaux, il tendit ses deux mains à son grand ami.
Jacqueline était déjà sur le perron de la villa :
— Quelle bonne surprise, dit-elle. C'est gentil à vous d'être venu si tôt.
— C'est le beau temps qui m'a décidé. Mon cabinet était plein de soleil et de cris d'hirondelle. L'inspiration ne venait pas. J'ai pensé : « Devancions l'heure du dîner et allons demander à mon aimable petite Muse une seconde audition du Dichterliebe... » Et j'ai apporté mon étude sur
Heine et Schumann. Ah! l'on est mieux à Meudon qu'à Paris.
Ils entrèrent dans le salon du rez-de-chaussée. Tous les ans, de juin à septembre, les Vallier s'installaient dans la villa des Trembles que leur cédait madame Aubryot. Jacqueline aimait cette maison où elle avait grandi, où elle s'était mariée, où elle avait passé la première année de son mariage. La proximité de Paris rendait facile les voyages quotidiens de Paul.
Par la fenêtre ouverte, Etienne regarda la vaste pelouse irrégulière bordée d'un rideau de hêtres et de trembles argentés. Des roses trop épanouies exhalaient dans l'air tiède de quatre heures leur parfum subtil et fort. Jo, étendu dans l'herbe, faisait danser au bout d'un bâton le chapeau volé au visiteur. Pas un roulement de voiture, pas un cri, pas un bruit de pas dans la calme petite rue Babie.
Ils causèrent, Ghartrain semblait heureux. L'ondée chaude du sang à ses joues pâles lui donnait un air de jeunesse. Le bleu lumineux de ses yeux charma JacqueHne. « Est-ce bien le moine Ghartrain? » pensa-t-elle. Et tous deux se regardaient, surpris de découvrir en eux une âme inconnue et des traits nouveaux.
— Jouez-moi d'abord la série des Lieder...
La jeune femme se mit au piano. Chartrain écoutait vibrer la voix pure ; mais le cou blanc, la taille libre dans la robe de batiste écrue distrayaient son attention. La langue de Heine, un peu âpre et gutturale, prenait sur les lèvres de Jacqueline une mélodieuse douceur, et des vers surpris au passage éveillaient de lointaines résonances dans la mémoire de Chartrain. a Au splendide mois de mai, alors que tes bourgeons rompaient l'écorce, Vamour s'épanouit dans mon cœur... — Quand je vois tes yeux., f oublie mon mal et ma douleur... Quand je baise ta bouche je me sens guéri tout à fait. » Les premières mélodies des Dichterliebe, qui expriment avec une tendresse si pénétrante le charme des commencements d'amour, ces cris de joie et de jeunesse, ces aveux tout frémissants de mélancolie, Etienne les avait entendus bien souvent... Mais jamais il n'avait secoué la tristesse des derniers Lieder où passent les sanglots et les ironies de l'amour trompé. Quel sentiment le poussa à arrêter Jacqueline quand elle achevait le grave choral qui accompagne, comme l'hymne d'une foule pieuse, l'évocation de la sainte peinte sur cuir doré, dans la cathédrale de Cologne?... Il
ne voulait entendre ni les reproches, ni les plaintes, ni le rappel à la réalité, ni la chute du cercueil de la jeunesse dans les eaux profondes... La jeune femme, étonnée, le regarda :
— Vous ne voulez pas continuer?
— C'est que j'ai écrit la première moitié seulement de mon étude... Nous réserverons la fin des Lieder pour une autre séance...
— Alors, je vous écoute, dit-elle en s'appuyant au piano...
Il lut les petites analyses délicates et subtiles qu'il consacrait aux premiers Lieder. La jeune femme discuta certaines opinions avec une déférence timide. Etienne répondit.
— Voilà ce que vous devriez écrire, s'écria Jacqueline quand il eut parlé... Votre article est très bien, mais cette causerie est plus vivante, plus intéressante encore. Pourquoi n'avoir pas dit tout cela ?
— Pourquoi ?... Le sais-je ? J'ai beau jouer cent fois de suite les Dichterliehe, l'émotion esthétique, seule, me saisit... En vous écoutant, tout à l'heure, je vivais les Amours du poète.
Il se tut comme s'il craignait d'en trop dire.
— Enfin, dit-elle, notre pacte tient toujours. Je vois que vous ne me traitez plus en petite fille...
— Je demande que vous restiez toujours la femme que vous êtes en ce moment. Mais, je le sais, vous êtes capricieuse et mobile... Lachaume viendra ce soir, Moritz, Quérannes, et vous rirez de notre ferveur musicale d'aujourd'hui.
— Chut !... chut !... fit-elle. Ne soyez pas le monsieur qui n'est jamais content.
Ils riaient. Elle dit :
— C'est bon, une amitié comme la nôtre.
— D'autant plus que vous avez assez d'adorateurs pour apprécier un ami.
— Des adorateurs? Ah ! ils m'excèdent. Vous n'avez jamais fait la cour à aucune femme, vous, je le parierais...
Elle ferma le piano et atteignit son chapeau posé sur un meuble.
— Voulez-vous que nous allions ensemble jusqu'à la Patte-d'Oie? Nous boirons du lait chez une brave femme qui habite là dans une cahute. Jo sera enchanté.
— Très volontiers.
JacqueUne appela l'enfant et tous trois sortirent ensemble. Jo gambadait en avant. Appuyée au bras d'Etienne, madame Vallier causait gaiement, sans coquetterie et sans trouble. Ils furent bientôt à la porte du bois. Le soleil était moins ardent
déjà, mais une belle lumière vert doré jouait sur les mousses dans la profondeur des sentiers fuyants. Au carrefour de la Patte-d'Oie, ils s'assirent sous un auvent rustique, où des tables vides attendaient les promeneurs. Jo se balançait sur l'escarpolette suspendue entre deux montants peints en vert, et Jacqueline, tout en buvant le lait frais, écoutait les paroles d'Etienne. Heure charmante! La joie de vivre sortait du frisson des feuillages, de la tiédeur épandue dans l'air, du rire de l'enfant, du regard de la jeune femme. Chartrain, le cœur gonflé d'efïluves, en savourait l'enchantement. Il s'abandonnait aux hasards qui l'avaient conduit là, dans ce frais paysage dont Jacqueline était l'âme vivante, gaieté, jeunesse et douceur. Il ouvrait les yeux à sa beauté, l'oreille à ses confidences. Il prolongeait la halte heureuse, ému comme un adolescent.
De joyeux reproches accueillirent Jacqueline et Ghartrain à leur retour. La table du dîner était dressée déjà sur la pelouse, et Vallier aidait une jolie femme blonde à disposer des roses dans la corbeille du milieu. Des hommes fumaient en causant, assis sur des chaises rustiques.
On entendait les mots d'idéalisme, d'impressionnisme et de fatalisme, Ghartrain comprit qu'on causait à la fois littérature, peinture et philosophie.
Quérannes représentait la littérature. G'était un grand garçon mince et blond, dont le visage accentué eût semblé dur sans la douceur des yeux gris bleu. Il écrivait des poèmes un peu abstraits, qui ne plaisaient guère aux femmes et que beau-
coup d'hommes rhe comprenaient pas. Combien différent du joyeux et robuste Lachaume en qui éclatait la splendeur de la vie physique. Celui-là semblait échappé d'un conte de Brantôme. Avec le profil d'un François l^^ brun et riche en couleur, dos épaules faites pour l'armure, des dents de loup, un poing de Cyclope il avait une belle humeur d'homme bien portant et l'égoïsme ingénu de l'enfance. Il se piquait de franchise et de galanterie. Sa franchise était parfois maladroite, sa galanterie un peu lourde, mais la candeur de son rire sauvait tout. Entre ces deux types d'intellectuel pur et de naïf sensuel, Moritz représentait le rêveur indolent, moqueur parfois, souvent ombrageux.
Près de Moritz, dans un fauteuil rustique, une jeune femme s'éventait. Grande, svelte et brune, elle était plus agréable que jolie dans sa robe d'un vert faux et charmant, un vert d'absinthe décolorée. Elle n'était pas la moins ardente à la discussion, et son accent assuré, son regard qui s'allumait d'un feu noir quand ki contraverse devenait vive, la révélait différente des autres femmes par le caractère, l'éducation, l'habitude de vie. Chartrain vint la saluer affectueusement.
— Je vois qu'on vous taquine, dit-il.
— C'est monsieur Lachaume qui veut démolir
mes idoles... Ah! cela finira mal... Nous nous brouillerons...
— Non, dit Lachaume en s'appuyant au dossier de sa chaise... Non, madame Mathalis. Vous êtes une bavarde adorable. Ma parole, vous conférenciez très bien.
— Laissons cette discussion, dit la jeune femme. Madame Vallier nous appelle... Nous continuerons jeudi prochain,
Suzanne MathaHs recevait en effet, chaque semaine, ce même petit groupe d'artistes et de gens de lettres qui se retrouvaient tous chez les VaHier. Cette jeune femme vivait sur la limite de la société bourgeoise et du monde artistique, sans appartenir à l'une ou à l'autre, également estimée et critiquée dans les deux camps. Elle avait connu JacqueUne bien avant son mariage, lorsque toutes deux suivaient les mêmes cours, et leur amitié, un peu entravée par les préjugés de madame Aubryot, s'était développée et fortifiée par la suite. Suzanne Mathalis, qui cachait sous une grande affabihté une énergie extraordinaire, avait tenté, comme Chartrain, de réahser un rêve d'indépendance et de hbre travail. Seule, vivant du mince produit de quelques leçons, elle était entrée dans la bataille littéraire.
Beaucoup de femmes, dans le monde que Jacqueline fréquentait, considéraient madame Mathalis — elle se faisait appeler madame — comme un être démoniaque, avili et détraqué. Mais Jacqueline et Paul appréciaient les réelles qualités de cette courageuse créature, si loyale dans ses amitiés, si ferme dans ses convictions, si fiére dans sa vie — fière jusqu'à l'imprudence, car, ne doutant pas d'elle-même, elle n'admettait pas que les autres en pussent douter.
On se mit à table et la conversation devint générale. Quérannes et madame Mathalis soutenaient contre Lachaume la beauté d'un drame Scandinave que l'architecte niait avec éclat. Dans le coin de Vallier, on n'écoutait pas beaucoup, et le maître de la maison, excité par l'ivresse légère du bourgogne, la proche présence de la blonde Anna Lachaume, se penchait vers sa voisine un peu trop familièrement... Tout à coup, dans un silence, on l'entendit qui disait :
— Une jolie petite caille comme vous...
Ce fut un rire unanime. Madame Lachaume rougissait et Lachaume, interloqué, prit le parti de rire comme les autres. Il s'écria :
— Dites donc, vous autres, pendant que nous commentons votre assembleur de nuages du Nord,
Vallier fait la cour à ma femme... je vais me venger.
Et se tournant vers Jacqueline assise auprès de lui:
— Vengeons-nous !
Et il fit le geste de prendre la jeune femme par la taille... Elle recula en protestant :
— Ah ! non !... Ah ! laissez-moi tranquille... Vous m'ennuyez, Lachaume. Je ne suis pas jalouse... Vengez-vous autrement.
— Comment ! s'écria Vallier, tu n'es pas jalouse !... Eh bien, Lachaume, je t'autorise... Ça lui apprendra.
— Finissez, Lachaume, finissez !
Malgré les refus rieurs de Jacqueline, l'architecte la maintint et l'embrassa sur la joue. Ces aimables famiharités n'étaient pas rares entre les deux ménages, chaque mari faisant un simulacre de cour à la femme du voisin... Mais ce baiser volé, un peu libre et brutal, irrita sourdement Chartrain, assis à la droite de Jacqueline. Madame Vallier devina son agacement.
— Que ce Lachaume est insupportable, dit-elle en se tournant vers Etienne... Sermonnez-le donc.
— Oh ! fit Lachaume, Chartrain est scandaHsé. C'est un chaste, c'est un pur. Il a rougi, ma parole !
— Eh ! dit Paul, ne vous y fiez pas...
— Et la galanterie française, Chartrain, qu'en faites-vous?
— Je ne tiens pas à passer pour galant, dit Etienne.
— Vous avez raison, expliqua madame Mathalis, la galanterie, c'est la caricature de l'amour.
Lachaume se récria, invoquant la tradition nationale et le xviiie siècle. Chartrain reprit, un peu agacé :
— Eh! Lachaume, croyez-vous que le xviiis siècle soit le siècle de l'amour ?
— Cependant madame d'Épinay, madame de Warrens...
— Des pédantes à paniers!... Vous avez vu de l'amour dans les madrigaux de Voltaire, secs comme des fleurs artificielles, les larmoiements de Jean- Jacques, les fantaisies libertines de Diderot?... L'amour n'a pas tant d'esprit et de faconde, tant de hardiesse, surtout. Pour moi...
' — Chut ! fit Vallier, le sage des sages va nous donner sa théorie de l'amour.
— Pour moi, continua Chartrain, sans entendre, je ne pourrais donner à une femme qu'un baiser passionné, comme amant, ou un baiser fratcîrnel, comme ami. Mais ces baisers volés par
gageure, ces baisers un peu bêtes et insolents — tant pis pour vous, Lachaume ! — Ah ! je ne voudrais pas embrasser ainsi la femme la plus chérie, dussé-je renoncer à connaître jamais la douceur de sa joue.
Il regarda Jacqueline, involontairement. Elle sembla l'approuver du regard.
— Voici le café, dit Vallier. Tu es convaincu de sacrilège contre le sacro-saint Sentiment, avec un S majuscule. Résigne-toi, mon vieux Lachaume, Chartrain nous met dans le même panier.
Dès lors, la causerie se fragmenta. Les chaises s'écartèrent et se groupèrent. Le ciel, vert à l'occident, se nuançait à l'est d'un mauve délicieux où brillait, seule, une daire étoile. Le feuillage des trembles était plus pâle dans le demi-jour, et une odeur de terre, d'herbe et de fleurs, flottait, fraîche et mouillée. Les insectes du soir commençaient à voler autour de la table et les femmes tressaillaient en sentant, sur leurs cheveux, l'obscur velours d'ailes incertaines. Avec la nuit, avec les papillons et les phalènes, avec les astres et les parfums, une langueur était venue, comme un crépuscule très doux, épandu dans les âmes.
Les trois jeunes femmes s'étaient rapprochées.
Leurs robes répétaient les couleurs du soir, et leurs beautés, aux violents contrastes, prenaient dans l'ombre un charme plus harmonieux. Suzanne MathaHs, assise en arrière, la tête tournée vers l'invisible, était vêtue du même vert céleste que le jour déjà fugitif. Une cendre fine éteignait les reflets sur la tête blonde d'Anna Lachaume, et sa robe cerclée de dentelles plus molles que des nuées rappelait le mauve indécis du ciel. Debout, la tête droite et rêveuse sous le voile partagé de ses cheveux bruns, tout enveloppée d'un vaporeux fichu de gaze noire, Jacqueline avait la grâce, le mystère d'une nymphe de la nuit.
— Voyez, dit tout bas Quérannes. N'est-ce pas un groupe à réjouir les amateurs de symboles? Que préférez-vous, Chartrain? L'adieu du jour, le charme du crépuscule, la divinité de la nuit?
— J'ai toujours aimé la nuit, dit Etienne. Mais madame Vallier se fâcherait de la comparaison... Elle est trop jeune pour ne pas évoquer l'aurore.
— Oui, dit Lachaume, avec une intention un peu libre, l'aurore d'une nuit d'amour.
Riant de son mot, il appela sa femme. Ce fut le tumulte du départ, les préparatifs, les adieux, les recommandations affectueuses de revenir bientôt.
A ce moment, Vallier s'approcha d'Etienne :
— Toi, dit-il, je te garde jusqu'à demain. J'ai besoin de te demander conseil. Nous reviendrons à Paris, ensemble, après le déjeuner.
Chartrain accepta. Paul alluma une lanterne japonaise suspendue au bout d'un bâton :
— En route, mes enfants, dit-il. Suzanne, prenez le bras de Moritz. Quérannes conduira madame Lachaume. Les maris formeront l'arrière-garde.
La petite troupe emplit de rires et de pas l'avenue silencieuse, Etienne et Jacqueline restèrent seuls.
— Quand donc, dit Chartrain — et sa voix trahissait un léger dépit — quand donc ce bon Lachaume renoncera-t-il à ses manières de reître? C'est très joli de ressembler à François l^^, mais ce n'est pas une raison...
— Pour embrasser la femme d'autrui, dit JacqueHne en souriant. Bah ! les plaisanteries de Lachaume n'ont aucune importance, vous le savez bien, Paul en rit tout le premier.
— Paul ! il passe tout à ses camarades.
— Mais vous devriez être habitué aux façons de Lachaume.
— Non, dit Etienne, agacé par le souvenir du regard que l'architecte avait jeté sur Jacquehne
LA UANÇON 45
en la comparant à l'aurore d'une nuit d'amour. Il me déplaît de voir un étranger, fût-ce un ami, fût-ce Lachaume, prendre avec une femme des libertés que je m'interdirai toujours... On n'aime pas une amie comme un ami. Il y a une nuance.
— Mais je suis bien un peu responsable des folies de Lachaume, dit Jacqueline doucement. Il sait que je ne suis pas bégueule... pas plus que madame Mathalis.
— Oh ! ne vous comparez pas à madame Mathalis.
— Pourquoi? Elle est charmante...
— Mais vous ne ressemblez à personne... Et il fredonna :
Die Kleine, die Reine, die Feine, die Eine...
Puis, stupéfait tout à coup de son audace, il se plongea dans l'ombre des trembles... Madame Vallier ne semblait pas avoir entendu.
— Venez, dit-elle... Je vais vous montrer votre chambre.
Elle le fit monter au premier étage de la villa et ouvrit la porte d'une petite chambre tendue de perse à fleurs et toute virginale avec ses rideaux croisés sous un bandeau bleu, ses meubles modestes son lit étroit.
— Ma chambre, dit-elle... ma propre chambre déjeune fille.
— Vraiment?
— Oui. Ces livres que vous voyez sont mes prix d'écolière, et voici, au mur, les trophées du cotillon de mon premier bal...
Tous deux s'accoudèrent à la fenêtre. Un parfum de violette tiède émanait des vêtements de Jacqueline, de ses cheveux, de sa chair. Cette odeur amoureuse qui flotte autour de la femme, l'ombre de la chambre, le mystère de la lune errant sur les trembles d'argent émurent Etienne. Il murmura :
— Gomme on est bien ici. Ah ! je n'oublierai pas cette journée délicieuse...
— Vous reviendrez...
— Je n'ose m'imposer à vous, ici, dans le têteà-tête... Il ne faut pas abuser des libertés que me donne l'amitié de Paul. Songez que les amis les plus bienveillants trouveraient étrange cette intimité. J'ai souci de votre réputation, surtout après m'être montré sévère pour Lachaume.
Jacqueline dit avec. dépit :
— Gomme c'est bête, les convenances. Il me serait si agréable de travailler avec vous. Gomme cela m'amuserait d'aller vous surprendre dans votre ermitage.
— Mais — Etienne hésita — pourquoi ne viendriez-vous pas le visiter une fois, mon ermitage?...
— En effet, pourquoi pas?
La voix de Paul résonna dans le jardin. Jacqueline se rejeta en arrière. Mais son mari l'avait aperçue. Il cria :
— Je monte. Je vais te dire bonsoir.
Quelques instants après, Etienne était seul dans
sa chambre... Le souvenir d'une nuit pareille lui revint, où il avait éprouvé la même langueur douce et dissolvante.
« Qu'ai-je donc? se dit-il, qu'ai-je donc ? » Ce qu'il avait, il ne voulait pas le savoir. Il ne voulait pas se gâter par des analyses le charme d'une journée inoubliable. Enfantillage auquel les plus graves n'échappent pas : il leur semble que l'amour et la responsabilité qu'il provoque, datent de l'instant précis où le mot d'amour est prononcé dans leur pensée... Etienne sentait encore sur lui-même l'auto-suggestion de l'amitié... Il s'endormit à peine troublé et bien heureux en pensant: « Viendra- t-elle?... »
Quand il eut fait son examen de conscience, Ghartrain se persuada que tout péril immédiat était écarté. S'il était sûr d'aimer Jacqueline, il n'était pas sûr de l'aimer d'amour. Elle lui apparaissait à la fois lointaine et proche, familière à sa pensée et défendue à son désir. Quelques sophismes généreux aidant, il parvint à confondre le vœu secret de son cœur avec le consentement de sa raison et fort de ses intentions, rassuré par le souvenir d'un passé sans faiblesses, séduit par l'espoir d'un bonheur qu'il sentait mérité, il concilia des sentiments presque inconciliables.
Il ne se disait pas que sa sollicitude pour Jacqueline pouvait faire tort à l'amitié sincère qu'il
avait vouée à Paul. Le rêve d'une fraternité d'élection enchantait son âme. « Viendra-t-elle? » pensait-il, sans apercevoir une contradiction entre ce désir et la prudence qui lui faisait espacer ses visites à la villa des Trembles... Mais juillet passa. Les Vallier partirent pour Royan, et Chartrain resta sans nouvelles de Jacqueline. A peine lui écrivait-elle un mot bref et poli pour lui demander l'envoi d'un livre. Il répondit sur le même ton, laissant percer, malgré lui, l'ennui de la solitude et l'amertume de se savoir oublié.
« Allons ! se disait-il, je me suis trompé. Les femmes s'apitoient aisément : mais leur pitié facile n'a ni profondeur, ni clairvoyance. Celle-ci s'est jouée de moi, comme les autres. Elle monte achevai, elle danse au Casino, elle flirte, elle fait son métier de jolie femme. Gela vaut peut-être mieux, après tout. Qui sait où cette affection naissante m'eût entraîné ? »
Il s'étonnait pourtant de tant soufîrir de cette indifférence. Il devenait pessimiste et chagrin. Jacqueline, à son retour, le trouva tout à fait changé Elle ne pouvait pas, elle n'osait pas lui dire qu'elle était allée bien des fois rue Vauquelin, et qu'une timidité inconnue à cette audacieuse l'avait arrêtée au seuil d'Etienne, invinciblement. Elle souhaitait
qu'il lui rappelât sa promesse. Mais si Chartrain semblait tenir à ses privilèges d'ami, rien dans ses paroles ne faisait penser qu'il désirât étendre ces privilèges. Jacqueline se rejeta dans la vie mondaine. L'ennui la prit bientôt, et le regret. Tout ce qu'elle ne disait pas à Vallier, soit par instinctive prudence d'épouse, soit parce qu'un malentendu initial les séparait, elle l'eût dit à Etienne, sans scrupules ni remords. Pourquoi après avoir fait un pas vers elle, Etienne reculait-il soudain ?
Les soirs d'hiver réunirent de nouveau les amis de Paul, soit dans le petit salon de la rue Leverrier, soit chez madame Mathalis. Jacqueline s'était remise à la musique avec une singulière ardeur. Chartrain résistait rarement au plaisir de s'asseoir près d'elle. Vaincu par la magie des voix mariées, par les frémissants souvenirs évoqués dans les Lieder de Heine, il laissait tomber le masque de sa fausse sérénité. Il ignorait que les femmes possèdent toutes le don de double vue et que Jacqueline ne perdait aucune de ses expressions. Un de ces soirs, vers la fin de cet hiver si pénible pour Etienne, il profita d'un instant de demi-solitude pour réclamer à madame Vallier un volume de poésies qu'il lui avait envoyé à Royan. Ils étaient debout près de la cheminée et, la tête
inclinée, les yeux voilés par ses cils pudiques, un rose plus vif errant sur ses joues, elle murmura :
— Je ne saurais vous donner ce livre tout de suite... Il faut que je le cherche... et si cela ne vous dérange pas... je vous le remettrai moimême, en passant, demain, dans l'après-midi.
Elle tendait aux braises écroulées son petit pied chaussé de satin noir, et posée comme un oiseau, sous la vive lumière des candélabres, elle espérait un mot de reconnaissance émue. Elle fut glacée quand Etienne répondit presque sèchement :
— Je ne veux pas vous donner cette peine. Je reprendrai le livre lundi prochain.
Jacqueline ne bougea pas. Un chagrin brusque gonflait son cœur, serrait sa gorge, remplissait de larmes ses yeux baisses...
Tout à coup, elle entendit la voix de son ami, tout altérée, tout adoucie.
— Non... Pourquoi me refuser à moi-même une joie que je n'espérais plus? Vous viendrez, n'est-ce pas, vous viendrez?
Elle leva les yeux : le Chartrain qu'elle croyait perdu, le Chartrain de l'été précédent était devant elle. Elle reconnaissait sa voix, son sourire, l'éclat bleu de son regard. Et après la douleur d'être
méconnue, la certitude d'être aimée éclata dans l'âme de Jacqueline comme une aurore.
Elle vint le lendemain. Un soleil déjà printanier riait aux vitres, et Ghartrain, rajeuni par le bonheur, guettait son amie derrière le rideau soulevé.
— Est-ce possible? dit-il en lui prenant les mains quand elle entra, c'est vous, c'est vous !
— Vous êtes content?
— Regardez-moi, dit-il... Il me semble que mon bonheur est écrit sur mon visage.
Elle le tint un moment immobile sous la caresse de ses yeux.
Puis, avec une gaieté d'enfant :
— C'est charmant, ici... Comme on doit bien travailler auprès de cette fenêtre. Allons, monsieur mon ami, faites-moi les honneurs de la maison.
Il lui fit visiter chaque pièce, la salle à manger un peu sombre, la chambre tendue d'ancienne toile de Jouy à dessins vieux rose, meublée de vieux fauteuils Louis XVI et d'un lit Empire en acajou flammé, à tête de sphinx. Il lui raconta qu'il avait réuni peu à peu toutes les pièces de ce mobilier, fouillant les bric-à-brac les plus infâmes, avec une acharnée patience de collectionneur.
Mais il n'osa pas lui dire combien de nuits il avait passées à l'évoquer, à la gronder, à la chérir dans cette même petite chambre.
Ils revinrent dans le cabinet de travail, et Jacqueline aperçut les roses sur la cheminée et sur la table, le thé, les gâteaux, un flacon de vin d'Espagne. Elle comprit, à ces menus détails, qu'on l'avait attendue et désirée. Assis sur le divan, près d'elle, Etienne ne se lassait pas de l'admirer, si fine, si fraîche, avec son teint de brune blanche et ses yeux verts comme la mer sous un beau ciel occidental.
— Alors, dit-elle en souriant, vous n'êtes pas fâché que je sois venue? Vous m'avez répondu si brusquement, hier soir.
— Pardonnez-moi, dit-il. Je vais vous ouvrir, humblement, le fond noir de mon âme... Depuis quelques mois, j'étais très fâché contre vous.
— Pourquoi?
— Je me croyais oublié...
— Ingrat ! dit-elle. Je suis venue bien souvent... Oui, je suis allée jusqu'à votre porte en me disant : « Je monterai. » Je n'ai jamais osé. Pourquoi? Je ne sais pas. Et à Royan, j'avais tellement envie de vous écrire...
— Oh ! dit-il, pourquoi avez-vous hésité? Ne
suis-je pas votre meilleur ami ? Que craignez-vous de moi, Jacqueline ?.,. Excusez-moi, reprit-il, je vous ai nommée tout haut comme je vous nomme dans mon cœur...
— Vous m'aimez donc encore un peu?
Elle était si près de lui que ses bandeaux effleuraient la joue d'Etienne. Un désir irrésistible lui vint de répondre par un baiser. Mais il se contint, et avec une nuancé de mélancolie :
— Vous le savez bien, dit-il. Je vous aime... comme un frère aîné.
— Vous ne me blâmerez jamais d'être venue? Les hommes sont si étranges, si injustes. Ils prennent nos témoignages d'affection pour des manœuvres de coquetterie. Mais notre amitié est tout à fait exceptionnelle.
Il s'efforça de sourire.
— Tout à fait. Je ne suis pas homme à abuser de votre confiance... ma réserve dût-elle me coûter des efforts.
Elle prit un air naïf, mais son cœur battait de joie. Ces derniers mots d'Etienne, c'était presque un aveu. L'éternelle curiosité, l'invincible élan de l'amour vers l'amour triomphèrent de sa timidité.
— Alors, dit-elle, vous n'avez pas trop mauvaise opinion de votre petite amie? Cependant, avouez
qu'une femme comme moi vous eût fait peur... Si vous m'aviez connue quand j'étais libre, vous...
— Chut ! fit-il. Je vous en prie, ne parlons pas de cela. J'aurais effrayé votre jeunesse... Vous auriez ri de mon amour.
— Qu'en savez-vous?
Elle le vit pâlir.
— A quoi bon parler de ce qui pouvait être et n'a pas été? Qui sait ce que la fatalité eût fait de nous, si je vous avais rencontrée quelques années plus tôt?
— Je ne vous aurais pas déplu? J'ai bien des défauts. Je suis si étourdie, si entêtée, si paresseuse.
— Je vous aurais tant aimée, dit-il, que vous seriez devenue parfaite.
— Cher ami !
Elle lui tendit ses deux mains. Chartrain, bouleversé, prit ces petites mains dans les siennes.
— Oui, continua Jacqueline, sans paraître comprendre la gravité des mots qu'elle prononçait, vous auriez eu de l'influence sur moi, vous.
— Vous m'auriez aimé? dit-il tremblant.
— Certes, fit-elle, en le regardant avec une hardiesse candide.
Le soleil baissait. Le demi-jour de cinq heures le feu mourant, l'air attiédi saturé de l'odeur des
roses, le silence de l'appartement, la solitude, tout incitait Chartrain aux confidences tendres, comme des aveux... Il sentait qu'il pouvait parler, qu'il pouvait baiser les mains fraîches, les cheveux bruns de Jacqueline. Elle murmura :
— Notre part est belle encore ; je serai votre sœur...
Et comme elle prononçait ce mot de sœur, un baiser timide frôla ses cheveux, ghssa lentement sur son front, puis sur ses paupières. Elle ne résista pas. Le bras d'Etienne l'entourait doucement et l'attirait. Docile, elle posa sa joue sur l'épaule de Chartrain. Une chaleur délicieuse la pénétrait ; elle fermait les yeux, envahie d'une félicité mélancolique. Puis elle releva la tête, et ses lèvrei rencontrèrent les cheveux d'Etienne, sa tempe, son oreille où elles s'appuyèrent comme par un aveu muet. Lâche, amollie, brisée par la violence de ses sensations, Jacqueline ne pouvait s'arracher des bras de son ami. Elle eût souhaité rester toujours contre cette épaule et que la minute divine ne finit jamais. Mais Etienne soupira. Il repoussa doucement la jeune femme.
Ils restèrent en face l'un de l'autre silencieux et frémissants. Jacqueline dit tout à coup :
— Mon pauvre ami... il faut que je m'en aille.
— Je n'ose pas vous retenir, dit-il. Il est tard, déjà...
Elle mit son chapeau et ses gants, et tout à ooup, au moment de partir, se tournant vers Chartrain :
— Etienne... dit-elle — et ce nom tremblait sur ses lèvres — Etienne, dois-je revenir?
Il la regarda avec des yeux encore voilés mais où brillait une volonté loyale :
— Non, dit-il... Je vous remercie d'être venue, mon amie... mais il vaut mieux attendre... Vous comprenez?
— Oui, dit-elle.
Après avoir dîné seule, Jacqueline procédait au coucher de son enfant. Vallier, invité au banquet annuel d'une société littéraire, devait rentrer fort tard dans la nuit.
— Madame veut-elle que je l'aide? demanda Lucie.
Jacqueline refusa. Elle avait déshabillé le petit Jo et maintenant elle disposait sur lui les plis soyeux du couvre-pied, la toile du drap garni de dentelles. Une veilleuse dans un globe de cristal rose répandait la lueur rassurante qui plaît aux nocturnes réveils des tout petits. L'enfant dormait déjà, dans le désordre adorable de ses boucles blondes. Jacqueline, appuyée au bord dû lit, le regarda.
Elle fut attendrie de le trouver si grand. Elle pensa au temps lointain de sa grossesse, quand elle trompait par de délicats travaux de layette, par l'espoir d'un joli rôle de jeune mère parée de son bébé comme d'un bijou, l'angoisse obsédante des douleurs prochaines. La promesse de l'enfant n'éveillait en elle que des idées d'amusement et des visions de fanfreluches. Parfois, des terreurs la prenaient. Elle se sentait livrée aux forces aveugles et elle s'irritait de son impuissance à modifier, à précipiter l'événement ; elle redoutait le martyre inéluctable, inquiète aussi de l'avenir de sa beauté. Des couches longues et pénibles apprirent la souffrance à ce corps puéril, sans révéler à cette âme mal préparée le prix de la grande épreuve. Jacqueline resta quelques jours comme écrasée, abandonnant l'enfant à la nourrice sans inquiétude ni regret, tout étonnée de ne point sentir en elle ces sublimes élans, ces tendresses fougueuses dont elle avait entendu parler. Après une convalescence qui ne fut pas sans danger, après ces heures troubles qui alanguissent jusqu'aux larmes les jeunes accouchées, elle se leva, emportant de son lit de souffrance une invincible répugnance pour )a maternité. BJle était bonne pourtant et tendre^
et bientôt elle s'attacha au petit être qui grandissait sous ses yeux. Mais le sentiment maternel, quoi qu'en disent les moralistes, n'est pas inné chez toutes les femmes. Il demande, comme les autres sentiments, une éducation préalable. Beaucoup de mères ont la vocation irrésistible et le génie naturel ; mais beaucoup d'autres, surtout parmi les femmes cultivées et raffinées, auraient besoin d'être préparées à leur nouveau rôle. Souvent elles deviennent mères trop vite et, contrairement à l'opinion des aïeules impatientes d'embrasser leur petit-fils, c'est un malheur que l'enfant vienne avant d'avoir été rêvé et désiré. Jacqueline n'était pas faite pour l'esclavage du berceau. Dès qu'elle fut rétablie, heureuse de se retrouver intacte, embellie par la nature qui l'avait épanouie sans la flétrir, elle prit la brillante revanche des longs mois de fatigue et d'ennui. Elle aimait son petit Jo, certes, et elle en était fière. Mais il grandissait sans accident, vigoureux et magnifique, et la jeune femme ne devait pas connaître ces anxiétés qui décuplent l'amour des mères. Elle prenait en pitié, sincèrement, ses amies qui acceptaient les risques des maternités nombreuses, l'allaitement qui épuise et déforme, les menus soucis de la
nursery. A vingt ans, dans la fleur de sa beauté et de sa force, l'idée d'une seconde grossesse la faisait frémir.
Jacqueline avait vingt-six ans maintenant et son vœu s'était réalisé. Aucun chagrin n'avait gâté les premières années de son mariage. Pourtant, à penser que toutes les années de sa vie répéteraient celles-là, elle sentait sur son cœur le poids d'un découragement inexprimable? A quoi avaient-elles servi, ces années? Et Jacqueline elle-même, que faisait-elle ici-bas de si noble, de si nécessaire? Elle s'amusait. Son mari l'avait choisie entre cent autres, toutes pareilles : leur amour n'avait rien de rare, ni d'exceptionnel. Qu'étaient-ils, tous deux? Un couple pareil à la moyenne des autres couples traînant la coquille des habitudes égoïstes et des stériles plaisirs, deux pauvres unités quelconques dans le total des banaUtés.
Un moment, Jacqueline pensa à l'obscure destinée des mères laborieuses, aux vies que le travail remplit, que le dévouement poétise. Etre une mère dans la force du terme, nourrice et éducatrice, sage intendante du commun domaine, ce rôle austère avait sa beauté. Il avait sa douceur peut-être... Mais Jacqueline n'y pouvait plus
aspirer. Elle subissait les fatalités de son éducation : en cultivant son intelligence, on l'avait désintéressée des soins du ménage, en flattant la grâce de son corps, on l'avait dégoûtée des rudes fonctions qui fatiguent et défigurent.
Cependant, à défaut de convictions précises, il y avait encore en elle une loyale admiration pour les caractères supérieurs, une bonne volonté qui réclamait seulement un guide.
Ce guide, la société, la nature le lui montraient dans son mari. Mais elle le savait, avec des qualités et des vertus, aussi impuissant, aussi indécis, aussi flottant qu'elle-même. Et si elle était venue à lui, demandant un appui, un secours moral, une lumière, il l'eût traitée de « petite romanesque » et de « petite Bovary ». Jacqueline, l'accès passé, eût fini par rire et revenir au facile optimisme qu'elle affectait.
Ce guide rêvé, elle avait cru le trouver, elle l'avait trouvé dans la personne d'Etienne. Et voilà que depuis un mois un trouble croissant la paralysait. Elle n'osait retourner rue Vauquelin. Tout au fond d'elle-même, elle s'irritait de voir Chartrain si maître de lui, si ferme dans sa résolution, fraternel toujours, mais uniquement fraternel... « Ah ! pensait-elle, il ne m'aimait guère.
Il s'est vite repris. Cela vaut mieux... » Quelle singulière jalousie la tourmentait donc quand elle questionnait Vallier sur le passé de son ami? Chartrain avait-il aimé? Avait-il eu beaucoup de maîtresses? Lui connaissait-on une liaison sérieuse?... Paul ne pouvait rien dire et Moritz, habilement sondé, ne voulait rien dire. Quelquefois Jacqueline pleurait sans savoir pourquoi, d'ennui, de dépit, de tristesse.
« Mais j'aime mon mari, pensa-t-elle... Je l'aime toujours... »
Que de fois elle souhaitait que Paul se rapprochât d'elle pour la conquérir, pour l'initier à une tendresse plus grave que l'amour étourdi de la lune de miel ! Elle rêvait alors aux joies naïves des fiançailles, aux ivresses du mois nuptial. Hélas! ces initiations voluptueuses, ces nuits de baisers, ces réveils joyeux, ce n'était pas encore le bonheur suprême... Il y avait un autre amour, , une autre félicité que ne pressent pas la jeunesse, des passions si hautes, si puissantes que l'âme ne les contient pas sans s'élargir.
Quand Paul rentra, vers une heure du matin, il trouva sa femme éveillée encore, assise au coin du feu. Il fut désagréablement surpris quand elle s'appuya en pleurant sur son épaule.
6i LA RANÇON
— Qu'y a-t-il, ma chérie?... Tu as du chagrin?
— Un peu de fatigue nerveuse... Ce n'est rien... Je m'ennuyais toute seule... Je suis heureuse de te voir...
— Voyons ! dit-il, comme on parlerait à un enfant gâté, tu as des vapeurs, ma petite Line?...
— • Paul, ne ris pas. Je suis troublée ; je suis triste... Il me semble que je ne suis bonne à rien...
— Quelle idée !... Allons, veux-tu rire? Veuxtu m 'embrasser?... Gamine, va, qui pleures sans raison.
Il joignait des gestes tendres à ces gronderies et la jeune femme, énervée, se défendait doucement.
— Laisse-moi. Je t'en prie, laisse-moi, dit-elle... Elle se leva et commença à se dévêtir. Paul la
prit par les épaules et lui mit un baiser sur la nuque... Elle s'irrita.
— Laisse-moi, te dis-je...
— Comme tu as mauvais caractère, ce soir, grogna Vallier, fâché et déçu.
« Il est vexé », pensait Jacqueline, étonnée des sentiments qu'elle éprouvait.
Elle regarda Paul.
« Est-ce que je ne l'aimerais plus d'amour?... » songea- t-elle.
Une affreuse certitude l'envahit.
« Non, je ne l'aime plus d'amour... et je ne voulais pas me l'avouer à moi-même... Pauvre Paul ! Pauvre ami ! S'il savait !... Il m'est cher pourtant. Je donnerais ma vie pour lui. Je lui serai toujours fidèle. Mais ce n'est plus l'amour, oh non! Et j'aime Etienne. — Elle frémit à cette pensée. — Je ne peux plus m'abuser... Mes jalousies, mes regrets, mes larmes, c'est de l'amour. Quelle chose terrible ! »
Elle restait au pied du lit à demi vêtue, se répétant en elle-même : « Quel malheur !... Quelle chose terrible !... » — mais surprise de n'éprouver aucun des violents remords classiques en pareil cas. Elle ressentait pour son mari une compassion affectueuse, avec le regret de l'avoir éconduit brusquement... Il l'appelait :
— Viens donc !
— Cher Paul, cher mari ! dit-elle avec attendrissement.
Il lui semblait qu'elle devenait la débitrice de Vallier... Elle lui prit la tête dans ses mains et l'embrassa. Puis, elle regarda le visage souriant du jeune homme. Paul était infiniment cher, en-
core, à Jacqueline. Mais ce n'était plus l'amour qui les unissait.
— J'oubliais de te le dire, fit Vallier, comme ils allaient s'endormir, Ghartrain n'est pas venu ! Il a dû partir ce soir pour Nantes... Sa mère est en train de mourir...
Jacqueline ne dormit pas... Elle ne pensait plus à s'apitoyer sur elle-même. Etienne était seul, Etienne était malheureux. La jeune femme gardait rancune à Paul de son indifférence, expliquée en partie par le caractère antipathique de madame Ghartrain. Vallier n'avait jamais aimé la mère de son ami. Il ne lui pardonnait pas ses duretés de provinciale, ses méfiances, son avarice prétendue. Tous les camarades de Ghartrain étaient unanimes à le déclarer trop bon pour cette vieille femme qui l'exploitait et ne l'aimait point. Gertains, même, avaient eu le cynisme de dire qu'Etienne serait heureusement débarrassé.
Jacqueline n'était pas de cet avis. Les confidences de Charirain l'avaient éclairée sur le caractcre de la vieille dame, aigrie par la chute de ses espérances et la mort de son fils : « On vous dira que ma mère est bien dure, avait dit Etienne, ne vous hâtez pas de la juger. C'est une femme très droite, très franche, qui a les défauts de ses vertus. Elle a déploré de bonne foi ce qu'elle appelait mes fohes. Elle me croit justement puni et ne me plaint guère parce que je me suis aliéné son affection. Mais elle est logique avec ellemême. Je ne puis recommencer l'éducation de son esprit. Je m'incline et je l'accepte sans la discuter. Et puis elle est tout ce qui me reste, elle représente la famille et le passé. Son nom évoque le plus doux souvenir d'enfance heureuse. Pauvre maman ! Je la comprends trop bien pour ne pas lui pardonner ses injustices involontaires. Je l'aimerai toujours, malgré tout... »
Quand Jacqueline reçut la dépêche annonçant la mort de madame Chartrain, le souvenir des paroles d'Etienne lui revint à la mémoire. Elle __^sentit qu'il devait être malheureux, et elle se désola de ne pouvoir efficacement partager et adoucir sa peine. Enfermée dans sa chambre, elle écrivit une longue et naïve lettre à celui qui l'avait nom-
mée sa sœur et, sans préméditation, sans calcul, elle laissa déborder la tendresse de son âme. Elle recevait ses amis le même soir, et la banalité de leurs réflexions lui fit sentir combien l'amitié est pâle et froide à côté de l'amour. Triste à pleurer, elle souffrait dans sa solitude au milieu de ses amis, entre son mari et son enfant. Que faisait Ghartrain à cette heure? Il veillait la morte, il invoquait vainement une chère présence, il pleurait ces larmes douloureuses des hommes mûrs, déshabitués des faciles explosions sentimentales qui soulagent les douleurs de la jeunesse. Peut-être, dans le silence de la nuit, évoquait-il les tristesses de sa vie, les rancœurs, les déceptions, le premier deuil? Et Jacqueline, parée, fêtée, dans l'apparat d'un soir de réception, croyait sentir les larmes d'Etienne lui tomber, toutes brûlantes, sur le cœur.
Elle traîna toute la soirée la mélancolie de son* impuissance, la sourde irritation de constater que l'absence et la douleur de Ghartrain ne changeraient rien autour d'elle. Elle ne songeait pas à dissimuler son souci constant. Elle n'avait plus honte de son amour. Il lui semblait légitimé par le malheur d'Etienne. Elle ne se demandait plus si ce sentiment était innocent ou coupable,
elle ne songeait plus qu'à voir Etienne le plus tôt possible et à combler le vide de son existence en y jetant un immense amour...
Une lettre d'Etienne, adressée collectivement aux deux époux, annonça son arrivée.
Jacqueline résolut d'aller attendre Etienne à la gare. « Il ne verra pas l'indifférence de la foule. Ses yeux apercevront un visage ami, dès le premier regard. » Arrivée beaucoup trop tôt, elle usa sa fièvre dans le Jardin des Plantes, plein de cris d'oise.aux et de cris d'enfants. Mars finissait dans l'ivresse d'un printemps précoce qui, en quelques journées d'azur pâle et de tiède soleil, faisait éclater la robe pourpre des bourgeons, la prison des crocus et des primevères. Paris sentait la violette, les marronniers allaient fleurir, et partout les jeunes feuillages offraient leur vert délicieux, tendre encore et verni par les giboulées. Jacqueline, assise sur un banc du labyrinthe, regardait le ciel plus délicatement bleu entre les cèdres noirs qui étageaient leurs larges frondaisons avec une majesté d'arbres pagodes. Les effluves du printemps la pénétraient. « J'aime, j'aime !... » Le mot divin fondait sur ses lèvres, emplissait sa poitrine d'une allégresse chaude, l'enivrait comme une liqueur. Les yeux clos,
elle savourait la douceur de l'ancien baiser, la caresse de la bouche d'Etienne sur sa joue. « O bonheur d'aimer qui vous aime ! » songeait-elle en évoquant le visage de son ami appuyé aux vitres du wagon, indifférent au défilé des paysages et aux aspects changeants du ciel. Le train siffle, crache sa fumée en tourbillons, perce les colHnes, bondit dans les vallées, fuit à travers l'infini des plaines emportant Etienne vers celle qui l'attend. Qu'il glisse sur l'acier des rails, qu'il se précipite, que la terre tremble sous la course du monstre affolé! Etienne arrive, pâle encore d'avoir contemplé un tombeau. Il se penche à la portière. Déjà sous le ciel terni de vapeurs, dans l'air pesant, les hautes cheminées de la cité d'enfer apparaissent ; le vent qui bat ses cheveux lui apporte la clameur continue et formidable, le rauque grondement de Paris. Le train avance, il s'arrête. Des hommes aux vêtements souillés s'agitent sur la voie, avec des faces blêmes, des gestes de démons. Au seuil de la ville, Etienne retrouve le cauchemar du travail et de la misère ; il songe au cauchemar de sa vie, à l'effort stérile, à la solitude de son âme parmi les milliers d'indifférents... Et, tout à coup, le bonheur, l'amour, la jeunesse se dressent devant lui pour le recevoir...
Trois heures et demie sonnaient. Jacqueline erra à travers la gare, ne pouvant tenir en place inquiète d'être surprise ou remarquée, si elle demeurait au même endroit. Elle s'assit un moment dans la salle des départs, tâchant de s'intéresser au va-et-vient des employés, au bariolage des affiches, aux petits drames des adieux échangés par des inconnus... Puis elle s'arracha à sa rêverie et se dirigea lentement vers les salles d'attente de l'arrivée. Le train de Nantes était signalé. Tout à coup, au milieu des cris et des rumeurs, les portes s'ouvrirent, le flot des voyageurs déferla. Appuyée au grillage, Jacqueline comprimait les battements de son cœur, redoutant et désirant la minute où Chartrain apparaîtrait. Enfin, entre une casquette de campagnard et une cornette de religieuse, Jacqueline aperçut la barbe blonde d'Etienne, son profil grave sous un feutre noir. Elle resta clouée sur place... Déjà il était sur le trottoir de la cour, sa valise à la main, appelant une voiture. Elle fit quelques pas et soudain :
— Vous !... s'écria-t-il... C'est vous !...
— Pauvre ami, cher ami !... dit-elle.
Elle lui tendit les mains et murmura :
— Je n'ai pas pu m'empêcher de venir... Je
pensais à votre triste retour dans cette gare où personne ne vous attendait...
— Vous êtes meilleure encore que je n'aurais osé l'espérer, répondit-il très ému. Ah ! vous avez été bien inspirée. Je redoutais d'être seul, en effet, après ces heures...
— J'ai pensé à vous, tout le temps.
— Votre lettre m'a fait du bien... Je ne savais comment y répondre. Je vous raconterai tout cela. Vous m'accompagnerez, n'est-ce pas, vous ne me quittez pas encore?
— Je suis à vous jusqu'à ce soir.
Dans la voiture, il ne cessa de lui presser les mains. En peu de mots, il expliqua son brusque départ, la courte maladie de sa mère, foudroyée par une congestion. Elle était morte dans le coma, sans connaissance, ni souffrance.
— Mais vous, vous avez souffert, dit Jacqueline quand ils se retrouvèrent seuls, rue Vauquelin... Je n'ai jamais vu mourir personne. J'étais toute petite quand j'ai perdu mon père. Ce doit être un spectacle affreux.
— Affreux, dit Etienne... Mais l'épouvante physique de la mort est peu de chose auprès de l'angoisse morale qui m'a saisi... J'arrivais, espérant pour ma pauvre mère, sinon la guérison, du moins
quelques jours de répit. « Pourvu qu'elle me reconnaisse ! » me disais-je... Ah ! j'aurais voulu •effacer le souvenir des malentendus qui nous ont séparés... Nous avions, elle et moi, gaspillé en querelles une tendresse dont nous aurions eu tant besoin. Chère amie, représentez-vous un ■cadavre vivant — si agoniser sans paroles, sans pensée, ni sensations peut s'appeler vivre. Un visage congestionné et défiguré...
Sa voix s'altéra. Ses yeux se remplirent de larmes transparentes... Jacqueline se serra contre lui.
— Mon pauvre ami, que' je vous plains!
— Ah ! reprit-il, quand tout a été fini je n'ai pensé à rien... C'était la douleur animale, écrasante... Je me suis trouvé avec l'âme peureuse d'un enfant abandonné... Pauvre maman ! J'ai senti toute la place qu'elle tenait dans ma vie... C'est tout le passé qui s'en va avec elle, voyez-vous... Mais après, devant ce corps qui m'a porté et nourri, devant ces yeux que j'avais vus si beaux, cette bouche dont j'avais tant redouté les gronderies et tant aimé les sourires, j'ai appris qu'on méconnaît cruellement ceux que l'on croit aimer. La vie sépare, hélas ! elle désunit... mais la mère reste la mère... Pardonnez-moi, dit-il, en essuyant ses yeux... C'est la
réaction. Je ne peux plus me contenir. Si vous saviez ma peine ! Je me trouve injuste et ingrat, maintenant. J'ai cru connaître mon devoir. L'ai-je fait, mon devoir?... Je n'ai pas su prévoir la mort possible de mon frère... la triste vieillesse de maman...
Jacqueline était toute tremblante, devant ces larmes viriles si puissantes sur la sensibilité des femmes. Elle ne savait comment consoler Etienne, et une envie lui venait de l'embrasser comme un enfant. Mais elle respectait cette douleur filiale et timidement, elle répondit :
— Tous ceux qui vous connaissent savent que vous avez fait votre devoir. Si votre pauvre maman vous voit d'un autre monde, soyez sûr qu'elle vous comprend et vous bénit. Ah ! je voudrais bien que mon petit Jo fût pour moi ce que vous fûtes pour elle.
— Vous êtes délicate et bonne, dit-il en baisant la main qu'il tenait toujours... Vous seule pouviez adoucir ce retour que je redoutais. Vous seule pouviez me consoler. Voyez, je n'ai aucune honte devant vous... Les femmes sont faites pour entendre les confidences de la douleur et essuyer doucement les larmes. Je vous aime, je vous aime bien.
— Et moi aussi, je vous aime bien, dit-elle. Parlez-moi. Confiez-vous à moi. Pleurez à votre aise... Je vous aimerai d'autant plus que je vous verrai malheureux.
— Hélas ! dit-il, je ne trouve rien à vous répondre... Je songe que vous allez me quitter dans un instant, vous, ma consolatrice. Jacqueline, comprenez-vous ce que c'est que de se sentir seul au monde? Tant que ma mère a vécu, j'ai caressé l'espoir de la reconquérir. Et puis je la savais vivante. Un être existait, un être de mon sang et de ma chair qui portait mon nom, qui se rattachait à l'arbre de la famille. Je suis maintenant un rameau brisé. Ni femme, ni frère, ni enfant. Des amitiés me restent, je le sais, mais l'amitié ne remplit pas certains vides. Vousmême... Ah ! je ne devrais pas dire cela ! Vous que je chéris depuis des années, vous qui m'aimez fraternellement, je le crois, vous forcez votre pitié à l'aumône de la tendresse. Mais votre vie est faite, votre cœur est comblé. Quoi que vous fassiez je serai toujours un étranger pour vous. Ah ! Jacqueline, je ne puis ni vous aimer ni être aimé de vous, comme l'exigerait mon cœur malade pour s'apaiser enfin et guérir. Pourquoi vous attacher à moi? Il vaut mieux que je me résigne.
que j'apprenne à vivre seul, puisqu'il n'y a plus de bonheur pour moi en ce monde.
Jacqueline fondit en larmes :
— Etienne, c'est vous qui me désespérez. Pourquoi dites-vous que vous serez toujours seul, toujours malheureux, que je ne puis rien pour vous? Je ne puis entendre cela. C'est audessus de mes forces...
— Pardonnez-moi, dit-il éperdu de la voir pleurer... Je récompense bien mal votre sollicitude. Votre amitié...
— Ah ! gémit-elle en cachant sa tête dans ses mains... mon amitié... Est-ce que je pleurerais ainsi si c'était de l'amitié... si...
— Jacqueline !
Il écartait les mains mouillées et tremblantes.
— Que voulez-vous de plus? dit-elle. N'aviezvous rien compris, rien deviné? Nous devions en arriver là, un jour ou l'autre...
Et, se laissant attirer sur la poitrine de Ghartrain : — • Que puis-je pour vous? Est-ce que je pouvais vous connaître sans vous aimer et vous aimer sans vous le dire? Je ne suis pas héroïque comme vous. J'ai besoin de vous consoler, de vous savoir heureux. Puisque nous ne faisons rien de mal, c'est notre droit. N'est-ce pas, vous
êtes un peu heureux tout de même de savoir que je pense à vous, que je partage vos joies et vos peines, que je vous aime tout à fait, pour toujours?
— Je n'aurais pas rêvé ce bonheur, dit-il en serrant la jeune femme sur son cœur. J'en reste muet. Je n'y puis croire. Ah ! mon amie, ma divine Jacqueline, mon amour inespéré, est-ce bien vous?
■ — C'est moi, Etienne, c'est moi... pour toujours !...
— Je suis accablé. Trouver une telle félicité dans l'abîme du désespoir, cela brise les pauvres forces humaines. Je vous ai tant aimée, je vous aime tant ! Oh ! répétez-moi que vous m'aimez ! Je ne me lasse pas de vous l'entendre dire... Ma chérie ! ma Jacqueline, regardez-moi.
— Je vous aime, Etienne, je vous aime... Longuement, chastement, ils s'embrassèrent
sur le divan où ils avaient échangé leur premier baiser... Etienne entourait Jacqueline de ses bras. Les yeux fermés, il appuyait sa joue sur les doux cheveux de son amie avec la paix d'un naufragé qui rentre au port. Et il lui semblait qu'ils étaient, elle et lui, deux pauvres êtres abandonnés à des volontés obscures et que d'obscures fatalités avaient conduits l'un vers
l'autre, lentement, dans une bien sombre nuit. A travers les limbes de l'enfance, les troubles de la jeunesse, les durs labeurs de la maturité, il était venu à Jacqueline. Les épreuves, jadis maudites, l'avaient préparé pour cette joie ; il l'eût moins bénie et moins bien goûtée s'il avait moins souffert. Il pouvait dire enfin : « Voilà celle que j'attendais, celle qu'on ne trouve pas deux fois. Mon cœur l'avait pressentie ; ma bouche la reconnaît... »
— Aimez-moi ! disait-elle, aimez-moi, je n'ai que vous au monde.
Il ne songeait pas à s'étonner, à lui répondre qu'elle avait un mari et un enfant, car en disant : «Je t'aime» à un être, on remet dans ses mains toutes les chances du bonheur et du malheur. La tristesse du deuil récent planait encore sur Etienne, mais il ne se révoltait plus. Sans projets, sans espoirs, il s'abandonnait à la certitude, et remords, . doutes, angoisses, tout le mauvais rêve du passé s'évanouissait sous les lèvres de l'amante, « parce que, dit l'Écriture, l'amour est plus fort que la mort ».
Quand Paul Vallier annonça qu'il allait partir pour une tournée de conférences, en Amérique, et qu'il serait absent trois mois, Jacqueline fut très émue.
« Je verrais Etienne, librement, songeait-elle, et puisque nous sommes décidés à rester amis, — rien qu'amis, — ma conscience sera en paix... Je ne veux pas tromper Paul que j'aime bien... Je ne veux pas mettre un grand remords dans ma vie, dans la vie d'Etienne... Je suis tout à fait sûre de moi... Alors... »
Elle éprouvait cependant un malaise moral indéfinissable.
Son désir de fidélité conjugale était sincère.
LA RANÇON 8i
car elle était trop jeune encore et trop naïve pour distinguer le trouble obscur des sens dans les émotions de la tendresse. L'âge de Ghartrain et son caractère lui paraissaient fort rassurants. Parfois même, l'extrême réserve d'Etienne l'agaçait. Elle mettait une coquetterie enfantine à se faire adorer ou désirer par cet homme qui lui inspirait de la tendresse, du respect, et une sorte de crainte. Elle lui disait :
— N'est-ce pas que je suis laide ?... Vous me trouvez laide...
Etienne, tourmenté de scrupules, vit avec angoisse le prochain départ de Vallier. Il répugnait à jouer le vilain rôle du monsieur qui prend la femme d'un ami absent, et il le fit entendre à Jacqueline. Elle se fâcha tout net :
— Est-ce moi, dit-elle, qui ai décidé Paul à ce voyage? Il en est ravi. Il ne me regrette pas. Dois-je, parce qu'il s'amuse en Amérique, renoncer * aux seules douceurs vraies de ma vie 1 Et d'ailleurs, me croyez-vous si faible, si facile, que je ne sache pas me garder moi-même et que je sois prête à tomber dans vos bras ? Vous n'avez pas d'estime pour moi, je le sens bien. Vous ne me ménagez guère. Vous êtes indifférent, aigre et dur...
— Quelle folie ! s'écria Chartrain. La vérité, c'est que je vous aime trop...
Elle pleura, il eut peur de la perdre tout à fait, et il fut lâche. Vallier partit.
Dans les premiers jours de sa solitude, Jacqueline regretta presque de n'avoir pas retenu son mari. Toutes les qualités de Paul lui apparaissaient dans les mirages de l'absence. Elle le trouvait bon, aimable et charmant.
« Que je serais méprisable de le trahir ! pensait-elle en s'endormant toute mélancolique dans le grand lit conjugal... Décidément Etienne a raison. Nous nous verrons le moins possible... »
Ils ne se virent pas de quelques jours, mais ils s'écrivirent d'interminables lettres, et bientôt Jacqueline devina l'ennui mortel qui accablait Chartrain. Vainement, il trompait son désir de la revoir en allant fréquemment chez tous ceux qui pouvaient lui parler d'elle, Quérannes, les Lachaume, madame Mathahs. Vainement, elle lui écrivait : « Travaillez. Courage ! Je pense à vous. » Ils avaient pris l'habitude impérieuse de causer cœur à cœur, d'échanger leurs idées et leurs projets. Les lettres leur semblaient trop courtes et trop froides et Jacqueline rêva aux moyens de rencontrer son ami.
Un matin, elle n'y tint plus. Elle choisit sa plus jolie toilette de printemps, heureuse de se voir jeune et belle, d'une fraîcheur de rose pâle qui seyait à la soie brune de sa chevelure, au cristal vert de ses yeux. Elle prévint la femme de chambre qu'elle ne rentrerait pas avant la soirée et, nouant les rubans d'une capeline fleurie, elle s'en alla rue Vauquelin.
Légère, elle monta d'un trait jusqu'au troisième étage. Elle reconnaissait avec plaisir l'escalier sombre, la porte enfoncée, le vieux cordon de sonnette à franges vertes.
Elle sonna doucement. Etienne vint ouvrir.
— Jacqueline !
Il était à demi vêtu, les cheveux en désordre, confus et ravi. Jacqueline le trouva charmant.
— C'est moi, ne me grondez pas... J'avais envie de vous voir.
Elle lui sauta au cou, comme une enfant, et il, l'embrassa avec une ardeur d'amoureux sevré de baisers depuis deux semaines. La capeline fleurie était sur la table et Jacqueline, étreinte, par des bras avides, sentait sur sa joue, à travers la soie de la chemise lâche, la chaleur de la poitrine d'Etienne, le battement précipité de son cœur. Elle était ravie de le surprendre dans l'inti-
mité, parmi le désordre de l'appartement où traînaient les vêtements et les livres. Elle s'amusait de l'embarras de Chartrain, confus de son costume, de ses pantoufles, de ses cheveux emmêlés.
— Je vous demande pardon. Je vais m'habiller.
— Tout à l'heure, dit-elle, en le forçant à s'asseoir. Que je vous regarde un peu... Vous rougissez ! Ça vous va très bien... Vous savez, je vous enlève. Je m'invite à déjeuner. Emmenez-moi à la campagne, voulez-vous?
— Si je veux !...
Il passa dans la chambre voisine et s'habilla rapidement pendant qu'elle s'amusait à ouvrir les tiroirs, à feuilleter les hvres, à taquiner le clavier du piano. Il lui semblait qu'elle était vraiment chez elle. Chartrain la surprit lisant un brouillon de vers inachevés qui traînait entre les feuillets d'une revue.
— Petite curieuse. Voulez-vous bien laisser cela !
— Jamais de la vie. Ah ! ah ! vous êtes encore poète à vos heures? Laissez-moi lire. Ceci m'appartient de droit.
Et elle lut à demi-voix les vers qui étaient tombés de la plume d'Etienne, un soir d'ennui.
Je vous aime ce soir. Oui, plus grave et plus tendre, Plus triste aussi, ce soir, mon cœur est plein de vous. Je ne dois pas vous voir et je crois vous attendre, Chère, et je veux poser mon froiit sur vos genoux.
Vos caressantes mains et vos lèvres légères Ont rafraîchi souvent ce front lourd de souci. Que faites-vous parmi les âmes étrangères? Vous m'oubliez là-bas, quand je vous pleure ici.
Dans mon logis sans fleurs, sans musique et sans flamme,
Je songe aux soirs déjà lointains, aux soirs joyeux
Où votre voix chanta si douce dans mon âme.
Où mes yeux chérissaient et redoutaient vos yeux...
— Laissez cela, Jacqueline. J'allumerai ma cigarette avec ces divagations...
— Venez les chercher, ces divagations, si vous l'osez, dit-elle en glissant le papier dans l'échancrure de son corsage.
— Vous mériteriez d'être prise au mot. Mais je ne ferais pas comme Louis XIII.
Ils se mirent à rire tous lesdeux et Jacqueline leva les bras au ciel.
— Grand Dieu ! que disons-nous là? Voilà une journée qui commence bien... Allons rassemblez votre philosophie et votre sagesse, mettez votre chapeau et partons.
— Où voulez-vous aller?
— N'importe où... Dans un endroit où il y a
des arbres, où l'on ne trouve pas de Parisiens et où vous n'êtes pas allé avec... avec des femmes...
— Vous êtes donc jalouse?
— Si je n'étais pas jalouse, je ne vous aimerais pas, fit-elle sincèrement. Dites, Etienne, vous avez aimé beaucoup de femmes?
— Je n'ai aimé que vous. Ne parlons pas de mes vieilles erreurs.
Après maintes délibérations, ils prirent le train de Versailles. Ce n'était pas la première fois qu'ils sortaient ensemble, mais leurs promenades n'avaient jamais dépassé les faubourgs, le bois de Boulogne, les proches banlieues. Jacqueline s'était ingéniée à distraire Etienne de ses tristesses. Sans troubler son travail, elle ne perdait aucune occasion de le rencontrer, soit chez lui, soit dehors, soit chez des amis intimes... Ils avaient convenu d'abord de ne jamais reparler de leur passion. Mais comment échapper aux pièges de l'amour qui suscite les doutes pour favoriser les confidences? Malgré lui, Etienne suivait Jacqueline dans cette voie de l'intimité où elle s'engageait hardiment. Puis le souvenir de rares baisers échangés avait tourmenté l'amoureux. Il n'avait pas résisté au plaisir d'appuyer sa bouche sur la chevelure parfumée.
LA RAISÇON 97
les paupières, la joue qu'on ne lui refusait pas. Son baiser, plus tendre chaque jour, n'hésitait qu'au coin des lèvres, à cette place qui semble le seuil de la volupté et que l'amour effleure en tremblant, avec un vertige d'abîme. Et c'était, entre des jours d'enchantement, des nuits troublées, des soirées amères, où la conscience de Chartrain se révoltait. Une jalousie indécise pointait déjà dans ses remords : « Jacqueline appartient à un autre. Elle ne m'appartiendra jamais. »
Cette pensée qui gâtait ses meilleures joies, Etienne la repoussait quand il se trouvait seul avec son amie. Par ce matin d'avril, quand le train, dépassant les talus pelés de Vaugirard longea l'aimable vallée de la Seine, les vertes lisières des bois de Meudon, il céda au bonheur de se sentir jeune, amoureux, et aimé. Jacqueline avait, ce jour-là, de contagieuses gaietés d'écolière en Yacances, et sa robe de foulard bleu marine,, sa capeline d'aïeule, ses bandeaux moirés, sa taille mince, évoquaient le souvenir des grisettes aux guinguettes d'Antony.
— Regardez donc, disait-elle en montrant un couple bourgeois monté à Clamart dans leur compartiment. Ces braves gens ne me croient pas mariée. Je représente pour eux le vice, l'irré-
gularité, le mystère, la bête à sept têtes de Babylone !
Et narguant l'air scandalisé de la dame qui tournait sur elle un œil rond de poule en détresse :
— Ah çà! dites donc, Etienne, est-ce qu'ils ne vont pas bientôt s'en aller, ces Philistins-là? Donnez-moi une cigarette, vous les verrez fuir.
— Mais vous allez nous faire mal juger.
— C'est cela qui m'est indifférent !
Et sans s'apercevoir que son compagnon n'était pas moins effaré que les intrus eux-mêmes, elle ajouta :
— C'est très drôle d'être prise pour ce que l'on n'est pas. Est-ce que je ressemble à la bonne petite dame qui fait des salamalecs dans mon salon? Que dirait Moritz et Quérannes, s'ils me voyaient? Ah ! mon pauvre Etienne, voilà les tristes conséquences d'une éducation néghgée !
— Jacqueline ! Vous êtes un démon... On ne peut pas causer sérieusement avec vous.
Mais, tout en se fâchant, il ne pouvait s'empêcher de rire. Ah ! la divine folle ! Il subissait le charme de la jeunesse, si puissante sur les hommes mûrs. Il retrouvait l'ivresse de ses vingt-cinq ans. Elle pouvait plaisanter, faire et dire cent enfantillages, il était toujours con-
tent puisqu'elle voulait bien l'aimer. Jamais il n'avait rêvé l'amour d'une pareille créature, qui comprenait tout, s'intéressait à tout, ne s'étonnait de rien. Il se disait en frémissant qu'elle aurait pu rencontrer un débauché sans âme, et si vibrante, si curieuse, dépasser les autres femmes dans la perversité, comme elle les dépassait dans la tendresse. Comment pouvait-elle l'aimer, lui?
Ils étaient si différents, séparés par tant d'obstacles. Et elle était venue à lui, bravement. Cette pensée l'attendrissait. Il était plein d'indulgence pour Jacqueline. Quand ils descendirent à Chaville, il était résolu à oublier son rôle de Mentor.
En quelques minutes, ils furent au cœur des bois, sur la grande voie royale du pavé de Meudon. Il était dix heures à peine. La tendre verdure des chênes, à peine dépliée, se découpait en dentelle sur le vaste ciel moiré d'argent. L'air sentait la terre et la sève, et dans les ornières creusées par les chariots, la pluie récente avait laissé des flaques qui brillaient sur la glaise brune comme les débris d'un miroir brisé. Des cavaliers passèrent, botte à botte, au galop de beaux chevaux ardents qui secouaient leurs mors, ouvrant leurs naseaux aux fraîches senteurs forestières. Un cantonnier traversa le chemin ; puis plus personne, le silence, le
frémissement des branches, le gazouillis furtif d'un oiseau. Chartrain adora ce paysage, la jeunesse des bois, cadre charmant de la jeunesse de Jacqueline. Assis au pied des chênes, il laissa parler son cœur. Il contempla le ciel et la forêt dans l'eau pure des yeux de son amie, et les sentiments qui l'oppressaient s'exhalèrent dans un cri d'allégresse : « Que la vie est belle et bonne, que je suis heureux ! »
Ils déjeunèrent à Vélizy, sous une tonnelle couverte de chaume, dans le jardin d'une auberge bien connue des artistes parisiens. Ils burent un petit vin rosé qui illumina les prunelles de la j-eune femme. L'isolement dans un lieu inconnu, le mystère de leur escapade, le déjeuner rustique, plaisir tout nouveau pour Jacqueline, rappelèrent à Chartrain le goûter de l'été précédent, à la Patte-d'Oie, et il égrena le chapelet des souvenirs.
— Ah ! ce jour-là, j'étais bien près de l'aveu... Vous me faisiez penser à l'Eva de Vigny. Vous marchiez au bord du chemin, sous le ciel d'or, une grande fleur au bout des doigts... Je n'espérais rien... Mais vous m'aviez regardé parfois d'une manière si étrange...
— Et moi, je pensais : « S'il ne m'aime pas, il m'aimera. »
— Vous rappelez-vous le diner des Champs- Elysées?
— Et ma première visite?
— Dire que j'ai osé vous embrasser. Vousn'étiez pas fâchée?
— Moi? pas du tout, dit-elle en riant.
— Vous l'avouez?
— Ah çà! fit Jacquehne, mais je ne me crois, pas déshonorée parce que je vous aime... puisqueje ne peux pas faire autrement.
— Voilà ce que je ne- puis comprendre, dit Chartrain en s'accoudant sur la table... Je nesuis ni jeune, ni beau, ni aimable...
— Vous êtes bête, aujourd'hui, mon pauvre Etienne.
— Plaisanter n'est pas répondre... Line, regardezmoi bien... Vous êtes bonne; vous aimez à donner du bonheur; vous êtes fine et curieuse. Vous vous, êtes dit : « Que peut-il y avoir dans le cœur de ce . taciturne qui ne rit jamais? » La pitié, la curiosité vous ont abusée... Un jour, ma chérie, vous verrez le pauvre Chartrain comme il est. Vous penserez : « J'ai assez fait pour lui. Qu'il se débrouille !..> » Et je serai affreusement malheureux.
— Vraiment?.,, vraiment?... dit-elle d'un air moqueur.
— Enfin, soyez sincère. Pourquoi m'aimezvous?
Elle murmura en regardant le soleil qui jouait dans les feuilles :
— Parce que je ne vous trouve ni vieux, ni laid, ni désagréable, quoi que vous en disiez... Je veux que vous soyez heureux, mais si quelque pitié s'est mêlée à mon amour, cet amour, Etienne, existait avant elle... Je vous aime parce que je vous crains... parce que... Est-ce que je sais? Mais, si je ne vous aimais pas, supporterais-je vos lèvres sur ma joue?
— Ils ne vous troublent donc pas, ces baisers? dit-il en se rapprochant d'elle...
— Pas désagréablement... mais ils me troublent... Ah ! ils me coulent jusqu'au cœur... Ciel ! que me faites-vous dire là ! Vous voyez bien, monsieur, que ce vin rose m'a grisée... Allons nous promener dans les bois.
Ils repartirent, Etienne tout songeur, tout enfiévré de l'aveu net et naïf arraché à Jacqueline. Un sentier descendait au creux d'un vallon. Ils le suivirent et se reposèrent sur la pente où croissaient des bouleaux et de petits châtaigniers. En écartant les branches, madame VaUier eut un cri de plaisir.
— Etienne, voyez. Les jacinthes !
Elles fleurissaient dans l'herbe courte où les dernières violettes venaient de se flétrir, où rougiraient bientôt les premières petites fraises, égrenant au pied des arbrisseaux, entre les feuilles jaunes de l'an passé, leurs clochettes bleu de lin ou mauve pâle. Leur parfum pénétrant était plus fin dans le plein air, mêlé à l'arôme des herbes et des feuillages. C'était une surprise charmante que le printemps réservait aux amoureux, loin des sentiers plats, des routes battues où passent les paysans et les familles. Le ravin tout entier était couvert d'un tapis de fleurs violet tendre, délicieuses à voir, délicieuses à respirer, comme un coin de pays féerique, une petite Brocéliande entre Chaville et Meudon. Etienne s'assit sur un tertre. Jacqueline, à genoux, cueillait les jacinthes dont elle remplissait sa capeline, profonde comme un panier. Bientôt lasse, elle s'accouda, puis s'étendit, les bras repliés sous sa tête brune dans un mouvement qui dessina la ligne pure de son corps, la rondeur de sa gorge tendue comme une double coupe sous l'étoffe légère. Les paumes de ses mains gardaient l'odeur des fleurs écrasées. Un moment, elle sonda la profondeur du ciel, haut, disait-elle.
■9i LA RANÇON
à l'épouvanter. Les cimes des chênes tremblaient dans la lumière avec des tons d'or fauve ; le feuillage des bouleaux pâlissait jusqu'aux gris délicats de la perle et de l'argent. Mais Chartrain ne regardait ni les bouleaux, ni les chênes, ni l'immensité du ciel. Ses yeux couvraient Jacqueline ■d'une caresse hésitante... Il s'était rapproché •d'elle. Entre les cils de la jeune femme, un regard filtrait encore. Soudain elle ferma les yeux et, à contempler ce visage aux paupières closes, aux lèvres entr'ouvertes par un sourire qui semblait un appel, un défi, une promesse et une menace tout ensemble, il sentit une angoisse aiguë se mêler au frisson du désir. Le sphinx féminin •était là, sous ses yeux, voilant des apparences du sommeil et de l'ignorance l'énigme d'une pensée qu'il fallait deviner. Également effrayé •de le fuir et de l'étreindre, Etienne connut cette timidité qui vient aux plus hardis quand ils pressentent l'évolution fatale de l'amour. ]\Iaislabouche -désirée souriait si près de la sienne!... Il fut vaincu. Il se pencha sur cette femme dont la forme divine émergeait du sol même, comme celle d'une nymphe de la terre, mal délivrée de ses liens de feuillage, la chevelure mêlée aux jacinthes bleues du nouveau printemps. Ses lèvres frôlèrent les
bandeaux soyeux, les paupières, la joue moite et rose, la bouche qui s'ouvrit comme une fleur et rendit le baiser en le recevant. Un nuage passa sur le soleil et s'envola, laissant luire la lumière délivrée. Un train siffla, très loin. Un pinson, voletant de branche en branche, chanta un instant dans les bouleaux. Etienne et Jacqueline ne voyaient rien, n'entendaient rien... Une volupté périlleuse leur venait de la solitude, du silence, de l'air alourdi de parfums. Il prévit l'inévitable vertige et soudain il se releva, il passa sa main sur son front comme un dormeur qui s'éveille. Jacqueline, immobile et muette, souriait toujours.
— Jacqueline ! dit-il tout haut.
Elle tressaillit et rouvrit les yeux. Ils se regardèrent sans rien dire, jusqu'au fond de l'âme avec l'anxiété d'être trop bien compris. Puis Etienne proposa :
— Si nous marchions un peu?... Il y a trop de fleurs ici, on y respire le malaise.
Elle pâlit un peu, comme si elle avait attendu d'autres paroles, un regard reconnaissant, une supplication peut-être, délicieuse à entendre, même quand on doit la repousser... Ils sortirent du ravin aux jacinthes, de cet Éden embaumé et fleuri, conseiller de volupté. Mais ils ne savaient
plus ni causer ni sourire. Le trouble était entré dans leurs sens pour n'en plus sortir.
Dans l'avenue large et longue, ouverte à l'air vif, au vent salubre. Etienne prit le bras de Jacqueline et dit tendrement :
— Je suis bien heureux, ma chérie, et je vous aime... Mais ne recommençons pas. Je vous aimerais trop.
Elle répondit avec une gaieté factice et elle resta jusqu'au soir vaguement boudeuse et déconcertée, avec une petite rancune sur le cœur.
« Il ne faut rien accorder aux sens, dit la Julie de Rousseau, quand on veut leur refuser quelque chose. »
Chartrain ne pouvait plus renoncer aux privilèges lentement conquis et qui en appelaient d'autres, renoncer aux sourires de Jacqueline, à l'hésitante familiarité de son langage, à ses redoutables baisers. Il la voyait, rieuse et légère, ingénue encore, l'entraîner, lié de fleurs, vers l'abîme d'une faute qui révoltait sa raison et que son amour couvrait parfois d'une complaisante indulgence. La jeune femme vantait le platonisme avec une sincérité démentie par la langueur de ses yeux, l'énervement de son rire, ses docilités
d'amoureuse, souple et pliante au bras d'Etienne. Paul n'était plus là pour rappeler par sa présence les vœux perpétuels du mariage, le droit sacré de l'amitié. La maternité de Jacqueline n'était pas assez passionnée pour devenir un dérivatif à l'amour. Elle ne luttait plus, déjà. Ses résistances n'étaient plus que les réflexes de l'habitude, car elle était incapable d'une comédie préméditée. Mais si elle s'abusait elle-même, Ghartrain fut plus clairvoyant.
Ils entrèrent dans l'orage. Chaque entrevue les laissa plus vibrants, plus affolés, épris jusqu'à la souffrance. La saison même était comphce. Mai déchaînait l'amour dans la nature, à l'apogée d'un printemps ardent comme un été, débordant de floraisons, de chants d'oiseaux, d'ivresse éparse sur les choses. Sous les pluies chaudes, par les matins bleus, par les après-midi éclatants ou gris, rayonna la jeune splendeur des lilas, des narcisses, des anémones. Les nouvelles roses allaient fleurir. Pétales de soie fripés comme des robes, pudeur des petites feuilles repliées sur la virginité des cahces, cœurs vermeils ouverts au caprice ailé des papillons, insolence des pivoines étalées en courtisanes, naïveté des boutons, âmes multiples du parfum toutes
frémissantes sur la chair des fleurs, la fête de l'amour végétal multipliait dans les forêts et les parterres les conseils embaumés de l'éternelle tentation. Les nuits lourdes oppressaient les vierges. Les soirs trop beaux suscitaient les larmes des veuves. Les époux retrouvaient l'émoi nuptial, et la rancœur des trahisons anciennes montait en fiel plus acre aux lèvres des abandonnés. Les couples se choisissaient pour un jour, pour un mois, pour la vie — pour un rapide hymen d'éphémères ou pour l'œuvre patiente du nid. Nul n'échappait à la fascination du printemps, et les rochers mêmes se fendaient aux premiers soleils, brisés par le tenace effort des racines vers le sol, des tiges vers la lumière.
Jacqueline ne devait jamais les oublier, ces journées uniques dans la vie d'une femme, uniques dans l'histoire même d'une passion, où elle marchait par les rues ensoleillées, tout émue de . la joie du renouveau... Elle entrait dans l'inconnu avec terreur et délices — avec plus de délices que de terreur, — et tout en suivant les allées du Luxembourg, chargée de giroflées, d'iris, de boules de neige, elle savourait par avance la petite crainte du rendezvous,le mystère qui peut-être allait se dévoiler,
les paroles décisives qui seraient peut-être dites.
Oh ! l'ombre de l'escalier, l'odeur de la vieille maison, l'usure des marches, les souvenirs évoqués par chaque halte peureuse sur le palier, le cordon usé à franges vertes, la voix de la clochette, qui tant de fois, remua les cœurs ! Et le premier regard, l'étreinte, le baiser sur le divan, la blanche lumière de la haute fenêtre, les partitions ouvertes sur le piano, la grande écriture d'Etienne sur la page commencée ! Et la chambre aperçue dans le demi-jour, la chambre au lit voilé, aux fenêtres voilées, la chambre qui les épouvante encore et dont ils n'ont jamais franchi le seuil...
Vainement Etienne prolongeait la lutte. Vainement il tentait de mettre entre eux Paul, l'enfant, le passé, les spectres des malheurs possibles. Le cynisme ingénu de Jacqueline l'étonnait parfois.
Est-ce une tâche possible à un amant de refaire l'éducation morale d'une femme de vingt-six ans, belle, amoureuse, qui interrompt les reproches avec des rires et des baisers? Chartrain sentait que son autorité d'ami s'atténuait un peu depuis que les premières caresses avaient révélé à Jac-
queline son pouvoir d'amante. Il n'avait plus le courage de discuter avec elle. Il fléchissait.
Parfois, après le départ de Jacqueline, un journal tombait sous ses yeux et le nom de Paul Vallier, au bas d'un article, retenait son regard, grandissait en lettres démesurées jusqu'à l'obsession. D'autres soirs, le souvenir de Paul s'effaçait, s'éloignait. Le présent comblait l'horizon. Jacquehne, ces jours-là, avait revêtu la fatale beauté de la tentatrice. Etienne évoquait une forme trahie par les vêtements, des yeux beaux à brûler le cœur, des nuances indéfinissables du teint, la grâce nouvelle d'un pli de chevelure, des expressions confuses, ironie, tendresse, anxiété. Il se surprenait à parler haut dans le silence, à crier : « Je la veux, je l'aurai », en maître sûr de sa force, qui ne discute plus son droit. Le dénouement apparaissait alors tout proche, mais Etienne ne l'acceptait pas sans . effroi.
Il était sûr de la sincérité de Jacqueline. Il l'avait vue sincère dans la douleur, sincère dans la tendresse, sincère dans sa naïve amoralité. Mais il redoutait la brusque réaction, le sursaut douloureux d'un être déhcat, réveillé de son rêve par une réalité brusque. Enfin, il ne voulait
pas triompher par surprise. S'il devait posséder Jacqueline, que ce fût au moins dans un entier consentement. Tomber par hasard, sous l'influence d'un jour d'orage, sous les suggestions d'une lecture ou d'une harmonie, dans les guetsapens que dresse le désir à toutes les avenues de nos pensées, quelle banale et misérable chose ! « Oui, pensait Etienne, pendant les longues insomnies de ce mois terrible et délicieux, si nous devons céder à la fatalité éternelle de l'amour, sachons la reconnaître et l'accepter, sans sophismes, sans hypocrites excuses. Des excuses ! Nous n'en avons pas d'autres que la force même de cette fatalité. Ah! si Jacqueline me disait : — Je suis à vous. Librement, consciemment, pour la vie et la mort, dans les larmes et les baisers, dans les remords mêmes d'un crime dont nous ne nous innocentons pas, à jamais je me donne... Mais quelle femme ose dire cela? »
Jacqueline, installée à Meudon depuis quelques jours, multipliait les prétextes de voyages. Elle se plaignait maintenant de la nécessité de quitter Chartrain. Les fins de rendez-vous traînaient en atermoiements, en regrets, en reproches à la destinée... Elle arrivait chez Etienne à toute
heure, soupçonneuse, inquiète, émue par des doutes vagues. Elle demandait :
— Dites-moi la vérité, Etienne... N'avez-vous aimé personne comme vous m'aimez?
Il sentait dans sa voix, dans la nervosité de son geste, dans l'angoisse de ses yeux, la fièvre menaçante, la jalousie — si douce au cœur de l'amant quand ce cœur est resté fidèle. Jalouse ! Jacqueline n'avait aucune raison d'être jalouse. Mais elle était trop intelligente pour n'être pas instruite par sa propre histoire. La légende de l'intempérance masculine la dominait. Elle tremblait en s'avouant qu'elle imposait à Chartrain une fidélité impossible et invraisemblable... D'autres femmes avaient donné à Etienne
plénitude des sensations qu'elle lui refuserait toujours. Elle en était attristée et humiliée dans son orgueil d'amoureuse. Le jour où, pressé de questions, il raconta son aventure avec Jeanne Hermenthal, ce fut une crise de larmes, une explosion de colère, de rancune, de chagrin, bizarrement mêlés.
— Folle que vous êtes. Cette femme n'a laissé aucune trace dans ma vie, vous le voyez bien.
— Vous l'avez aimée plus que vous ne croyez, peut-être... Si vous la retrouviez maintenant...
— Mais je ne cherche pas à la revoir. Elle m'est tout à fait indifférente.
Jacqueline restait songeuse, et tout à coup :
— Jurez-moi que vous serez sincère. Je vais vous poser une question.
— Cher petit magistrat, cher petit commissaire de police, je suis prêt à jurer tout ce qu'il vous plaira.
Elle lui demandait alors, avec une anxiété que Ghartrain trouvait puérile et dont il était touché parfois :
— N'est-ce pas, cette Jeanne... elle était beaucoup plus jolie que moi?
— Enfant ! Vous êtes cent fois plus belle, puisque je vous aime.
— Vous ne répondez pas.
— Puis-je répondre autrement? Je ne suis pas bon juge, moi. Je ne sais si vous êtes belle : je sais que je vous aime.
Le lendemain, Jacqueline reprenait :
— Quel âge avait-elle, votre Jeanne, au temps de vos amours?
— Dame !... je ne sais guère... j'ai oublié... Trente-deux ans environ...
— Et cela se passait?
— Il y a huit ans, huit siècles.
LA RANÇON lb5
— Alors, elle a quarante ans maintenant. Elle doit être vieille, fanée, flétrie à faire peur...
Etienne riait de ce triomphe féroce de la jeunesse.
— Méchante ! Vous la détestez donc bien?
— Ah ! disait Jacqueline en prenant la tête d'Etienne entre ses mains, elle a baisé ces yeux, ces cheveux, cette bouche... Vous l'avez aimée... Comment pourrais-je ne pas la haïr?
Il lui fermait la bouche avec des baisers. Elle se débattait, sérieuse, irritée :
— Laissez-moi dire... Je veux que vous m'entendiez... Je hais toutes les femmes que vous avez aimées, possédées, désirées... Et je hais celle-là, parce qu'elle a été pour vous ce que je ne serai jamais.
— Vous êtes l'incomparable amie.
— Quel homme hésiterait à préférer une maitresse ordinaire à une amie incomparable? Votre brutalité, votre sensualité...
— Votre... votre... Vous ne parlez pas pour moi, je pense. Quelle petite créature injuste vous êtes.
Elle appuyait sa tête câUne sur l'épaule de Ghartrain.
— Etienne, ami chéri, me serez-vous fidèle?
— Toujours.
— Toujours? Ah ! ne me trahissez pas.
— Que feriez-vous?
— J'aurais le malheur de vous trouver des excuses et je vous pardonnerais... peut-être.
— Mon amour, vous êtes tout l'univers pour moi. Je vous adore.
Et les petites querelles se terminaient par des baisers, par des serments qui laissaient Jacqueline plus fiévreuse, Etienne plus inquiet.
Madame Aubryot étant venue s'établir à Meudon, Jacqueline dut forcément restreindre ses visites. Etienne s'en plaignit bientôt. Il était dégoûté du travail, nerveux, tourmenté, ne supportant plus la surexcitation de la musique. Jacqueline imagina des stratagèmes nouveaux.
Quand elle n'avait pu s'échapper pendant deux ou trois jours, quand les lettres d'Etienne devenaient trop impérieuses, elle lui donnait rendezvous, le soir, sur la terrasse de Bellevue. Tout dormait dans la villa. Jacqueline, demi-vêtue sous son manteau, sortait sans bruit par la petite porte du jardin. Elle remontait l'avenue Jacqueminot, le cœur battant. Le frôlement de sa
robe sur les graviers lui donnait des sursauts affolés, la terreur d'être suivie dans cette fuite secrète. Elle s'engageait enfin sous l'énorme voûte des tilleuls centenaires. Etienne l'attendait sur un banc. Dans la nuit que l'arceau des branches faisait plus noire, il recevait la jeune femme entre ses bras. Et c'était deux heures de causeries balbutiées, bouche à bouche, deux heures où ils concentraient l'impatience, la folie de trois jours, deux heures que le silence, la solitude, la séparation inévitable, rapprochée à chaque minute, remplissaient de sensations aiguës, de douloureuses délices. Jacqueline enfin s'éloignait, elle regagnait sa chambre, toute brisée, dans une exaltation d'amour qui se dissipait en pleurs... Par la fenêtre ouverte, elle voyait, dans la vallée immense, confuse comme la mer, l'illumination formidable de Paris, flambant chaque soir, le reflet des lumières dans la Seine, loin, loin... Elle appelait Etienne, alors, elle défaillait de tendresse, de désir vague et inassouvi, pendant que les clochettes d'argent des crapauds tintaient dans l'humidité des jardins, comme une plainte cristalline.
Madame Mathalis annonça l'intention de réunir ses amis une dernière fois avant son départ pour la campagne. Jacqueline promit volontiers son
concours de musicienne, car cette soirée, attendue avec joie, lui faisait espérer un double succès. Très préoccupée d'éblouir Etienne, elle eut avec Suzanne et Moritz de mystérieuses conférences et perdit des journées entières dans les magasins. Etienne s'irrita d'être quasi abandonné.
— Ne vous plaignez pas trop, lui dit-elle. Je vous réserve une compensation... Oui, je prétexterai une invitation de Suzanne et je viendrai passer une grande journée avec vous. Maman ne s'occupe guère de ce que je fais. Elle promène mon fils dans toutes les villas qu'elle connaît, entre Meudon et Versailles. Elle me le ramène chaque soir avec une indigestion.
— Et vous, Jacqueline, quand vous occupezvous de votre fils?
— Quand je peux... pas souvent, je l'avoue... Mais il n'a pas besoin de moi... Maman le gâte... Elle le pourrit. Elle va l'emmener à Fontainebleau pendant un mois et je prévois qu'il reviendra tout à fait épouvantable.
— Line, ne négligez pas cet enfant à cause de moi.
— Je ne le néglige ni plus ni moins que d'habitude. J'aurai bien le temps de le morigéner quand Paul sera de retour. Vous me grondez. C'est bien. Je ne viendrai pas jeudi.
— Oh ! Jacqueline, vous ne me ferez pas ce chagrin-là.
Elle vint comme elle l'avait promis. Etienne parla d'aller déjeuner à la campagne, mais Jacquehne avait un projet :
— Écoutez, je dois dîner chez Suzanne. Vous allez m'emmener dans un faubourg, dans un endroit drôle, très peuplé, pas chic du tout... Nous serons assurés de n'y rencontrer personne. Je peux voir le vilain Paris, Aubervilliers, la Villette, les Buttes-Ghaumont.
— Allons, dit-il.
Une voiture les déposa sur le boulevard de la Chapelle. Jacqueline désira marcher. Un ciel tourmenté, bleu et blanc, un magnifique ciel à la Véronèse promettait une journée ensoleillée et lourde, un couchant orageux. Jamais Etienne n'avait vu Jacqueline plus jolie, plus éprise. Dans cette même robe qu'elle portait à Véhzy, avec sa capeline, sa démarche envolée, sa taille de jeune fdle, elle faisait sourire les maçons blancs de plâtre assis à la porte des cabarets. Tout le long de la populeuse rue de Flandre, sa grâce désarma les commères, facilement malveillantes pour les « aristos » égarés dans ces parages. Ceux-là, c'étaient des amoureux, ça
LA RANÇON lit
se voyait bien, et les ouvriers parisiens, race blagueuse et sentimentale, ne se gênaient pas pour le dire tout haut, d'un air bon enfant.
Chartrain révéla à Jacqueline les quartiersétranges qui précèdent la banlieue de Pantin, leslarges rues grouillantes et mornes tout ensemble, où passent sans cesse des enterrements pauvres allant au cimetière, des convois de bestiaux allant aux abattoirs. Jacqueline s'apitoya sur les grandsbœufs stupides et doux, sur la horde des moutons sales marqués de rouge pour la Saint-Barthélémy des bouchers. Etienne lui fit remarquer alors les marmailles déguenillées, les adolescents scrofuleux, les pâles fillettes anémiques, les. femmes sans âge, alourdies par la grossesse,. n'ayant plus de leur sexe que les pénibles fonctions. Il émut le cœur de la femme élégante,, cultivée avec amour par une civilisation qui. réserve au petit nombre son idolâtrie et ses raffinements. Il parla des indulgences auxquelles. la misère et l'ignorance ont droit. Et madame Vallier n'osa plus rire... Etienne fut éloquent parce qu'il mettait dans ses paroles toute la bonté de son cœur, toute la véhémence d'un esprit généreux et la belle poésie des chimères
de sa jeunesse. Il vit sa compagne attendrie le regarder en silence, d'un œil infiniment doux.
— Pardonnez-moi, dit-elle. J'ai été sotte. Ces pauvres gens m'effrayeront peut-être encore, mais ils ne me dégoûteront plus. Etienne, si vous étiez l'homme que vous êtes, sous la blouse d'un charpentier ou d'un maçon, je vous aurais reconnu... Je vous aurais aimé...
Elle regardait autour d'elle ces hommes et ces femmes qu'elle considérait jadis comme d'une espèce inférieure, piteux, lamentables ou inquiétants. Elle tâchait de les voir, à travers les paroles d'Etienne, avec leurs frustes sentiments de résignés, leur héroïsme de révoltés, leur sombre mystère de parias condamnés avant de naître. Que de forces peut-être, que de beauté, que de génie perdus ! Elle ignorait tout cela, cet océan populaire dont les houles berçaient la petite coquille de son luxe, le petit nid de sa vie heureuse. Elle avait vécu en inconsciente, en égoïste petite fille... Comme Etienne savait parler à son cœur, l'élargir, l'illuminer !... Elle eût voulu que leur amour, traversant l'enfer des cités ouvrières, s'y répandit en lumière, en miraculeux bienfaits.
« Je dirai tout cela à mon fils, quand il sera un homme », pensait-elle.
Et elle ajoutait :
— Qui donc égale mon Etienne?... Avec lui, que n'aurai-je pas fait?
Ils entrèrent pour déjeuner au restaurant des Buttes-Chaumont. On les servit dans un salon tout en vitrage qui dominait le parc déclinant, étageant ses verdures, ses allées tournantes. Devant eux, le panorama de Paris s'étendant jusqu'à la ligne ondulée de l'horizon, jusqu'aux lointaines collines bleues qu'Etienne nommait à son amie. Une brume pesait sur la ville, et les monuments émergeaient comme des vaisseaux à l'ancre sur la mer pétrifiée des toits. Des nuages filaient, laissant traîner de grandes ombres qui couvraient parfois tout un côté de la cité. Le vent les emportait. Le ciel balayé resplendissait ; puis, de nouvelles armées de vapeurs s'avançaient de l'ouest à l'est, et l'aspect du paysage changeait à chaque minute.
— Voyez, dit Jacqueline en souriant, tout le monde me prend pour votre femme... Si nous ne nous disions pas vous...
Elle hésita. Etienne devina sa pensée.
— Nous avons cette superstition du vous, en-
core dit-il... Mais combien c'est étrange d'employer l'un et l'autre ces formes cérémonieuses du langage, quand on s'aime comme nous nous aimons, quand on a donné et reçu mille baisers. Jacqueline était rouge comme les fraises qu'elle mangeait du bout des doigts...
— Si j'osais !...
— Oh ! fit-il, ce serait une joie de toutes les minutes... Allons, commencez...
— Commencez, vous !... Personne ne nous entend...
Il n'osait pas plus qu'elle et cette timidité les fit rire... Enfin, elle se pencha et sans le regarder :
— Donne-moi des fraises, veux-tu?
— Et toi, donne-moi le sucre !
Ils rirent encore, de ces pauvres phrases bêtes qui inauguraient l'intimité nouvelle, le délicieux tutoiement. Puis ils s'enhardirent si bien qu'ils parlaient pour ne rien dire, mêlant les vous et les tu... Cette syllabe mystérieuse, merveilleuse, effrayante, caressait leurs lèvres comme un baiser... « Yqmx-Ui? \oi^-tu?... m'aimes-fii.^... Je t'aime, toi !... « Quel délice de prononcer ces mots ! Il leur semblait qu'ils parlaient une autre langue, un idiome d'amour, inventé par eux, pour eux seuls.
Dans le salon voisin, un piano criard résonnait. Une noce dansait après le déjeuner dinatoire, avant la classique promenade au bois de Boulogne. La mariée, rouge sous une couronne trop grosse, rattrapait tant bien que mal, dans les quadrilles, sa traîne de cachemire blanc. Il y avait des demoiselles montées en graine, plates sous les draperies des corsages bleu ciel, avec des chapeaux de paille où fleurissaient des marguerites ; de petites filles, frisées du matin, dont les yeux se fermaient d'ennui, à voir tourner les grandes personnes ; des parents de province en redingotes courtes, en coiffes, en châles français. La gaieté des garçons d'honneur s'échappait en plaisanteries salées, pendant que les hommes cramoisis et graves se démenaient au billard. Par moments, le piano jouait un air connu d'une chansonnette à la mode, et toute la société, en chœur,
reprenait :
Ah ! ah ! ah !
ce qui paraissait à tout le monde extrêmement spirituel.
En toute autre circonstance, Jacqueline eût raillé ces ridicules étalés dans l'abandon d'un jour de liesse ; mais elle commençait à sentir que toute la vie n'est pas faite de beauté, d'art, de
sentiments rares, de rares sensations. Bienveillante, elle regardait ces inconnus, si fiers de leur humble plaisir. La mariée, sanglée dans son corset, les cheveux brûlés par le fer, heureuse de cette royauté d'un jour que la coutume accorde aux plus humbles, lui inspirait une fraternelle pitié.
Pauvre fille !... Elle croyait posséder l'idéal dans la personne de ce grand garçon blême qui avait des sourires de gantier. Jacqueline lui souhaita le bonheur du fond de l'âme. Puis, ingénument, elle se réjouit d'être Jacqueline Vallier, et de le goûter, ce bonheur, avec des nuances et des poésies que la mariée des Buttes- Chaumont ignorerait toujours. Elle admira celui qu'elle avait élu, cet Etienne — son Etienne ! — celui qui la dominait par le timbre de sa voix autant que par le sens de ses paroles, par le pouvoir mystérieux qui réside dans la forme d'un profil, le bleu des prunelles, le reflet d'une chevelure et cette petite ligne de la bouche qui fait les grands amours.
L'après-midi passa. Etienne et Jacqueline se sentirent vraiment cœur à cœur. Aucun mot malheureux ne fut prononcé ; aucun incident n'apporta de trouble. Chartrain rêva qu'il prome-
nait par les faubourgs hospitaliers, non pas une amie, non pas une maîtresse, mais une épouse, une compagne docile et tendre, dont l'âme s'était modelée sur la sienne, depuis longtemps, depuis toujours. Il rêva un avenir où toutes les aspérités de leurs caractères s'aplaniraient pour permettre le contact étroit; où ils n'auraient qu'une même pensée, qu'un même vœu, qu'un même regard sur la vie, qu'une même émotion dans l'amour... Tout était beau, tout était possible. Tous les miracles devaient s'accomplir.
Quand il se trouva seul devant une table de restaurant, les calmes joies de la journée fermentèrent dans son cœur jusqu'à l'ivresse. Le bonheur l'oppressa et le désir, l'impérieux besoin de revoir Jacqueline. Elle avait promis de rentrer de bonne heure. La nuit tombait à peine et déjà Etienne était rue Michelet, cherchant le signal convenu, le ruban noué au balcon du quatrième. Le vent . jouait avec le nœud de soie rouge qui signifiait : « Je suis là. Je t'attends. Viens ! » Et derrière le tulle des rideaux, Etienne imagina Jacqueline impatiente. Il monta, contre toute prudence. Elle se jeta dans ses bras.
— Je vous attendais... Ah! mon ami, quel dîner interminable ! Suzanne est bien charmante, mais
je lui en voulais de me retenir. Enfin, un monsieur est arrivé, heureusement, un artiste, je crois, assez beau garçon et que cette sournoise de Suzanne semble aimer beaucoup. Je les ai laissés en tête à tête et ils ont paru enchantés.
— Souhaitons-leur beaucoup de bonheur !
— Autant qu'à nous,
— Autant? Ah ! ce n'est pas possible !
— Vous êtes donc bien heureux? dit-elle.
— Regardez-moi !... Je suis accablé, anéanti de bonheur... Cette journée restera dans mes souvenirs comme la plus belle, la meilleure que j'aie passée avec vous... Ma chérie, que vous étiez docile et douce ! Que vous m'aimiez !... Ah ! ne soyez pas jalouse uu passé ! Jamais je n'ai aimé, jamais je n'ai vécu... Tout commence !
Elle se laissa glisser sur un coussin, levant vers Etienne un visage ébloui d'amour..
— Répétez cela... Répétez que vous êtes heureux !... Vous me feriez aller au bout du monde... Vous êtes un enchanteur, vous êtes un magicien... Et si fort toujours, si maître de vous !
— Vous croyez? Mais pensez donc à votre jeunesse ! Quelle tentation !... C'est vous qui êtes la séductrice, la petite Circé. Ah ! ne plus vous voir, renoncer à vous, à vos yeux, à
votre bouche, à votre âme, ce serait au-dessus de mes forces... Je suis entraîné, roulé comme une branche dans un torrent... Jacqueline, ma Jacqueline !...
D'un souple mouvement, dressée sur les genoux, elle offrait son front aux baisers d'Etienne. Il la sentit à peine vêtue dans le peignoir de laine blanche et l'odeur d'iris qui émanait d'elle, la tiédeur révélée d'un corps charmant lui rendirent l'ivresse du premier baiser, sur le lit parfumé des jacinthes. Rieuse sous ses bandeaux dénoués, elle appuyait aux genoux d'Étienne ses bras croisés, ses seins délicats, dans la pose d'une chimère interrogatrice... Derrière elle, la fenêtre ouvrait un grand carré de lumière pâle où l'on voyait s'allumer les étoiles, dans le ciel assombri...
Mais l'ardeur de l'amant, éveillée par l'amoureuse attitude de la jeune femme, se fondit en. grave douceur, quand la tête de Jacqueline se reposa enfin sur son épaule. Ils restèrent longtemps sans parler, si longtemps que Chartrain put croire Jacqueline endormie sur son cœur, dans sa pose confiante, dans un abandon d'enfant. Heure délicieuse ! Le paroxysme de la tendresse abolissait dans leurs âmes toute émotion de vo-
lupté. Ils trouvaient dans leur étreinte immobile, sans même unir leurs lèvres, la plénitude d'un hymen... Il parla, enfin, d'une voix étrangement brisée, d'une voix qui semblait venir des profondeurs de son être, avec un timbre nouveau... Et tout disparaissait, tout s'évanouissait en eux, autour d'eux, le décor, l'heure, le passé, l'avenir, tout ce qui n'était pas l'amour et la minute présente et l'éternité qu'elle contenait... « Tu es à moi ! — Je t'appartiens !... » Et tout à coup la certitude de la possession proche, le poids d'une félicité trop lourde pour de pauvres cœurs mortels donnèrent à leur joie l'accent même du désespoir, la mélancolie, la stupeur, les larmes. Elles coulaient, ces larmes de l'amour éperdu et religieux, ces douces, ces ferventes larmes, des yeux de Chartrain sur les cheveux de Jacqueline et des yeux de Jacqueline sur la poitrine de Chartrain. Elle était à lui. Aucun pouvoir humain n'aurait pu la lui reprendre. Mais, par cette nuit enchantée, l'appel des sens ne troublait pas l'hymne tendre de leurs cœurs ; il s'y mêlait, il s'y perdait, il achevait l'harmonie. Le silence régna, et les ténèbres. Etienne et Jacqueline murmuraient des paroles de songe. Bientôt, ils ne parlèrent plus. Leurs bouches s'étaient jointes dans un
baiser qui les enivra d'une ivresse confuse comme la nuit, infinie comme elle, qu'un même cri traversa :
— Mourir...
Éternel vœu des âmes comblées que l'excès de leur félicité accable et penche vers le néant. Etienne attirait Jacqueline. Elle tressaillit. Elle ouvrit ses yeux hallucinés sur les meubles émergeant de l'ombre, les objets qui racontaient sa vie de chaque jour. Elle murmura la suprême prière :
— Oh ! pas encore... pas ici...
Et dans ce refus que l'amant respecta, elle renouvelait sa promesse, elle ratifiait son consentement.
« Etienne, je serai demain à Paris. Ma mère me charge de quelques emplettes qui me donneront, enfin, l'occasion de vous voir... Ah ! mon bien-aimé, il est temps qu'il cesse, ce suppHce de la séparation que vos lettres mêmes, vos chères lettres, ne peuvent qu'adoucir. Depuis quatre jours, mon âme est absente. Je vis comme en rêve. Etienne, il faut que je vous revoie... Je meurs d'impatience, d'ennui, d'amour.
» Par quelle fatalité l'indisposition de ma mère m'a-t-elle retenue ici, au lendemain de cette journée inoubliable, de cette soirée, où vraiment, ma chère âme, nous avons été l'univers entier à nous deux ? Vous demandez : — La recommencerons-nous
jamais, la douce promenade? Tant de hasards peuvent nous séparer. Les amis, les parents, même deviendront autant d'ennemis si nous sommes découverts. Et vous-même, êtes-vous sûre de votre cœur? Acceptez- vous bien librement les remords, les angoisses, les dangers possibles? Ne regretterez-vous jamais le consentement arraché dans une heure d'émotion suprême et qui vous a promise à moi ?...
» Cher Etienne, oubliez ce souci. Que rien n'existe pour nous, hormis nous-mêmes. J'ai réfléchi depuis quatre jours. J'ai pu mesurer ma faute et ma responsabilité. J'ai interrogé mon cœur. Il m'a répondu par le même cri de tendresse. Ah! je ne cède pas à l'entraînement de& sens, aux suggestions d'une imagination romanesque. En apprenant tout, je n'ai rien oublié. Je sais regarder la réalité en face et me jurer à moi-même que rien ne sera changé dans ma vie,, que l'amour nouveau, l'amour éternel et lesdevoirs qu'il me crée, n'aboHront ni les affectionsanciennes, ni les devoirs antérieurs. Je vous le^ dis, mon bien-aimé, avec une mélancolie qui n'est pas un regret ; il me serait impossible de renoncer à Paul, à Jo, qui m'aiment tant, et que j'aime et que J'aimerai toujours... Qu'ils ne souffrent
jamais de notre faute ! Vous ne le voudriez pas, vous, si bon... Et je sais que vous les aimez, que leur malheur empoisonnerait votre joie, que vous vous effaceriez devant eux, si la nécessité m'imposait un choix... Ah ! je ne puis supporter cette pensée sans que tout se déchire dans mon triste cœur, cœur d'amie fraternelle, cœur de mère, cœur d'amante. Et pourtant, Etienne, je suis à vous. Je me donne par ma libre volonté, acceptant l'avenir quel qu'il soit, le bonheur, le malheur, la mort même. Je ne me reprendrai jamais, ami chéri. Certes, il est beau d'être héroïque, et vous l'avez été longtemps. Ne me méprisez pas de ne point savoir l'être. Je sais mieux sentir que raisonner. Je sais aimer, surtout. Vous l'avez vu, depuis tant de mois d'intimité affectueuse, je puis mettre dans la folie de la passion assez de dévouement et de tendresse pour l'élever au-dessus d'un vulgaire amour. Près de vous, dans l'admiration fanatique que je vous ai vouée, j'ai appris que la médiocrité des sentiments nous est défendue et que notre amour doit être infini, admirable, ou n'être pas... Vous ne m'avez pas séduite, cher bien-aimé. Je suis venue à vous comme on va vers la lumière, vers le bonheur, vers la beauté. J'ai incarné en
VOUS mon amour des plus nobles choses, et c'est avec le meilleur de mon âme que j'ai commencé de vous aimer. Pouvions-nous échapper à la loi qui condamne à s'unir ceux qui s'aiment, et consentir à ne point mettre tout l'amour dans l'amour? Je ne sais ce qui fût advenu si j'étais autre, si mon âme s'était trempée comme la vôtre dans l'habitude du sacrifice et la pratique du devoir. 11 me semble que vous ne pouviez me résister et que je ne pouvais lutter contre moi-même. Prenez-moi donc telle que je suis, et que la grandeur de notre passion, que votre sincérité, que ma fidélité nous soient une espèce d'excuse. Il faut que vous soyez heureux, après les années de solitude et de détresse, en vous réjouissant enfin d'avoir vécu. Votre pauvre Line sera tout ce que vous voudrez, sœur, amie, maîtresse, tout ce qu'une femme peut être pour un homme. Elle revendique la responsabilité de ses actes, comme elle en revendiquerait, à elle seule, le châtiment... Mais ne pensons pas à l'avenir. Le présent nous appartient. Je vous aime et je vous verrai demain.