GEORGES VALLIER
— C'est gentil, n'est-ce pas?... Et je vous fais grâce de l'orthographe... Il est très intelHgent, mon petit Jo.
Elle recommença à rouler ses boulettes de mie de pain. Etienne prit la lettre de l'enfant, la feuille historiée de pâtés, couverte d'une grosse écriture maladroite. Son visage s'était altéré. Il murmura :
— Pauvre petit Jo... C'est vrai... Vous n'êtes pas allée le voir. Votre cœur ne vous reprochet-il pas un peu cette négligence?
Jacqueline, interdite, rougit :
— Il revient dans trois jours... Je ne pensais pas mal faire. Etienne, nous avons si peu de temps à nous.
— Mais, je ne vous ai pas accaparée, ma chérie. Elle sentait le blâme indirect et ne répondait
pas, vaguement boudeuse.
— Vous craignez peut-être de le revoir, maintenant !
Elle riposta d'un air fâché :
— Pourquoi?... Il n'a pas l'âge de comprendre. Et puis, dois-je me croire déshonorée parce que j e vous appartiens ?
— Jacqueline, je ne dis pas cela.
— Mais vous le pensez. Oui, je devine... Vous me trouvez trop gaie... Vous avez des remords et cela vous étonne que je ne les partage pas. Mon âme est ainsi faite. J'aime et je ne discute pas mon amour. Mais vous vous dites que j'ai cédé bien facilement et bien vite... Oh! je n'aurais pas cru cela de vous.
— Folle, vous savez bien le contraire. ■ — Partons ! fit-elle brusquement.
Elle se leva et sortit de l'auberge. Etienne la rejoignit à l'entrée du bois.
Le soleil était haut sur l'horizon, la chaleur devenait accablante. Chartrain, ému par la sourde irritation de son amie, essaya de la radoucir :
— Line, ne me boudez pas, je vous en prie, ne soyez pas enfant.
Elle secouait la tête et ne répondait pas. Ils s'enfonçaient dans le taillis, vers les abris touffus et frigides de l'Allée noire, étoilée de véroniques, embaumée du fort parfum des menthes. Des libellules rayaient l'ombre, devant eux, et le sol humide se couvrait de fraisiers, de lierres rampants, de bizarres plantes lancéolées. Les deux amants s'assirent dans un endroit sec où s'amoncelaient des feuilles mortes. Etienne prit la main de Jacqueline et la baisa.
— Comment me faire pardonner? dit-il. C'est notre première querelle. Que de moments de bonheur perdus.
Il sentait la différence qui subsistait, malgré l'amour, entre cette petite âme mobile, toute d'instinct et de sentiment, et son âme d'homme, dont quarante années de dure vie avaient amorti l'élan naturel vers la joie. Et comprenant que Jacqueline, moins raisonneuse,^ était peut-être plus logique que lui, il reprit :
— J'avais tout oublié dans l'ivresse de ces deux semaines. Le retour de Paul, si proche, m'épouvante... et cette lettre de Jo, cette lettre que vous m'avez montrée, m'a serré le cœur.
— Vous avez des remords?
II murmura :
— Que n'êtes-vous à moi seul? Pourquoi la fatalité nous condamne-t-elle au mystère, aux terreurs, aux mensonges?
Elle répondit :
— Vous êtes dur pour moi.
— Comment?
— Est-ce le moment de me rappeler ces choses r Je ne suis pas un philosophe, moi. Je n'ai pas de théories. Je ne sais qu'aimer. Et vous me croyez mauvaise mère, vous me reprochez ma gaieté, ma jeunesse, mon bonheur.
Elle fondit en larmes. Désolé, il la prit dans ses bras :
— Ah ! que vous êtes bien femme ! Mais vous êtes aussi une grande enfant. Ne parlons plus de tout cela. Vous irez voir Jo demain, et je ne gâterai plus notre bonheur, je vous le promets. Allons, essuyez ces beaux yeux, ma Jacqueline.
Elle se laissa caj oler, mais les réflexions d'Etienne l'avaient touchée au vif du cœur.
Elle ne pouvait comprendre qu'il n'oubliât pas l'univers entier auprès d'elle, et sensible, susceptible, fière aussi, l'appréhension du mépris la rendait ombrageuse. Elle ne bouda point pendant la promenade à travers la forêt, le goûter à Chaville, le retour sous un beau ciel tragique, fauve
et or. Mais un voile de tristesse s'était étendu sur sa beauté.
A la gare, elle tendit la main à Etienne.
— Au revoir, dit-elle. Je prendrai le prochain train. J'ai quelques emplettes à faire.
— Jacqueline, nous ne nous quitterons pas ainsi. La journée a été manquée. Venez dîner avec moi. Vous partirez par le train de minuit.
Elle hésita, elle qui adorait ces dîners improvisés chez Etienne.
Ghartrain finit par la décider. Chemin faisant, ils achetèrent un poulet froid, des fruits, quelques friandises que Jacqueline aimait. Et dans la petite salle à manger, face à face, ils dînèrent comme deux époux.
Quand ils passèrent dans le cabinet de travail, Etienne demanda un peu de musique. Les fenêtres étaient ouvertes sur l'horizon des toits découpés en arêtes sombres et dominés par la masse du Panthéon. Étendu sur le divan, Ghartrain regardait le soir décolorer le ciel dans un rose de roses mortes, dans un vert acide de poison. Des vols circulaires de chauves-souris battaient l'air tiède encore, et dans une nacre fine et grise, à l'est, la pleine lune s'épanouissait comme un large tournesol d'or.
Les pressentiments d'Etienne s'évanouissaient à l'angoissante et douce approche de la nuit. Dans le mystère du crépuscule, Jacqueline, assise au piano, n'était plus qu'un blanc fantôme, et les Lieder mélancoliques du Dichterliehe, des voix incertaines, qui ressuscitaient le passé.
Ghartrain songeait à l'après-midi déjà lointain où il avait lu à madame Vallier son article sur Schumann. Qui eût dit, alors?... Ému par ce souvenir, il s'approcha de la jeune femme. Elle tourna la tête vers lui et il vit ses yeux humides de pleurs.
— Line, mon amour, vous pleurez?
Elle ne répondit pas, mais soudain penchée, les coudes appuyés au clavier, la tête entre ses mains, elle éclata en sanglots. Et à peine Chartrain put-il distinguer ces paroles balbutiées et répétées :
— • Vous me méprisez, vous me méprisez !
— Oh ! ma chérie, qu'avez-vous pensé? Que dites-vous? Moi je vous méprise, moi, qui vous adore?
Elle répondit :
— Je l'ai deviné aujourd'hui. Et tout à l'heure, en jouant ces Lieder, j'ai pensé aux premiers temps de notre amour, à cette époque où nous nous
aimions purement, silencieusement, selon votre rêve... Et j'ai senti que jamais, jamais je ne réaliserais votre idéal.
— Enfant !
— Et puis... et puis...
— Dites...
— Et puis j'ai pensé à ce que nous avions fait, à ma folie que vos paroles d'aujourd'hui m'ont fait connaître. J'ai pensé à Paul qui est je ne sais où, là-bas, et à Jo, qui dort dans son petit lit, près de ma mère... Et tout cela m'a déchiré le cœur. Ah ! pour que je sois heureuse, il faut que je les oubhe, Etienne... Et je les aime, malgré tout, je les aime tant.
Etienne frémit. Lui aussi, il avait eu la vision du mari, calme et confiant, et de l'enfant endormi près de l'aïeule. Il prit Jacqueline dans ses bras :
— Mon amour, cria-t-il, mon amour ! Je ne te . méprise pas, je ne te blâme pas. Je te plains. Et ne crois pas qu'il y ait dans mon cœur, pour toi, autre chose que de la tendresse.
Elle pleurait doucement sur son épaule. Il la fit asseoir près de lui.
— Chère âme, nous souffrirons. C'est inévitable. J'accepte toutes les douleurs. Tu me les as
payées d'avance. Mais toi, pauvre petite, as-tu mesuré tes forces, as-tu du courage? M'aimeras- tu malgré tout?
— Toujours.
— Toujours?
— Oh ! n'en doutez pas, dit-elle avec un accent de prière.
— Je ne suis pas un tyran, dit-il, en caressant de la main la joue de la jeune femme, où roulait une larme brillante. Le jour où notre liaison — je ne dis pas notre amour — vous pèserait comme un crime, vous seriez libre, mon amie. Je ne veux vous tenir que de vous-même, par un consentement sans cesse renouvelé. N'oubliez jamais cela.
— A quoi bon?... Est-ce que quelque chose, maintenant, peut nous séparer? Je vous ai donné mon âme.
— Ah ! que vous savez bien aimer, dit-il, attendri. Mais vous êtes une idéaliste forcenée, ma Jacqueline, et vous me voyez en beauté, dans un mirage, qui, bientôt peut-être, s'évanouira. Quel que soit l'avenir, je neveux ni vous diminuer, ni vous dépraver. Je vous veux bonne, dévouée à ceux que vous aimez et que vous aimerez encore quand je ne serai plus, dans votre vie, qu'un
mélancolique souvenir. Chère, la folie de ces derniers jours, la fièvre où nous vivons, cette passion que tu me pardonnes, n'enlèvent rien du tendre respect que j'ai pour toi. Et je ne serai ni égoïste, ni avare, en possédant mon cher trésor... Oui, je veux que personne ne souiîre par notre faute. Cela parait étrange, n'est-ce pas? Un amant, l'amant éperdu que je suis, tenant ce langage. Je dois te sembler ridicule ou inconscient. Mais je ne puis me désintéresser de ta vie, de cette part même de ta vie qui ne m'appartient pas. Je te veux, chérie, telle que je te souhaiterais si tu étais ma femme, car j'aime ton esprit, ton cœur, ton âme, autant que ta douce beauté.
— Ah ! que tu sais bien me parler ! que je t'aime, murmurait-elle avec ravissement, et je t'admire autant que je t'aime. Sois mon guide, mon maître et mon soutien.
— Chut! ne me donne pas des louanges que je , ne mérite pas.
Il était ravi cependant, et un grand bonheur lui venait de cette certitude qu'ils ne pourraient jamais se mépriser. Il ne songeait plus à critiquer Jacqueline. Elle était la femme avec ses inconsciences qui ressemblent à la perversité, ses puérilités, ses contradictions, et aussi avec
sa tendresse ingénieuse, l'héroïque folie qu'elle apporte dans l'amour et le charme qui ramène l'homme à son sein, comme à la patrie retrouvée.
Jacqueline partit le lendemain pour Fontainebleau, et lorsqu'elle revint, ramenant son fils, une dépêche de Vallier annonçait son arrivée pour le jour même.
Quand les portes de la gare s'ouvrirent devant le flot des voyageurs^ madame Vallier, tenant Georges par la main, resta clouée au sol, tremblante. C'était la minute qu'elle redoutait depuis le matin, dans un affolement qui lui avait fait o^iblier de prévenir Etienne. Soudain, l'enfant lâcha sa main; elle entendit son cri joyeux :
— Papa!
Et elle se sentit étreinte, embrassée :
— Ma Jacqueline, mon trésor !
Sur la poitrine de l'époux, l'ancienne tendresse, la chère habitude remontèrent au cœur de Jacqueline. Une émotion puissante la secoua. Elle fondit en larmes en rendant à Paul son étreinte et son baiser.
— Ma chère femme, mon beau petit ! Que c'est bon de revoir ceux qu'on aime. Je trouvais le temps bien long.
Une voiture les emporta vers la gare Montparnasse où ils devaient prendre le train de Meudon. Paul, bruni, maigri, mais alerte, débordait de joie, mêlant les questions aux caresses, les baisers aux récits. Jacqueline, les yeux encore humides, lui répondait distraitement, hantée par une pensée unique. L'enfant bavardait et riait sur leurs genoux.
Après le déjeuner, quand Paul eut raconté ses projets, ses espérances et, plus longuement, ses impressions de voyage, il s'étendit dans un rocking-chair sur la pelouse, Jacqueline assise auprès de lui. Il l'interrogea, demandant des nouvelles de tous les amis, le récit de cette fameuse soirée chez Suzanne Mathahs, où Jacqueline avait eu un double succès de musicienne et de jolie femme. Et sans voir la contradiction douloureuse des traits de Jacqueline, il continua :
— As- tu VU récemment Chartrain?... Que devient-il ? Il m'a écrit une seule fois.
Il reprit :
— Moritz m'a écrit aussi. Il m'a parlé de ta robe. Il paraît que tu fais concurrence aux Burne- Jones. Moritz veut faire le portrait de cette robe. Je pense qu'il n'oubliera pas de te mettre dedans.
Il riait en respirant l'air tiède, tout heureux, disait-il, de revoir le ciel, les arbres et les femmes de France. Il voulut dîner dans le jardin, et, la table desservie, Jo endormi, il devint tendre. II attira sa femme sur ses genoux. Elle cédait, mélancolique, tressaillant au contact de cette tête brune qui lui rappelait de chers souvenirs. Un trouble tumultueux emplissait son âme. Elle avait envie de pleurer, de fuir, de se cacher, et, malgré tout, un charme douloureux la retenait près de l'époux qui lui demandait sa part de bonheur, sa part de joie, — une joie qui ne serait plus partagée, jamais...
Elle le regardait comme si l'absence, les événements irréparables avaient dû créer un autre Paul dans le Paul qu'elle connaissait. Et elle le trouvait changé, sans réfléchir qu'elle n'était plus l'ancienne Jacqueline. C'était donc le même homme qu'elle avait aimé, son mari, son vrai
maître? Il l'avait possédée vierge et rendue mère ; il avait vécu et dormi près d'elle pendant huit ans, et il la connaissait si peu qu'il ne devinait aucun changement en elle. Son amour léger ignorait les intuitions profondes, les divinations de la passion. Elle l'aimait cependant. Rien ni personne ne pouvait séparer leurs destinées. La communauté du nom, du lit, des intérêts et des habitudes, les souvenirs, l'enfant les liaient d'une chaîne solide et que ne romprait pas l'assaut furieux de l'amour. Mais, entre cette femme et ce mari — les deux moitiés d'une unité — se creusait l'abîme d'un éternel mystère. Ils étaient plus étrangers que des amis. Ils vivraient ensemble pourtant, et peut-être vivraient-ils heureux, lui par ignorance, clic par habitude, époux mais non mariés au sens exact du mot, séparés, non par ces griefs qui détruisent l'estime ou suscitent la haine, le dégoût, la colère, non pas même par une série de malentendus déterminés, mais par la seule évidence, apparue enfin, des différences essentielles de leurs natures. Vallier ne la voyait pas, cette évidence qui avait lentement tué l'amour dans l'âme de Jacqueline. Mais elle l'avait pressentie cinq mois auparavant, le soir où Paul avait répondu à sa mélancolie par une gaieté maladroite :
— Line, ma Line chérie.
Il lui donnait ce nom familier aux lèvres d'Étienne. Il baisait sa nuque à la même place où Chartrain appuyait ses baisers. Et Jacqueline entrevit l'épouvantable douleur que la révélation de sa faute infligerait à cet homme. La pitié vainquit en elle l'horreur du partage...
Le retour de Vallier ouvrait l'ère des conflits. Les derniers incidents laissèrent un trouble dans l'esprit d'Etienne.
Cet homme droit, épris de la vie harmonieuse, avait puisé dans l'horreur d'une trahison qui démentait toute son existence la force de prolonger un combat inégal. Docile en apparence et peutêtre de bonne foi, Jacqueline s'était toujours armée contre lui de sa séduction irrésistible, de son amoralité ingénue, de son impérieux amour. Vaincu, il s'était donné pour toujours en acceptant pour toujours Jacqueline. Il ne songeait plus à se reprendre, mais il voulait pouvoir s'estimer.
Plus que tout autre, il devait souffrir des petits supplices que l'habitude n'avait pas encore émoussés. Serrer la main de l'ami qu'on trahit, s'asseoir à sa table, mentir toujours et partout, ces obligations allègrement supportées par les séducteurs professionnels firent expier à Chartrain son bonheur coupable. Plus d'une fois, le cœur lui manqua... Il était sévère pour lui-même et ne se ménageait pas les cruelles vérités, mais il ne pouvait convenir du péché d'hypocrisie. Non, il n'était pas un hypocrite, car son amitié pour Vallier, antérieure à son amour, n'était aucunement modifiée.
Cette amitié restait sincère, et ce n'étaient pas des ruses adroites, ces témoignages de dévouement qu'il prodiguait à Paul. Sa jalousie même demeurait douloureuse sans être agressive, car l'esprit de justice qui dominait toutes les actions de Chartrain triomphait dans l'amour même. Paul, d'ailleurs, ne montrait aucun souci de vigilance. Très affairé, accoutumé aux longues absences de Jacqueline, il ne demandait à sa femme que de la bonne humeur et de la beauté, aux rares heures qu'ils passaient ensemble. Il était trop naïvement content de lui pour n'être pas sûr d'elle, n'étant ni de la race des amants, ni de la race des jaloux.
Ghartrain subit donc la loi commune. Il se résigna aux fatalités de sa faute, non sans en souffrir, mais sans se révolter. Et puis, malgré tout, il lui fallait bien en convenir, ses chagrins étaient compensés, largement, par l'amour de Jacqueline. La vraie passion crée des chefsd'œuvre, comme le génie. Et c'étaient les chefsd'œuvre qu'accomplissait la jeune femme, chefsd'œuvre de sollicitude, de tendresse, de tact délicat. Elle savait prévenir les accès, calmer les fureurs, prolonger par des lettres quotidiennes le bonheur des rendez-vous. Et sur ces lèvres toujours offertes, Etienne trouvait une ivresse plus subtile que la lourde ivresse de la chair. Il goûtait dans l'oubli l'unité divine, la certitude d'aimer absolument et d'être uniquement aimé.
Pourtant, vers le milieu de l'hiver, il vit avec chagrin que le monde lui prenait Jacqueline. Les premiers succès de Vallier avaient élargi le cercle de ses relations, et chaque soir c'étaient des dîners, des bals, des parties carrées avec quelque couple, au théâtre ou au cabaret. Jacqueline, délivrée des premiers scrupules qui avaient troublé son bonheur, jouissait ouvertement de la vie, et cet étalage de bonheur parut insolent aux âmes malveillantes. Ghartrain surprit des opinions
qui le chagrinèrent, d'autres qui l'indignèrent, d'autres qui le firent réfléchir. Il eût voulu son amie plus grave, plus recueilhe, et voici que l'enfant délicieuse, mais inquiétante, menaçait de reparaître. Il n'avait rien à lui reprocher précisément, mais elle riait très fort, elle se décolletait trop, elle encourageait les propos libres. Un brin de cour ne lui déplaisait pas.
Certains détails de leur liaison revenaient à la mémoire d'Etienne. Il se rappelait les premières coquetteries de Jacqueline; son obstination à tenter le danger et cette absence de remords, cette fougue brûlante qui faisaient d'elle une tendre, une gracieuse petite faunesse. Elle avait l'imagination vive et le tempérament voluptueux. Ah ! si son cœur était seulement le complice de cette imagination et de ce tempérament ! Si elle n'aimait que l'amour dans l'amant ! Quelle anxiété pour Etienne !
— Elle embellit, la petite Vallier, dit Moritz, un soir, comme il sortait de chez Lussac... Si on lui baisait la joue, elle ferait semblant de se fâcher, mais on pourrait lui baiser la main. Elle ne dirait rien et, tôt ou tard, on aurait la joue.
Moritz, plus que tous les amis de Jacqueline, était au-dessus du soupçon. Néanmoins, Ghartrain s'alarma. Il étudia sa maîtresse et pensa qu'elle
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acceptait avec une sérénité trop égale les nécessités humiliantes de leur situation. Il l'eût préférée plus craintive, cédant à la force irrésistible de l'amour sans se complaire aux petits mystères de leur aventure. Inquiet, il devint injuste et se prépara de nouvelles douleurs.
Si tendres que soient restés les hommes parvenus au milieu de la vie, ils ne peuvent abolir le souvenir d'expériences sentimentales qui les ont rendus méfiants. Tous ont perdu, plus ou moins, cette puissance d'illusion qui revêt de beauté les banales amours de la jeunesse. Leur passion, trop clairvoyante, vit dans la crainte, et souvent un parti pris de critique pessimiste gâte leurs meilleures joies et les condamne à des jalousies sans raison. Cette disposition d'esprit rebute les femmes qui aiment peu, indigne celles qui ne savent pas la comprendre. Blessées de voir leurs paroles et leurs actions interprétées dans un sens défavorable, elles attribuent cette sévérité de leurs maris ou de leurs amants à quelque égoïste besoin de domination, à la malveillance d'un caractère morose. Combien peu compatissent aux tourments d'un homme cruellement instruit par des catastrophes morales et qui joue, dans un ariiour suprême, sa suprême
chance de bonheur? Car si cet amour avorte dans la médiocrité commune, s'il aboutit au désastre d'une trahison, l'avenir ne garde ni ressources d'oubli, ni consolations possibles.
L'excès même de la passion d'Etienne eût exigé, pour n'être jamais douloureux, cette part d'illusion qu'il n'y pouvait plus mettre. Il connaissait son amie assez bien pour l'apprécier, trop bien pour ne rien craindre d'elle. Le mot de l'Imitation : « Amor vigilat », fut sa devise. Son amour veillait, en effet, mais les moindres incidents, grossis par une imagination inquiète, alarmaient ce tremblant amour. Pendant une période féconde en troubles, Etienne s'ingénia à gâter son bonheur, Jacqueline ne surveillait ni ses allures ni son langage, n'attachait aucune importance à des plaisanteries qu'Etienne croyait préméditées. La Rochefoucauld a dit fort justement que les amants qui ne se querellent jamais ne ' s'aiment pas. Etienne et Jacquehne se querellèrent pendant les premiers mois de leur liaison. Ils étaient de ceux qui veulent se posséder jusqu'à l'âme, et, de même que la possession physique, la conquête réciproque des esprits prend parfois le caractère d'un combat où des coups involontaires font blessure.
Cette inquiétude d'Etienne atteignit son paroxysme quand Moritz commença le portrait de Jacqueline. Il lui déplaisait que la jeune femme posât en toilette de soirée, dans la solitude de l'atelier, propice aux demi-confidences et aux vagues déclarations. Certes, il estimait Moritz, mais sa propre faiblesse lui apprenait à ne pas trop compter sur l'héroïsme d'autrui. Chartrain s'exaspéra. Quand il savait madame Vallier dans le petit atelier de la rue Bara, une nervosité maladive le rendait irritable, impatient, incapable de s'arracher à l'obsession jalouse. Et Jacqueline, maladroite de bonne foi, lui racontait les détails des séances et les innocents privilèges que tout artiste s'arroge avec son modèle, quand ce modèle est une femme jeune, séduisante et spirituelle. De petites scènes éclatèrent, puis, un jour, sous un prétexte futile, Etienne s'emporta contre Moritz.
— Vous êtes donc jaloux? dit Jacqueline. Elle n'était point offensée de ces colères qu'une
femme éprise considère toujours comme la preuve et l'effet d'une passion violente. Mais Chartrain, à tort ou à raison, souffrait réellement.
— Je ne suis pas jaloux, répliqua-t-il, mais j'ai
souci de votre dignité et de la mienne. Il me déplaît que vous vous fassiez faire la cour par Moritz.
— Moi, je me fais faire la cour !
— Tout le monde s'en aperçoit et Dieu sait comment on vous juge.
— On! Qui, on ? Quel est ce on qui me juge si mal?
Il ne répondit pas. Elle eut tort de tourner la discussion en plaisanterie.
— Vous êtes jaloux, vous êtes furieux parce que Moritz me trouve jolie... Croyez-vous que j'aie envie de me défigurer pour éviter une admiration que je ne provoque pas?...
Etienne fut blessé de l'accent ironique de la jeune femme et, de récriminations en reproches il finit par la blesser à son tour. Elle mit son chapeau, sans répondre, et s'en alla.
Chartrain eut envie de courir après elle et de lui demander pardon. Puis il songea qu'il serait beau et digne d'attendre le retour pénitent de Jacqueline et il se remit au travail. Madame Vallier ne revint pas et ni le courrier du soir, ni celui du matin n'apportèrent la lettre affectueuse et conciliatrice qu'Etienne espérait vaguement. Après un déjeuner funèbre, l'amoureux n'y tint plus.
Il courut chez Jacqueline. Elle était absente. Elle posait chez Moritz.
— Elle n'a pas écrit un mot !... Elle ne m'aime plus !
Le propre de la jalousie, c'est la logique dans l'absurde.
Chartrain édifia le monument funéraire de son bonheur sur cette misérable petite coïncidence, et, en quelques minutes, il devint le plus infortuné, le plus troublé des amants. Etienne acceptait d'être malheureux, mais il ne voulait pas être dupe. Il alla rue Bara, dans un accès de fureur, ne sachant ce qu'il dirait ni ce que Moritz penserait de sa présence. La servante, interrogée, déclara que Monsieur avait modèle et que la porte était condamnée rigoureusement. A de nouvelles questions, elle répondit que madame Vallier n'était point venue. Etienne crut distinguer dans ces explications une nuance d'embarras et des pensées folles lui traversèrent l'esprit. Il oublia l'année d'amour, la tendresse de Jacqueline, sa sincérité, son dévouement, et à ses oreilles la voix de Moritz murmura : « Si on lui baisait la main, tôt ou tard on aurait la joue... »
— Il faut que je voie monsieur Moritz. C'est indispensable... Portez-lui ma carte...
La servante, eiïarée, obéit à cette injonction, et peu après Etienne entendit un juron énergique :
— Fichez-moi la paix ! J'ai défendu de me déranger. Dites que j'ai modèle.
— Mais, monsieur, le monsieur m'a donné sa carte.
— Ah ! c'est Chartrain !
Moritz, en chemise de flanelle, sa palette à la main, sortit de l'atelier avec l'air bourru d'un homme qu'on arrache à une occupation intéressante.
— Excusez, mon cher... Que puis-je pour vous ?
Chartrain, un peu confus, balbutiait la demande d'une adresse. Le peintre l'observait de son œil fin.
Radouci, il se prit à rire :
— Entrez donc.
— Mais... n'est-ce pas madame Vallier?...
— Madame Vallier !,.. Elle a décommandé la séance. Ah ! ces pécores de femmes ! On ne peut jamais compter sur elles... Elle était d'une triste humeur, hier soir. Mais entrez donc. Vous verrez un beau modèle.
Chartrain refusa, un peu confus.
« Ai-je été ridicule et puéril ! pensait-il en revenant chez lui ! Pauvre Jacqueline ! Je l'ai
certainement méconnue. Comme l'amour nous ramène à des terreurs d'enfant ! »
Il entra dans son cabinet et il resta stupéfait en voyant Jacqueline assoupie dans un fauteuil, près du feu... Depuis combien de temps étaitelle installée à cette place, attendant l'amant injuste, l'amant ingrat, si longtemps que le sommeil l'avait prise?
Au bruit des pas d'Etienne, Jacqueline se réveilla :
— C'est vous ! Vous êtes là !
— Oui, chérie. Je n'espérais point vous rencontrer. Oh ! la cruelle, qui n'a pas trouvé le temps de m'écrire!
— Mais j'ai trouvé le temps de venir. Je suis arrivée après déjeuner, toute disposée à l'indulgence. Personne. Quelle déception !... Et je me suis endormie au coin du feu, en pleurant d'ennui, de tristesse. Oh ! le méchant jaloux, l'ingrat ! Vous oubliez donc toutes les preuves d'amour que je vous ai données ?
— Je reconnais mes torts et je viens me faire pardonner.
— Tout est pardonné d'avance. Je vous aime tant. Il raconta ses colères, ses soupçons, sa visite
chez Moritz.
— Ah ! mon ami, s'écria Jacqueline quand il eut achevé son récit, si je ne vous savais pas sincère et malheureux, je me fâcherais... oui, vraiment. Cette jalousie me fait injure.
Elle s'indignait à l'idée qu'Etienne avait pu la soupçonner.
— C'est absurde, ce que vous avez fait là. Moritz aura pressenti quelque chose... Oh! il est discret. 11 ne dira rien... Mais ça m'ennuie tout de môme... Voyons, fit-elle en prenant entre ses mains la tête de son ami, pourquoi ne veuxtu pas être indulgent?... Je suis un peu imprudente et étourdie, je le reconnais. Mais tu devrais m'estimer assez pour avoir confiance.
— Je t'estime, répondit-il... Mais je sais, je vois tout ce qui nous sépare, ta jeunesse, tes habitudes, ton goût bien légitime pour la gaieté et le plaisir... Je tremble toujours que tu ne me trouves pédant, triste et bête. C'est la terreur de te perdre qui me fait déraisonner. Oui, quand d'autres te trouvent belle, quand leur curiosité ou leur désir t'effleurent, il me semble qu'on me vole un peu de toi.
— Tu as donc un amour de propriétaire ? dit-elle en riant.
— Ce n'est pas mon orgueil qui crie, c'est
ma tendresse !... Line, ma petite Line, ménage mon pauvre cœur. Je suis ton prisonnier et je redoute la liberté que tu pourrais me rendre. Oh ! comment peux-tu m'aimer ? Pourquoi?... Je sais ce que tu vas répondre. Hélas ! cette dignité, cette intégrité de mon caractère, que tu estimais autrefois, ne les ai-je pas compromises en acceptant un bonheur interdit? Ton amour est né dans cette admiration naïve que tu avais pour moi. Lui survivra- t-il?... Suis-je à tes yeux le même Chartrain? L'estimes-tu, cet amant qu'un mot inquiète, qu'un hasard affole, qui oublie son âge, son expérience — si lâche que la joie de te posséder lui fait accepter tout?
Elle ne souriait plus, car les traits de Chartrain exprimaient une angoisse vraie. Elle lui passa ses bras autour du cou.
— Mon pauvre ami, mon pauvre Etienne !... Tu déraisonnes encore en demandant si je puis t'estimer. N'es-tu pas pour moi ce qu'il y a de meilleur au monde, l'homme le plus noble, le plus droit, le plus généreux?... Moi, ne pas t'estimer !
Cette idée lui semblait tellement extraordinaire et invraisemblable qu'elle ne savait comment persuader son ami.
— Écoute, je serai plus prudente. Tu ne souffriras plus par ma faute, et peut-être, avec le temps, deviendrai- je parfaite, pareille à ton rêve... Parfaite ! je le serais déjà, si j'avais eu le bonheur de te rencontrer, de n'appartenir qu'à toi seul et toujours, d'être, non pas une maîtresse furtive et clandestine, mais ta femme, et une tendre et fidèle femme, crois-le bien.
— Ma femme !
Il secoua la tête comme pour fuir l'obsession d'un rêve triste.
— Ma femme !... Ah ! quelle vie eût été la nôtre ! Chère petite, ta présence aurait chassé les tristesses stériles. J'aurais travaillé, allègre, et je ne serais point le Qhartrain inquiet et obscur qui a semé toute sa vie sans récolter et dédaigne les moissons tardives. Toi, ma femme ! Vivre auprès de toi, dans la sécurité d'un amour que rien ne menace... Ah ! ne parlons pas de cela... Il est vrai, reprit-il, il est vrai que j'étais fait pour cette vie de travail et de tendresse. J'ai toujours eu la nostalgie du foyer. Je suis mal à l'aise dans les complications sentimentales et les mystères des liaisons irrégulières parce que je suis l'homme de la règle, créé pour la vie simple, les routes droites. J'aime ce qui est sûr et définitif.
— Mais notre amour est définitif.
■ — Je l'espère, je le crois... Seulement cet amour, éternel en soi, n'est pas garanti contre les catastrophes extérieures. Tu n'es pas mienne, hélas ! Le caprice, l'intérêt d'un autre peuvent bouleverser nos projets et nos espérances. Ton mari p-eut t'emmener au bout du monde... Que sais-je? Je goûte les joies du présent, mais je suis triste, ma Jacqueline, parce que l'avenir n'est pas à nous. Elle mit sa joue contre la joue de son amant. Mais Etienne était bien loin des pensées voluptueuses.
— Chère, si le sort nous sépare, que restera-t-il de notre amour? Tu garderas ton foyer, tes habitudes, les apparences du bonheur et rien ni personne ne témoignera qu'un joiu* nous nous sommes aimés. Pauvre amour caché, flottant sur la vie comme une fleur sans racines sur l'eau d'un lac !
— Tu es injuste, Etienne. L'amour a des racines profondes dans nos cœurs.
Et tout bas, ardemment :
— Pourquoi ne resterait-il rien de nous? Si tu savais... si tu savais ce que je rêve?
— Dis, mon amour?
Elle murmura dans un baiser :
— Notre amour se perpétuerait... notre amour
s'incarnerait pour nous survivre... si j'avais un enfant... de toi.
— Jacqueline ! Toi, tu voudrais...
— Oui, je le voudrais. Ce serait une joie infinie. Etienne, comme je l'aimerais !
— Ma bien-aimée, c'est toi qui parles ainsi, toi, la coquette et craintive Jacqueline, toi qui redoutais tant...
— Etienne, je ne connaissais pas l'amour. Je comprends maintenant cette suprême joie de sentir vivre en soi celui qu'on aime. Un enfant de toi, un enfant de nous, un enfant qui aurait ces yeux, ces cheveux, cette bouche...
— Ah ! pauvre petite, dit-il attendri, ne souhaite pas ce malheur. Tu es mariée, tu ne dois pas imposer à ton mari l'enfant d'un autre... Hélas ! je ne serais pas le père de ce fils qui naîtrait de nous, de nos furtifs baisers... Ne l'appelons pas à la vie, cet être inconnu... Et pourtant...
Sa voix se brisa :
— Que de joies il m'est interdit de connaître!
— Tu as raison. C'est un rêve insensé, dit-elle tristement. Vois pourtant, Etienne, vois ce que tu as fait de moi. J'étais une enfant légère et frivole : j'avais peur de la souffrance ; je réclamais
l'amour en redoutant ses rançons. Et maintenant, je me sens prête à tout accepter, à tout subir, à vivre toute la vie... mais pas sans toi, bien-aimé.
Jacqueline ne mentait pas. Aux heures où nul ne peut feindre, réalisant les qualités virtuelles de l'ancienne Jacqueline, une femme nouvelle se révélait à Chartrain, une femme qu'il avait non point créée, mais aidée à se dégager, une femme qui était tout son rêve et un peu son œuvre, créature pressentie, adorée et poursuivie depuis longtemps. Et celle-là n'était ni futile ni coquette. Enjouée certes, par un charmant désir de répandre la joie autour d'elle, mais déjà promise aux mélancolies inséparables des grands amours. Ils sont tristes, ces amours, parce qu'ils nous font sentir notre impuissance à les exprimer, à les inspirer. Nos forces se brisent, nos cœurs défaillent, et nous tremblons quand ils nous visitent comme des hommes qui recevraient des dieux.
Cette gaieté de jeunesse et d'ignorance que les étrangers pouvaient méconnaître, donc Chartrain s'était alarmé, devait donc, forcément, s'atténurr et disparaître. Sensible d'abord à l'orgueil d'être aimée, Jacqueline connut la douceur d'ai.Tier avec
une égalité dans la tendresse, une gravité dans le dévouement que la première fureurde la passion rend impossibles. Et l'évolution, commencée deux ans auparavant, se continua sous l'influence d'Etienne, à travers les joies et les troubles, les malentendus et les réconciliations.
Après les orages, ils entrèrent dans la région sereine de la certitude, et Jacqueline mit son orgueil à rendre parfaite la félicité de Chartrain.
Un nouveau printemps, un nouvel été passèrent.
— Savez-vous que nous allons mettre Jo au collège? dit Jacqueline, un jour.
Etienne se récria :
— Jo? Quel âge a-t-il?
— Neuf ans bientôt. Il ne sait rien. C'est à peine s'il écrit couramment. On l'a tant gâté !... Paul n'a pas le temps de s'occuper de lui et je manque de patience. D'ailleurs, il sera très bien au collège Condillac, à Palaiseau, dans un air excellent.
— Au collège ! répéta Ghartrain. Et il n'a pas neuf ans. Vous ne ferez pas cela, Jacqueline.
Il lui parla des dangers de l'internat, de la douteuse moralité des camarades, de l'indifférence parfois hostile des maîtres, surveillants non éducateurs. Jo, peu préparé, supporterait mal ce nouveau mode de vie. Pourquoi Paul et Jacqueline, le père et la mère, ne commenceraient-ils pas eux-mêmes son instruction?
— Paul?... Il n'y faut pas compter. Il collabore à trois journaux quotidiens ; il prépare un roman. Quant à moi, je suis une ignorante. Et je n'ai aucune autorité sur Jo.
— Vous la prendrez, l'autorité. Quant à votre ignorance, elle n'est pas incurable... Vous vous intéressez bien à mes bouquins.
— Puisque vous me le conseillez, Etienne, je veux bien essayer. Mais jamais, jamais je ne me tirerai d'affaire toute seule.
Elle soupirait, découragée de se trouver impuissante.
— J'ai toujours joué avec ce petit. Il m'aime, mais il sait que les rôles sont renversés, que je cède et que j'obéis... Et puis, Etienne, je vous le répète, je ne sais rien... malgré mes fameux diplômes. J'ai tout oublié.
— Vous rapprendrez tout.
— Et le temps?
— Nous nous verrons un peu moins. .
— Oh!
— C'est votre devoir, je vous assure.
— Vraiment, dit Jacqueline, vraiment, vous l'aimez, ce petit Jo?
— Mais oui... cela vous semble étrange? Il reprit :
— Vous craignez d'assumer une tâche trop lourde. Paul ne peut pas vous aider. Si je pouvais... si j'osais... Dites, Jacqueline, vous n'auriez pas de répugnance à me confier Jo de temps en temps? Je puis me rendre libre. Cela me ferait tant de plaisir.
— Cher Etienne, je vous aime trop, je vous estime trop pour vous écarter de mon enfant comme un danger, comme une honte. Vous n'avez commis qu'une faute dans votre vie, et cette faute dont je suis la cause et la complice, pourrais-je vous la reprocher? Vous savez bien que je suis devenue meilleure à votre contact.
Vallier fut très étonné de ca qu'il appela un caprice de Jacqueline.
Il paria que son rôle d'institutrice la fatiguerait avant trois mois. Chartrain vint alors à la rescousse. Paul céda, flatté dans son amour-propre paternel, enchanté d'être débarrassé d'une respon-
sabilité ennuyeuse. Il connaissait l'affectueux intérêt qu'Etienne portait au petit Jo, et la détermination de son ami le surprit moins que celle de sa femme.
Aucun soupçon n'avait effleuré son esprit. Sa confiance, touchante par son excès même, était faite à la fois de tendresse, d'estime et d'innocent orgueil. Optimiste par tempérament, il considérait les femmes comme des êtres un peu inférieurs, qu'on domine en les amusant, et il se croyait psychologue habile parce que les expériences de sa vie de garçon avaient confirmé presque toujours sa théorie. Il était persuadé que les maris trompés sont trompés par leur faute et que les jaloux, les avares, les brutaux n'ont que ce qu'ils méritent. Certain de n'être ni brutal, ni avare, ni jaloux, il se faisait gloire de laisser à sa femme, avec la plus grande liberté, le mérite de le préférer à tous — et ce délicat sentiment le distinguait des maris vulgaires. Incapable de passion profonde, il ignorait les rapides intuitions qui éclairent l'abîme d'un cœur féminin et l'avenir d'un amour menacé. Il n'avait point les divinations de la jalousie qui étonnent par leur justesse en supprimant l'ordre logique du raisonnement. D'ailleurs, Jacqueline, en se donnant à Chartrain,
n'avait rien modifié dans sa vie conjugale et Paul ne sentait pas les transitions infinies par lesquelles la passion devient l'amitié.
Chartrain ne l'inquiétait pas. Il le savait trop droit pour entreprendre une œuvre de séduction préméditée, et sa confiance d'ami eût été toujours justifiée sans l'imprudence de sa confiance d'époux. Connaissant très bien son ami et très mal sa femme, Vallier ne prévoyait pas que la brillante Jacqueline pût s'éprendre du taciturne Chartrain.
Il était donc pleinement heureux. Il voyait Jacqueline évoluer et se transformer, dégoûtée de la vie bruyante, d'autant plus dévouée, qu'elle se sentait plus coupable. Mais il croyait à une réaction passagère, dans une âme saturée de plaisirs.
Jacqueline commença immédiatement sa tâche ■d'éducatrice. Etienne lui avait donné des conseils pratiques et une direction générale. En instruisant le petit Georges, elle acheva de connaître cet •esprit d'enfant mobile, curieux et avide de nouveautés. En quelques semaines elle prit à son rôle un intérêt passionné. Seule, peut-être la légèreté de Jo, ses paresses, ses boutades, l'eussent irritée ■et dégoûtée. Soutenue par Chartrain, elle mit une secrète émulation à parfaire l'œuvre qu'ils
entreprenaient ensemble. Les soucis de la maternité prirent une place plus importante dans sa vie et jamais elle ne sacrifia les heures d'études pour aller rejoindre son amant. Près d'Etienne, dans l'amour irrégulier et clandestin, elle avait entrevu la beauté d'une union fidèle. Il avait éveillé en elle une âme d'épouse, et maintenant l'âme de la mère s'éveillait lentement. A force de vanter l'intelligence de l'enfant, sa gentillesse elle intéressa Paul lui-même. Il s'amusa à faire réciter les leçons, à examiner les devoirs de Jo ; mais ce furent des velléités sans but et sans résultat. Jo demeura à la mère et au maître improvisé. C'était un lien de plus, car ils reportaient sur cette tête innocente la tendresse qu'ils eussent vouée à un fils de leur amour. Et Chartrain songeait que la plupart des gens qui font profession de vertu eussent réprouvé la présence de l'enfant entre les deux amants comme un fait d'immoralité cynique. Mais Jacqueline avait trouvé dans son cœur d'éloquentes raisons. Le caractère d'Etienne lui inspirait beaucoup de respect. Elle comprenait mieux qu'autrefois par quel surhumain effort il avait tenté de renoncer à elle, et elle revendiquait pour elle seule la responsabilité de leur chute. Ni cette chute, ni la dissimulation imposée.
ni l'excès des voluptés qui devient l'écueil où se brise la tendresse, n'avaient entamé l'âme de Chartrain.
Elle s'ingéniait ainsi, au mépris des « convenances morales » , à créer dans le cœur d'Etienne une paternité d'élection. Jo lui ressemblait assez pour ne pas évoquer une image étrangère à leur rêve, et, parfois, Etienne cédait à l'illusion... Mais ce que Jacqueline n'avait pas prévu, ce qu'elle ne put empêcher, c'est la réaction douloureuse de ces calmes joies. Quand Etienne avait passé des heures avec son petit élève et sa chère collaboratrice, la solitude lui pesait plus lourdement encore et à la nostalgie de l'amour s'ajoutait la nostalgie du foyer. Ce bel enfant dont il aidait l'éclosion, dont il formait le cœur et l'intelHgence, il appartenait à un autre, il portait le nom d'un autre. Un autre recueillerait la gloire de ses succès. Déjà Georges accaparait Jacqueline. Pourquoi Chartrain s'attristait-il de la voir devenir telle qu'il la rêvait? Pourquoi, lorsqu'il pensait aux premières saisons de leur amour où Jacqueline se donnait avec tant, d'aveugle passion, tant de jeune fougue, un malaise indéfinissable s'emparait-il de lui? Pourquoi? Il avait connu, dans ces lointaines saisons, les angoisses du remords,
les jalousies, les doutes. Et dans la pleine certitude, une anxiété le prenait, un confus pressentiment qui lui faisait demander à sa maîtresse : « Serastu à moi toujours? ».
Un après-midi de fin septembre, Jacqueline quittait Chartrain. Elle semblait un peu triste, ce jour-là, et inquiète. Il l'interrogea :
— Vous vous êtes mise en retard. Craignez-vous |d'être grondée?
— Non, mais je suis préoccupée.
— A cause de moi?
— A cause de Paul.
— Soupçonnerait-il?...
— Il ne soupçonne rien, mais depuis quelques jours il est souffrant. Il est enroué. Il tousse. Pourvu qu'il ne soit pas allé m'attendre à la gare ! Le temps est si mauvais !
— Mais son indisposition n'est pas grave?
— Je ne le pense pas. Croyez-vous que je seraisvenue, s'il avait eu besoin de mes soins? Mais- Paul est sujet aux angines et, très entêté, il refuse de voir le médecin.
— S'il était malade, Jacqueline, vous m'avertiriez.
— Certes... Si je ne puis venir à Paris d'ici quelques jours, vous recevrez une lettre.
Ils se quittèrent sur cette promesse et Jacquelineprit le train de six heures. Une pluie fine tombait. Des gazes grises descendaient du ciel bas,, cachant les collines de Clamart. L'été humide s'achevait en précoce automne. Appuyée aux capitonnages du wagon, Jacqueline s'abandonnait à la demi-somnolence du voyage, une langueur lourde pesant sur ses yeux fatigués. Elle croyait entendre la toux de Paul, et un malaise qui ressemblait à un remords s'infiltrait en elle.
Vallier n'était pas à la gare. Jacqueline, rassurée, respira. Elle monta l'avenue Jacqueminot, presque déserte. Dans la vallée, Paris disparaissait sous un rideau de pluie vaporeuse. En arrivant rue Babie, la jeune femme fut surprise dene pas y trouver le petit Jo.
— Madame Aubryot est venue, dit la femme dechambre en prenant le manteau mouillé qui enve-
loppait Jacqueline. Elle a dit que Monsieur avait une angine et qu'elle voulait emmener le petit,, Monsieur s'est badigeonné la gorge avec du citron. Il ne peut presque pas parler. Il a la fièvre. Jacqueline se précipita dans la chambre où Paul, accablé, dormait près du feu.
— C'est toi ! dit-il en s'éveillant. Ta mère est venue...
— Je le sais... Mais toi, mon Paul, tu es malade...
— Une petite angine plus désagréable que dangereifse. J'ai fait allumer du feu et je me gargarise avec, du jus de citron. Ne t'alarme pas.
Elle le regarda.
— Tu as bien mauvaise mine. Ta main brûle. Ah ! je me repens d'être sortie aujourd'hui.
— Qu'as- tu fait?
Elle dut raconter des courses imaginaires. Paul l'écoutait distraitement. Tout à coup, il toussa. Des quintes courtes le secouèrent. Sa voix, sèche et sonore le matin, était voilée, presque indistincte. Jacqueline s'épouvantait.
— Je vais envoyer chercher le médecin.
Elle donna des ordres, puis, tourmentée d'une affreuse inquiétude, elle voulut badigeonner ellemême la gorge de son mari.
— Allume la lampe, dit-il avec effort.
Une nouvelle quinte le secoua. Il se plaignit d'une douleur croissante à la base du cou.
— Ah ! l'angine... Me voilà cloué ici pour quinze jours.
— Ne parle pas ! dit Jacqueline.
Elle examina la gorge avant d'introduire le pinceau.
— C'est étrange. Tu as quelques lignes blanchâtres sur la luette et le voile du palais... Oh ! pas nombreuses... Le pinceau va les enlever.
Lucie revint au même instant. Le docteur Nory devait aller à Fleury pour un accouchement difficile. Il avait prescrit une potion calmante et des vomitifs.
Le vomitif pourtant soulagea Paul. Il prit un peu de bouillon. La fièvre n'augmentait pas, mais le pouls demeurait fréquent et capricieux. Jacqueline, rassurée par cette amélioration apparente, persuada à son mari qu'il devait se mettre au lit.
Il obéit, brisé d'une lassitude inexplicable et peu après il s'assoupit. Le feu s'éteignait. Jacqueline, courbée vers les braises dont les formes obsédaient ses yeux fixes, songeait douloureusement. Elle voulait se convaincre que Paul ne courait aucun danger et que sa présence, dans la jour-
née, n'eût point modifié le cours de la maladie. Mais la joie même du rendez-vous, les caresses d'Etienne, la tendresse unie à la volupté, laissaient une acre et subtile amertume.
Une bûche croula dans un tourbillon de cendre fine, dans un crépitement d'étincelles. Paul dormait, la bouche entr'ouverte, avec de sifflantes inspirations. Pauvre garçon ! Il n'avait jamais douté de Jacqueline et Jacqueline n'avait jamais cessé de le chérir. Elle l'avait trahi pourtant. Mais leur vie eût-elle été sensiblement différente, si réponse fût demeurée fidèle à ses devoirs? La jeune femme imagina le vœu de Chartrain réalisé trois années auparavant, l'amour transformé en amitié et les jours uniformes de sa jeunesse éclairés d'un bonheur pâle comme un soleil d'hiver. Peut-être le mari et l'enfant eussent comblé le vide laissé dans son âme par la passion volontairement arrachée? C'eût été le bonheur médiocre, gris et sûr.
Mais Etienne ?
Hélas ! celui-là n'eût pas reçu sa part des joies humaines. Malgré le danger, malgré les tares inévitables de leur félicité, Jacqueline ne pouvait regretter d'avoir aimé Chartrain. Elle déplora seulement la fatalité qui joint les lèvres des
hommes et des femmes parce que leurs cœurs se sont unis, les lois éternelles des sexes auxquelles n'échappent pas les plus forts et les plus pures. Le sommeil la prit dans cette rêverie. Quand la toux de Paul, plus rauque, plus sifflante, la fit brusquement tressaillir, le matin bleuissait les vitres derrière le tulle des rideaux. Elle courut vers le lit. Paul était blême et brûlant, les lèvres violacées dans la bouffissure de la face. L'aphonie était complète, mais le malade portait fréquemment sa main à la base du cou comme pour desserrer l'étreinte d'une serre invisible qui l'étranglait. Pendant les inspirations, un frémissement étrange simulait la fuite de l'air dans un tube étroit.
— Parle-moi ! Qu'as-tu? Paul !... Tu es plus mal. Et ce docteur qui ne vient pas... Oh ! mon Dieu !...
Calmé, il la rassurait du geste et il prononça son nom d'une voix à peine perceptible. Jacqueline était folle de douleur. Elle ne se précisait pas elle-même, par ignorance, le nom de la maladie qui menaçait Paul, mais elle devinait que c'était, cette maladie, autre chose qu'une simple angine, un mystérieux et redoutable ennemi... Cependant la maison s'éveillait. Les domestiques marché-
rent dans les couloirs. La sonnette retentit. Le docteur peut-être? Non, c'était la laitière de Trivaux, le boulanger, le facteur.
Neuf heures sonnaient et madame Vallier parlait d'envoyer sa femme de chambre à Paris, chez le médecin de madame Aubryot, quand le docteur Nory arriva. Jacqueline le reçut dans l'escalier, oubliant ses cheveux en désordre, son peignoir ouvert, inondée de larmes, la tête perdue.
Le docteur s'excusa. Il avait passé la nuit à Fleury et à peine avait-il pris le temps d'avaler un bol de chocolat. Il paraissait exténué de fatigue, mais l'orgueil professionnel le raidissait. Blond, assez jeune, ironique et cérémonieux, il intimida Jacqueline.
Après avoir examiné la gorge de Paul, il descendit au salon pour écrire une ordonnance. Madame Vallier l'avait suivi.
— Eh bien? dit-elle.
Il répondit :
— Vous avez des enfants?
— Oui, un petit garçon.
— Il faut l'éloigner.
— C'est fait.
- Radouci par une pitié sincère, le médecin regardait Jacqueline.
— Madame, dit-il, êtes-vous courageuse?
Elle avait compris.
— Mon mari est en danger !
— En grand danger. C'est la diphtérie.
Un froid de glace coula dans les veines de Jacqueline. Elle ne pleura pas. Le docteur vit seulement se décolorer son visage.
— Ayez du courage, dit-il. Nous tâcherons de le sauver.
Elle pensait que pour sauver Paul elle aurait cent fois donné sa vie.
Les soins constants, les précautions minutieuses arrachèrent Jacqueline à la torpeur du désespoir. La nécessité d'agir arrêta les pensées confuses qui se pressaient en foule au seuil de son âme.
Toutes les deux heures, le docteur revenait. Les suffocations augmentaient. La toux devenait plus rare et l'affreux sifflement de l'air redoublait. Les vomissements épuisaient le malade. Entre les accès, il demeurait pâle et prostré, couvert d'une sueur froide, les yeux dilatés par l'angoisse.
Dans l'après-midi, le médecin prit à part la jeune femme :
— Je suis très inquiet, dit-il.
Écrasée sous le pressentiment du dénoueraent prochain, épouvantable, elle resta immobile et muette d'horreur.
— ■ Madame, dit Nory, tout n'est pas perdu. La maladie suit sa marche et cette marché est plus rapide que les premiers symptômes ne pouvaient l'indiquer. La nuit prochaine sera décisive. Je voudrais éviter l'opération, mais, si la trachéotomie est nécessaire, il me faut un aide... Vous êtes délicate, épuisée d'émotion et de fatigue. Vos nerfs vous trahiraient. Avez-vous un parent assez dévoué pour braver la contagion?
Elle chercha dans sa mémoire :
— Un parent? Mon mari a perdu les siens. J'ai ma mère, mais elle garde mon fils. Je ne sais... Je ne vois personne...
— Diable !
Jacqueline s'écria :
— J'ai trouvé. Oui... Celui qui peut partager le danger, Etienne !
Ses larmes s'étaient séchées. Le feu sombre de ses yeux se ralluma.
— C'est notre plus ancien ami, le plus cher. Nous pouvons lui demander tous les dévouements. Docteur, comptez sur lui. Je vais télégraphier tout de suite.
— Je porterai la dépêche en allant chercher ma trousse; cela nous fera gagner du temps.
Jacquelineécrivitletextede la dépêche, puis elle remonta auprès du malade. L'odeur des antiseptiques, doucement, l'engourdissait. Dans le jardin, les arbres commençaient à jaunir. Un vent frais faisait trembler leurs cimes blondes. C'était un crépuscule de fm d'été, calme et tiède. Ah ! par un soir si beau, devant les arbres dorés et le ciel rose, ce n'était pas vrai qu'on pût mourir. L'affreuse conviction ne pénétrait pas l'âme de Jacqueline, novice au spectacle de la mort. Certes, l'inquiétude était en elle, comme un clou enfoncé qui éveille à chaque mouvement une douleur lancinante, mais elle espérait, elle voulait espérer. Le docteur était savant et sagace. Et puis Chartrain allait venir. Il semblait à la pauvre femme que le dévouement d'Etienne achèverait la-guérison de Paul et obtiendrait un miracle de la force inconnue qui gouverne la vie et la mort. Dieu ! Elle y pensait à peine, dans ses joies et ses chagrins de chaque jour, point religieuse, indifférente au grand problème des origines et des causes. Pourtant, à l'heure des suprêmes angoisses, comme naguère dans les affres de l'enfantement, elle se prenait à implorer la pitié des puissances
invisibles. Elle eût invoqué Mahomet ou Bouddha, promis des ex-voto à la vierge de Lourdes et adoré des fétiches, tant le cœur de la femme, contre l'évidence même, rêve un refuge à ses espoirs. Le soir tombait. L'ombre envahit la chambre, tamisant une cendre violette sur les objets et le drap pâle, ghssant jusqu'à terre, prit l'aspect fantomatique, le mystère du linceul. Lucie apporta la lampe. Le malaise de la lumière artificielle, la menace de la nuit lourde aux moribonds oppressèrent Jacquehne. Elle eut froid; elle eut peur ; elle eut envie d'appeler à son secours. Le docteur la trouva en larmes. Il se fâcha.
— Avez-vous pris les précautions que j'ai prescrites?
Elle haussa les épaubs. Il s'irrita, parla de la renvoyer hors de la chambre et la força à se laver les mains dans la solution de sublimé... Sous ses rudes paroles, comme sous le fouet glacé d'une douche, Jacqueline retrouva son énergie. Elle ne craignait pas la contagion. Non contente de s'exposer elle-même, elle exposait son amant au péril... Ainsi elle pouvait sauver Paul et mourir, Etienne pouvait mourir avec elle, dans les tortures de l'asphyxie... « Qu'importe, nous le de-
vons. » Elle était décidée à ne point survivre à celui qui succomberait.
Paul sortait d'une crise terrible, quand Nory demanda :
— Votre ami n'a pas répondu?
— Il viendra.
— Hum !... Vous savez que c'est très covMgieux, la diphtérie?
— Je suis sûre qu'il viendra.
— Il n'aura pas reçu la dépêche. Il sera obhgé de garder la chambre. Il attend un parent de province... Vous verrez ça! conclut l'ironique docteur.
— Le voici, dit Jacqueline en courant à l'escalier.
Sur la première marche, elle trouva Chartrain.
— Paul?
— Il vit !
Etienne reçut Jacqueline éperdue entre ses bras.
— Il vit, mais il mourra peut-être. Oh ! Etienne ! Quel châtiment !
— Jacqueline, courage. Nous sauverons Paul... Elle ne pensait même pas à le remercier et lui
ne demandait aucune gratitude. Ils entrèrent dans la chambre. Jacqueline présenta Ghartrain
au docteur, puis elle reprit sa place au chevet deson mari.
Le médecin dit à mi-voix :
— Monsieur, madame Vallier a cru pouvoir vousconvoquer. Le malade repose en ce moment. Je le trouve très faible. Des complications sont à redouter. Je compte que vous éloignerez la jeune femme. Elle est à bout de forces et je crains les pâmoisons inopportunes, les cris, les attaquesde nerfs... Maintenant, avec votre permission, jevais dormir un moment dans la chambre voisine. J'ai veillé la nuit dernière et j'ai le devoir de meménager.
Il donna des explications minutieuses, indiqua la solution topique, les antiseptiques préservateurs et passa dans la pièce à côté pour dormir sur une chaise longue comme un général avant la bataille qui peut être Austerlitz ou Waterloo.
Les deux amants restèrent seuls. Le silence pesait sur eux, si profond que la respiration sifflante du malade détonnait]comme un grand bruit. Une table supportait les fioles à étiquette rouge,, la cuvette, les bouteilles remplies de différentes solutions. L'abat-jour, renversé de côté, éclairait vivement le mur opposé et laissait le lit
dans la pénombre. Ni Etienne, ni Jacqueline n'osaient parler. Le souvenir de la veille mettait entre eux une barrière de honte. Lentement, Paul s'éveilla.
Il avait toute sa connaissance et il reconnut Chartrain.
— Paul, mon pauvre Paul ! disait Jacqueline inclinée. Tu vois, notre ami est venu prendre de tes nouvelles. Il veut absolument m'aider à te soigner.
— A te guérir, ajouta Etienne en prenant la main de Vallier.
Une faible pression lui répondit... A cette minute, tout s'abolissait dans sa mémoire, la passion, la jalousie physique, la gêne secrète de ses rapports avec le mari offensé. L'amitié d'antan dominait tout pour écraser le cœur d'Etienne dans l'étau d'une horrible inquiétude. Cet homme qui souffrait là, qui mourrait peut-être, Etienne l'aimait encore autant qu'il l'avait aimé. Il l'avait vu enfant, adolescent, jeune homme; mille souvenirs leur étaient communs, un long passé les unissait et toujours Vallier avait témoigné pour Chartrain une amitié déférente, presque enthousiaste, une naïve admiration. Pauvre garçon, irresponsable des légers défauts qui
tenaient à son éducation plus qu'à sa nature, si confiant qu'aucun doute n'avait effleuré son âme et que l'amour d'Etienne pour Jacqueline l'eût surpris autant qu'épouvanté.
De l'autre côté du lit, Jacqueline se tenait debout, les paupières rouges dans un visage livide, ses cheveux à peine attachés sur sa tête, qui ployait, vaincue, sous une malédiction. Elle ne pleurait pas, elle regardait ce lit tragique où luttaient la mort et la vie, où le corps de l'époux s'allongeait inerte, séparant les deux complices. Leurs yeux se fuyaient comme si Paul était mort de leur crime, laissant un cadavre entre leurs bras à jamais désunis. Cette chambre d'agonisant avait la solennité des lieux sacrés où l'on parle à voix basse par respect pour une invisible présence, par crainte aussi d'éveiller l'Intruse qui va peut-être franchir le seuil. Etienne contemplait son ami. Jacqueline contemplait son mari. Son mari ! Celui qu'elle avait épousé pour le bonheur et le malheur, la richesse et la pauvreté, la santé et la maladie, pour le temps et l'éternité. Il avait eu le premier rêve de son cœur, le premier baiser de sa bouche, la fleur de son âme et de sa chair... Ah ! le jour lointain des noces, le voile blanc, l'anneau symbolique, toute la poésie du mariage
<jm ressuscitait dans sa mémoire comme un châtiment ! Et le soir nuptial, l'inoubliable nuit dont le souvenir fait tressaillir la vieillesse des femmes ! Sous les mêmes courtines de damas bleuâtre, Jacqueline vierge était devenue épouse pour concevoir dans la joie et enfanter dans la douleur. Le cri grêle du nouveau-né avait ému des visages aimés penchés sur cette même couche. Et ces mêmes oreillers où frémissait une agonie avaient vu des sommeils heureux, des réveils tendres, de douces insomnies d'amour. Hélas ! ils avaient reçu, plus tard, les pleurs de l'adultère passant des étreintes de l'amant aux baisers du mari et gémissant sous la servitude de sa chair. Maintenant, la délivrance était proche. L'époux mourait, laissant la maîtresse à l'amant. Il s'en allait loin des trahisons et des mensonges, dans l'horreur du tombeau, dans la nuit noire, vite trahi, vite oublié.
Jacqueline tomba à genoux, les bras étendus, le front sur le drap... Elle voyait l'épouvantable au-delà de la tombe, la décomposition lente de ce corps qu'elle avait pressé contre son corps, la solitude du foyer, l'enfant vêtu de noir et l'éternel remords de la veuve. Non, jamais aucun homme ne prendrait cette place vide. Jamais elle
ne dirait à un autre : « Mon mari. » La force du mariage, si puissante qu'elle survit à l'amour et le remplace, s'imposait enfin à son cœur... Et, dans son désespoir, elle pensa aux généreusesfemmes qui subissent cette force aveuglément, défendues contre les tentations par le culte du premier amour. Celles-là, au lit de mort de l'époux, peuvent lever un front pur sous le crêpe des veuves et dire à l'élu de leur jeunesse : « Tu as dormi sur un cœur fidèle et sur un sein que toi seul as baisé. » Mais les autres, les malheureuses qui gardent dans leur âme complexe une tendresse obstinée pour celui qu'elles trahissent, toute la rancœur de leur faute leur monte aux lèvres et l'agonie de leur repentir pleure des larmes sanglantes sur l'agonie du moribond. Rien ne s'oublie, rien ne s'abolit. Nous payons la rançon de toutes nos faiblesses.
Jusqu'au matin, le docteur lutta sans relâche, par tous les moyens alors connus, souhaitant éviter une intervention chirurgicale. Peu à peu, l'enflure de la gorge diminua, les fausses membranes enlevées ou cautérisées cessèrent de se reproduire. Le sifflement perdit de son intensité. A six
heures, Vallier, épuisé, tomba dans un sommeil presque tranquille. Le médecin déclara :
— ■ Je crois qu'il en réchappera... Mais il revient de loin !... La moindre négligence eût été fatale.
Il se lava soigneusement le visage et les mains et pressa Jacqueline et Ghartrain de l'imiter.
Puis, le couple se retrouva, seul, dans le petit salon, près de la chambre où Vallier reposait. Un jour gris éclaira leurs visages exsangues, ravagés, où semblait pâlir la flamme de la vie. L'aube naissait dans un ciel triste et mouillé, une aube Sans rayons et sans joie. Il pleuvait. Jacqueline ouvrit la fenêtre, offrit son front à l'averse qui crépitait sur les pierres du perron et noyait dans de jaunes ruisseaux le gravier des allées. Au delà des lignes d'arbres, au bas de la colline, dans la plaine, des formes confuses sortaient du brouillard, les lointains monuments, la tour démesurée dont le faite disparaissait dans l'épaisseur opaque des nuages. Le jour s'éveillait en pleurant sur les secrets qu'il apportait, sur les maux qu'il ajouterait aux maux de la veille. Des chariots criaient dans les chemins; des pas se rapprochaient et s'éloignaient. Un chien aboya avec colère. C'était l'heure où le sentiment de leur misère revient hanter les misé-
rables, où l'humanité regrette la bonne mort du sommeil.
Jacqueline se tourna vers Etienne et brusquement :
— Dites-moi la vérité... Vous avez cru qu'/Z allait mourir...
— Je l'ai cru.
— Alors — elle le regardait avec un regard indéfinissable — vous n'avez pas imaginé... une seconde, imaginé... souhaité...
Il lut sa pensée dans ses prunelles et cria, blessé au cœur :
— Oh ! oh ! Jacqueline ! C'est horrible !... Je n'ai pas mérité cela...
Elle voulut se faire pardonner. Elle se fit tendre et suppliante :
— Etienne, je suis une ingrate. Vous avez été admirable de dévouement. Je n'oublierai jamais comment vous avez répondu à mon appel. Mais j'ai perdu la tête... le chagrin... le remords...
Un grand silence tomba entre eux à ce mot, et Chartrain frémit tout à coup jusque dans ses fibres profondes. Il pressentait la vérité : la maladie qui avait épargné Paul Vallier tuait quelque chose ; le bonheur d'Etienne et de Jacqueline était frappé à mort.
La convalescence de Paul fut pénible. Jacqueline multiplia son dévouement. Vallier s'étonna de découvrir en elle la femme qu'il n'avait jamais vue. Il admira sa douce raison, sa patience, son charmant esprit plus fin et plus mûr, et il regretta d'avoir vécu tant d'années auprès d'elle, sans l'étudier et l'apprécier. Jacqueline était donc plus et mieux qu'une spirituelle et jolie femme! Lui-même, assagi par l'épreuve, avait senti le prix de la vie dans la vision de la mort. La maladie, la quasi infirmité de la convalescence, propice au recueillement, furent bonnes pour son âme. Il connut enfin la vie intérieure, et un sentiment nouveau germa dans son cœur, une affection
bien différente du charnel amour d'autrefois, plus désintéressée, plus forte aussi. Souvent, il prenait dans ses mains la tête brune qu'il avait aimeé pour sa grâce et pour sa fraîcheur : « Ma femme, disait-il, ma chère femme ! » Il prononçait ce mot avec une tendresse qui touchait Jacqueline jusqu'aux pleurs. « Ma bien-aimée!... Je commence seulement à savoir ce que tu vaux. Les soins matériels sont peu de chose. C'est ta vigilance, ta tendresse qui m'ont guéri. Oh ! je sens la douceur de vivre près de toi. Il me semble que je te retrouve après un long voyage. Dis, nous serons plus intimes qu'autrefois? Nous nous disperserons moins. Nous vivrons cœur à cœur. J'avais une adorable maîtresse légitime — il souriait à ce nom — je découvre en elle une compagne, une amie... »
Il parlait ainsi, longuement, et la ferveur de sa reconnaissance poignait l'âme de la malheureuse Jacquehne. Elle songeait que ce rôle d'amie et de collaboratrice qu'elle avait accepté dans la vie de Chartrain, elle l'eût peut-être dû remplir auprès de Vallier... En se rapprochant courageusement de son mari, elle eût pris sur lui une influence modificatrice, et leur amour, voué à la transformation, se fût transformé du moins en sereine et
féconde tendresse. De cette épouvantable crise, la pauvre femme sortait plus désarmée contre l'assaut du remords. Jacqueline s'effrayait de l'avenir. Il lui semblait qu'il n'y aurait plus de bonheur pour elle, ni aux bras d'Etienne, ni au foyer de Paul.
A Paris, Ghartrain se mourait d'inquiétude et de tristesse. Il n'osait aller trop souvent à Meudon, où la gratitude enthousiaste de Vallier, l'abattement de Jacqueline lui créaient mille causes de douleur. Depuis la terrible nuit, des lettres régulières le rassuraient sur là santé de Paul ; mais le ton de ces lettres, sincèrement affectueux, trahissait le trouble de la jeune femme. Il la connaissait trop bien pour ne point pressentir les luttes qui se livraient dans son cœur. Et, tremblant d'être moins aimé, respectant pourtant les scrupules de la garde-malade, il rêvait d'un temps où leurs blessures guériraient, où l'habitude amoureuse vaincrait les révoltes inévitables, où, sur la bouche de Jacqueline, il boirait la certitude et l'oubli.
Mais Jacqueline, dans ses lettres, ne parlait pas de son retour. Il n'y tint plus. Il écrivit un jour, laissant crier sa détresse. Elle répondit en fixant un rendez-vous pour le lendemain soir.
Paul se couchait de bonne heure. Elle pourrait sortir sans être vue et retrouver son ami à cette même place de l'avenue que consacraient tant de souvenirs.
Ghartrain arriva le premier au rendez-vous. Sous la voûte énorme des tilleuls, les feuilles tombaient une à une, sans bruit, sur l'humus épais des feuilles anciennes où s'enfonçaient les pieds du promeneur. Molles, bientôt pourrissantes, tout imprégnées des premières pluies d'automne, elles exhalaient l'amère odeur des décompositions végétales. Ghartrain, assis sur un banc verdi par l'humidité, distinguant à peine la nef des hautes branches et la colonnade des troncs, songeait à des vers qui évoquaient l'allée tout odorante sous le ciel vert des soirs de juin...
Nous marchions sous l'arceau de l'antique ramée... Sur ta robe traînante et sur tes longs cheveux Les tilleuls secouaient leur averse embaumée...
Que de baisers Etienne et Jacqueline avaient échangés sur le banc solitaire, que de balbutiements délicieux et confus ! Il lui semblait que jamais plus ne scintilleraient les étoiles de juin, ne refleuriraient les petites corolles jaunes épanouies par milliers sur les tilleuls, et ne rouvriraient au
baiser les chères lèvres de Jacqueline. Trois ans, déjà, quatre ans d'amour. Pourquoi, par cette nuit d'octobre, sous le ciel voilé, sous les arbres effeuillés, une mélancolie sortait-elle de toutes ces choses finies, mortes comme les feuilles d'où montait une froide odeur de cimetière ? « Le passé, le passé !» murmura Char train... Deux mois auparavant, il confondait encore dans un éternel présent toutes les saisons de leur amour. Hélas ! il lui semblait que la maladie de Vallier, les tortures morales, l'absence et la privation séparaient le passé plein de bonheur d'un avenir gros de mystère. Sa pensée errait dans ses souvenirs comme dans un jardin d'automne où les fruits mûrissent à peine sur des arbres qui ne verront pas deux fois les mêmes fleurs. Tout à coup, il devina Jacqueline. Vêtue de noir, voilée d'une noire mantille, elle incarnait, dans la tristesse de son vêtement et de son attitude, l'infinie tristesse de l'heure et de la saison. Il lui tendit les bras. Puis il fit quelques pas avec elle, débordant de multiples émotions.
— Pardonnez-moi d'avoir demandé, presque exigé ce rendez-vous, dit-il enfin... Mais vivre deux mois sans vous voir, sans vous parler, c'était intolérable.
— Il faut pourtant vous résigner, répondit-elle
avec un accent qu'il trouva singulièrement dur dans cette bouche chérie. Je ne devais, je ne pouvais pas quitter mon mari malade...
Et elle ajouta, regardant la terre :
— Je ne l'ai que trop abandonné.
Le cœur serré, Chartrain répondit :
— Faites votre devoir. Je ne saurais vous en blâmer, Jacqueline.
Elle devina sa tristesse, et de sa voix d'autrefois :
— Etienne, je ne t'oublie pas. Prenez patience, ami chéri.
— Je t'aime tant, fit-il. Je t'aime jusqu'à la déraison, jusqu'à la torture.
Sans désunir leurs bras, ils montèrent l'étroite ruelle en pente raide qui mène à la porte du bois. Le ciel nuageux s'éclaircissait. La lune errait sans éclat dans un chaos de vapeurs flottantes. En quelques minutes, Etienne et Jacqueline se trouvèrent . sur la lisière de la forêt. De jeunes chênes, hauts déjà, balançaient leurs têtes effeuillées, dessinant sur des fonds confus et sans couleur l'indécise guipure des ramilles. Des oiseaux de nuit volaient, et soudain, dans quelque flaque de pluie, au creux d'une sente profonde, la clochette indécise d'un crapaud tinta, claire et cristalline.
— Écoutez, dit Jacqueline. Comme autrefois... Ils s'arrêtèrent. Cette voix qui chante au ras de
terre, dans la boue, sous les étoiles inaccessibles, ce son si grêle, si tendre, si triste, avait remué en elle les souvenirs. Chartrain entoura de son bras les épaules de son amie. La clochette d'argent tintait toujours, sous les buissons que le vent frôlait comme une aile. Le charme élyséen des bois nocturnes, la solitude, le silence endormirent, comme de subtils narcotiques, l'anxiété des deux amants. Le désir ne brûlait pas le sang d'Etienne. A cette heure, il était bien loin des folies d'antan, de cette rage de volupté où il jouissait si violemment de se sentir vivre. En étreignant Jacqueline muette et comme inanimée, il sentait le vertige du néant le prendre. Et près de cette femme adorée, pour la première fois, de toute son âme, Chartrain désira mourir.
— Allons-nous-en, dit-il en frissonnant. Cette nuit est sinistre.
Un an plus tôt, il l'eût trouvée douce, cette nuit d'automne, dont l'ombre accueillante s'épaississait sous les frondaisons des bois. Jacqueline ne répondit pas. Elle n'avait pas entendu et Chartrain vit qu'elle regardait obstinément du côté de la vallée, du côté de la maison où reposait Paul
convalescent, Paul qui l'appelait d'un nom dérisoire et si doux : « Ma fidèle ».
— J'ai froid, dit-elle tout à coup.
— Marchons.
Elle reprit :
— Je ne peux vous donner que peu de temps.
— Je vous remercie d'être venue. Je n'espérais pas davantage. En ce moment, ma chérie, vous appartenez toute au malade que vous avez sauvé. Mais vous reviendrez à Paris bientôt, et...
— C'est que... — elle hésitait, — je ne voudrais ni vous affliger par une menace inutile, ni vous donner une certitude qui aboutirait à une déception; mais je crains de ne point passer l'hiver à Paris.
— Comment?
— Ma mère... Oh ! c'est un projet ébauché simplement... ma mère veut louer une villa en Algérie, jusqu'au printemps prochain. Elle souhaiterait nous emmener. Le médecin nous conseille ce voyage.
— • Si l'intérêt de Paul vous commande de partir,, il ne faut pas tergiverser.
— Etienne... vous ne serez pas trop malheureux?
— Oh ! fit-il amèrement, c'est une considéra-
tion tout à fait secondaire. Que suis-je dans votre vie, moi?
Elle baissa la tête, dans l'ombre. Puis s'arrêtant au milieu du chemin, parmi les ronces et les cailloux, elle s'écria désespérée :
— Ah ! je le sens, tu souffres. Tu me trouves dure, indifférente. Les mots qui consolent, je ne sais plus les dire. J'ai trop souffert. J'ai le cœur meurtri. L'épouvante a tari en moi les sources de la tendresse et de l'émotion. Je n'ai pas la force de te rendre heureux et je n'ai plus celle d'être heureuse.
— Mais tu es toujours ma Jacqueline, supplia-t-il, tu m'aimes encore, n'est-ce pas? Rien n'est changé. Nous nous retrouverons tels que nous étions avant ce cauchemar horrible. Tu me reviendras, ma vie, ma joie, mon unique amour!
Elle se dégagea de son étreinte et d'un geste farouche le repoussa :
— Chut ! ne me parlez pas de cela... Vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir... Taisezvous, par pitié, si vous m'avez aimée.
Il obéit. Le vent fraîchissait. Ils redescendirent \ers l'avenue, dans la pénombre transparente. L'âme de Ghartrain était pleine de la tristesse
de la nuit, pleine d'inquiétude, d'amour douloureux, de regrets inexprimés et inexprimables. Il accompagna Jacqueline jusqu'au coin de la rue Babie et regagna la gare de Meudon. Et seul dans le wagon, regardant fuir la plaine sous le ciel de lune et de brume, il se sentit plus misérable qu'au départ, livré à toutes les angoisses de la solitude, harcelé de pressentiments.
— Vous êtes en retard, dit Jacqueline en entrant dans la petite pièce transformée en vestiaire. Tous nos convives sont arrivés.
Etienne dit tout bas :
— Je vous ai attendue.
Elle restait droite, à deux pas de lui, encadrée dans le chambranle de la porte, grandie par une ample et longue jupe noire toute brodée de jais changeant. Le corsage plissé, froncé, gracieusement lâche, était couvert d'une mousseline impondérable, souple et vaporeuse comme un nuage noir.
Il reprit :
— Je vous ai attendue. Je vous attends tous les
jours depuis que vous êtes revenue à Paris. Pas une visite, pas une lettre, pas même, quand je suis ici, un mot ou un regard... Que vous ai-je fait? qu'avez-vous? Vous m'évitez, je le sens. Ma présence vous gêne et vous irrite.
— Vous êtes fou, mon pauvre ami.
— • Je ne suis pas fou, je suis plus lucide que vous ne pensez... et très malheureux.
Elle murmura :
— • Je ne puis quitter Paul.
— Mais il va mieux!... Et si vous ne pouvez venir me voir, vous avez le loisir de m'écrire. Ah ! Jacqueline, vous n'êtes plus la même, vous ne m'aimez plus.
— Etienne...
— Vous ne m'aimez plus. Votre abandon...
— J'ai trop souffert. Accordez-moi un délai. Quelques jours encore, Etienne, quelques jours et je vous promets...
Il lui prit la main :
— Ayez pitié de moi. Venez demain. J'ai beaucoup de choses à vous dire. Je suis à bout de force et de patience... Ah ! vous avoir eue à moi, pendant des années, toujours pareille à vous-même, tendre, gaie, fidèle, ma joie, mon espoir, ma consolation — et me trouver privé de
VOUS, rejeté dans l'ombre avec le torturant souvenir de la lumière...
Elle frémit,
— Chut ! vous me faites mal... Etienne, Etienne, ne me pressez pas de venir.
— Pourquoi?
Elle garda le silence. Dans l'antichambre, derrière elle, la porte du salon s'ouvrit. Elle recula et jeta, à mi-voix, comme à regret :
— Demain donc. Je viendrai demain.
Elle traversa le vestibule, suivie de Ghartrain. Au salon, les convives réunis pour fêter la convalescence de Pau] attendaient, groupés au gré de leur fantaisie. Etienne salua Quérannes et Moritz, les Lachaume, madame Lussac et son mari. Puis, près de madame Aubryot, il aperçut deux dames noires en robes de faille mate, avec des médaillons d'or, des manchettes de dentelles, de long? nez périgourdins et des fronts jaunes surmontés d'une étrange mousse de cheveux frisés contenus dans un filet invisible.
Vallier nomma les dames Séverat, deux arrière-cousines, et la présentation s'acheva par un petit mouvement du cou de ces dames. Presque aussitôt, les portes de la salle à manger étant ouvertes, Etienne dut offrir son bras à la plus
âgée. Il imagina celle-ci pieuse, vertueuse et malveillante, notairesse dans les environs de Périgueux ; l'autre, cérémonieuse et bavarde, préoccupée d'être « comme il faut » et de faire « ce qu'on fait ».
Les candélabres fleuris irradiaient une lumière joyeuse. Le regard de Ghartrain effleura les convives assis autour de lui. Au centre, Vallier, maigri, pâli. Puis la tête spirituelle de madame Aubryot, montrant des cheveux de vieil argent, un teint de pêche mûre, d'admirables yeux de velours noir ; le visage sec de la cadette des Séverat,les cheveux blonds de madame Lachaume, la face haute en couleur de son mari, le profil énergique de Quérannes, le profil fier et fin de Moritz, la figure mate de Lussac, aux francs yeux bruns, à la barbe bronzée. Plus près, la petite tête de Suzanne Lussac, coifïée d'un casque de cheveux noirs, le cou nu émergeant d'un corsage mauve. Enfin, en face de Vallier, Jacqueline fraîche et touchante comme une fleur battue du vent qui se redresse et se recolore entre deux orages.
Le dîner s'achevait dans une cordialité charmante, quand Lachaume interpella Vallier :
— As-tu lu les journaux du soir? Quel est le
verdict du jury pour le capitaine Cruz, ce Portugais qui a tué l'amant de sa femme?
— Cruz est acquitté, dit Lussac.
Lachaume eut une exclamation de triomphe:
— Je l'avais bien dit !
Madame Aubryot s'indigna :
— Acquitté ? Cette brute qui a tué un homme, avec la plus complète préméditation, le plus grand sang- froid, la plus lâche prudence?
— Il y avait flagrant délit.
— Provoqué par lui, certainement... C'est une indignité, une infamie ! Voilà votre œuvre, messieurs les romanciers.
— Eh! dit Vallier, ne nous accablez pas... Moi, j'ai toujours prôné l'indulgence. Voyez mes œuvres complètes.
— Qu'est-ce que ce capitaine Cruz? demanda madame Stéphanie Séverat.
Lachaume répondit :
— Le capitaine Cruz possédait une femme trop jolie et un ami trop intime. L'ami de monsieur est devenu l'amant de madame. Une lettre anonyme avertit le capitaine. Quoique Portugais, il était d'humeur morose et jaloux comme un Espagnol. Il prétexte un petit voyage. Vieux truc qui réussit toujours. Il revient à l'improviste, trouve
le tourtereau roucoulant près de sa tourterelle et l'expédie dans l'autre monde en trois coups de revolver. La femme, blessée au bras, s'évanouit. Les voisins arrivent et mon capitaine, bel et bien vengé, se constitue prisonnier, tranquillement. Il passe aux assises et il est acquitté. Ce n'est que justice.
— Comment ! fit madame Lussac, vous. Lachaume, vous admettez ces mœurs de sauvage, quand le divorce existe, quand le mari trompé peut reprendre sa liberté?
— Le divorce, le divorce !... Avec ça que le divorce modifie ou supprime le vieux fond de sauvagerie qui surgit chez les mâles. Et les mœurs, les absurdes mœurs qui ridiculisent l'époux quand la femme est coupable! Le capitaine a vu rouge où d'autres voient jaune. C'est plus dramatique. Le sang coule, on s'épouvante, mais on ne rit pas.
— Allons donc ! repartit Moritz. Quand un homme voit rouge, comme vous le dites, il ne prend pas tant de précautions. Le Cruz a médité quatre jours sa petite comédie qui devait s'achever en drame.
— Tant pis pour les victimes. Je ne les plains pas. Ces deux imbéciles qui vont s'aimer dans le
logis même du mari, au milieu du piège, sans avoir rien prévu, rien pressenti... Ils connaissaient pourtant le caractère du bonhomme. Ils n'avaient qu'à se tenir tranquilles. Je ne les excuse ni ne les plains.
Une discussion générale s'ensuivit, les hommes, sauf Moritz, excusant le mari, les femmes, sauf les Séverat, s' apitoyant sur les amants.
— Et cette malheureuse madame Cruz, dit Jacqueline. Que va-t-elle devenir? Je ne comprends pas qu'elle ne se soit pas tuée.
— Elle se consolera avec son avocat, répondit Lachaume, à moins qu'elle ne revienne chez son mari.
— Vous méprisez bien les femmes, dit madame Lussac.
— Je méprise les femmes qui trompent. D'abord je déclare ne pas admettre le fameux entraînement de la passion. La passion romantique, irrésistible, qui s'excuse par son excès même, tout le monde en parle, personne ne l'a vue, personne ne la ressent. Que ranimahté de l'homme se déchaîne passe encore. C'est dans la nature. L'homme est polygame et agressif. Mais la femme, être passif par tempérament et par obligation, la femme dont les sens sont plus tièdes, la volonté plus indécise,
le cerveau plus étroit, la femme dépositaire et intermédiaire de la race, doit rester chaste dans le gynécée. C'est une nécessité sociale et une nécessité morale... Oui, oui, mesdames, vous pouvez protester!... Vous êtes une espèce inférieure, vous êtes des hommes atrophiés.
Tout le monde se prit à rire. Suzanne riposta :
— Vous nous refusez l'intelligence, la volonté, l'égalité même dans la force et la finesse des sensations. D'où vient que depuis six mille ans vous tombiez dans nos pièges, que Dalila triomphe encore de Samson, Omphale d'Hercule et Cléopâtre d'Antoine?... Allez, Lachaume, si votre femme n'était pas l'honnête femme que nous connaissons, vous seriez trompé tout comme les autres et vous n'y verriez que du feu, monsieur le polygame et l'agressif.
Les rieurs passèrent du côté de madame Lussac. Lachaume était un peu vexé.
— Si j'av£ds épousé une coquine et que je la surprisse en flagrant déht... Ah ! tonnerre ! J'étranglerais le couple comme une paire de pigeons.
— Et tu serais bien avancé, fît Vallier.
— Oh! toi, tu ferais de l'esprit, tu blagueais. Et vous, Chartrain ?... Oh! vous, j'ensuis
sûr, VOUS feriez du sentiment. Il n'y a pas de quoi. Madame Aubryot a raison à un certain point de vue : les romanciers nous ont joué un mauvais tour. Ils ont inventé l'excuse de la passion, les drames du cœur, l'adultère poétique. Des blagues ! L'adultère est ignoble, bête et banal...
— Il peut y avoir des exceptions.
— Oui et toutes les dames qui rôtissent d'innombrables balais se félicitent d'être de ces exceptions. Je ne suis pas si terrible que madame Lussac veut le croire. J'admets que le mari peut être une canaille et l'amant un héros. Alors la femme ne doit pas hésiter. Qu'elle s'en aflle au bras du héros, sans tromper personne.
— Et les enfants ?
— Oui, reprit Jacqueline, croyez-vous qu'une femme soit forcément une mauvaise mère parce qu'elle cède à une passion?
— Elle doit choisir. Ou elle sacrifie sa passion à ses enfants, ou elle sacrifie ses enfants à sa passion. Ne venez pas me parler de ces fatalités qu'on déchaîne toujours par sa propre faute, toujours, car on a prononcé un mot imprudent ou commis un acte décisif, au moment où l'on était libre encore. C'est la responsabilité des ivrognes. La loi l'admet puisqu'elle la punit.
— Vous confondez. On peut être libre de boire ou de ne pas boire. Mais Lacordaire a dit très justement : « Le cœur est comme la foudre. On ne sait où il tombe que lorsqu'il est tombé. »
— Lachaume est un bourgeois. S'il n'était pas marié, il aurait des trésors d'indulgence, ditVallier qui s'amusait à irriter la verve de son ami. Lachaume, pourrais-tu jurer devant Dieu et les hommes que tu n'as jamais soufflé sur le feu où rôtissaient les susdits balais ?
— 11 n'y a pas moyen de discuter avec toi, dit Lachaume, interloqué.
Madame Lussac intervint :
— Vous êtes un homme sensé, monsieur Vallier. Vous n'approuvez pas le massacre.
— Ma foi, non... Je trouve la loi assez burlesque sur ce point. Si l'adultère est un crime, seize francs d'amende et trois mois de prison sont un châtiment bien peu sévère. Si l'adultère est un simple' délit, qu'on n'acquitte plus les capitaines Gruz.
Quérannes reprit :
— Il faut mépriser l'infidèle assez pour ne pas la punir. Toute violence dégrade celui qui la commet. Mais si la coupable a des excuses — elle peut en avoir! — il est beau de pardonner et de reconquérir l'âme que l'on a perdue.
— Mon cher Quérannes, supposons que tu sois marié, trompé et généreux... Tu relèves la femme, tu l'absous, tu la purifies... Mais si elle aime l'amant...
— Si une femme garde quelque lueur de sens moral, malgré sa faute, elle ne peut que comparer la générosité de l'époux à la platitude de l'amant — car l'amant, le voleur, l'intrus, celui qui dérobe et qui ment, aura toujours le vilain rôle...
— Pas pour sa maîtresse, dit Vallier. Avec ça qu'une femme éprise a tant de sens moral! Elle aime un homme. Il lui faut cet homme. Toute votre grandeur d'âme ne vaut pas un cheveu de son bien-aimé.
Lachaume se taisait. Quérannes ren rit avec une animation singulière :
— Si j'aimais une femme, je préférerais renoncer à elle que de la partager... J'excuse pourtant les amants coupables quand le mari s'est rendu odieux par d'injustes brutalités. J'excuse même ces surprises des sens qui jettent une honnête femme au bras d'un amoureux, chute unique» sans récidive, qu'un repentir immédiat peut effacer. Mais vous, Moritz, vous, Chartrain, vousmême, Vallier, ne réprouvez-vous pas le mensonge de tous les instants, la trahison installée au foyer
de famille?... La femme qu'on possède dans le crime, dans la terreur, peut-on l'aimer d'une bien noble tendresse? Allons donc! les petites vilenies, les petites lâchetés quotidiennes altèrent et corrompent l'amour. Il commence par de beaux rêves, de délicates émotions, des sensations exquises. Il finit misérablement sur les canapés de cabinet particulier et les lits publics des garnis louches.
Les dames Séverat baissaient leiir nez pudiquement. Jacqueline était pâle et semblait prête à défaillir. Chartrain répondit avec douceur :
— Vous nous racontez, mon cher ami, l'histoire banale qui arrive à l'immense majorité des amants. Je vous félicite d'en être écœuré et indigné. La trahison, comme le vol, comme l'ivrognerie, fait horreur aux honnêtes gens, satisfaits de leur sort et qui jugent de sang-froid les misères des autres. Je ne prétends pas excuser les adultères. Je ne prétends pas non plus les condamner en bloc. Autant de cas, autant de verdicts. Mais, mon ami, à côté de cette immense majorité dont nous parlions, parmi les âmes viles et les corps lâches, des amants peuvent se rencontrer qui eussent été d'admirables époux. Ah! les malheureux qui ont lutté, qui ont déploré leur faiblesse, qui chérissant l'un ou l'autre ce qu'ils ont de meilleur, ces couples
punis par l'éternel silence, l'éternelle séparation, l'amertume de leur bonheur même, je les plains de toute mon âme et je m'abstiens de les juger.. Oui je réserve mon mépris aux séducteurs professionnels et aux perverses coquettes qui tombent par curiosité ou par ennui. Vous parliez, Quérannes, des canapés de restaurant et des lits d'hôtel. J'avoue qu'un chalet suisse, une villa d'Italie, un sanctuaire d'amour parfumé et capitonné forment un plus beau décor. Et cependant, dans ces endroits vulgaires et louches qui révoltent votre délicatesse d'artiste, des hommes et des femmes ont pu s'aimer d'un amour sublime. L'amour ne connaît ni loi, ni fausses pudeurs, ni exigences d'art. Il voit tout à travers lui-même. La bougie de deux sous qui brûle à la fenêtre de l'aimée est plus divine que toutes les étoiles du ciel. Et pensez-vous que ceux qui s'aiment dans le danger, dans le mystère, dans les larmes, pensent à se mépriser réciproquement? On dit couramment : « Tous les hommes méprisent leur maîtresse par cela seul qu'elle est leur maîtresse.. » Laissons ce préjugé misérable aux gens qui prouvent, en le répandant, la médiocrité de leur cœur.
— Chartrain a raison, répsœtit madame Lussac.
Il pourrait ajouter que les hommes rejettent trop souvent toutes les responsabilités sur leurs complices, oubliant qu'ils sont les instigateurs de tout le mal et bien plus coupables, selon moi, que les femmes.
— Ça, c'est discutable, dit Vallier... Qu'en penses-tu, Jacqueline?
— Moi?
Elle eut un sursaut nerveux que Chartrain seul remarqua,
— Oui. Suppose un brave mari berné par sa femme et son meilleur ami. Sur qui devra tomber sa vengeance ?
Elle regarda Chartrain et répondit :
— Quand une femme a un brave mari — comme tu dis — des enfants, une vie respectée et heureuse, elle ne peut pas être à la merci du premier venu. Elle se donne librement et celui qui la possède ne l'a pas séduite. Seule, elle est liée par un serment, par l'affection du mari, les devoirs maternels, le souci de l'honneur commun... L'amant ne vole point sa vertu puisqu'elle-même va au devant du sacrifice... Seule, elle doit être punie, seule...
— Opinion de femme romanesque ! interrompit brusquement Chartrain, Paul, oublions les théories et les paradoxes... La vieille loi du
Décalogue nous dominera toujours. Celui qui prend la femme d'un ami ne mérite aucune pitié. Il a pour le défendre contre la tentation l'expérience de la vie, la supériorité de l'âge, une raison plus solide, un esprit plus cultivé. La femme élevée dans une adoration maladive de l'amour, la femme au cerveau plus impressionl'able, aux émotions plus vives, victime des fatalités physiologiques, victime du divin instinct de pitié qui fait sa grâce et son malheur mérite presque toujours la pitié sinon l'indulgence...
Madame Séverat, la jeune, trouva bon de conclure la discussion en affirmant ses principes.
— Je ne comprends pas qu'il puisse exister deux opinions sur ce sujet. Il y a, n'est-ce pas, monsieur? deux espèces de femmes : les femmes bien élevées, les femmes comme il faut et les autres. Ces aventures regrettables n'arrivent jamais aux femmes comme il faut. Quant aux autres, je les mets au rang des chiens. Oui, on devrait les marquer à la figure pour leur faire honte...
— Ah ! soupira l'aînée qui n'avait encore rien dit, quand les femmes perdent la religion, on peut s'attendre à tout.
— Bah ! fit madame Aubryot, je ne suis pas dévote, ma cousine, et je ne me crois pas moins
honnête que vous. Rester vertueuse est encore le meilleur calcul qu'on puisse faire. Rien ne tourmente et n'abîme une femme comme la passion.
Vers minuit Ghartrain s'en alla seul avec Moritz dans la nuit brumeuse. Le peintre l'entraîna dans une longue promenade, par un affectueux désir d'apaiser le trouble qu'il devinait.
Il parla de Jacqueline, non plus avec ce léger dédain qui naguère avait ému la jalousie d'Etienne, mais avec une sympathie nuancée de respect.
— Elle a bien changé depuis trois ans, dit-il. Comparez la Jacqueline que nous avons connue et celle que nous quittons. Ce n'était pas Vallier, certes, qui pouvait la modifier ainsi. Quelque chose a traversé la vie de cette femme.
— Moritz ! Il n'y a rien dans sa vie qui ne soit noble, pur et avouable. Je n'ai pas reçu ses confidences, mais j'en suis sûr, entendez-vous, j'en suis sûr.
— Oh ! fit le peintre, je suis certain que madame Vallier mérite toute notre estime... Mais je tiens à mon hypothèse. Cette femme a connu l'amour et la douleur, j'en jurerais.
— Et quand cela serait?... Ah! vous ne seriez
pas prudhommesque et dur comme Lachaume, vous...
— Mon ami, cette femme est faite pour la passion et nul n'échappe à sa destinée. Je ne l'oserais dire qu'à vous seul... Elle a aimé...
— Qui sait? dit Ghartrain...
— Elle a aimé, et elle s'est reprise... Tôt ou tard le temps fait son œuvre et quand l'amour s'éternise sous la forme définitive d'un sentiment pur, c'est la solution la plus heureuse du problème de l'adultère.
— Mais, dit Ghartrain pensif, à travers ces misères et ces épreuves, deux amants peuvent-ils, sans cesser d'être amants, s'aimer d'un véritable amour?
— L'âge, l'absence, les soucis refroidissent le désir physique et tôt ou tard la vie brise les liens de la chair. On se garde par lâcheté, par orgueil, par générosité même. Gelui qui voudrait se libérer craint la douleur de l'autre, celui qui chérit le joug l'alourdit sur son compagnon. Ah ! les fins d'amour, les fins de liaisons qui croulent dans la banalité de l'habitude, dans l'enfer des déceptions, quelle tristesse!
Ils étaient arrivés devant la porte de Moritz. Le peintre reprit :
— Voyez comme la causerie nous a entraînés loin de madame Vallier... Mais je voulais vous montrer toute ma pensée, mon cher ami. Je sais tout excuser parce que je puis tout comprendre.
« S'il n'a rien deviné, il a tout pressenti, songea Ghartrain descendant la rue Bara. Et il a voulu me prouver qu'il ne cesserait pas de nous estimer. Brave Moritz ! Il nous croit sortis de ces misères dont il parlait, après une faute lointaine, ancienne, rachetée par un courageux effort. Ah ! cet effort, il est impossible quand on aime comme j'aime avec une passion à brûler l'âme et le corps. Nous séparer volontairement? Jamais, ah ! non, jamais ! Je veux bien souffrir, mais je ne puis vivre sans Jacqueline. »
Chartrain attendait Jacqueline.
Vainement il se complut à parer son logis pour la recevoir, il ne retrouva pas l'impatience heureuse, le passionné désir des anciens rendezvous. Pourtant il souhaitait l'arrivée de son amie, se rappelant des jours où, dans l'anxiété et la tristesse, une ivresse imprévue était sortie de leurs baisers.
Quand Jacqueline arriva, il crut devoir lui raconter, en partie, les confidences de Moritz, insistant sur l'indulgence discrète de leur ami commun.
Jacqueline répondit :
— Moritz parle ainsi parce qu'il n'est sûr de
rien. Il y a une nuance entre soupçonner et savoir. Vous oubliez que s'il est votre ami il est, plus encore, l'ami de Paul. Allez, si nous étions découverts, il ne faudrait compter sur l'indulgence de personne.
Ses yeux s'emplirent de larmes. Elle murmura :
— Tous ceux que j'aime, tous ceux que j'estime nous ont condamnés, hier. Ils ont raison, je le sens... Toute la nuit, j'ai pensé à cela... C'est affreux de mentir toujours, de jouer la comédie de la vertu, de tromper un honnête homme... de se donner au mari après...
— Tais-toi ! cria Ghartrain...
— Mais...
— Tais-toi ! Il y a un an, il y a six mois, nous n'étions pas moins coupables. Tu étais heureuse pourtant. Tu ne pensais pas à nous juger... Om, tu m'aimais tant que tu me trouvais des excuses. Est-ce l'opinion des autres qui me rabaisse à tes yeux?... Parle donc. Tu as peur d'être méprisée et tu te forces à me mépriser, maintenant.
Il marchait à grands pas avec une sorte de fureur.
— Qu'y a-t-il donc de changé?... Crois-tu que je n'aie pas souffert jusqu'à la torture du mensonge, du partage que j'acceptais? J'ai pleuré de
rage, des nuits entières, en songeant que tu étais dans les bras de ton mari... Je me méprise d'avoir supporté cela... Mais pouvais-je t'enlever ? Auraistu voulu me suivre?... Et pourtant, tu m'aimais, tu m'aimais !
— Tu penses donc que je ne t'aime plusi* Il s'emportait.
— Si tu te méprises, si tu me méprises, quittemoi. Je ne veux pas être aimé par pitié.
— Ah ! sanglota Jacqueline, que tu nous fais mal à tous deux en parlant ainsi... Depuis deux mois, je vis dans un enfer... Je te le dis à mon tour : « Tais-toi, épargne-moi ! »
— Non, dit-il fermement. Je veux connaître toute ta pensée.
— Est-ce que je la connais moi-même? dit-elle avec désespoir. C'est le chaos, dans mon âme ! Ah ! pourquoi ne suis-je pas restée puérile et folle comme autrefois? Je vivais dans le présent, dans l'ivresse et le vertige, et je n'avais conscience que de mon amour... Mais tu as voulu faire de moi une autre femme. Hélas ! tu y as réussi... Il fallait m'étourdir ou me dépraver si tu me voulais toujours souriante et joyeuse. La nuit où je t'ai appelé près de Paul mourant, l'évidence m'est apparue. J'ai compris ma faute... J'ai désiré mourir.
— Malheureux que nous sommes ! dit Chartrain accablé. Nous n'avions pas prévu ce jour. Ah ! Jacqueline, tu n'es plus à moi. Je te perds. Je t'ai perdue. Oublie-moi. Reprends ta liberté, puisque mon amour te fait horreur.
Elle se jeta à genoux prés de lui, lui pressant les mains, l'attirant vers elle :
— Qu'as-tu dit? Nous pourrions nous séparer ! Tu vivrais sans moi! Ah ! j'accepte les remords, et le danger, et ma misère, je consens à tout, je ne me plaindrai pas, mais nous resterons l'un à l'autre, toujours, dis, toujours? Etienne, Etienne, souviens-toi ! Trois ans d'amour... des heures divines... tes tristesses que j'ai consolées... les heures où j'ai dormi sur ton cœur... Regarde-moi ! Crois- tu que mon amour ait faibh? Je t'aime, je t'aime...
Sa tête penchait, ses yeux égarés fascinaient Chartrain. Elle jeta dans un cri :
— Je voudrais mourir ou dormir toujours. J'ai horreur de vivre. Emporte-moi, garde-moi ! Oublions !
Il la saisit avec une fureur silencieuse. Oublier ! Il ne souhaitait que l'oubH dans la volupté profonde où tout s'abîme et se dissout. La chambre aux fenêtres voilées, au doux silence, entendit encore les soup^irs et les sanglots de leur amour. Ils
rêvèrent d'embrasser leur bonheur fugitif, de le retenir entre leurs mains, leurs poitrines et leurs lèvres. Mais ils avaient prononcé les mots irréparables. Ils ne pouvaient plus oublier.
La vie, une dernière fois clémente, leur accorda un jour de répit. Novembre allait finir, et, tardif et tiède, se prolongeait l'été de la Saint-Martin. Chartrain ramena Jacqueline dans la forêt de leurs amours. Ils reconnurent chaque sentier, chaque tertre vêtu du velours des vieilles mousses, et par les carrefours du Pavé, sur les Avenues, ils marchèrent, un fantôme se levant à chacun de leur pas. Vers trois heures, ils s'arrêtèrent sur la lisière de Chaville, dans une petite auberge bâtie tout contre la voie du chemin de fer. Un jardin de curé, bordé d'espaliers, divisé par les buis en plates-bandes régulières, montrait ces fleurs naïves que l'on ne cueille pas et qui décorent seulement les parloirs de communautés et les autels de village. Une bonne femme à l'accent provincial, coiffée d'une mousseline neigeuse et pareille à une vieille fée, servit du lait, des fruits et du pain noir. Vite familière, en préparant la table sous la tonnelle, elle se plaignit de la saison qui éloignait les Parisiens. Elle appela le barbet brun, a sournoise petite chatte jaune qui guettaient les
bols de lait et suivie de ses bêtes, lente et courbée, elle rentra dans la maison.
Assis l'un près de l'autre, Etienne et Jacqueline se souriaient sans rien dire, étonnés d'être heureux encore et rêvant de mettre dans cette brève journée toutes les joies que l'amour peut contenir. Le vent fraîchissait ; l'orient se nacrait sous une brume légère, et les peupliers, par-dessus les murailles, égremaient leurs frondaisons d'or. La vieille fée, caressant la tête du barbet brun, la chatte blonde frôlant sa jupe, reparut dans l'allée des dahlias — et Ghartrain, tremblant comme un jouvenceau à sa première escapade, s'enhardit jusqu'à demander :
— N'auriez-vous pas une chambre où ma femme qui est souffrante pourrait se reposer une heure ou deux?
L'élégante simplicité de Jacqueline, la gravité de Ghartrain, l'espoir d'une aubaine devenue rare, disposèrent favorablement la brave femme. Elle enleva les assiettes, et de la voix traînante des campagnards :
— Pt'ête ben ! dit-elle. Pt'ête ben que je pourrais vous la donner, la chambre... Une belle chambre que je loue à des artisses pendant l'été.
Jacqueline, complice dans la comédie, feignit un grand malaise. La vieille ajouta :
— Faut qu'elle se dégrafe, la p'tite dame, et qu'elle dorme un bout de temps.
Puis, d'un air entendu :
— C'est pt'ête ben un bébé?
— Peut-être, dit Etienne qui voulait imposer Jacqueline au respect de l'hôtesse et prévenir tout équivoque soupçon.
La vieille fée les conduisit par un escalier obscur dans une vaste chambre qui sentait le linge frais, les poires mûres et l'herbe sèche. Des rideaux blancs à franges nouées s'évasaient sur le lit d'acajou. Une armoire Louis XV occupait le centre d'un panneau, en face de la cheminée. Entre des candélabres en simili-bronze, un berger jouait de la flûte sur une pendule qui ne marchait pas. Un papier jaunâtre couvrait les murs, et sur le plancher lavé à grande eau, un tapis usé montrait un chien sans forme ni couleur, tenant un perdreau dans sa gueule.
Jacqueline se laissa tomber dans le fauteuil voltaire garni d'une housse au crochet.
— Tu n'es pas mieux? demanda Etienne hypocritement.
— Vous voulez pt'ête de la liqueur? dit la
vieille. Un verre de noyau ou de menthe? Ça remet bien. Faut pas vous tourner les sangs, madame. On ne meurt pas de ces maladies. Moi, je connais ça. J'ai sept garçons...
Elle cligna de l'oeil vers Chartrain.
— Tout d'même, y sera gentil, 1' petit, qu'y ressemble à son père ou qu'y ressemble à sa mère.
Elle s'en alla, tramant ses savates dans l'escalier.
Le silence de la maison n'était troublé que par de lointains caquètements de poules, l'aboi du chien, et parfois, ébranlant les murs, le tonnerre fuyant du train de Granville. Le soleil rougissait déjà l'horizon, du côté de Versailles. Un rayon horizontal, frappant la glace ternie où éclatait l'étoile d'une fêlure, traçait dans la pénombre un grand angle lumineux et venait mourir au pied du lit sur les franges des rideaux blancs et sur l'édredon de reps rouge. Il touchait en passant le berger de simili-bronze et l'animait d'une vie discrète. Son chapeau tyrolien posé en arrière, prétentieux et frisé, l'afïreux bonhomme couleur de chocolat se transfigurait sous les jeux incertains de la lumière, et ses doigts pressaient des pipeaux d'or.
— Je suis heureuse, dit Jacqueline. Oh! je voudrais pleurer!
Jamais, depuis les angoisses de cet automne, ils n'avaient goûté telle douceur. Le cadre nouveau de leur amour, cette chambre étrangère mais si gaie, si bienveillante, avec son lit pas trop large, sa vieille armoire, le mauvais goût attendrissant de la pendule et du tapis, les isolait dans l'enchantement du présent, hors des milieux familiers, évocateurs de tristesses. Le cercle de pierre et de bruit, la Ville, ne les oppressait plus à travers les murs. Ils jouissaient de sentir au-dessus d'eux, sur le toit, un vaste ciel pur et parfumé, et autour d'eux le cirque de la forêt, les arbres à l'infini, la solitude...
Jacqueline balbutiait :
— Oh ! rester comme cela, toujours... Il me semble que je m'évanouis sur ta poitrine, que je me perds en toi, Etienne aimé.
— Je te retrouve donc, dit-il. Ma douce, ma caressante amie n'a pas changé.
Elle eut un rire tendre.
— La bonne femme me croit bien malade. Si elle se doutait...
— Elle ne se doute de rien. Elle te prend pour une jeune mariée, bientôt mère... Brave vieille ! Que ne dit-elle vrai?
— Tu souhaiterais... cela?
— Ne l'as- tu pas souhaité toi-même? Mais tu le redoutes, maintenant, tu m'aimes moins.
— Un enfant de nous ! Dieu sait si je l'ai désiré. Mais tu te récriais quand je parlais de mon rêve.
— Je voudrais qu'il se réalisât, oui, maintenant... Entends-tu, reprit-il avec une sorte de violence, je le voudrais. Tu ne pourrais plus me rejeter de ta vie. L'enfant t'attacherait à moi pour toujours.
— Est-il besoin de l'enfant pour nous unir? Que crains-tu donc, mon Etienne? Peux-tu douter de ton amie en ce moment si doux, si délicieux?
Il secoua la tête.
— Hélas ! je suis fou, ma pauvre Line. C'est la frayeur de te perdre qui me fait déraisonner ainsi.
— Chut ! dit-elle en lui posant sa main fraîche sur la bouche. Ne pourrons-nous être heureux une journée entière? Celle-ci finira donc, comme tant d'autres, par des reproches et des pleurs?
— Chérie, mesure tes forces. Ne confonds pas l'amour et la pitié. Si le joug te pèt.e...
— Le joug m'est doux et léger, dit-elle, sincère à cette minute.
... Le rayon avait disparu. La nuit venait. Entre les rideaux, on voyait un grand morceau de ciel turquoise encadré par des arbres noirs. Jacqueline se coiffait à la lueur falote d'une bougie pendant qu'Etienne contemplait le paysage crépusculaire, la plaine où s'effaçaient les maisons, les masses sombres du bois, les feux rouges de la voie ferrée. Un train siffla, lugubre; Jacqueline, toute frissonnante, se rapprocha de son amant.
— Comme il fait noir, déjà. Dire qu'il faut nous en aller dans le froid, dans la nuit... Dire que nous ne reverrons jamais cette chambre si hospitalière.
— Qui sait? dit Etienne. Veux-tu que je la loue, cette chambre, pour l'été prochain?
Elle soupira :
— Non. Nous avons été heureux, aujourd'hui. Gardons intact ce souvenir. Adieu, chère petite chambre !
D'un geste enfantin, elle envoya un baiser dans l'air.
— D'autres viendront s'aimer, ici, sous les rideaux à franges. Ils riront du chien fantastique qui mange un perdreau décoloré. Le berger jouera pour eux de sa flûte silencieuse. Ils sentiront peutêtre, épars dans l'atmosphère, l'arrière-parfum de
notre amour, et songeant que les plus douces journées finissent, ils seront tristes, comme nous.
La proche séparation, le deuil du bonheur qu'on ne recommence pas, scellèrent leurs bouches pendant ce court trajet de Chaville à Paris. Après dîner, Etienne fut pris d'un impérieux, d'un angoissant désir de revoir Jacqueline. Il courut chez elle.
Assise près de Paul, à la table où Jo écrivait un devoir, elle était si pâle, si abattue que Chartrain la crut malade. Il devina quelle fatale réaction s'était produite au retour. Celle qu'il avait étreinte et possédée n'était pas devant lui, le front lourd, le cœur troublé ; elle était restée dans l'auberge de Chaville, car elle n'était point une créature vivante, mais le spectre du Passé même, l'ombre de la Jacqueline d'autrefois. Entre ses deux gardiens, l'époux et l'enfant, l'autre apparaissait lointaine, défendue, à jamais étrangère, prisonnière des Lares du foyer.
Désormais Ghartrain désespéra. Il ne pouvait nier l'ébranlement moral, l'épuisement physique de Jacqueline, et si ardent qu'il fût à défendre son amour, il se reprochait parfois, douloureusement, l'égoïsme de cet amour même. Vainement, il tenta de se leurrer sur les causes profondes du trouble qu'il constatait, n'y voulant voir qu'une crise passagère. Dans l'âme de Jacquehne, claire pour lui comme le cristal, apparaissait, à travers un chaos de sentiments contraires, la nostalgie de la vie harmonieuse qu'il lui avait fait entrevoir Oui, Jacqueline avait raison. Qui donc l'avait transformée, sinon Ghartrain lui-même? Il l'avait prise inconsciente et docile, avec une âme d'en-
fant et, dans le conflit de leurs deux natures, il avait lentement triomphé. Il s'était imposé à l'esprit de Jacqueline comme elle s'était imposée à ses sens, et trop chimérique pour distinguer la maîtresse aimée d'une épouse aimée, il donnait à leur coupable liaison l'idéal même du mariage. Recréant Jacqueline à l'image de la femme qu'il eût choisie, il ne s'apercevait pas qu'en lui présentant un admirable idéal de loyauté, il lui rendrait odieuse la nécessité du mensonge ; qu'en la rapprochant de son enfant, il éveillait en elle un sentiment rival de l'amour ; qu'en s'interdisant toute critique, même fondée, à l'égard du mari, il respectait la chaîne conjugale, solide encore. Et peu à peu, Jacqueline avait connu la tare de son bonheur, la contradiction chaque jour plus évidente.
La maladie de Vallier avait provoqué une crise préparée depuis longtemps et dont les causes remontaient aux premiers incidents suscités par Etienne, dès les débuts de son amour. Dans cette angoisse, Jacqueline avait pris conscience des aspirations et des regrets qui couvaient en elle.
Pendant les heures mornes de la convalescence, quand Vallier, plus grave, lui témoignait
le désir de recommencer leur vie dans une harmonie qu'ils n'avaient pas connue, Jacqueline avait senti que cette harmonie, impossible dès le lendemain des noces, est le résultat de lents efforts, d'une constante bonne 'volonté. Elle peut naître d'un amour éphémère, lui survivre et ne point le faire regretter, car elle développe un sentiment très doux qui n'est ni la passion ni l'amitié.
Jacqueline, puérilement éprise de Vallier pendant les premiers mois de leur mariage, s'était peu à peu désintéressée de lui. Ils avaient vécu sept ans côte à côte, baptisant « amour » leur affection nonchalante, et les plaisirs mondains avaient amusé l'inquiétude du cœur de Jacqueline. Mais le jour était venu où ce cœur avait reçu d'Etienne la révélation de sa destinée. Pendant trois ans, Chartrain et Jacqueline avaient élargi leur tendresse, avec le beau souci d'en faire quelque chose de rare, et la jeune femme s'apercevait que l'adultère les condamnait à l'éternelle contradiction. Trop faible pour se guider ellemême, trop fière pour la dépravation, trop intelligente pour s'abandonner, inconsciente, à la fatalité, elle sentait peser sur elle, de toutes parts, des responsabilités terribles...
Que de fois, en baisant les larmes dont elle ne dissimulait plus la cause, Chartrain prononça le mot de rupture, tremblant d'être exaucé. Une voix criait à tous deux que c'était l'unique solution au problème de la dualité sentimentale; mais Jacqueline, sentant l'amante agoniser en elle, s'efforçait de la ressusciter par la pitié. Au moment où Chartrain, résigné à vieillir solitaire, bannissait la femme de sa vie, elle avait pris la responsabilité de son bonheur. Les scrupules qu'il avait éveillés en elle, elle les avait endormis en lui. Comment rejeter aux ténèbres celui qu'elle avait appelé à la lumière? Mieux valait souffrir et se taire et prodiguer la joie qu'elle ne partageait plus.
Dans les baisers, dans les pleurs, dans les reproches, l'horrible duel se prolongea. Etienne devint jaloux et tyrannique. Jacqueline connut le supplice des étreintes qui ne galvanisaient plus son cœur malade, ses sens anesthésiés. Les lois secrètes de l'organisme féminin sont incompréhensibles pour l'homme, et il ne peut s'expliquer par quelle relation mystérieuse, chez la femme, l'émotion sentimentale crée ou supprime la volupté. Chartrain souffrait de cette indifférence toute physique qu'il confondait avec
la satiété et le dégoût. Mais il s'accrochait aux débris de son bonheur, à cette épave misérable où il avait lié Jacqueline pour flotter avec elle dans l'orage et s'engloutir sans se séparer.
Un après-midi de janvier, averti par une télépathie mystérieuse, Etienne attendait la jeune femme, presque certain qu'elle allait venir. Il avait ouvert sur sa table le coiïret qui contenait leur correspondance tout entière, saisi par ce caprice mélancolique de demander au passé les raisons de confiance que le présent ne lui donnait plus.
La clochette soudain résonna. C'était Jacqueline, rose de froid, dans sa jaquette de velours et son frissonnant colher de plumes grises. Sachant combien son ami, depuis quelque temps, s'irritait de ses longues absences, elle était montée chez lui, pour une minute, une minute, pas plus.
— Pas plus? dit-il d'un air chagrin. En êtesvous donc à me mesurer les minutes?... Autrefois...
— Chut ! fit-elle, en mettant un doigt sur ses lèvres. Ne nous querellons pas.
Elle s'assit sur le divan et, vaincue par les supplications d'Etienne, elle enleva sa toque et son manteau. Puis, regardant autour d'elle, elle aperçut le coffret ouvert.
— Nos lettres?
— Oui, dit Ghartrain, j'ai revécu tout notre amour en les lisant.
Il lui donna le coffret, espérant la réchauffer à l'ancienne flamme, mais elle murmura :
— Non, je ne veux pas lire... Gela me ferait mal. Trois ans, trois ans !
— Qu'importe les années, si tu m'aimes? N'estu pas à moi pour toujours?
Ils se regardaient. Attendrie, Jacqueline posa un doigt sur la tempe de son amant.
— Tu n'avais pas ces touffes grises, là ? Mais je les aime, ces stigmates que le temps et la passion ont laissé sur ton visage?
— Est-il possible que je te plaise encore? dit-il avec un triste sourire. Je croyais t'avoir excédée jusqu'au dégoût.
- Oh ! parce que...
— Oui, fit-il, comprenant sa pensée... Parce que tu restes froide, maintenant, entre mes bras... Tu semblés craindre mes baisers, Jacqueline.
— Tu vas dire des folies, encore, murmurat-elle, d'un air contraint.
Mais il l'étreignit tout à coup, avec une violence passionnée :
— - Eh bien, oui, c'est cela, vois-tu, c'est cela qui me manque, ta joie, ton trouble, l'orage que je dé-
chaînais en toi et que j'apaisais, la communion mystérieuse à jamais rompue. Ah ! JacqueHne, quoi que tu me répondes, malgré les explications ingénieuses que te dicte la pitié, je sens, profondément, atrocement, mon impuissance. Je te presse sur mon cœur gros de voluptés et d'angoisses, et je t'étreins sans te posséder, décevante amie qui te dérobes et semblés déserter ta propre chair... Je te lie à moi, je t'embrasse et tu es loin de moi, loin de toi-même, et je te poursuis et je ne puis te saisir... Jacqueline, c'est de cela que je meurs, c'est cet horrible effort vers toi qui m'épuise l'âme et la tue... Tais-toi. Ne réponds pas. Je pressens ce que tu vas dire : que tu n'es pas responsable des caprices de tes nerfs, que ton cœur n'a pas changé, que tu m'aimes. Ah ! ma bien-aimée, l'amour, entre nous, n'a qu'un langage et nous ne nous comprenons plus parce que tu l'as oublié. Les baisers, les caresses ne valent que parce qu'ils expriment; mais la passion ne s'exprime que par les caresses et les baisers... Écoute, écoute. Tu as cru voir en moi un héros. Je ne suis qu'un homme, un pauvre homme au cœur avide, aux sens troublés, un homme qui aime et qui souffre. Aie pitié. Ouvre-moi tes bras, sans arrière-pensée, sans réticences, docile
à l'amour qui accomplira ses miracles, en toi, une fois de plus. Que je t'arrache un frisson, un cri, je te sentirai reconquise et ce sera le renouveau de notre félicité,
— Etienne !
Elle se débattit, mais d'impérieuses lèvres ouvrirent ses lèvres et son sanglot s'évanouit en baisers. Et peu à peu, sa taille plia, ses paupières se fermèrent, une ivresse ardente et triste l'envahit, et Ghartrain, la soulevant comme un enfant, l'emporta, dans une fièvre de victoire.
Soudain un coup de sonnette, suivi d'un infernal carillon, fit tressaillir le couple enlacé. Jacqueline se dégagea et, d'un geste involontaire, s'appuya au guéridon, qui pencha, avec un grand bruit de porcelaine brisée. Tous deux se regardèrent pétrifiés.
— On a entendu du bruit. Il faut ouvrir. Il hésitait.
— Ouvrez, insista-t-elle. Il est inutile de donner des soupçons.
Ghartrain donna un tour de clef à la serrure et disparut dans l'antichambre. Penchée, Jacqueline entendit un bruit de voix confuses, des pas... Et soudain, comme frappée par la foudre, elle chancela et, se traînant jusqu'au lit, enfouit sa
tête SOUS les couvertures. Mais ses sens surexcités percevaient les moindres sons qui parvenaient dans la chambre silencieuse... Une voix bien connue, une voix cordiale répétait :
— Oui, c'est une surprise... Tu ne nous attendais pas !...
— C'est moi qui ai voulu venir, monsieur Chartrain.
Paul !... Georges !... Ils étaient là, derrière le mur. Et c'était l'enfant qui avait voulu venir !... Jacqueline reconnaissait son joli rire. Elle le voyait avec son costume de marin, ses cheveux blonds, ses beaux yeux candides. Il avait sauté au cou d'Etienne d'un élan si joyeux, si naturel ! Ne lui avait-elle pas appris à aimer son maître? Elle le lui donnait sans cesse comme exemple, comme un modèle à qui Jo, devenu homme, devrait s'efforcer de rassembler... Ah! triste ironie!
Jacqueline ne pleurait pas. Ses oreilles s'emplissaient de bourdonnements confus ; son cœur dilaté heurtait douloureusement sa poitrine, comme un poing brutal, à coups sourds.
Dressée sur le lit, eUe écouta :
— Jo voulait te demander l'album que tu lui as promis. Il est très impatient de l'avoir.
La voix d'Etienne répondit, calme en appa-
rence, mais pas assez pour que Jacqueline n'y devinât la fêlure d'une émotion.
— Je vais le lui donner tout de suite.
La porte de la bibliothèque craqua sur ses gonds et la voix argentine reprit :
— Merci, monsieur Chartrain. Ça me fait bien plaisir... Et puis, vous verrez comme je vais bien travailler en Algérie.
— En Algérie? Votre départ est décidé?
— A peu près, dit Paul. Je viens d'en causer avec ma belle-mère et j'en parlerai à ma femme, ce soir... Je suis encore très fatigué. Mais comme j'ai du travail pour tout l'hiver, je partirai tranquille.
— Et la Revue?
— Je continuerai, là-bas, ma collaboration. Je pense même écrire un roman... Une idée qui m'est venue après la fameuse discussion sur l'adultère ! Je veux écrire le roman du mariage, sans drame, sans événements extraordinaires, la simple histoire de simples gens qui s'aiment, qui s'entr'aident, qui élèvent leur enfants. La femme est un peu coquette, le mari jaloux... Ils se querellent quelquefois et se raccommodent et tout s'arrange parce que ce sont de braves cœurs... On dira peut-être que ce n'est pas un sujet
palpitant. Mais j'en ai assez, des snobs et des cocottes !
— Tu feras quelque chose de très bien, j'en suis sûr.
— Nous verrons... Je veux le dédier à ma femme, ce roman... A ce propos, ne la trouves-tu pas changée, ma femme? Elle m'inquiète beaucoup.
Jacqueline n'entendit pas la réponse d'Etienne. La voix cordiale s'attrista :
— Ah ! les femmes ! Quelles drôles de mécaniques !... La mienne que je croyais résistante et solide, délicate avec des nerfs d'acier, cette femme qui dansait des nuits entières et se levait fraîche comme une rose, le lendemain, elle a maintenant des vapeurs, des crises de nerfs, des mélancolies... Elle mange à peine, dort mal et pleure pour des riens... Le médecin accuse le surmenage de la vie parisienne. Moi je crois que Jacqueline se ressent encore des émotions de ma maladie... Pauvre petite ! Elle est si dévouée ! Elle m'aime tant ! J'espère beaucoup du voyage en Algérie pour la distraire et la reposer... Et toi, qu'en pensestu?
— Suis le conseil du médecin.
— Oh ! il n'y a pas de temps à perdre. Je voudrais partir avant un mois.
Vallier se leva :
— Allons, nous te laissons travailler. A bientôt, mon cher. Georges, embrasse ton ami !
Les pas se perdirent dans le couloir... Une minute après, Etienne entra dans la chambre.
Jacqueline était assise au bord du lit... Le jour déclinant éclairait mal son visage. Les deux amants se regardèrent en silence... Puis elle dit, lentement :
— Voilà une scène que Paul n'a pas prévue... Ça ferait bien dans son roman, dans ce roman du mariage qu'il veut me dédier. ..
Chartrain voulut s'approcher. Elle eut un geste de recul si violent, qu'il en comprit le sens terrible et il tomba, accablé, dans un fauteuil.
Jacqueline, sous les rideaux, sanglotait.
Et devant l'évidence qui s'imposait, devant le devoir suprême dont il ne pouvait plus retarder l'accomplissement, Etienne fléchit... Il cria de douleur comme s' arrachant l'âme... Oui, c'était fini, non pas de sa tendresse pour Jacqueline, non pas de sa passion même qui sortait déchirée, saignante et vivante, de tant de batailles — mais c'était fini du bonheur... Etienne ne voulait plus accepter le sacrifice de Jacqueline, posséder ce corps qu'elle sentait souillé, meurtrir ce cœur qu'il avait
fait si tendre et qu'il voulait si heureux... Il ne pouvait, sans se déshonorer moralement, sans mentir à toute sa vie, interposer son égoïsme entre les hontes du présent et les expiations de l'avenir... «Oui, Jacqueline a droit au repentir, au rachat, au retour vers la vie régulière... Et moi qui lui ai montré la beauté de cette vie, je dois me soumettre et me retirer... Qu'elle soit libre ! Qu'elle redevienne maîtresse de son corps... Mieux vaut le malheur noblement supporté que le ^bonheur mutilé etl amentable. Mieux vaut le renoncement qu'une volupté non partagée, non consentie et dégradante pour tous deux !... Encore un eiïort !... Nous pourrons nous estimer encore si nous ne pouvons plus nous aimer... »
Il tourna la tête vers le lit et son désespoir éclata... Ah! sa résolution était sincère, et ferme sa volonté; mais son cœur, son faible cœur d'amant se révoltait sous la souffrance. Vivre seul, dormir seul, mourir seul ! Renoncer aux baisers de la femme, au refuge de ses bras, à son sein où tout s'oublie ; détruire l'œuvre de tant de jours, l'intimité créée si lentement et qu'il proclamait éternelle !... Éternelle? Pauvre homme! Il n'est rien d'éternel que la misère humaine, que la solitude du cœur peuplée un instant d'amitiés et d'amours
fragiles... Tl n'est rien d'éternel que la mort. Et ces déchirants adieux que l'on dit à ce qu'on aime, ces ruptures, ces transformations de nos sentiments qui se renouvellent si bien qu'on ne les reconnaît plus, autant de morts successives et innombrables. L'amant dit : « Je ne changerai point ! » Et il devient l'ami. Et l'ami devient un étranger et l'étranger un adversaire. Hélas ! on ne peut rien retrancher à l'absolu sans le détruire, et l'amour, c'est l'absolu. Il est dans les sens et dans l'âme. Supprimer la possession n'est pas supprimer la tendresse, mais la moitié de l'amour n'est plus l'amour.
« Eh bien, adieu l'amour ! pensa-t-il en laissant couler ses larmes. Que la tendresse demeure, et que le principe de nos douleurs et de nos fautes en soit extirpé à jamais. Je sors de ce rêve où je me débats depuis trois mois, mais le coup de tonnerre qui me réveille me laisse à moitié^ foudroyé. J'ai vécu mon dernier jour de jeunesse. Je vieillirai dans la solitude et le veuvage où se pétrifiera mon cœur. »
Une voix faible s'éleva dans l'ombre comme un gémissement :
— Tu pleures? O mon Etienne, est-ce vrai?
Il vint s'asseoir au bord du lit. Et Jacqueline ,
qu'il distinguait à peine, l'entoura soudain de ses bras.
— Tu pleures !... Oh ! quoi que je doive souffrir, je ne puis supporter ta souffrance. Je t'aime encore. Oublie, si tu peux oublier.
— Non, dit-il, non, c'est impossible... Je te chéris, je te désire, mais il y a trop de choses entre nous... Nous ne pouvons plus oublier... et je ne le veux plus. Notre amour sombrerait dans des scènes affreuses... Un jour, l'instinct, plus sincère que ta volonté même, te soulèverait d'horreur à mon approche. Je ne resterais ton amant qu'en devenant ton bourreau...
Elle sentit qu'il disait vrai et que ces paroles répondaient à toutes les pensées qui l'obsédaient sans qu'elle osât jamais les dire... Mais dans la femme, l'amante protesta :
— Que veux-tu faire?... Renoncer à moi?... Le pourrais-tu, malheureux? Et moi, accepterais- je de te savoir plus seul, plus désespéré, plus misérable que le jour où tu pleurais ta mère et où mon amour t'a consolé? Je te l'ai dit, je ne puis me reprendre. Si je souffre, qu'importe? N'y pensons pas! Jouis du pauvre bonheur que je puis te donner. Je ne veux pas du repos, ni de la vertu que j'achèterais en t'abandonnant... Ah! vivre sans toi!...
Elle l'étreignait avec une ardeur farouche :
— Vivre sans toi !... Ne plus revenir ici !... Non, mille fois non !... Mieux vaut mourir ensemble !
— Mourir? dit-il... Tu n'en as pas le droit. Ni ta mort, ni ta vie ne m'appartiennent. Suis le vœu de ta conscience. Retourne à ton foyer. Vis pour l'enfant.
— Et toi?
11 répondit tout bas :
— Ne crains rien... Je vivrai... pour que tu aies la force de vivre.
— Malheureux que nous sommes !... Oh ! malheureux !...
Elle attira sa tête inclinée et, dans les cheveux de Jacqueline, au contact de cette poitrine de femme, dans cette étreinte qui le berçait, Etienne, ramené aux immenses chagrins, à l'immense faiblesse de l'enfance, éclata en sanglots déchirants.
Il faisait nuit. Jacqueline ne parlait plus, et, dans la chambre où les amants avaient vécu les jours heureux, on n'entendait plus que ces sanglots qui semblaient demander grâce.
Jacqueline, assise au piano, n'entendit pas ouvrir la porte derrière elle. Une petite pluie battait les vitres et, mêlé au clapotis de l'averse, dans le silence du salon, l'air d'Alceste, murmuré en sourdine, prenait une douceur funèbre.
— Madame...
Jacqueline tressaillit si brusquement que Moritz s'excusa de son entrée un peu familière. Vite remise, elle lui tendit la main. Les deux bougies du piano irradiaient une faible lueur derrière sa tête brune et elle semblait plus mince et plus grande dans sa robe qui débordait autour d'elle un flot mouvant de plis noirs.
--Je suis nerveuse à l'excès depuis quelques mois, dit-elle en s'adossant au clavier. Et puis, ce triste temps, cette musique... Si l'expression n'était pas ridicule, je dirai que j'ai mal à l'âme.
Le peintre la regardait d'un air singulier où se mêlaient l'anxiété, la compassion, une curiosité affectueuse. Elle reprit :
— J'espère que le voyage d'Algérie me fera du bien.
— Vous partez bientôt?
— Dans quinze jours.
— - Ghartrain le sait?
Elle ne songea pas à s'étonner de cette question.
— Oui, Paul lui a écrit hier.
Elle se leva et vint s'asseoir sur le divan, près de Moritz, comme pour rendre plus facile la transition des banalités aux confidences. Moritz, ému, hésitait sous l'interrogation silencieuse de son regard. Et tout à coup, oubliant peut-être une phrase longuement préparée :
Je souhaite, dit-il, que ce voyage vous rende la santé et la gaieté. Vous en avez besoin, ma chère amie... Ghartrain fait les mêmes vœux. Je le quitte à l'instant et nous avons beaucoup parlé de vous.
Il prit dans la poche de son pardessus une enveloppe épaisse et longue :
— Chartrain m'a chargé de vous remettre ceci... personnellement. Vous savez, les renseignements qu'il vous a promis sur Biskra.
— Ah ! oui... oui..., murmura-t-elle, déconcertée...
Elle prit la lettre et la posa sur le piano. Les clairs yeux bleus de Moritz, fixés sur elle, semblaient dire : « Ne craignez rien. Je ne soupçonne rien et ne veux rien savoir... »
Elle balbutia :
— Je vous remercie... Et... dites-moi... comment avez-vous trouvé Chartrain?
— Triste et sage, répondit le peintre en souriant. Il m'a annoncé son intention de se remettre au travail.
— Bien ! fit Jacqueline.
Elle ne pouvait dissimuler son trouble. Debout, fébrile, tantôt appuyée au piano, tantôt accoudée à la cheminée, tantôt sur le divan, tourmentant les franges d'un coussin, elle dépensait en menues actions une surexcitation d'autant plus violente qu'elle était plus comprimée. Moritz suivait sans rien dire les péripéties devinées du drame^'moral qui allait se dénouer tout à l'heure
quand le frêle cachet de la lettre serait rompu. Il prit enfin congé de Jacqueline. Elle retint insensiblement la main qu'il lui tendait :
— Pendant notre absence... — sa voix tremblait — n'est-ce pas, vous verrez souvent notre ami Ghartrain... vous lui parlerez de nous... Ensemble, vous penserez à votre pauvre Algérienne?
— Je vous le promets, et je n'aurai point de mérite à tenir ma promesse. Etienne est mon ami. Je le distrairai de mon mieux... et nous parlerons de vous, notre amie commune.
Que soupçonnait-il? Que savait-il?... Il ne savait rien, il soupçonnait tout. De mystérieux indices l'avaient averti. « Ah ! se disait-il, en quittant madame Vallier, au moment où elle ne pouvait plus retenir ses larmes, si cette femme aime Ghartrain, ce ne peut être que d'un amour si subhme qu'il échappe à nos jugements... Ni le caprice, ni la sensualité, ni l'intérêt ne peuvent attacher une femme brillante et courtisée à cet homme mûr et mélancolique. Que s'est-il passé entre eux ? On ne le saura jamais, mais il est certain qu'ils ont dû prendre une grave résolution. Pauvre Ghartrain ! . . . Il a vieilli de dix ans depuis quelques semaines. Bah ! c'est l'éternelle histoire
et c'est toujours le mari le plus heureux des trois... »
Jacqueline était tombée assise sur le tabouret du piano, les yeux troubles, les mains glacées, n'osant lire la lettre ouverte sur ses genoux. Les notes de la partition dansaient follement sur les portées et l'air d^Alceste chantait dans la mémoire de la jeune femme... Elle revoyait le salon de Suzanne MathaKs, le groupe des femmes en robes claires, les indiennes de Perse flottant sur la baie et Chartrain en face d'elle, torturé d'amour... Ah ! les baisers muets dans la voiture, le ciel éblouissant, la chambre des noces amoureuses où le clair de lune inondait le tapis comme une mare de lait !... Non, par les joies et les douleurs, elle ne voulait pas... Elle ne pouvait pas vouloir cette rupture affreuse... Vainement, Etienne avait demandé trois jours pour réfléchir, pour décider de leur destinée. N'avait-elle pas dit, écrit, pensé mille fois que rien ne sépare ceux qui s'aiment?
Elle rassembla ses forces et elle lut :
« Ma pauvre amie, ma bien-aimée Jacqueline, tu m'es plus chère que jamais. Pendant ces trois jours de méditation solitaire, j'ai longue-
ment interrogé mon cœur. Que te dire, Line adorée? Je reste attendri et désespéré en pensant à ces miracles de dévouement, à cette sollicitude jamais lasse, à cette divine simplicité de ton amour. Quels bonheurs ne m'as-tu pas donnés? Je te remercie à genoux, avec des baisers et des larmes, de n'avoir rien épargné, rien refusé de toi-même, d'avoir été plus que l'amie, plus que la sœur, plus que l'amante, celle qu'on cherche toute la vie et qu'on ne trouve pas deux fois,
» J'ai passé ces tristes jours enfermé chez moi, dans ma chambre, à relire les chères lettres qui racontent si bien nos cœurs. Tu ne les oublieras pas, nos promenades, nos premières intimités, ces émotions âpres et douces, ces joies, ces querelles, ces réconciliations... Ah ! Jacqueline, tant de liens nous unissent que ni le temps, ni l'absence ne prévaudront contre ces mystérieux échanges qui fondent . en une âme unique la double vie des amants. Nous n'avons eu qu'une pensée, qu'une volonté ; nous avons créé en nous la fraternité des esprits, et ce miracle, à travers bien des maux et des douleurs, se perpétue encore.
» Et pourtant, ma bien-aimée, il faut séparer en nous, à jamais, l'amant et la maîtresse. Il faut
renoncer à ces délices mortelles qui empoisonneraient notre amour... Hélas ! n'est-ce pas renoncer à l'amour même? Line, ma petite Line, tu ne reviendras plus. Tu as emporté, pour ne plus me les rendre, la vie et le soleil de ma maison. Amie qui me consolais si bien, indulgente à toutes mes chimères, tour à tour amante, sœur, enfant, tu ne seras plus qu'une ombre évanouie dans le passé. Hélas ! tu existes, tu respires, tu souffres à quelques pas de moi ; nul n'entrave ni ne soupçonne nos amours, et notre seule volonté dresse entre nous l'épée flamboyante. Nous ne rentrerons plus ensemble dans les paradis perdus.
» Hélas! un obstacle nous sépare, plus solide que toutes les lois : votre conscience. Autrefois, au début de notre amour, vous étiez une enfant tendre et rieuse et je chérissais en elle la femme que je pressentais. Le jour vint où je dus subir le charme de la petite magicienne dont le baiser endormit comme par un sortilège les révoltes de ma raison. Vous le savez, pourtant, chérie, mes scrupules d'ami et d'honnête homme avaient longtemps combattu mes désirs d'amant, et mon bonheur même, mon bonheur cher et coupable, ne les détruisit pas tout à fait. Je vous rêvai toute pareille au doux idéal
d'épouse que je souhaitais. Et cette influence que je pris sur vous, je la dus moins à moi-même qu'au souci constant que vous aviez de toujours me plaire. Votre volonté abdiquait, votre amour acceptait tout, chère Line ; j'aimais à vous voir belle et bonne, bienveillante à tous, affranchie de ces petites mesquineries qui font l'infériorité des autres femmes. Je ne réfléchissais pas qu'en développant dans votre esprit si délicat et si lucide, dans votre cœur si généreux, le goût passionné de la beauté morale, je préparais le moment où l'adultère vous apparaîtrait comme la contradiction même de votre idéal. Les événements ont précipité la crise. Devant le danger de votre mari, vous avez pris conscience des réalités que j'oubliais dans la chimère d'une félicité permise seulement aux amours sans tache. Vous avez vu la tare du nôtre. Et j'ai connu mon devoir.
» N'essayons pas de prolonger, pour l'altérer davantage, une liaison qui fut féconde en joies et n'engendre plus que des douleurs. La tendresse, la confiance, le dévouement peuvent, avec la paix reconquise, te donner le bonheur que je n'espère plus. Sois donc délivrée du mensonge. Refais ta vie. Respire librement. Une âme vulgaire eût ignoré les souffrances qui te poignèrent, la nos-
talgie de pureté et de loyauté qui grandissait en toi. Le voyage qui va nous séparer rendra plus facile l'évolution définitive de nos sentiments. Tu verras, quand tu reviendras, comme je serai calme et grave. J'aurai tant vieilli !
» Jacqueline, ma bien- aimée, laisse-moi encore te donner ce nom! Tu ne souffriras pas trop, dis? tu pourras m'oublier vite? Non, tu ne m'oublieras pas, je le sais ; mais peu à peu, par une juste loi, je passerai au second plan de ta vie... Tu as en Paul un ami excellent, tu as un enfant qui m'est cher comme un fils de mon âme, et dans l'avenir, comme dans le présent, je resterai seul. Va ! ne crois pas que je me résigne sans effort à cette solitude. Toutes les batailles ne sont pas gagnées. Mon repos n'est pas conquis.
» Mais au moins tu m'estimeras. Notre amour, qui fut si beau, ne sombrera pas dans le dégoût, dans les querelles misérables. Je paye, dans les lai'mes et la douleur, par un sacrifice qui excède presque les forces humaines, la rançon d'un surhumain bonheur. Au revoir, mon amie. Souhaitons que je vieillisse vite et que l'apaisement se fasse en nous. Nous serons fidèles au souvenir sans peine ni mérite, car nos âmes épuisées ne seraient plus fécondes pour d'autres
amours... D'autres amours? C'est presque blasphémer qu'écrire ces mots. Notre tendresse ne survit-elle pas à tous les renoncements, à toutes les épreuves, n'ayant gardé de l'amour que ce qu'il a d'éternel? »
Les dernières gouttes de pluie tombaient du toit. Les ténèbres descendaient sur Jacqueline, dans son âme qui recevait sans révolte la promesse sans douceur du repos. Mais elle ne pleurait plus. Elle se résignait. Et pressant de ses mains tremblantes son cœur où la vie s'arrêtait, elle murmura le nom chéri d'Etienne, comme un appel, comme un adieu.
Paris, 1894.