JACQUELINE
Jacqueline resta pensive, le front dans ses mains, relisant cette lettre qui trahissait, en les
conciliant presque, des sentiments contraires... Puis elle mit un baiser sur le papier qu'allaient toucher les doigts d'Etienne et écrivit l'adresse sans trembler... Par la fenêtre du salon elle apercevait madame Aubryot, assise sur la pelouse près de Jo qui dressait les arceaux d'un crocket. Grave, elle contempla ces deux êtres si chers, plaçant au milieu d'eux, par la pensée, celui qui ne lui était pas moins cher, malgré l'absence, les malentendus, la trahison. Paul ! que faisaitil à cette heure...? Elle le vit, roulant dans un •car américain, avec ses camarades français ; elle revit ses yeux clairs, sa moustache brune, .son bel air de loyauté et de gaieté — et une immense tristesse déferla dans son âme. Ce n'était pas le remords, ce n'était pas le regret, c'était l'abattement d'un cœur impuissant à modifier sa destinée, c'était l'émotion qui saisit à la veille des actes irréparables... Elle ne se trouvait pas d'excuses et ne s'en cherchait pas ; elle ne ressentait même pas cette nette sensation de crime qui hante les femmes soumises à la morale religieuse, à l'influence des traditions et des préjugés. Mais elle ne pouvait retenir ses larmes, comme sur le cercueil d'un mort chéri, l'ancien, l'éphémère et charmant amour des
fiançailles. Elle pensait : « J'aime Paul comme une sœur, comme la meilleure des amies. Il ne souffrira jamais. Il ne soupçonnera rien. » Un mot tintait le glas dans son âme : « C'est fini ! c'est fini ! »
Ses yeux se reportèrent sur sa mère, sur cette jolie femme à cheveux blancs, si gaie, si optimiste, si frivole, qui l'avait tenue tout enfant dans ses bras et s'était si vite désintéressée d'elle. Madame Aubryot, vertueuse sans effort, incapable de sentiments profonds, comprendrait-elle le cœur tourmenté de Jacqueline? Pas plus qu'elle n'eût excusé sa faiblesse, ni admis son amour pour Chartrain. Son code moral se composait de deux axiomes : « Ne pas s'ennuyer ; ne pas se compromettre. » Jacqueline ne reportait nullement sur sa mère la responsabilité du drame de sa vie. Elle la revendiquait obstinément, méprisant l'excuse de l'éducation, du milieu, de la négligence , de Paul, incapable de discerner la nuance qui existe entre surveiller une femme et veiller sur elle.
Elle arrêta enfin sa pensée sur son enfant. Il
riait, il jouait dans la lumière, avec ses cheveux
' blonds déjà brunissants, ses membres souples,
ses mollets nus. Cher petit corps si souvent baisé !
Chère petite âme candide et curieuse ! L'amour
est bien puissant pour vaincre votre souvenir dans les cœurs maternels qui sont, hélas ! des cœurs de femmes, de pauvres cœurs d'amoureuses ! « A lui non plus, je n'enlève rien ! » s'écria Jacqueline. Elle sanglotait pourtant, courbée sur la table, et ses larmes étoilaient de grosses gouttes la lettre et le nom de l'amant.
Le lendemain, par un matin bleu qui riait sur les feuilles mouillées, Jacqueline sortit de la villa. Gomme elle refermait la grille, elle aperçut le facteur qui la saluait.
— Il n'y a rien pour moi?
— Si, madame.
Le bonhomme lui remit une enveloppe timbrée de Paris.
« Nos lettres se seront croisées, pensa-t-elle en souriant de plaisir. Que m'envoie- t-il? Des vers, sans doute... — L'heure pressait, le train allait partir... — Je lirai cela dans le wagon, à l'aise. »
Et elle descendit lestement l'avenue Jacqueminot, rêvant aux épîtres des séducteurs qui, dans les romans moraux, écrivent à leur future victime qu'ils partent pour les Indes, saisis tout à coup de remords.
Assise dans le wagon où se prélassaient un jeune homme très élégant, une religieuse et deux
vieilles dames, Jacqueline ouvrit la lettre de Chartrain. Une feuille pliée glissa, où elle vit avec surprise l'écriture de son mari. Le pressentiment d'une catastrophe la glaça, mouillant de sueur le creux de ses mains, ses tempes, son front pâle... Un billet d'Etienne était joint à la lettre de Paul...
Jeudi soir.
« Jacqueline, venez ! Il faut que je vous parle... J'étais trop heureux hier. Cette lettre que vous lirez, cette lettre fraternelle, m'a rejeté dans l'abîme, en face de la réalité. Notre songe est fini ; notre bonheur écroulé. Je sors du rêve. Je retombe dans la misère et la douleur... Venez! Essayons de vaincre la fatalité et nousmêmes, tant que l'irréparable n'est pas consommé. L'absent est entre nous. Je n'en puis écrire davantage.