ETIENNE
Jacqueline resta anéantie. Elle relut plusieurs fois le billet d'Etienne, puis la lettre de Paul, une longue, affectueuse lettre dont les termes, exprimant l'estime et la confiance, avaient bouleversé Chartrain. Puis elle ferma les yeux, appuyée aux capitons gris du wagon. Son cœur battait plus fort, heurtant sourdement sa poitrine, sous le sein gauche qu'elle sentait douloureux et meur-
tri. Et le rythme du train résonnait dans sa cervelle, berçant sa tête qui ne pensait plus, y remuant des rêves d'éternel voyage, dans l'inconnu, n'importe où, loin de sa douleur. Elle rouvrait les yeux. Des morceaux de paysage apparaissaient, réveillant des sensations confuses. Et tout à coup, un abîme se creusait en elle. Elle songeait : « Il veut me quitter... Nous nous séparons. »
Mais quand elle monta dans un fiacre, jetant au cocher l'adresse d'Etienne, sa combativité se réveilla. Elle pouvait encore persuader son ami, l'émouvoir, le reconquérir. Il était sincère, évidemment, poussé à bout par une suprême révolte de conscience... Mais dans Tâme de Jacqueline les vagues attendrissements de la veille s'étaient évanouis. Elle arriva rue Vauquelin sans avoir rien préparé de ce qu'elle aurait à dire. Et Chartrain, la voyant entrer, les deux lettres à la main, pressentit un déchirant, un hasardeux combat, où elle lui marchanderait sans merci la victoire.
Elle s'adossa à la cheminée, regardant Etienne fixement :
— Je ne comprends rien à tout ceci, fit-elle d'une voix sans timbre, d'une voix altérée et fêlée... Je ne comprends pas... Après la soirée de jeudi dernier, il me semble...
— Jacqueline, je vous en prie, asseyez-vous près de moi. Je suis plus malheureux que vousmême...
Elle secoua la tète et une branche de giroflée, tremblant dans un vase derrière elle, effeuilla sur la nuque brune des pétales pourpres striés d'or. Ghartrain, pâli par l'insomnie, par douze heures de méditations et de luttes, ne ressemblait guère à l'amant enivré qu'elle avait pressé dans ses bras... Il reprit doucement :
— Ma pauvre amie, je sens que ce moment est décisif dans notre existence. Je vais peut-être perdre votre amour. Vous attribuerez à la fatigue, au dédain, à la pusillanimité peut-être, un sentiment qui heurte votre tendresse pour moi, nos souvenirs, nos espérances de bonheur. Mais vous avez lu la lettre de Paul?
Elle l'interrompit :
— Je vois que vous avez décidé pour tous . deux. Je ne récriminerai pas, ne craignez rien. Oh ! ce que vous faites est très beau, très noble, très sage. Je vous admire et je vous envie, mais voilà, cette résolution admirable, surprenante, a le tort de venir un peu tard.
— Oh ! que vous me faites mal ! dit-il avec un accent d'angoisse qui remualecœur de Jacqueline...
Elle s? raidissiit pourtant:
— Je ne discute pas. J'accepte. Allons, le rêve est fini... Et vous avez le beau rôle. Ne vous plaignez pas. Vous pourrez dire : « Une femme, une jeune femme qui m'adorait s'est offerte à moi. Mais j'ai agi en héros. J'ai renoncé à elle... » Eh bien, ça la guérira, cette folle, cette écervelée... Elle ne recommencera plus... Elle... Ah ! mon Dieu... mon Dieu !
Ses larmes jaillirent. Elle se jeta sur le divan avec un cri tout de suite éteint en sanglot. Etienne la prit à la taille, la souleva, la garda sur ses genoux comme une enfant...
— Ne pleurez pas !... Vous me déchirez le cœur... Je ne veux pas que vous pleuriez, oh ! je vous aime, je vous aime !... Écoutez-moi, regardezmoi... Oh ! ma pauvre petite, ma pauvre petite Line ! ...
Elle ne raillait plus maintenant. Elle s'accrochait à son amant, comme un naufragé à une épave... Elle l'écoutait sans répondre, sans essuyer ses larmes, ses intarissables larmes qui redoublaient à chaque mot...
— Line !... comprenez-moi... Il ne s'agit pas de ne plus nous aimer... Il s'agit de nous épargner une mauvaise action... Vous ne l'avez pas bien
lue, la lettre de Paul !... Ah ! le pauvre garçon ! si confiant, si loyal, si heureux de notre aiïection ! Pouvons-nous mettre dans sa vie les chances d'un tel malheur?... Pensez qu'il me parle de vous, qu'il vous confie à moi, qu'il m'appelle son frère... Non, dites, nous ne pouvons pas le tromper ainsi? Quelle serait notre vie, alors, quand il reviendrait, quand il vous reprendrait, car vous êtes sa femme?... Oh! essayons d'être braves!... Pensez à Paul, pensez à votre fils.
— Mon fils !...
Elle se révolta encore :
— On nous parle toujours de nos enfants quand on nous abandonne. L'enfant, c'est la moitié de notre vie, mais l'autre moitié, c'est l'amour. Ne me parlez pas d'amitié. N'essayez pas de me consoler. J'accepte tout. Je me résigne. Mais je veux pouvoir pleurer.
— Ma chérie, vous m'auriez méprisé,
— Moi, allons donc ! je vous aimais trop. Estce que j'ai pensé à ma vertu, à mon honneur, quand vous m'avez dit : « Sois à moi ! »
Il répliqua :
— Malgré vous, vous avez dit : « Pas ici ! pas encore! » Vous avez respecté la maison de votre mari.
Elle ne trouva rien à répondre... Ses sanglots faiblirent.
— La vie est mal faite! gémit-elle... Ceux qui s'aiment sont toujours séparés... Comment allonsnous vivre maintenant, Etienne ?... Depuis un an, je n'avais qu'une pensée, qu'un amour : vous, toujours vous... Comment pourrez-vous oublier nos entretiens, nos promenades... cette soirée?... Vous serez donc seul dans la vie ! Qui vous aimera comme je vous aimais, pauvre ami.
— Ne parlez pas au passé, dit-il à genoux près d'elle... Jacqueline, vous m'aimez encore... Je n'en veux pas, je n'en puis pas douter... Votre tendresse m'enveloppera, me réchauffera toujours. Nous ne supprimerons rien de cette divine tendresse en fermant nos lèvres aux baisers. Vous êtes aussi belle qu'hier. Je vous chéris plus encore. Mais l'obstacle oublié s'est dressé entre nous.
Elle lui tendait les bras et, malgré lui, il cherchait la place chérie entre l'épaule et la poitrine, où il avait reposé sa tête au jour- de la grande douleur. Elle couvrit son front, ses cheveux de baisers lents, incertains, dont elle avait à peine conscience... Et sous ses baisers, évocateurs
d'autres baisers inoubliables, le cœur d'Etienne fondit. Il fut lâche à son tour. Il eut envie de crier : « Oublie, reste ! » Mais comment s'avouer vaincu après la victoire? La jeune femme cédait. 11 se résigna et pleura sur son douloureux triomphe, amèrement.
Jacqueline sortit de chez Etienne toute frémissante encore, mais plus calme que lui-même n'aurait osé l'espérer. Il l'avait longuement bercée dans la douceur léthargique des paroles d'amour. Elle partait, la tête remplie de vapeurs, de fatigue, de confuses images, ne souffrant presque plus, ne pleurant pas, comme un blessé dans les minutes soulageantes qui suivent le pansement.
Mais quand elle fut revenue à Meudon, quand elle se retrouva couchée dans sa chambre, prétextant une migraine pour éloigner madame Aubryot, tout son être saigna dans l'arrachement de la rupture. Ghartrain avait trop présumé des forces
morales de Jacqueline. Si les raisons de sa conduite étaient sensibles à l'intelligence de la jeune femme, elles révoltaient le cœur passionnément partial et qui plaidait encore la cause de l'amour... « Etienne agit noblement. Je dois l'estimer et l'approuver. » Mais les souvenirs acharnés criaient en elle. « Oh ! pourquoi, s'il devait se reprendre, m'a-t-il enchantée un an du plus doux rêve? Pourquoi ces aveux que j'entendrai toujours, cette intimité délicieuse, ces baisers? » Elle oubliait que Ghartrain avait tenté vainement de restreindre cette intimité même. « J'ai vécu pour lui. J'ai oublié devoir, prudence, pudeur... Le hasard d'une soirée a failli nous faire amants. » Et la crise recommençait plus violente. Jacqueline enfonçait sa tête dans l'oreiller, parmi ses cheveux épars. Elle souhaitait mourir, dans l'égoïsme forcené de l'amour qui préfère l'anéantissement à l'absence. Après deux jours de révolte, elle écrivit à Etienne, sans oser faire , allusion à la lettre qu il avait dû recevoir le jour même de leur entretien ; il répondit sur le même ton de tristesse et de réserve, s'excusant de ne pas chercher à la revoir, « la solitude étant, disait-il, douloureuse et bienfaisante ».
Il était malheureux pourtant. Il comprenait que les mêmes raisons qui l'avaient persuadé ne
pouvaient convaincre Jacqueline, Peut-être avaitil agi trop vite, trop brusquement, sans ménager des transitions nécessaires. Ce stoïcisme même cachait une méfiance de soi, la peur de fléchir dans un effort longuement prolongé. Chartrain eût resserré sa chaîne en tâchant de la dénouer. Mieux valait la trancher d'un coup.
Jacqueline quittait à peine la maison quand on avait remis à Chartrain la lettre écrite la veille... Ce fut une terrible épreuve et une suprême tentation. Etienne sentit tout ce qu'il perdait, et quelle admirable amoureuse l'enfant gracieuse et frivole aurait pu devenir. Il avait failli se réaliser, le rêve de sa vie, par le don absolu et conscient d'une âme rare. Et maintenant, Jacqueline, blessée au cœur, doutait peut-être du passé même, reniant les aveux inutiles, ne pardonnant pas à Chartrain la leçon de vertu et de courage qu'il semblait vouloir lui donner. Que de fois Etienne jeta sa plume, hanté par le désir de prendre le premier train, de courir rue Babie, de dire à Jacqueline : « Rassurez-moi ! Je crains de n'être plus aimé... et je vous aime toujours. » Il savait, hélas ! que ce serait la débâcle de ses résolutions, et que toutes ses forces s'étaient épuisées... « Je la reverrai plus
tard, quand je serai guéri ! » Il se rejetait dans le travail. Mais l'inspiration fuyait, et l'attention d'Etienne, concentrée sur un point unique, ne servait pas sa volonté. C'étaient des heures d'impuissance, de nervosité, de tendresse mortelle.
Souvent Etienne croyait entendre résonner la clochette de l'antichambre. Il se précipitait... Rien! Elle n'était pas venue ; elle ne viendrait plus. Il ne la verrait plus, droite sur le seuil, rieuse et malicieuse, ou s'échappant, furtive, dans l'escalier sombre, avec un baiser au bout des doigts.
Chartrain rentrait chez lui, un soir, vers sept heures. Il traversait les terrasses du Luxembourg, rose et or dans le couchant rose. Et comme il ralentissait le pas, respirant l'odeur de la terre, des verdures, de la pluie récente qui venait de crépiter si doucement sur les marronniers, il aperçut Jacqueline à quelques pas de lui.
— Quelle surprise ! Je vous croyais à Meudon.
— J'y suis toujours. Ma mère me quitte demain avec le petit. Je suis venue acheter quelques bibelots.
Ils se regardaient anxieusement, profondément :
— Asseyons-nous un moment, dit Etienne... Vous avez un peu pâli. Vous êtes fatiguée peutêtre?...
— Un peu.
Il pensait : « Dire que je l'aime, qu'elle m'aime, que je lui ai donné mille baisers ! Et nous nous parlons comme des étrangers ! »
Il n'osait parler de leur amour, interroger Jacqueline. Il aurait dit trop ou trop peu. D'ailleurs, elle dut partir après quelques minutes de banale conversation, dont Etienne ne retint que cette phrase :
— Ce que je fais, là-bas?... Je me souviens.
Elle se souvenait, en effet, obsédée par le passé qui multipliait les images d'Etienne dans les bois si souvent parcourus ensemble. Elle errait, seule, de la Patte-d'Oie à Villebon, des bruyères de Sèvres aux hêtres de Trivaux. Assise au bord des étangs, sous le ciel blanchâtre où des trouées bleues apparaissaient, elle ouvrait un livre, pendant que les chênes bruissaient au vent et qu'au loin claquait un battoir de laveuse. Le vol des libellules dansait dans un rayon. Une fraîcheur montait de l'eau muette. Puis le jour s'écoulait, le crépuscule souriait sous le ciel de perle, derrière les
troncs noirs, sur l'étang moiré d'un frisson rose.
Jacqueline redescendait vers la terrasse dont les tilleuls avaient vu et ses jeunes amours et les anciennes amours de couples qui s'étaient promenés là, par les beaux printemps de l'autre siècle. Au loin, Paris s'étendait, tel qu'elle l'avait contemplé du haut des Buttes-Chaumont, coupé par le fleuve et submergé dans la vapeur violette du couchant. Là-bas, dans cet océan de pierres, à un point précis qu'elle pouvait déterminer, vivait sans elle, loin d'elle, celui qui était son unique pensée, son tourment et son amour.
Jacquehne revenait à la villa, tout imprégnée de la mélancolie de ces promenades quand, un soir, on lui remit la Revue des Arts. Avant le repas, aux dernières lueurs du jour qui s'éteignait, elle chercha l'article d'Etienne. Une note indiquait qu'une indisposition de M. Chartrain privait le journal de sa collaboration si appréciée. La jeune femme s'alarmait déjà ; mais, en feuilletant la revue, son regard tomba sur des vers inédits, signés d'un X et dont le preniier quatrain lui rappela presque douloureusement sa dernière rencontre avec Etienne, sous les marronniers du Luxembourg.
A l'absente
Nous nous sommes assis sous les marronniers roses Dans le vieux parc muet, solennel et charmant. Un soir nacré mourait au firmament...
L'impérieux devoir tenait nos lèvres closes.
Et ce printemps, pareil aux printemps d'autrefois. Évoqua la douceur des saisons bienheureuses Que parfuma la fleur de nos amours peureuses... Et je rêvais aux soirs contemplés dans les bois.
Et mon âme, amoureuse et grave pèlerine,
En voyage partait vers vous, Fraîches forêts, ciels purs, air balsamique et doux Et vif comme l'air vif de la grève marine !
O sentiers familiers à mon pas diligent.
Silence embaumé des allées.
Sourire des étangs lointains dans les vallées. Verte plaine où tremblaient des peupliers d'argent !
Oh ! les chemins d'amour, les haltes reconnues,
L'âme de la jacinthe en fleur.
Et la lumière ardente et l'ardente chaleur, Et l'or au ciel au bout des sombres avenues !
Chère, les fins bouleaux et les grands marronniers
Se souviennent encor de nos courses furtives.
Des baisers où chantaient, sur nos lèvres plaintives.
Le rêve et le désir en nos cœurs prisonniers.
Voici qu'un souvenir se lève en ma mémoire : Le porche des tilleuls, sombre sous un ciel vert, Et Paris à nos pieds, Paris, comme une mer Lointaine, lumineuse et noire !
O maîtresse, nos cœurs mortels n'enviaient pas La morne éternité des astres impassibles. Quand je baisais les pleurs de tes yeux invisibles, Des espoirs infinis surgissaient sur tes pas.
Nous marchions sous l'arceau de l'antique ramée Et le silence était plus doux que les aveux. Sur ta robe traînante et sur tes longs cheveux. Les tilleuls secouaient leur averse embaumée.
Heure d'ombre clémente et de silence ami !
Bénissant les hasards complices, Nos âmes savouraient les muettes délices
D'un désir jamais assouvi.
Oh ! comme nous sentions sur nos têtes vaincues,
Les sorts contraires peser lourd.
Quand l'ivresse et l'angoisse et l'invincible amour
Joignaient nos lèvres éperdues.
Comme ta main tremblait dans ma tremblante main,
De joie infinie — et de crainte !
Et le dernier baiser et la dernière étreinte, Où frissonnait toujours la peur du lendemain !
Hélas ! de ces bonheurs avare, La vie assujettit ton âme à d'autres lois. Nous ne rentrerons plus au frais Eden des bois...
La fatalité nous sépare.
En vain, nos libres cœurs ont rêvé de s'unir...
Chacun vit loin de ce qu'il aime, Séparés dans le temps, l'espace et l'avenir
Et séparés dans la mort même.
Je songeais... Ton regard, ton anxieux regard.
M'interrogea, triste et si tendre.
Mais la foule aurait pu nous voir et nous entendre. Le jour fuyait... Tu dis soudain : « Il se fait tard. »
Et mes yeux te disaient : « Adieu ! ma bien-aimée, »
Adieu ! Je ne te verrai pas Réjouir de ton rire, enchanter de tes pas Ma maison, de ta grâce encore parfumée.
J'irai seul, cheminant avec mes vieux ennuis,
Seul, par la ville indifférente.
Et tu pars. Dans mes yeux gardant ta forme errante. Je t'emporte où je vais, je te trouve où je suis.
Hélas ! avec ma solitude et ma détresse.
Si je pleure ce soir, ce soir, où seras-tu?
Je ne sentirai pas, sur mon front abattu,
La fraîcheur de tes mains, l'ombre de ta tendresse.
Cependant un soir triste et pareil à nos âmes,
Un soir mélancolique et pareil à tes yeux,
Mêlait ses fleurs de mauve au pâle azur des cieux.
Et nos cœurs sans espoir aimaient ces cieux sans flammes.
La brise palpita dans tes cheveux légers. L'heure sonna, très loin. Nos yeux se détournèrent. Pour la dernière fois nos mains se rencontrèrent Et cet adieu banal nous refît étrangers.
La femme de chambre vint prévenir madame que le dîner était servi. Jacqueline ne répondit pas... Elle avait appuyé sa tête sur la page dont
LA nA?<ÇON 1 W
rX énigmatique n'avait plus de secrets j30ur elle... Elle pleurait sans amertume, le cœur allégé du doute qui l'avait écrasé tant de jours. Ces vers disaient tout ce que ne contenaient pas les lettres prudentes d'Etienne. Il souffrait de son absence : il l'aimait toujours.
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Ghartrain entra dans le salon... Une trentaine de personnes causaient par groupes, les femmes en toilettes claires, les hommes en frac. La baie, encadrée d'indiennes de Perse à ramages multicolores, était ouverte à demi sur le clair de lune. Des palmiers étendaient leurs éventails verts aux quatre coins de la grande pièce, qui n'était ni salon, ni boudoir, ni atelier et dont les éléments divers, mais non disparates, s'harmonisaient avec le type et le caractère de la femme qui l'habitait. Elle était, cette énigmatique petite femme, debout devant la cheminée drapée de soieries du Japon, blanche et brune, dans une robe pourpre enguirlandée de pavots.
— Enfin, vous voilà ! dit-elle. Je désespérais de vous voir.
— Suis-je donc le dernier venu?
— Non, Jacqueline est en retard, suivant son habitude... Vous connaissez tout le monde, ici, je crois. Cependant...
Et se penchant, avec une lueur tendre dans les sombres diamants de ses prunelles :
— Je vais vous présenter quelqu'un dont vous serez certainement l'ami...
— Volontiers dit Char train.
Elle appela :
— Monsieur Lussac !
Un jeune homme s'approcha. Robuste, il plaisait par un bel air de loyauté tranquille, la douceur d'un visage aux yeux bruns, à la barbe bronzée et fauve... Etienne pensa :
« Ne serait-ce pas ce bel inconnu dont Jacqueline m'a parlé ? »
Il répondit à l'éloge amical dont Suzanne enveloppa la banalité des présentations, par une poignée de main qui révélait la sympathie spontanée, puis le groupe se rompit, Suzanne emmenant Lussac vers madame Lachaume. Etienne regarda autour de lui. Ses yeux effleurèrent les visages familiers des amis, les têtes des femmes, plus
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apprêtées que de coutume, sous les frisures excessives, les rubans et les fleurs. Ils s'arrêtèrent sur la porte qui, tôt ou tard, devait s'ouvrir pour laisser passer Jacqueline. Chartrain, reculé peu à peu au dernier rang des hommes, désirait et redoutait le moment où la bien-aimée apparaîtrait, au seuil du salon, parée comme les autres femmes, plus belle, et portant un mortel mystère dans son cœur.
On avait disposé près du piano les pupitres des deux violonistes qui devaient jouer avec Suzanne. Déjà les causeurs faisaient silence... La porte s'ouvrit. Sous les regards, sous les lumières, Jacqueline entra. Elle serra la main de son amie, salua quelques femmes, et pour ne pas interrompre le trio qui commençait, elle resta debout contre une portière de vieux velours, droite, immobile et pensive.
Elle portait une robe étrange et charmante, en souple mousseline de soie brochée de larges fleurs mauves et de feuilles de roseaux. Froncée comme une aube, découvrant le cou délicat, l'attache des épaules, la rondeur naissante de la gorge, elle tombait presque à terre et traînait un peu avec mille pHs fms et pudiques" que chaque mouvement drapait sur la forme parfaite du corps. Un
ruban, vert comme les ramages, retenait sous les seins cette tunique chaste et révélatrice qui ne rappelait aucune mode et qui était à la fois la robe des anges, le péplos des Muses, le vêtement des jeunes filles qui mènent la Fête des fleurs dans la fresque de Botticelli. Jacqueline l'avait combinée avec tant de soin, cette toilette dessinée par Moritz, surveillée par Suzanne et qui devait la montrer aux yeux d'Etienne dans une harmonie de beauté. Et elle l'avait revêtue, ce même soir, avec tant de tristesse! Cette tristesse invincible, qui pesait sur les épaules de la jeune femme, courbait sa tête, éteignait la verte lumière de ses yeux, Etienne la devina et il en fut ému de reconnaissance. Il avait craint de voir entrer une Jacqueline hautaine et brillante, cuirassée d'indifférent orgueil.
Le trio achevé, elle traversa le salon et gagna un fauteuil près de madame Lachaume. Etienne' s'avança. Elle le vit et lui tendit la main avec un frémissement des cils, une nuance de pâleur imperceptible pour tout autre. Ils échangèrent quelques banalités à voix haute, mais leurs yeux troublés s'interrogèrent et se répondirent tour à tour. Moritz passa près d'eux, et, familièrement :
— Que dites-vous de la robe de madame Vallier?
l.'iO LA RANÇON
VOUS savez que c'est un peu mon œuvre. Nous avons fouillé tous les magasins anglais pour trouver cette mousseline... N'est-ce pas, c'est réussi? Mais l'étoffe de Liberty ne vaut pas celle de la nature.
Jacqueline rougit un peu.
■ — Vous êtes content? Eh bien, vous ferez mon portrait. Oui, vous me peindrez dans ce costume. Qu'en dites vous, monsieur Chartrain?
— Je dis que Moritz a de la chance, répondit Etienne en s'efforçant de sourire.
Le peintre examinait Jacqueline comme il eût regardé un tableau :
— Vous êtes pâlotte, ce soir, lui dit-il affectueusement...
— Je suis un peu lasse. Les orages de ce mois m'ont énervée, dit-elle avec douceur. Pourtant je suis venue et je chanterai, pour faire plaisir à Suzanne.
Chartrain, le cœur serré, contemplait cette pâleur touchante de Jacquehne, la nacre qui cernait ses yeux, le pli triste de sa jolie bouche. « Pauvre petite, pensait-il... Et elle doit chanter ! » Il eût voulu la consoler, l'exhorter, multiplier autour d'elle les témoignages muets d'une tendresse toujours en éveil. Mais les sièges suffisant
à peine aux femmes, madame Mathalis pria ses amis de céder leur place à deux jeunes filles, et Chartrain regagna son coin dans l'angle opposé du salon, en face de Jacqueline. Moritz l'avait suivi. Dans un grand brouhaha, les violonistes disposaient leurs pupitres et accordaient leurs instruments. Tout à coup, Moritz murmura :
— Regardez !
Il montrait Suzanne qui parlait bas à Lussac, un peu à l'écart des autres femmes. Le jeune homme souriait et madame Mathahs, levant des yeux anxieux, était toute transfigurée par une expression inconnue, par une tendre gravité. Sa main frémissait sur le crêpe pourpre de la robe, et son attitude, son regard, cette émotion qu'elle ne dissimulait plus, trahissaient le secret pressenti par JacqueUne. Elle quitta Lussac avec un visage éblouissant et ébloui, que la passion modelait dans une matière plus fine, un albâtre transparentsur la lumière intérieure.
« Elle aussi!... » pensa Ghartrain.
Elle aimait Lussac, elle en était aimée. Ils étaient heureux, que leur amour eût reçu déjà et donné les gages suprêmes ou qu'il fût encore à la charmante aurore des promesses. Pourquoi cette vision poigna-t-elle le cœur d'Etienne jusqu'à la
souffrance, lui qui adorait le spectacle de l'amour et du bonheur? Aucune envie mesquine n'altérait sa sincère affection pour Suzanne, la sympathie naissante que lui inspirait Lussac. Mais il sentait la glace de sa solitude, l'affreuse fatigue d'un surhumain effort, et le regret, déjà, le regret qui suit les plus beaux héroïsmes dans les âmes les plus nobles quand l'enthousiasme de la lutte est tombé. « Je ne recommencerais pas ! pensaitil avec amertume... Non, je serais sans force contre une nouvelle tentation. J'ai usé toutes mes ressources d'énergie... » Il ne voulut plus regarder Jacqueline et s'abîma dans le recueillement pendant que Lussic, d'une voix chaude, grave et pure comme un chant de violoncelle, commençait l'admirable récitatif de Wolfram, au troisième acte du Tannhauser, évoquant la mélancolie de l'attente, de la prière et de l'amour dans un paysage d'automne, au pied de la Wartburg. Madame Mathalis accompagnait au piano, et ses yeux racontaient les confuses inquiétudes d'une âme récemment conquise à la passion. Elle se leva, après le dernier accord, et la voix de Lussac se fit plus douce pour la remercier. Devant ce couple d'amoureux qui révélaient leur tendresse par leur silence et leur regard, Etienne maudit l'acharnement du
sort, le volontaire anéantissement des dernières espérances.
« Moi aussi j'aime et je suis aimé. Moi aussi je pouvais aspirer à la félicité des amants clandestins, coupables, mais heureux. Ah ! tous les remords, toutes les révoltes, comme ils s'apaisent, comme ils s'évanouissent quand l'aimée tend ses bras, offre son sein, ouvre ses lèvres. Quel importun regret me poursuivait, le soir où Jacqueline pleurante s'abandonnait sur mon cœur? Pourtant j'ai fait ce que j'ai dû. Il n'est donc aucune joie, aucune récompense dans la certitude du devoir accompli? Je ne puis me résigner. Mon âme, mes sens, tout en moi souffre et proteste... Un héros, moi ! Je ne suis qu'un homme, et malgré moi, je veux l'amour humain, le frisson du cœur mortel et de la chair mortelle. Est-il un être qui se résigne à vieillir sans avoir connu le bonheur, satisfait sa soif d'infini dans le baiser d'une femme?' Ah ! pourquoi n'ai-je pas vaincu le scrupule suprême, la suprême pudeur de Jacqueline ! J'aurais vécu dix vies dan^ la nuit de félicité. »
Le violon marié au piano élevait sa plainte harmonieuse. Dans le silence, où l'odeur des roses se mêlait aux parfums des femmes, où l'aile fatiguée du vent de la nuit soulevait la draperie multicolore,
doucement, tristement, pleurait l'adagio de la célèbre sonate au Clair de lune. Il prolongeait, sur l'accompagnement des arpèges mineurs, égaux comme les jours mornes de la vie, le chant d'une âme mal résignée qui tente vers l'espérance un essor inutile, vite brisé en sanglots. Elle semblait s'apaiser, attentive au conseil funèbre des basses. Elle flottait sur la mouvante houle des harmonies, et tout à coup montait, forçant la destinée, couvrant la voix des réalités désenchantantes. Puis, elle retombait, vaincue, et les cœurs tressaillaient de sa chute mélodieuse. Les vagues des jours coulaient encore; un abîme s'ouvrait, et l'âme, lentement, sombrait dans les profondeurs de l'oubli, de la mort, du silence.
Sur les nerfs d'Etienne, sur son cœur à vif, l'harmonie passa comme une caresse, puis comme une souffrance. Il connut cette ivresse de la musique qui fait jaillir les larmes, affole la sensibilité décuplée, détend les volontés inflexibles. Autour de lui, les visages révélaient le songe intérieur suscité dans les âmes par la grande voix de Beethoven. L'amour ! Il régnait sur l'esprit des poètes, sur les yeux des artistes, sur le cœur ignorant des vierges et la chair troublée des femmes. Comme un suave clair de lune, comme
un astre voilé, il se levait à l'horizon des mers sonores. Toutes les âmes étaient baignées dans leurs ondes et dans sa lueur.
Jacqueline s'approcha du piano, au bras de Lussac. Plus douces que les violons, plus pénétrantes, leurs voix s'unirent, timbre de bronze et timbre d'or mêlés aux timbres d'argent d'un chœur de jeunes filles. La chaleur augmentait. Etienne, rapproché de la baie, souleva la draperie. La nuit magique poétisait un paysage de banlieue, des toits grisâtres, des cheminées pareilles à de noires colonnes inégales, des façades lointaines trouées de lueurs. Le croissant déclinait, énorme, comme une faucille d'or rouge. Le soupir nocturne de Paris montait. Le cœur d'Etienne défaillit de tristesse. Derrière lui, des rires légers s'égrenaient. On passait des plateaux, et l'argent des cuillers tinta sur le cristal et la porcelaine. Chartrain se détourna. Jacqueline, . debout près du piano, inquiète, chercha son regard. Il la vit extrêmement pâle, les pupilles dilatées, l'iris vert de ses yeux diminué jusqu'à n'être plus qu'un cercle imperceptible. Elle semblait malade et plus belle, si belle qu'Etienne sentit le désir allumé dans les regards des hommes, et, dans ceux des femmes, un feu contenu et jaloux. Su-
zanne Mathalis frappa quelques accords. Immobile, blanche sur là sombre tenture, Jacqueline commença le récitatif d'Alceste : « Où suis- je? » et une fois de plus, à travers la formule démodée et la pauvreté des paroles, évoqué par le génie de Gluck après le génie de Beethoven, l'amour domina les âmes. Il pleurait, il s'exaltait dans la voix de la chanteuse. Il suppliait le sort inexorable. Il se révoltait et se résignait. « Non ! ce n'est pas un sacrifice !... » Hélas ! l'accent de Jacqueline était l'accent du désespoir quand, regardant Etienne, elle chanta :
Il faut donc renoncer, cher objet de ma flamme, Renoncer pour jamais à régner dans ton âme, Au plaisir de t'aimer, au bonheur de te voir...
C'était plus que Ghartrain n'en pouvait supporter. Il se réfugia dans l'embrasure de la baie, derrière les indiennes flottantes. Son cœur déborda. Il entendit qu'on féhcitait Jacqueline, puis un bruit de chaises... des pas qui s'éloignent... On va souper... Ah ! fuir, fuir avec Jacqueline, l'emporter dans la nuit, sans un mot, sans une prière, là-bas, dans l'ombre nuptiale de la petite chambre où jamais les amants ne sont entrés ! Chimère, inutile folie !... Etienne sait qu'il est trop tard.
Il quittait sa retraite. Il traversait le salon vide quand madame Mathalis l'appela :
— Monsieur Chartrain ! Venez vite ! J'ai besoin de vous...
Elle était toute tremblante.
— Qu'ya-t-il?
— Venez par ici, je vous prie, dans ma chambre... Jacqueline n'est pas bien... Vous êtes son voisin le plus proche et son meilleur ami. Vous lui sacrifierez bien le souper... Il faudrait la ramener chez elle...
— Quel ennui je vous cause ! dit Jacqueline doucement.
Du seuil de la chambre, éclairée par une veilleuse, Etienne l'apercevait étendue sur une chaise longue. Le vif arôme des sels anglais le prit à la gorge. Il s'approcha.
— Je suis mieux, bien mieux ! dit la jeune femme. Voulez-vous envoyer chercher une voiture, ma bonne Suzanne? Et puis, ne vous inquiétez pas de moi. Songez à vos invités. Au revoir, et merci, ma chère amie.
Madame Mathalis sortit. Jacqueline se souleva...
— Je suis ridicule, n'est-ce pas? fit-elle avec un sourire douloureux... Je n'aurais pas dû chanter... Je n'aurj,is pas dû venir... Je...
— Ma Jacqueline ! dit Etienne à genoux.
Elle ouvrit les lèvres sans pouvoir parler... Elle était sur le cœur de Chartrain, baignée de ses larmes, brûlée de ses baisers, étourdie des paroles qu'il balbutiait sur sa bouche. Elle cédait, dans une torpeur plus douce que l'évanouissement... Madame Mathalis reparut... Jacqueline sentit qu'on lui jetait un manteau sur les épaules... Puis ce fut l'ombre de l'escalier, le coup sourd de la porte, le roulement de la voiture. Et là encore, dans les ténèbres, les étreintes, les aveux de Chartrain éperdu. Que disait-il, que jurait-il, avec ces pleurs et ces soupirs et cette voix brisée? Jacqueline n'en savait rien. Elle n'avait conscience que du bonheur d'être auprès de lui, livrée à sa volonté souveraine. Et lui non plus ne raisonnait pas. L'amour déchaîné et furieux, déferlant comme une mer, rompant les digues fragiles des conventions et des devoirs, les roulait tous deux dans ses grandes vagues.
La voiture s'arrêta. Ils descendirent, et ce fut, rythmée de baisers, la montée du vieil escalier tant de fois gravi par les pieds impatients de l'amoureuse. Dans le cabinet d'Etienne, les fenêtres étaient ouvertes et le ciel, déblayé par le vent, montrait les rares étoiles, veilleuses d'amour allu-
niées jusqu'à l'aube sur la volupté et le sommeil de l'univers. Jacqueline, rejetant sa tête charmante sur l'épaule de son amant, lui offrait ses yeux qui pleuraient encore, sa bouche qui souriait déjà.
— Tu es à moi, disait-il éperdu, tu es à moi.
Elle ne répondit pas. Ils étaient au seuil de la chambre... Mais Etienne comprit à son étreinte, à son silence, qu'elle se donnait pour toujours.
Ce furent quinze jours délicieux, splendides, ensoleillés par le nouvel été, l'amour nouveau, un enchantement prolongé dans le silence, l'absence même et le sommeil. Etienne et Jacqueline s'abandonnèrent à la joie d'être amants, à la joie de cette liberté qu'ils ne devaient jamais plus retrouver peut-être. La présence des domestiques à Meudon obligeait Jacqueline à quelque prudence, mais tous les jours elle venait rue Vauquelin et tous les soirs, sous les tilleuls de la terrasse, elle retrouvait son ami.
Chartrain ne se cherchait pas d'excuses.
« J'avais trop présumé de mes forces, pensait-il. J'avais tenté un renoncement que la foi seule, ce
puissant levier des volontés humaines, m'aurait permis d'accomplir. La nature m'a tendu son piège éternel dans la beauté de Jacqueline. Ai-je été lâche? Je ne le crois pas. J'ai été faible seulement. Et puis est-il deux absolus? Ce qu'on appelle sensation, plaisir, tendresse, forme un tout indivisible : l'Amour. Le mutiler, n'estce pas l'abolir? L'âme simple de Jacqueline a senti le leurre de l'idéal platonique. « Mettons tout l'amour dans notre amour. Qu'il soit complet ou ne soit pas. » Elle a formulé spontanément la loi de la passion et elle l'a acceptée. Pouvais-je lui résister encore? »
Tout disparaissait quand elle était près de lui, entre ses bras, dans la petite chambre close et fleurie. Avec leurs courbes fines, leurs robes rayées de guirlandes, les meubles avaient des grâces d'aïeules. Au pied du lit, les deux sphinx de bronze retenaient des reflets errants, et le mi- ^ roir, un peu terne et verdi dans son cadre dédoré, évoquait la profonde douceur d'une eau verdâtre. Etienne et JacqueHne ne discutaient plus leur féhcité, prisonniers dans le présent comme dans une île enchantée. Enivré, il découvrait en elle le plus admirable instrument d'amour. Un génie inconnu galvanisait ce corps fragile, allumait
des incendies dans ces yeux clairs, modulait sur un ton plus riche et plus grave les caresses de cette voix. Et Chartrain, engourdi par le philtre qu'elle versait à ses remords, se demandait si jamais homme avait goûté de telles ivresses sans mourir.
Il oublia tout. Il aima avec fureur, bornant son horizon aux murs de la chambre où, chaque jour, sa maîtresse plus éprise, plus heureuse, plus ensorcelante, versait à sa passion le doux narcotique qui engourdit la raison. Puis, un matin, ils rêvèrent à ces terribles déhces le doux intermezzo d'une promenade à travers bois. Ils revinrent aux sites famihers, aux avenues sohtaires entre Chaville et Velizy. Comme dans les forêts-fées, ils s'égarèrent sans retrouver le creux herbu, sous les châtaigniers et les chênes. Il est des paradis où l'on ne rentre pas. Elles étaient fanées, les fraîches jacinthes, mais l'été, brûlant les vigoureux feuillages, dorait les croupes des coteaux nuancés comme un fond de vieille tapisserie. Les mûriers blancs étaient en fleurs. Des églantiers attardés montraient leurs étoiles fragiles et les fougères, sur les pentes humides, ouvraient de larges éventails.
Par les mêmes allées où ils avaient passé naguère, Etienne et Jacqueline gagnèrent Velizy. Ils retrouvèrent la tonnelle en forme de ruche, la table rustique, le vin rose, et dans leur joie ardente se leva le souvenir du timide amour. Ils se rappelèrent leur déjeuner du dernier printemps, à cette même place, la halte dans le ravin, les jacinthes enchantées et le baiser qui avait failli les faire amants. C'était le passé; déjà Etienne ne l'évoquait pas sans mélancolie, mais la jeune femme riait de tout et d'eux-mêmes. Elle avait dix-sept ans ce jour-là et ses boutades, ses espiègleries, sa verve taquine exercèrent la patience de Ghartrain.
Il s'efforçait de se mettre à l'unisson, mais la gaieté de Jacqueline, qui le rajeunissait parfois comme un philtre, résonnait faux dans son âme. Vainement il s'excitait à sourire ; Jacqueline, grisée par l'air vif, l'amour, la liberté, la jeunesse joyeuse, ne devinait pas l'humeur plus grave de son amant.
Pourquoi Ghartrain semblait-il moins heureux que la veille? Moins heureux, il ne l'était pas. Mais il souhaitait une heure de confidences à mi-voix, un entretien sérieux et doux. S'il comprenait les violences de la passion, il n'en pou-
vait admettre l'insouciance et, presque injuste, il reprochait à Jacqueline de ne point sentir comme lui. Ils achevaient de déjeuner quand elle remarqua sa mine mélancolique, et, vivement :
— Qu'avez-vous? demanda-t-elle. Vous êtes souffrant?
— Non, ma chérie. Je suis préoccupé... Ne vous inquiétez pas, je vous en prie.
Elle insistait :
— Voyons, qu'avez-vous? Ce n'est pas naturel. N'êtes-vous pas heureux?
— Je suis heureux, mais je songe, avec tristesse, que notre liberté va finir.
— Au retour de mon mari? Il est peut-être en route, mais bah ! nous y penserons demain. Voyez, ne suis-je pas jolie aujourd'hui, n'êtesvous pas fier de moi?
Elle lui jeta des boulettes de mie de pain :
— Voulez-vous bien sourire ! Oh ! boudeur ! Je ne vous aimerai plus si vous gâtez ma journée.
Elle était charmante, sous l'ombre de la vigne qui tachetait sa robe de foulard, ses bras mi-nus, sa grande capeline fleurie de roses.
Etienne la regarda profondément. Elle reprit :
— Tenez, je vais vous dérider. Je vais vous montrer une lettre de Jo..., une lettre très drôle.
Elle prit un papier dans son corsage et se mit à lire tout haut :
« Ma chère maman, je sais écrire tout seul et je t'écris ma première lettre. Maman, il fait beau ici. C'est très joli. J'ai un petit jardin et madame Marguerey est très bonne... Je suis allé me promener à âne dans la forêt. Il y a des œillets dans mon jardin. Il y a du persil. Maman, viens me voir avec papa. Je m'ennuie de ne pas te voir.
» Ton petit garçon qui t'aime,