‹ La randonnée de Samba DioufChapitre 3 sur 8 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La dépêche toucha Dakar. De là, elle courut à travers le pays, du Cayor au Kidougou, du Diolof au Saloum, du Sine au Damantang:, de Podorà Kankan ; elle franchit les collines rougeâtres et les montagnes du Fouta ; elle traversa les sables semés d'arbres de kadde, qui ne demandent pour leur vie que trois jours de pluie par an, les champs d'arachides et les rizières, et la brousse aux arbres malingres où dans les hautes herbes sèches s'allument les grands incendies, et les plaines marécageuses coupées de forêts épaisses, séjour de l'antilope, de la hyène, des singes et des chiens de prairie qui mettent en fuite le lion luimême. Quand elle arriva au bureau du télégraphe où Baboukar Kamara et le boy Modi M'Benga étaient en train de

faire la sieste, elle s'inscrivit d'ellemême sur la bandelette bleue, sans réveiller les dormeurs ; et lorsqu'il ouvrit un œil, Baboukar Kamara trouva devant lui le télégramme mystérieusement tombé du ciel. Il le déchiffra aussitôt, et lançant sa babouche sur le boy toujours endormi :

— Ouaï! Ouaï! dit-il, Modi M'Benga, les Toubabs (1) font la guerre dans leur pays ! Cours porter ça au bureau du Commandant !

— Tu dis une chose, Kamara, qui dépasse ma tête ! fit le boy en enfilant son m'boubou (2).

— C'est ce qu'ils viennent de m' envoyer, répliqua l'employé noir en achevant de transcrire le télégramme. Le pays des Toubabs doit être chaud maintenant ! Je voyais bien depuis longtemps que le feu était au pied de l'herbe. Le vent sec a passé dessus, — d'un coup

(1) Nom donné aux Européens par tous les Noirs de l'Afrique Occidentale.

(2) Vêtement flottant à manches larges.

de langue il mouilla la dépêche, — et la flamme est sortie, dit-il.

Le boy courut jusqu'à la porte, mais dès qu'il fut dehors, retrouvant son indolence habituelle, il traversa nonchalamment la place, où le charmeur de serpents promenait, en quête d'un public, son sac plein de vipères cornues.

— Où vas-tu, Modi M'Benga?

— Ouaï ! Ouaï, Kemo Sounkari ! Les Toubabs font la guerre dans leur pays !

— Tu dis une chose effroyable !

— Je ne dis que la vérité, vieil homme ! Et toujours du même pas sommeillant,

il continua sa promenade vers le bureau du Commandant.

Plus vite que l'eau de la rivière après les grandes tornades, plus vite que le feu attisé par le vent d'Est, la nouvelle bondissant de village en village se répandit dans la contrée. C'était à la saison des pluies. Depuis cinq semaines déjà, l'eau ne cessait de tomber sur la haute forêt ruisselante, sur la brousse.

sur les clairières où les femmes courbées sous l'averse travaillaient à piquer le riz, tandis que dans les champs de mil les hommes arrachaient les plantes dévorantes qui, sous ce tiède déluge, naissent et se développent avec une rapidité prodigieuse. Plus de sentiers. Des herbes où se seraient perdus un cheval et son cavalier, avaient poussé tout le long des chemins, et retombant sous la charge de l'eau, les avaient fait disparaître. Mais le cri que le boy avait jeté au charmeur de serpents, s'ouvrit des routes mystérieuses à travers la masse de pluie. On en parla chez les Sérères, chez les Ouolofs et chez les Malinkés ; il franchit les rivières, passa chez les Diolas, les Toucouleurs et les gens du Fouladou ; et les Mandingues, voyageurs infatigables, qui à pied ou à cheval promènent leurs marchandises de l'Est à l'Ouest, du Nord au Sud, répandirent la nouvelle chez tous ces Noirs de langue, de race et de mœurs différentes, que des vicissitudes à peu près inconnues ont poussé.

depuis des siècles, dans ces cantons de l'Afrique Occidentale, au bord du grand fossé de la mer... Puis les Diolas retournèrent à leurs rizières,, les Sérères à leurs champs de mil, les paresseux Balantes, accroupis dans la fumée de leurs cases, se remirent à regarder tomber l'eau, en buvant le dolo (1) fermenté, et les Mandingues recommencèrent de palabrer sur la valeur des graines, la prochaine récolte et les emprunts qu'ils pourraient faire pour subsister jusque-là.

(1) Hydromel

Dans le pays des Niôminkas, au village de Niônii, à mi-chemin des deux grands fleuves qui coulent au Sud du pays de Dakar, les Anciens causaient sous le m'bar, le hangar recouvert de paille dont le toit descend jusqu'à terre, et où, dans la saison des pluies, les gens viennent passer les longues heures de la journée. Un petit feu qui brûlait au milieu, l'emplissait de fumée. Dans un coin, le forgeron réparait des outils, et le bruit des soufflets en peau de chèvre, qu'un enfant gonflait et dégonflait tour à tour, accompagnait d'un rythme monotone les conversations paisibles. Dehors, on entendait le bruit mat de l'eau sur la paille détrempée du toit, et l'orchestre assourdissant des crapauds et des grenouilles qui sont, avec les moustiques, les musiciens infatigables de ces régions submergées.

Ce jour-là, les causeurs étaient nombreux. Il y avait le chef du village, le vieux Bakari Silla, d'un âge extraordinairement avancé, et qui plusieurs fois par jour répétait cette phrase : « En vérité, dans tout le pays, je puis lever le doigt et dire : Je suis l'aîné! «Ses membres débiles ne pouvaient supporter le pagne le plus léger, aussi était-il à peu près nu. Près de lui, son petit-fils, qui lui-même avait le poil blanc, tenait sa tabatière et sa pipe. Il y avait encore Demba N'Dour, le chasseur d'antilopes, retenu au logis, car les herbes de la brousse étaient trop hautes maintenant pour qu'on pût apercevoir le gibier ; Allassane N'Diaye, l'heureux père de cinq filles, dont les dots allaient l'enrichir et lui donner le prestige d'un homme qui peut s'appuyer sur cinq gendres ; Bounama Seck, le griot ; Boukar Diop, le marchand de parfums, de bougies, de tabac et d'allumettes ; Massiré N'Gom le forgeron, aussi habile à fabriquer une pioche qu'un bijou

d'argent ou d'or, collier ou bracelet de pied ; Massamba Dieng, le tisserand, dont le métier qu'il prenait soin de ne jamais graisser, invitait par son grincement les femmes à entrer dans sa case pour lui commander de l'ouvrage ; Lam Maran le sorcier, et Famara Yafa le cordonnier, qu'on disait appartenir à cette espèce de gens qui se changent en bêtes la nuit, pour courir dans la forêt. Survint un colporteur qui, en pénétrant sous le m'bar, fit les salutations d'usage.

— Avez-vous la paix? dit-il.

— La paix seulement ! répondirent les gens assis.

— Tous les gens de Niômi ont-ils la paix?

— La paix seulement ! Et toi, voyageur, d'où viens-tu?

— C'est de Kaolack que j'arrive ; et je dis qu'on m'a dit, là-bas, que les Toubabs font la guerre dans leur pays.

— Tu parles de l'enfer ! dit quelqu'un.

— Tu as dit un malheur ! fit un autre.

18 LA RANDONNEE DE SAMBA DIODF

— Les Toubabs font la guerre aux Noirs? demanda le tisserand, que le bruit de son métier avait rendu un peu sourd.

— Non, c'est entre eux qu'ils font la guerre, répéta le colporteur.

— Être fils de la même mère ne veut pas dire qu'on s'entende ! opina sentencieusement le vieux Bakari Silla.

— Les Toubabs sont tous blancs, remarqua le père des cinq filles (qui avait servi en qualité de matelot sur les bateaux qui font de la fumée), mais ils ne se ressemblent pas. Ils ne s'aiment pas plus entre eux qu'un Ouolof n'aime un Mandingue, ou qu'un Toucouleur n'aime un Soninké !

— Être fils de la même mère ne veut pas dire qu'on s'entende ! déclara de nouveau le vieux Bakari Silla.

Il y eut un moment de silence, comme pour laisser à. cette pensée le temps de pénétrer les cerveaux. Dehors, on entendait toujours le bruit mat de la pluie sur la paille du toit, et le concert sans fin des crapauds et des grenouilles. Des

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éclairs annonçaient l'orage. A chaque instant, retentissaient les claques vigoureuses que les causeurs s'appliquaient sur les cuisses, pour écraser les moustiques qui les piquaient jusqu'au sang.

— La guerre des Toubabs sera dure !

reprit le chasseur d'antilopes. Les Toubabs sont les seuls hommes que j'aie vus tuer un oiseau en plein vol, ou une antilope à la nage, quand on n'aperçoit plus que sa tête hors de l'eau.

— Les morts ne pourront pas se compter, ajouta le sorcier, car les Toubabs ignorent les téré (1) qui préservent des balles.

— Je les ai vus se servir de fusils qui tiraient cinq fois sans être rechargés, poursuivit le chasseur. Même si tu te caches derrière les plus gros arbres, tu n'es pas à l'abri de ces fusils.

— En vérité, l'univers se déplace !

dit le vieux Bakari Silla. J'ai fait la guerre du temps où l'on se battait l'un

(1) Amulettes.

devant l'autre et où le sabre était le plus fort. Mais depuis ce temps-là, la poudre et le fusil sont devenus les maîtres du sabre. Et les Toubabs ont avec eux des secrets qui viennent de l'enfer !

— J'ai entendu raconter par des gens qui revenaient de Dakar, fit à son tour le forgeron en tenant levé son marteau, qu'ils se servent d'engins qu'ils appellent kanou (1) et qui font du bruit au départ et aussi à l'arrivée.

— Je dis que le kanou est la chose la plus merveilleuse des Toubabs ! proclama le père des cinq filles. S'ils n'avaient eu que le fusil et le sabre, jamais ils n'auraient été nos maîtres !... Vous avez tous entendu parler d'Éli, le roi du Walo? Il avait juré que jamais les Toubabs n'entreraient dans son pays. Mais au premier coup de kanou, il ne dit mot et prit la fuite. Seul, son cheval qui refusait d'avancer, l'arrêta sur le bord du lac que vous connaissez

(1) Canon,

tous, à l'endroit que depuis ce temps on nomme l'Arrêt du cheval.

— Tu n'as pas dit toute la vérité, Allassane N'Diaye ! reprit le chasseur d'antilopes. Les Toubabs, c'est vrai, sont les maîtres du fusil et du kanou, mais ils sont aussi bien malins pour tenir leur sabre mince et courbe. J'ai vu, dans le Cayor, la guerre de Samba Laobé Fal, C'était un homme parmi les hommes ! Son sabre, tu ne pouvais pas le voir quand il jouait avec.

Pourtant, il était moins rapide que celui du Etnant de Sipahis (1) qui lui avait donné rendez-vous à la sortie de Tivaouane, pour la dernière palabre qui devait terminer leur guerre. Mais quand ils furent l'un en face de l'autre, le sang monta aux yeux de Samba Laobé Fal et son caractère sortit de lui-même. Et comme il était à cheval, et le Toubab aussi, il tira son sabre sur le Etnant. J'étais eune et n'avais

(1) Lieutenant de spahis.

encore porté d'autre arme que l'arc et les flèches de bois, avec lesquelles je m'essayais sur les petites bêtes de la brousse qui entoure notre village. La frayeur et la surprise laissèrent mes jambes attachées par terre. Ce ne fut pas long ! Le sabre de Samba Laobé s'agitait comme la queue du lion en colère, et je crus que d'un grand coup il allait fendre le Etnant. Mais celui-ci n'était pas encore destiné à mourir, car sa botte seulement fut tranchée. Et c'est là que finit la guerre de Samba Laobé Fal ! Je n'ai même pas vu ie geste du Toubab, qui n'avait pas l'air de remuer ; mais la pointe de sa lame mince et courbe perça le corps de Samba et sortit de l'autre côté. Les vingt cavaliers qui l'avaient accompagné, s'enfuirent en poussant des cris et en tirant des coups de fusil derrière eux. Mais le cri du vanneau n'effraie pas la brousse. On ne les revit plus. La guerre de Samba Laobé Fal était finie !

— En vérité, déclara le forgeron après

un moment de silence, le Toubab dont tu parles était protégé, Demba N'Dour, parce que j'ai entendu dire que Samba Laobé était un homme parmi les hommes !

— La guerre sera courte chez les Toubabs ! affirma le marchand de bougies et de parfums.

— Elle ne durera pas longtemps, fit une autre voix dans la fumée.

A ce moment, un violent coup de tonnerre roula sur la forêt, et l'on entendit craquer un arbre énorme foudroyé.

— Avez- vous la paix? dit en entrant sous le m'bar un grand jeune homme puissamment charpenté, tout ruisselant de pluie, et qui portait des filets sur son épaule.

— La paix seulement. Samba Diouf !

répondirent les gens assis.

— Que j'en perde la vie ! reprit le nouvel arrivant, mais j'ai failli être emporté par le vent dans la rivière !

— Prends garde, mon ami, les caïmans d'hivernage sont mauvais !

— Nous nous connaissons depuis longtemps, riposta le pêcheur. Et je préfère encore les caïmans d'hivernage qui savent éviter les filets, à ces jeunes caïmans du printemps qui manquent d'expérience et déchirent tout ce qu'ils rencontrent.

Là-dessus, ayant ramassé ses engins, il alla les étendre sur le chaume du m'bar, et revint s'asseoir près du feu, dans le cercle des causeurs.

— Sais-tu, Samba, que l'univers se déplace? lui dit le faiseur de talismans en lui passant sa pipe allumée.

— Et qu'est-il arrivé?

— Les Toubabs font la guerre dans leur pays !

— Les Toubabs sont fous ! répliqua le jeune homme. Dieu leur a donné les richesses, ils sont nos maîtres à tous, pourquoi donc se font-ils la guerre?

S'ils étaient comme moi, ils ne feraient la guerre qu'aux poissons.

— Par Dieu ! déclara le cordonnier, tu as bon caractère, Samba !

— Les Toubabs sont fous ! répéta le pêcheur. Pour acquérir la richesse ce n'est pas la peine de se battre. Ainsi moi, je suis en train de devenir riche sans bouger.

— Que nous dis-tu encore, Diouf?

— Je parle pour dire que, ce matin, j'ai trouvé au débarcadère un homme du pays des Foulahs, qui m'a dit que Baba Dialo, le frère de ma mère, était mort, me laissant pour héritage six vaches, dont deux pleines, l'une de quatre mois, l'autre de six, deux taureaux, deux jeunes bœufs, trois génisses, deè moutons et des chèvres (dont le pêcheur se garda bien de préciser le nombre, car cela porte malheur au troupeau).

— Tu es rempli de chance, Diouf»!

dit le marchand d'allumettes, de bougies et de parfums. Six vaches, dont deux pleines, l'une de quatre mois, l'autre de six, deux taureaux, deux jeunes bœufs, trois génisses et des chèvres, c'est une richesse ! Cela vaut la peine d'aller là-bas.

— Cela vaut la peine d'y aller, reprit le chasseur d'antilopes. Mais nous ne sommes pas à la saison où l'on fait voyager les bêtes.

— Le pays des Foulahs est loin ! dit le vieux Bakari Silla.

Parmi tous ces propos, les Toubabs et leur guerre avaient été oubliés. On parla du bétail, du mil, de la prochaine récolte. La grande nouvelle apportée par le colporteur mandingue, s'était échappée des esprits, comme la fumée sortie par la paille du toit se dissipait dans l'air mouillé. Et les quelques réflexions échangées sur ce sujet, paraissaient avoir épuisé ce que la guerre entre les Blancs pouvait suggérer de pensées à ces Noirs du village de Niômi, perdus dans un déluge de pluie, au milieu de leurs petits champs conquis sur la brousse et la forêt.

Pendant quatre mois, la pluie tomba inlassable, obstinée, avec des accès de fureur qui la précipitaient tout à coup en cataractes furibondes. Les fleuves sortirent de leurs lits, les bas-fonds furent submergés, les gués devinrent impraticables. L'eau emplit les rizières où s'était abattue une foule d'oiseaux aquatiques, les marabouts ardoisés, les hérons gris, les bécasses, les courlis, les ibis et le canard armé qui porte des ergots à ses ailes. Dans les champs, malgré les cris des enfants juchés sur de légers miradors, les singes pillards venaient manger les premières graines d'arachide.

Dans la forêt, le fusil du chasseur ne réveillait plus d'échos. C'était le bon temps pour l'antilope qui trouve partout à brouter et à boire, et n'a plus besoin de se rendre au bord des marécages où le danger la guette. Les serpents cachés

dans les herbes se faufilent sans crainte ; le boa inofïensif se réveille pour changer de peau et quêter sa subsistance, car le lièvre, le rat, l'écureuil et autres petits animaux dont il fait sa nourriture, ont cessé de hanter les lieux humides où pendant la saison sèche il avait élu domicile. Les grands fauves qui ne peuvent plus que dépister malaisément leurs proies disséminées dans la forêt mouillée, s'approchent la nuit des troupeaux parqués à l'entrée des villages sous la garde des bergers. Réveillés dans leurs cases, les gens entendent la panthère pousser son grognement, et la hyène japper d'une façon sinistre, et le lion qui rugit quand il emporte l'épaule ou la cuisse d'une bête attachée à son piquet. Alors, dans un demi-sommeil, chacun pense à ses bœufs, à ses génisses, à ses chèvres, et souhaite que la bête abîmée soit la bête du voisin...

En attendant la fin des pluies. Samba Diouf, le pêcheur, arrachait les herbes voraces qui envahissaient son champ,

OU bien il péchait au filet les carpes, les brochets, les mulets qui peuplent la rivière en quantités innombrables, ou bien encore, la nuit, quand l'averse faisait trêve et que la lune éclairait le ciel, il se tenait sur son radeau à l'affût du lamentin. Dès que l'énorme mammifère aux seins et au ventre de femme émergeait du marigot pour venir brouter les feuillages dont il est très friand, le pêcheur, d'un bras vigoureux, lui lançait son harpon auquel se trouvait attaché un flotteur de bois léger ; puis s'élançant dans sa pirogue, il donnait la chasse au flotteur qui courait sur l'eau du fleuve, et lorsque la bête épuisée remontait à la surface pour respirer un peu d'air, il l'achevait à coups de matraque.

Au bout du quatrième mois, un grand combat se livra dans les airs entre la pluie et les vents. L'eau d'abord parut triompher, mais enfin les alizés l'emportèrent. Un bref instant, dans l'atmosphère lavée le ciel apparut d'un

bleu pur. Les arbres et les choses se montrèrent avec leur relief et les différences d'aspect qu'ils prennent dans l'éloignement. Puis, peu à peu une brunie légère supprima l'horizon et fit voir toute la nature comme peinte sur une toile grisâtre ou collée sur quelque verre dépoli. De chaque côté des sentiers, on avait relevé et noué les hautes herbes ; le cheval, le chameau et le piéton pouvaient cheminer à leur aise ; et maintenant, au lieu d'aller presque nus comme ils le faisaient sous la pluie, par crainte de mouiller leurs vêtements, les gens du pays de Niômi avaient repris leurs m'boubous de cotonnade.

A l'heure où le soleil s'incline, Samba Diouf se rendit sous le n'taba, l'arbre à l'épais feuillage où, durant la saison sèche, les Anciens se rassemblent pour bavarder et fumer. Il fit les salutations d'usage, prit place sur les nattes, et après avoir tiré quelques bouffées de la pipe que lui passa le forgeron :

LA RA^^DONJSÉE DE SAMBA DIOUF 31

— L'eau du ciel s'est arrêtée, dit-il.

Dans mon esprit, et si Dieu le permet, je pense me mettre sur le sentier demain, au second chant du coq, pour aller chercher mon héritage dans le pays des Foulahs.

— Tu as raison, Samba ! déclara le sorcier. C'est demain vendredi : il n'y a pas de jour plus favorable pour entreprendre un voyage.

— Le pays des Foulahs est loin ! fit le vieux Bakari Silla. J'y suis allé quand j'étais jeune, l'année où la machine à fumée des Toubabs a traversé les terres. J'ai passé des rivières larges comme la mer, des forêts qui en plein soleil sont plus sombres que la nuit, et des plaines toutes blanches de sel. J'ai rencontré sur ma route des gens d'une grande hospitalité, d'autres aussi qui voulaient me manger, d'autres qui voulaient me retenir et me faire adorer leurs dieux, d'autres dont j'ignorais la langue et qui ne savaient pas la mienne, au point que j'aurais pu leur dire : « Viens ici que je te tue ! » et qu'ils se seraient approchés.

Mais tout cela est loin, car dans tout le pays je puis lever le doigt et dire : Je suis l'aîné ! Depuis ce temps, les Toubabs sont venus. Ils ont changé bien des choses. Toi sans doute. Samba, tu pourras voyager tranquille. Dieu veuille que Dieu t'accompagne en paix !

A quoi le tisserand ajouta :

— Je suis allé dans le Pakao, sur le chemin des Foulahs, l'année de la maladie des bœufs. Et j'ai gardé un mauvais souvenir des Mandingues du Pakao.

J'ai travaillé chez eux dans de nombreuses familles, j'ai usé deux navettes et refait trois fois mon métier, mes mains et mes bras se fatiguèrent à tisser leur mauvais coton, et quand je suis parti, mon ventre était vide, mon m'boubou troué. Ils me rassassièrent de paroles, et je n'emportai pour tout cadeau que deux chèvres sans cornes. Dieu veuille que tu les évites, et que Dieu t'accompagne en paix !

— Et moi je suis allé là-bas, l'année de la guerre de Fodé Kaba, pour ré-

parer les fusils et forger les sabres, commença le forgeron.

Et il se mit à chanter :

Fils d'Ali et fils de Badara,

Tous les impies s'inclinent devant toi...

Fodé Kaba me traita bien. Il m'a donné l'esclave qui pile en ce moment mon mil, et deux vaches pleines de cinq mois.

Fodé Kaba était un homme ! Il m'a donné encore un cheval pour me ramener ici. Dieu veuille que Dieu t'accompagne en paix !

— Samba, dit le griot, évite avec soin de passer chez les Balantes : ils te voleraient jusqu'à ton pantalon ! Évite aussi les FIoups : ils te griseraient de vin de palme, te mangeraient la nuit, et ton esprit s'en irait dans les bêtes immondes qu'ils élèvent. Dieu veuille que Dieu t'accompagne en paix !

— Si tu voyages après que le soleil est tombé, ajouta le cordonnier (qui, pour courir dans les ténèbres sous la forme d'une hyène, devait savoir bien

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des choses), écarte ton chemin des pierres fréquentées par les Génies. Invoque le nom de Dieu en traversant les vallées profondes : elles sont fréquentées par les Esprits ailés ou habillés de blanc. Mais si tu rencontres un oiseau dont les ailes sont doubles, suis-le sans peur, il éloigne les animaux malfaisants. Dieu veuille que Dieu t'accompagne en paix !

— Évite aussi, dit le chasseur d'antilopes, le pays rempli de marais dont les bêtes à poil s'éloignent. Ces marais sont si larges que l'oiseau qui a sa mère sur un bord n'a pas de frère sur l'autre rive. Je ne l'ai pas vu, mais on m'a dit qu'en traversant ces marécages, le perroquet emporte dans ses pattes une branche sèche pour se reposer dessus.

Que Dieu te montre la terre solide, et puisses-tu arriver en paix !

De l'autre côté du tronc d'arbre où il était assis, le sorcier dit à son tour :

— Avant de te mettre sur ton chemin, tu viendras dans ma case, Diouf. Je te donnerai une corne d'antilope naine qui

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écartera de toi les dangers. Dieu veuille que Dieu t'accompagne en paix !

Alors le chef du village leva le doigt et dit :

— Samba Diouf est notre fils. C'est un homme, et il ne craint rien !

Le soleil, s'inclinant de plus en plus, semblait avoir porté le feu dans la brume où il allait disparaître. Tout était aussi rouge que si le village avait brûlé, et l'eau du marigot elle-même. Les gens qui revenaient des champs portaient des gerbes dans les greniers construits, par crainte de l'incendie, un peu à l'écart du village ; des femmes en sortaient, qui venaient de piler le mil ou de décortiquer le riz ; d'autres arrivaient de la fontaine, leurs calebasses sur la tête, et toutes disaient aux gens assis :

— Passez-vous la soirée en paix?

— En paix seulement ! répondaient les gens assis.

Samba Diouf ayant aperçu sa jeune sœur Khouré qui rentrait des greniers,

quitta les nattes du n'taba, et penchant sur l'enfant sa haute taille :

— Va dire à Yamina Sédi que j'irai chez elle ce soir.

Puis il revint s'asseoir sous l'arbre, juste au moment où une vieille femme disait à l'Ancien du village :

— Parle-moi, Bakari Silla, les Toubabs se font-ils toujours la guerre?

Le vieux répondit :

— Je le pense.

Un autre ajouta :

— On le dit.

— Tu le sais, Bakari Silla, poursuivit alors la vieille, les vieillards ne dorment guère. Cette nuit, entendant du bruit, je me suis levée et j'ai vu sortir du puits un Esprit habillé de blanc. J'ai couru bien vite à ma case, et quand je me suis retournée, le Génie s'en allait vers le pays des Toubabs.

— Ce que tu as vu cette nuit, n'est pas une chose sans importance ! dit simplement l'Homme sans âge.

Les feux de la brume pâlissaient. Les

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eaux du marigot avaient cessé d'être rouges. On ramassa les tabatières sur les nattes. Appuyé sur son petit- fils au poil blanc, le vieux Bakari Silla quitta le premier l'assemblée.

— Dieu veuille que la nuit te soit douce ! dirent ensemble les hommes assis.

— Paix et paix ! répondit l'Ancien.

Sur le même souhait tous les gens

prirent congé les uns des autres. Il n'y eut bientôt plus personne sous l'ombre épaisse du grand arbre, dont les chauves-souris par centaines commençaient de s'envoler.

Samba Diouf rentra dans sa case, prit le repas du soir, sans beaucoup de paroles (car celui qui parle ne mange pas), changea le m'boubou qu'il portait dans la journée, pour un m'boubou de cotonnade fine avec des broderies de soie jaune ; puis ayant répandu sur lui un flacon de « Cœur de Jeannette », que les factoreries vendaient cette année-là avec un grand succès, il s'en alla chez le marchand de bougies, d'allumettes et de parfums.

La lune éclairait toute chose, comme si l'on eût été en plein jour. Dans la forêt prochaine et sur les arbres qui bordaient le marigot, chouettes, grandsducs et vanneaux joignaient leurs cris aux bêlements des boucs, aux meuglements des veaux, à l'aboi des chiens à la lune ; et parmi tous ces bruits, au loin, sur la rivière, pareil au glouglou

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saccadé d'une barrique qui se vide, le chant d'amour du caïman.

— C'est une bougie et trois noix de kola que je viens chercher, Boukara, dit le pêcheur en entrant chez le marchand d'allumettes.

— Tu vas donc visiter la fille des Sédi? interrogea le boutiquier (car c'est l'usage de porter en présent une bougie et des noix de kola quand on fait la cour à une femme).

— Tu dis la vérité, mon ami.

— Et n*as-tu besoin de rien d'autre, avant de te mettre en chemin pour le pays des Foulahs?

— Les provisions que j'ai faites aujourd'hui sont suffisantes. N'oublie pas qu'un âne trop chargé ne peut faire une longue route.

— Alors, va en paix, dit le marchand, et salue pour moi les Sédi.

— Paix et paix ! répondit Diouf.

Et laissant traîner derrière lui le parfum Cœur de Jeannette, qui se mêlait aux senteurs des fumées et aux

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fauves odeurs du troupeau communal, parqué à la lisière du village, il se dirigea vers les cases de la famille des Sédi.

Les chiens aboyèrent quand il franchit la palissade qui entourait les huttes, ' dont les chaumes pointus se hérissaient dans la nuit claire.

— Qui est là? cria une voix un peu traînante et chantante.

— Moi, Samba Diouf !

Et retirant de ses pieds ses sandales, il les plaça devant la porte, la pointe tournée vers le dehors.

Un négrillon se montra sur le seuil, prit les sandales du visiteur, les tourna la pointe vers la porte, indiquant de cette façon qu'on attendait sa visite, et ce geste rapidement fait, il s'esquiva à toutes jambes dans un autre coin de l'enclos.

Samba Diouf entra dans la case, remplie d'une telle fumée qu'elle en était tout à fait noire.

— Sédi, demanda-t-il, ta journée at-elle été bonne?

— Très bonne, en vérité, Diouf ! fit dans l'obscurité une vague forme vêtue de blanc.

— Toute ta maison est-elle en paix?

— En paix seulement ! répondit la

forme blanche.

Le pêcheur vint s'asseoir près d'elle, sur la claie de bambou placée dans le fond de la case, puis se penchant sur le feu qui charbonnait, il en fit jaillir la flamme, alluma sa bougie et la planta sur le sol, en rassemblant la terre tout autour.

Alors la lumière éclaira le visage de la fille des Sédi. Elle avait le teint clair, couleur de cuivre rouge, des yeux allongés, un nez fin, des lèvres presque minces, une de ces figures en tout semblable à celles qu'on voit peintes sur les sarcophages d'Egypte. Son père en effet était de cette race peuhl, venue il y a très longtemps des lointains rivages du Nil.

Par sa mère elle appartenait à la race

des Ouolofs, et cela se voyait tout de suite parce que sa tête était rasée, à l'exception de quatre touffes posées sur son crâne poli comme quatre pompons crépus, et dont chacune rappelle une pensée que la tête d'une femme ne doit jamais oublier. Le toupet de devant dit : « Aime, mais ne t'y fie pas. » Celui de derrière : « Un beau- fils n'est point un fils. » Celui' de droite : « Le Roi n'est jamais un parent. » Et le quatrième : « Les Anciens méritent d'être laissés au village. » La gravité de ces préceptes n'enlevait rien de leur aspect comique aux quatre pompons de cheveux posés sur le crâne tondu de la charmante Yamina.

Ils lui donnaient un air puéril, bien que sa camisole blanche aux rayures indigo se gonflât sur des seins déjà formés. Ses manches courtes, festonnées de rouge, s'arrêtaient tout de suite au-dessous de l'épaule, laissant voir deux bras admirables, d'une finesse d'attache qu'aurait pu envier l'antilope. Une panthère dans sa deuxième année n'a pas les

dents plus blanches que n'en montrait cette fille des hommes en mangeant le»

noix de kola que lui avait apportées son ami. Et sous le pagne, un triple rang de verroteries invisibles arrondissait, pour le plaisir des yeux, ses hanches qui sous cet ornement prenaient une appétissante ampleur.

Près de cette enfant déjà femme, le pêcheur de lamentins faisait un contraste puissant. La courte flamme de la bougie n'arrivait pas à l'éclairer tout entier, depuis son crâne entièrement rasé et plus noir que les ténèbres, jusqu'à ses pieds qui à force de patauger dans l'eau s'étaient élargis, écrasés comme des pattes de canard. C'est à peine si l'on distinguait son nez largement épaté, ses lèvres aussi noires que le reste du visage ; on ne voyait que l'émail de ses yeux légèrement injecté de sang, et ses dents quand il parlait.

— Diouf, lui demanda Yamina, le fruit est-il tombé parce qu'il était mûr, ou bien parce qu'on a secoué l'arbre?

— Sédi, répondit-il, l'une et l'autre raisons m'ont amené ce soir dans ta case. D'abord, quand je te vois mon cœur est rafraîchi. Ensuite, je pars demain, au jour, pour le pays des Foulahs, chercher les vaches, les bœufs, les taureaux, les génisses, les moutons et les chèvres que le frère de ma mère m'a laissés en héritage.

— Les vaches et les bœufs sont-ils en nombre? demanda la jeune fille.

— Ils sont un peu nombreux, assez pour fournir à ton père la dot qu'il réclame. Et je pourrai aussi changer les bracelets légers que tu portes à tes chevilles contre des bracelets pesants que t'envieront les femmes du village.

— Si Dieu le veut ! répondit-elle.

Mais le pays des Foulahs est loin ! Tu vas traverser des peuples que je ne connais pas, mais dont j'ai entendu parler. On m'a dit que Bakari Faye, le mari de Dana San, qui était parti là-bas, n'avait jamais reparu. Personne n'a jamais su si quelque belle jeune fille de

ce pays l'y avait retenu, ou si, comme on l'a dit, il avait eu les mains et les jambes coupées par des gens qui vont tout nus.

— Tu sais que les Diouf n'ont pas plus peur des hommes que des bêtes, répondit le pêcheur. C'est toi qui donneras aux Diouf les enfants que nous espérons. Je ne resterai pas longtemps en route, et je serai de retour ici avant que la récolte soit vendue.

Tout en parlant, le jeune homme avait ranimé le feu, car les soirées sont fraîches après la saison des pluies. La flamme se mit à crépiter, éclairant la case enfumée et la paille du toit noircie comme si on l'eût passée au goudron.

Dehors, on entendait toujours le glouglou du caïman qui s'était rapproché. A la porte le chien se mit à aboyer. La jeune fille l'apaisa par quelques cris gutturaux, puis elle alla chercher de l'eau à la grande jarre de terre posée sur trois piquets à l'entrée de la case, vida dans une calebasse un flacon d'al-

cool de menthe, y jeta un petit pain de sucre, et revenant s'asseoir sur la natte, elle reprit de sa voix chantante :

— Samba, j'ai entendu dire que dans le pays des Foulahs, il se tissait des pagnes comme on n'en trouve point par

— En vérité, répondit-il, je vendrai les chèvres que m'a laissées Baba Dialo, mon oncle, pour te rapporter le plus beau !

— Samba, j'ai aussi entendu dire que dans le pays du Sonkodou, il y a des étoffes teintes de couleurs que nous ne connaissons pas. Passeras-tu par le Sonkodou?

— En vérité, j'y passerai ! Et je vendrai les moutons que m'a laissés le frère de ma mère, pour te rapporter des étoffes teintes de couleurs que nous ne connaissons pas.

Pendant ce temps le sucre avait fondu, et tour à tour ils buvaient l'eau sucrée et croquaient les noix de kola qu'ouvrait la jeune fille, et dont elle offrait les

deux parts à son ami dans sa main rougie de henné à l'intérieur et aux ongles.

— Samba, j'ai encore entendu dire qu'un forgeron de Dian Dian Bouré forgeait des colliers de perles d'or creuses qui rendent les femmes plus belles. Passeras-tu à Dian Dian Bouré?

— En vérité j'y passerai, et je vendrai des bœufs, et s'il le faut une génisse, pour te rapporter un collier.

— Diouf, dit alors la jeune fille, tu es un homme parmi les hommes ! Et c'est toi seulement que j'aime !

Puis ils -demeurèrent sans rien dire, l'un à côté de l'autre, mâchoilnant leurs noix de kola et se passant la calebasse.

Enfin le pêcheur se leva.

— La bougie est presque brûlée, dit-il, et je dois encore aller chez Lam Maran, prendre la corne de gazelle qui me protégera contre les dangers du chemin.

— Diouf, je n'ai confiance qu'en toi!

Et lorsque tu seras parti, je ferai des

aumônes pour qu'aucun malheur ne t' arrive.

Elle posa sa petite main dans la large main durcie par la pagaie et le harpon.

— Dieu veuille que Dieu te garde en paix jusqu'à mon retour, Yamina !

— Dieu veuille que Dieu t'accompagne en paix, Samba !

Et le pêcheur s'éloigna, réveillant sur son passage, derrière les palissades, tous les chiens du village, dont les abois se mêlèrent pendant longtemps aux ululements monotones des oiseaux de nuit dans la forêt et au glouglou du caïman.

Les pilons des vieilles femmes qui écrasaient le mil dans les mortiers d'acajou sonores, retentissaient déjà parmi les chants du coq et les cris des aigles pêcheurs, quand Samba Diouf se mit en route, de ce pas souple et allongé des Noirs qui semblent rebondir sur leurs pieds élastiques, pareils à ceux des chameaux.

Pendant deux jours il marcha vers le Sud, dans un pays où le nom de Diouf était encore reconnu quand il traversait un village, et où les gens l'invitaient dans sa langue à partager leur repas.

Le deuxième jour, au sortir de la forêt, il trouva devant lui une nappe d'eau si étendue qu'on ne distinguait pas l'autre rive. Il crut voir le bord de la mer et qu'il s'était trompé de chemin. Avisant alors un vieillard étendu dans une pirogue tirée à sec sur le rivage, il se dirigea vers

lui, et tous deux échangèrent les salutations d'usage :

— As-tu la paix?

— La paix seulement !

— Toute ta maison a-t-elle la paix?

— La paix seulement. Et toi, voyageur, d'où viens-tu?

— Je viens du village de Niômi.

— Et où sont les gens de Niômi? (1).

— Ils sont là-bas !

— Les gens de Niômi ont-ils la paix?

' — La paix seulement !

— Dieu en soit loué ! Comment te nommes-tu?

— Diouf, de la famille des Diouf.

- — Diouf, as-tu la paix?

— Paix et paix ! Comment te nommes-tu?

— Dabo, de la famille des Dabo.

— • Dabo, as-tu la paix?

— La paix seulement ! Et maintenant, Diouf, que dis-tu?

— Est-ce la mer qui est devant nous?

(1) Question qui rappelle le temps où les villages se déplaçaient sans cesse.

LA RA>'PONNÉE DE SAMBA DIOUF 53

— En vérité, cette eau est salée comme la mer, mais c'est la rivière de Bandioul. Est-ce que tu vas voyager- de l'autre côté de la rivière?

— Je vais dans le pays des Foulahs.

— Le pays des Foulahs est loin ! fit l'homme de la maison des Dabo. Je ne sais si tu connais les gens qui habitent là-bas, continua-t-il en montrant l'horizon où l'on n'apercevait que la masse énorme de l'eau, mais ils sont semblables à la barre qui est à l'entrée de la rivière. Qu'il fasse du vent ou qu'il n'en fasse point, elle est toujours agitée.

Cependant la mer qui montait dans l'immense estuaire du fleuve, baignait maintenant la pirogue. Bientôt elle se trouva à flot, et les deux hommes commencèrent de pagayer. Dès qu'ils eurent gagné le large, le vent du Nord se leva. Le passeur se fit une voile d'un pagne disposé sur deux bambous, pagayer devint inutile, et la conversation continua.

— Dabo, dis-moi la vérité. Est-ce

que jeter l'épervier est profitable ici? - — Dans notre rivière, dit Dabo avec orgueil, les poissons ne finissent plus !

— Tu dois dire la vérité, fit Samba.

Mais pardonne-moi, ami, je n'ai jamais eu l'occasion de venir sur vos rivières. Faites-vous sécher le poisson au soleil et à la fumée?

— Nous le faisons, dit le passeur ; et si tu vas dans le pays de Kassa, tu verras que les gens se servent pour monnaie de poissons secs, comme nous faisons chez nous avec des bandes de cotonnade, et comme vous le faites, vous autres, avec des mesures de mil.

— Dis-moi encore la vérité, ô Dabo !

Votre rivière a-t-elle des lamentins?

— Non, mon ami, répondit le passeur sur un ton de regret. Notre rivière est trop large et trop profonde.

— Vous manquez donc de quelque chose qui dépasse ce qu'il y a de meilleur ! déclara le Niôminka.

Sous le vent favorable la pirogue avait atteint l'autre rive. Les deux

LA RANDOJNiSEE DE SAMBA DIOUF 55

hommes sautèrent sur la berge, et Diouf ayant gratifié le vieillard d'une menue monnaie et des compliments habituels, poursuivit son chemin à travers le pays des gens qui ne parlaient plus sa langue.

On a beau être prévenu, la nouveauté surprend toujours. Dans cette contrée, hommes et femmes allaient nus ou à peu près, mais au lieu d'habiter des cases, ils vivaient dans des maisons bien bâties, avec de hauts murs de pisé, des montants de bois le long des portes, et un toit qui atteignait les premières branches des grands arbres : « Ils vont nus, pensa Samba Diouf, mais ils bâtissent bien ! »

Reconnaissant à son m'boubou qu'il était un étranger, des gens qui prenaient leurs repas lui firent signe de venir s'asseoir et de manger avec eux. Bien que le mil qu'on prend sans rien dire, ne soit jamais un bon mil, ce fut avec plaisir qu'il plongea sa large main dans la calebasse de ses hôtes, et but le vin de palme

56 LA RANDOINNÉE DE SAMBA DIOUF

qu'on recueille en abondance de ce côté de la rivière. Puis il reprit son chemin, ayant ainsi complété sa pensée : « Ils vont nus, mais ils bâtissent bien, et ils boivent sans fin du vin de palme. »

Il marcha jusqu'au soir ; et avant même d'apercevoir le village où il devait passer la nuit, il entendit des coups de feu qui ne le rassurèrent pas, puis un tam-tam qui lui fit augurer qu'on célébrait là-bas quelque fête. Et en effet, il trouva tous les habitants en liesse, rassemblés sur la place autour de calebasses remplies de nourriture jusqu'aux bords. D'ailleurs, pour être en fête, ils n'en étaient pas moins nus comme de véritables sauvages. Un seul homme portait un m'boubou. Samba se dirigea vers lui, et son bonheur fut grand d'entendre cet homme habillé l'interpeller dans sa langue et lui dire : « Approchetoi, voyageur, et viens partager notre repas. »

— Diouf, du village de Niômi, fit-il en s'asseyant.

— Touré, du Touré Counda, répondit l'homme au m'boubou.

Et les politesses terminées, Touré demanda au Niôminka ce qui l'amenait dans ces parages.

— Je vais dans le pays des Foulahs recueillir les bœufs et les génisses que m'a laissés en héritage Baba Diolo, le frère de ma mère, répondit le pêcheur de lamentins.

— Le pays des Foulahs est loin !

affirma l'homme au m'boubou.

— En vérité, fit Samba, je suis dans ce pays comme quelqu'un qui aurait perdu sa langue.

— Moi, repartit Touré, j'ai à ma disposition plusieurs langues dans ma bouche. Je voyage à travers des contrées différentes pour vendre à ceux qui les habitent les objets qu'ils n'ont pas, et j'achète la gomme qui coule de l'arbre à caoutchouc, parce que les Toubabs la recherchent.

— Ami, remarqua le pêcheur, je crois que tu ne feras pas fortune en vendant

58 LA RANDONNEE DE SAMBA DIODF

des pagnes aux gens d'ici ! Que leur vends-tu? Des parfums?

— Par ma vie ! reprit le colporteur, ils ne recherchent point les parfums !

Hommes et femmes ne se lavent jamais, et ne sentent pas leur odeur.

— Hura ! fit Samba. Ils parlent une langue que je ne comprends pas, ils vont nus, ils sentent mauvais, mais ils bâtissent bien et boivent abondamment du vin de palme.

Et ce disant, il plongea une écuelle dans une calebasse remplie de la liqueur du palmier, la vida d'un seul trait, et demanda au colporteur :

— Toi qui connais les usages des habitants de ce pays, dis-moi la raison qui les pousse à tirer ainsi des coups de feu, à frapper sur leurs tambours, à se gorger de nourriture et à se réjouir de toute manière.

— C'est, répondit Touré, parce qu'un homme de chez eux est mort.

Et d'un signe de tête il attira le regard du Niôminka vers une sorte d'estrade,

faite de claies de bambous posées sur des piquets un peu au-dessus du sol, et qu'ombrageaient des feuillages.

Alors, non sans étonnement, Samba Diouf distingua parmi les feuilles un personnage assis, les mains sur les genoux, et maintenu dans cette position par des pieux fichés en terre. Ses paupières étaient fermées. Un foulard rouge, passé sous son menton et noué sur le sommet de sa tête rasée, empêchait sa mâchoire de retomber. Il n'avait pour tout vêtement qu'un collier de coquillages, des bracelets aux chevilles et aux bras, et un rang de verroteries qui lui faisait une ceinture sur le ventre. A la couleur grise de sa peau on devinait que son décès remontait à plusieurs jours.

— Ces gens sont tout à fait insensés, dit Samba. Et j'ai. tout lieu de croire que ce sont à peine des hommes, puisqu'ils se réjouissent quand on meurt.

— C'est leur affaire, dit le colporteur mandingue.

Et il apprit à Diouf que tout le village festoyait avec les bœufs qu'avait laissés le défunt.

— Par ma mère, dit Samba, c'est un bonheur pour moi que le frère de ma mère ne soit pas mort chez ces gens-là : ils auraient dévoré tout mon troupeau !

— Ils t'auraient laissé les génisses, rectifia le colporteur.

— Et va-t-il pourrir ici? demanda encore Samba, en montrant de la tête le cadavre sur son estrade.

— Quand son dernier bœuf sera mangé, dit Touré, on l'enfouira dans la terre.

— En vérité, le monde est grand ! fit le pêcheur de lamentins. Et celui qui n'a vu que son pays, n'a rien vu...

Il continua son voyage en compagnie du colporteur qui descendait, lui aussi, vers le Sud, et dont il avait pris une partie du bagage sur sa tête. Ils traversèrent une forêt dont les arbres espacés faisaient au-dessus d'eux, à plus de

vingt coudées, un toit qui ne laissait passer qu une lumière aussi verte que les feuilles. Sous ces arbres, il y en avait d'autres plus petits mais innombrables et couverts de fleurs brillantes. Des lianes s'emmêlaient en tous sens, chargées de fleurs, elles aussi, qui embaumaient le jasmin. On ne voyait aucun oiseau, on n'entendait aucun chant.

Mais de grands singes orangés, qui, au dire de Touré, même pour boire ne touchaient jamais la terre, se poursuivaient de liane en liane, animant de leurs bonds et de leurs cris cette forêt triste par son silence, malgré ses fleurs et ses parfums.

Puis ce fut une autre forêt, qui ne ressemblait aucunement à celle qu'ils venaient de traverser. Plus droits que des colonnes de pierre, les arbres portaient à leur sommet une aigrette d'immenses feuilles rondes, et à une telle hauteur qu'au jugement du Niôminka, la balle de son ami Demba N'Dour aurait eu peine à y frapper un oiseau.

62 LA RANDONINEE DE SAMBA DIOUF

Si loin que la vue s'étendît, les yeux n'apercevaient que ces fûts gigantesques, également droits et distants les uns des autres. « Une forêt où tous les arbres sont pareils, en vérité, dit le pêcheur, je crois que c'est la fin du monde !... » Pourtant, au delà de la forêt il y avait encore un village. Les voyageurs y arrivèrent en même temps qu'une troupe de femmes qui marchaient en poussant des cris et se déchiraient le visage.

— Ouaï, ma mère ! s'écria Diouf, un malheur leur est tombé dessus !

— Je ne le pense pas, dit Touré. Et je puis te dire que ces femmes crient et se déchirent le visage parce qu'une d'elles a mis au monde un enfant.

— Hum ! fit Samba. Dans ce pays, on frappe le tambour parce qu'un individu est mort, mais on pleure quand un enfant vient au monde. En vérité, ces gens sont fous !

— Ignorer est mauvais, mais ne pas se renseigner est pire ! déclara senten-

cieusement le colporteur mandingue.

Ces femmes connaissent dans leur esprit que des malheurs qui ne finissent plus attendent l'enfant qui vient de naître, et elles veulent apitoyer les Génies.

— Tu dis sans doute la vérité, fit Samba. L'univers est plus large que nos têtes, et la sagesse n'habite pas toute dans la même maison.

— Par la vérité même ! dit Touré, en bon musulman qu'il était, l'univers est plus large que nos têtes ! Mais si large que soit l'univers, rien n'est inconnu pour Dieu.

Le jour suivant, à l'heure où le soleil s'incline, Samba Diouf et son compagnon reniflèrent dans la forêt une si forte odeur de charogne, qu'on eût dit que les bêtes d'un troupeau frappé par la maladie, étaient mortes près de là. En même temps, un grand bruit de sabar (1) arrivait à leurs oreilles, comme apporté par

(1) Sorte de tambour.

cette odeur. Et plus ils avançaient, plus le vacarme grandissait, et la puanteur aussi. Enfin ils atteignirent la clairière d'où venaient ce tapage et cette odeur nauséabonde. On célébrait ici la fête de la prophétesse Ayoun Pêne, et tout le pays soumis à sa puissance, rassemblé autour des cases qu'elle habitait avec ses serviteurs, chantait, dansait et frappait le tambour. Un peu à l'écart dans la forêt, on égorgeait en l'honneur des Esprits qui inspiraient la Prophétesse, des bœufs, des chèvres et des cochons grassement nourris d'amandes de palme.

Les meuglements et les cris horrifiés se mêlaient aux mélopées et au bruit du sabar. Sur la place, des quartiers de^ bêtes putréfiées étaient suspendus à des piquets, et chacun venait arracher des morceaux à cette viande.

— En vérité, dit le pêcheur, ceux-ci sont encore les plus fous que nous ayons rencontrés ! Car c'est une chose naturelle de manger du poisson séché, mais il faut être semblable aux singes

pour manger de la chair en pourriture.

La nuit tombait. Les rayons de la lune, filtrant à vingt mètres du sol à travers le dôme serré des feuilles et des branches, éclairaient les fûts gigantesques des acajous, des fromagers, des ébéniers, des bois de rose et des kaïlcédrats. Au pied de ces hautes colonnes, les dévots d'Ayoun Pêne faisaient cuire dans des marmites du riz et la viande pourrie qu'ils avaient arrachée aux bêtes sacrifiées ; et ces centaines de petits feux, vacillant comme des veilleuses sous l'énorme voûte de feuillage que l'ombre et la lune mêlées faisaient paraître plus haute encore, donnaient à ce coin de forêt un air de temple fantastique.

— Comment se peut-il, dit Samba, que ces gens adorent une femme? Si je le raconte dans mon pays, on ne me croira pas. Nous autres, Niôminkas, nous faisons des offrandes à des pierres et à des arbres sacrés, nous connaissons aussi la force du soleil et celle de la lune, mais

66 LA RANDONNEE DE SAMBA DIODF

que des hommes adorent une femme et que cette femme soit leur reine, cela ne peut m'entrer dans l'esprit.

— Tu dis vrai, répondit Touré. Mais je ne me fatigue pas la tête avec ces histoires-là. Le besoin de dormir me tue ! J'ai un ami dans le village. Il nous donnera dans sa case des nattes pour y passer la nuit. Nous y serons mieux en vérité que dans cette forêt broussailleuse...

Le troisième jour du voyage, le Mandingue prit congé du Niôminka.

— Je ne te conseille pas de me suivre, ô Diouf ! lui dit-il, car mes affaires m'appellent dans le pays des Balantes. Pour qui ne connaît pas ces gens-là, il y a danger à circuler chez eux. Je te conseille moins encore de traverser leur pays, lorsque tu reviendras avec les bœufs, les génisses et les chèvres que le frère de ta mère t'a laissés en héritage. Ces Balantes ont tellement l'habitude de dépouiller les passants, qu'une fille de leur race

LA RAINDONNÉE DE SAMBA DIOUF 67

n'épouserait jamais un garçon qui n'a pas volé au moins un bœuf, la nuit, dans un village. Prends plutôt le chemin qui passe par Karantaba. Tu ne rencontreras sur ta route que des rivières peu larges et profondes, et pour les traverser tu auras tout au plus à te mouiller un pied. Dieu veuille que Dieu t'accompagne en paix !

— Ami, répondit le pêcheur, si ton chemin te conduit une fois à Niômi, arrête-toi devant ma case, je te donnerai une journée de ma pêche.

Puis partageant avec le colporteur la noix de kola de l'amitié :

— Dieu veuille que Dieu t'accompagne en paix ! dit-il.

— Paix et paix ! répondit Touré en élevant la main.

Et chacun suivit sa voie.

Tandis que l'héritier de feu Baba Dialo continuait son chemin et voyait passer sous ses yeux des pays différents et des hommes divers dans leurs langages et leurs mœurs, Baboukar Kamara, l'employé du télégraphe, regardait se dérouler la petite bande bleue où s'inscrivent les signes par lesquels les Toubabs font connaître toutes leurs pensées. Il venait de recevoir la dépêche d'une maison de Dakar à une factorerie de la contrée, et la bande avait cessé de tourner, quand tout à coup elle reprit sa course et se mit à marcher un bon moment, comme il arrive toutes les fois que le Gouvernement a quelque chose à faire savoir, que ce soit utile ou non.

Baboukar Kamara considéra d'abord avec indifférence le déroulement du papier bleu, puis ses yeux étonnés sui-

virent de plus près le message, et quand enfin la bande s'arrêta :

— En vérité, dit-il tout haut, aujourd'hui les mères vont pleurer !

— Pourquoi dis-tu que les mères vont pleurer? demanda Modi M'Benga.

Sans répondre à la question, Baboukar Kamara plia le télégramme et dit :

— Porte ça au bureau du Commandant !

Trois jours plus tard, tous les chefs de village se trouvaient réunis devant la véranda du Manso — le Manso, c'est-àdire le roi, en l'espèce l'Administrateur qui commandait la région.

Accompagné d'un Noir qui lui servait d'interf)rète, le Manso s'avança sur le perron, et dans le parler des Toubabs il prononça ces paroles :

— Vous savez tous que la France fait la guerre à ses ennemis les Allemands.

Nous les avons battus dans de nombreux combats. Notre bras est invincible. Mais pour obtenir une victoire

rapide, la France fait appel à tous ses fils, à quelque race qu'ils appartiennent. C'est une mère qui compte sur tous ses enfants ! Aucun de vous n'ignore les bienfaits qu'elle vous a apportés. La discorde ne vous trouble plus, les guerres ont cessé entre vous, et les sauvages traitants ne vous emmènent plus en esclavage. Vous pouvez circuler librement dans tout le pays et commercer sans crainte d'être dévalisés en chemin. Tout cela, vous ne l'ignorez pas, c'est à la France que vous le devez. Le moment est venu de lui prouver votre reconnaissance. Aussi voilà ce que j'ordonne.

Chaque village fournira un homme par chaque centaine d'habitants qui figurent au recensement. Ces hommes partiront pour Dakar la semaine prochaine. Ils seront bien traités, bien payés, bien nourris. Tant que durera leur absence, nous nous occuperons avec sollicitude de leurs femmes et de leurs enfants, et nous leur ferons des pensions. Et lorsqu'ils reviendront, ils jouiront de

grands avantages que nous vous ferons connaître en temps opportun. Allez ! la France compte sur vous, comme vous pouvez compter sur elle !

A côté du Manso, l'interprète noir, tête baissée et le sourcil contracté, semblait s'efforcer de ne pas perdre un seul mot de ce discours, pour le transmettre fidèlement aux chefs de village assemblés. Quand l'Administrateur eut fini sa harangue, il prit la parole à son tour :

— Le commandant Toubab a dit : la guerre des Toubabs Français n'est pas encore finie. Ils ont tué des ennemis qu'on ne peut plus compter, mais il en reste beaucoup à tuer ! A eux seuls ils pourraient exterminer tous les Toubabs Alamans. Mais ils veulent que nous les aidions, parce que leurs ennemis sont puissants. Au deuxième jour de la semaine prochaine, il faudra que chaque viMage amène un homme par cent habitants, pour être envoyé chez les Toubabs. Chacun des hommes fournis par les villages recevra du Roi des Toubabs

une grande somme d'argent. Mais si vous désobéissez, si vous n'envoyez pas les hommes que vous devez envoyer, vous serez frappés d'une amende en bœufs et en argent, que je n'ose pas vous dire ! Il tombera sur vos têtes des jours de prison que je ne peux pas compter. Allez, et que chacun le sache dans toutes les cases du pays !

Sur ces mots, les chefs de village et ceux qui les accompagnaient quittèrent la maison du Manso et s'éloignèrent par des sentiers différents.

Les Mandingues de Karantaba n'avaient qu'à passer la rivière pour se retrouver chez eux. Ils s'entassèrent dans leur pirogue, les jeunes debout, les vieux assis, et traversèrent le fleuve, si large à cet endroit que d'une rive à l'autre on ne peut apercevoir un homme.

Les gens attendaient leur retour, accroupis sur les nattes du n'taba, fumant, prisant et devisant, tout en tressant des corbeilles.

— Avez- VOUS la paix?

— La paix seulement ! répétèrent tour à tour ceux qui étaient restés et ceux qui revenaient.

— Vous êtes allés à Manso Kounda.

Que vous ont-ils dit là-bas?

— Ils nous ont fait appeler pour nous dire que la guerre des Toubabs continue et qu'ils veulent que nous les aidions.

— Mais notre récolte n'est pas vendue !

— Nous avons nos bêtes à garder !

— Ils ne demandent chez nous que cinq hommes, et cinq parmi les plus jeunes, remarqua le chef du village, Fodé Bakari Tambadou.

— Moi, j'irais bien, fit quelqu'un, car je n'ai pas peur de la guerre ! Mais on m'a dit qu'il fait très froid dans le pays des Toubabs, et que si tu craches par terre, ton crachat devient un caillou.

— Dieu m'est témoin, fit un autre, que je ne crains ni la guerre ni la mort !

LA RiNDON.NEE DE SAMBA DIOUF 75

Mais je ne voudrais pas mourir de froid, et le froid me tuerait.

— Moi, j'ai entendu dire que dans le pays des Toubabs il n'y a pas de lune sans pluie.

— Moi, on m'a dit que si la terre de leurs champs colle aux pieds, leurs routes sont si dures qu'elles usent le sabot d'un cheval en une semaine.

— Moi, proféra un adepte du Prophète, on m'a raconté que les Toubabs ne se nourrissent que de graisse de porc. Le Manso a-t-il promis qu'on nous donnerait à manger notre riz du matin et notre mil du soir?

— Je ne suis pas comme vous autres, déclara un des vieux de l'assemblée, et si ma barbe n'était pas blanche, je voudrais aller voir le pays des Toubabs.

Il paraît que chez eux les chevaux sont plus grands que nos chameaux, et que leur tête touche les premières branches des arbres. J'aurais voulu monter ces chevaux fameux !

— On voit bien, répliqua un des plus

jeunes, que c'est pour toi que Koth Barma chantait : « Il faut laisser les vieillards dans le village. »

— Nous sommes dans la main de Dieu et des Toubabs, reprit l'adepte du Prophète. Et je parle pour dire que faire la guerre chez les Toubabs, cela vaut mieux que s'ils la faisaient chez nous !

— Nous avons jusqu'au deuxième jour de la semaine prochaine pour obéir à l'ordre du Manso, reprit Bakari Tambadou. D'ici là, peut-être que la guerre sera finie et que nous n'aurons pas à envoyer nos fils, ni à payer une amende en vaches, en bœufs et en argent.

Là-dessus, ils se séparèrent, car l'heure de manger le mil était venue. Mais peu de jeunes gens, ce soir-là, se rassemblèrent autour de la calebasse familiale. Presque tous, ils avaient gagné rapidement la forêt.

La semaine passa. Personne ne vint annoncer que la guerre des Toubabs était

finie, et le jour approchait où chaque village devait fournir les hommes réclamés par le Manso.

Trois garçons de Karantaba s'étaient seulement présentés. L'un n'était pas fâché de quitter le pays, parce que sa femme ne montrait pas un caractère facile, qu'elle avait la voix plus aigre que celle de l' oiseau-trompette, et qu'on trouvait dans son cousscouss plus de sable que de mil. Un autre, que ses dettes fatiguaient, partait lui aussi volontiers, pensant qu'à son retour personne n'oserait rien réclamer à un compagnon de guerre des Toubabs. Un troisième, qui avait volé un bœuf dans un village voisin, redoutait quelque vengeance et craignait les sortilèges. Un quatrième, griot de son métier, promettait de s'engager la semaine suivante, heureux de voir du nouveau, et sachant bien dans sa cervelle que, chez les Toubabs comme ailleurs, les griots ne portent point d'armes et se contentent d'encourager les guerriers par leurs chants. Restait à

désigner la cinquième recrue. Et le vieux Tanibadou songeait non sans inquiétude que s'il voulait garder sa place à la tête du village, il allait être forcé d'envoyer son propre fils de l'autre côté de la mer.

Sur la natte de bambou où il était assis avec quelques Anciens, il se mordait le dessus des doigts et se tirait les poils de la barbe, quand il vit s'avancer un homme qui n'était pas du pays.

— Diouf, fils de Diouf, du village de Niômi, et Mandingue par ma mère, fit l'étianger après les saints d'usage.

Les Mandingues de Karantaba invitèrent le nouveau venu à s'asseoir au milieu d'eux, et comme il comprenait leur langue, la conversation s'engagea :

— Et maintenant, Diouf, oij vas-tu?

— A Kolda, dans le pays des Foulahs.

— Le pays des Foulahs est loin !

- — Pourrai- je y arriver ce soir?

— Ami, dit l'Ancien du village, l'heure est déjà passée où les corps ne font plus d'ombre. Tu devrais voyager la nuit, mais notre brousse est épaisse et jamais nous n'y pénétrons après que le soleil est couché. Demeure plutôt chez nous. Le village est ton village.

Tu t'assoiras devant notre calebasse. Le mil et le riz ne tarissent point ici. Justement, ce matin, nous avons tué un bœuf, ta chance te permettra de manger de la viande.

— En vérité, dit Samba, je n'avais jamais voyagé, mais je vois bien que si la terre est grande et si les hommes sont dissemblables, il y a partout de braves gens... Mais la soif me tue !

On lui montra au pied de l'arbre une jarre d'eau posée sur une fourche à trois branches, il y plongea la petite calebasse, et tandis qu'il s'abreuvait :

— Je crois, lui dit Faba Cissé, le vieillard qui l'autre jour parlait d'aller chez les Toubabs monter leurs chevaux fameux, je crois qu'au pays des Niô-

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minkas, vous buvez indifféremment le vin de palme et le vin de mil?

— Le vin de palme est inépuisable chez nous, dit Samba avec orgueil, et le vin de mil ne tarit, point... Mais vous autres, à Karantaba, buvez-vous du vin de palme ou de mil?

— Pardonne -moi, ô Diouf, le vin de palme ne manque pas chez nous, mais c'est seulement l'eau que nous buvons, car nous suivons la voie du Prophète, que la bénédiction soit sur lui !

Fatigué de sa longue course, le voyageur s'était couché sur les nattes, en ramenant avec soin ses pieds sous son m'boubou pour se protéger des moustiques. Et tandis qu'il sommeillait, Faba Cissé prenant la manche du vieux Bakari Tambadou, l'entraîna à l'écart, du côté des greniers à mil.

— Cet étranger, dit-il, c'est Dieu qui nous l'envoie ! Comme ton fils, il est assez fort pour porter un bœuf de deux mois sur sa tête. Et mieux vaut que ce soit un homme de Niômi qu'un garçon

de chez nous, qui traverse la mer pour aller chez les Toubabs.

— Tu dis vrai, ô ami, répondit Tambadou. Et cela, en vérité, est déjà venu dans mon esprit. Mais quelle chose, je te le demande, pourrait faire consentir cet étranger qui va chercher un héritage, à se détourner de son chemin pour aller chez les Toubabs, car il me semble qu'il n'est pas fou et que sa tête ne tombe pas encore entre ses jambes?

— Tu ne comprends pas le chemin que je veux lui faire prendre ! répliqua Faba Cissé. Ce Diouf est un de ces impies, tu l'as bien entendu, qui boivent jusqu'à perdre la tête et ne plus reconnaître leur père et leur mère. Envoie chercher chez Monna Badhji — un impie comme lui — une bagane de vin de palme, et lorsqu'il sera ivre, nous l'attacherons avec des cordes et nous le conduirons au Manso.

— O mon ami, tu es rusé ! mais l'étranger non plus ne manque sans doute pas

de cervelle, et il dira au Manso qu'il n'est pas de notre village !

— Il ne sera pas le seul à crier ce mensonge, tu peux en être certain ! Et qu'il soit de Karantaba ou d'ailleurs, qu'est-ce que cela peut faire aux Toubabs?...

Ce soir-là, dans l'enclos où s'élevaient les cases de l'Ancien du village, le pêcheur de lamentins fit honneur au riz et au bœuf qui étaient devant lui en abondance. Longuement il expliqua à ses hôtes pourquoi il s'était mis sur le chemin du Fouladou, et ceux-ci lui souhaitèrent de trouver en bon état ses génisses et ses bœufs, et de les ramener heureusement à Niômi, sans en perdre dans les rivières ni se faire voler dans la forêt. Une bagane de vin de palme était à portée de sa main, et Samba, tout en parlant, emplissait et vidait sa calebasse avec d'autant moins de scrupule que Tambadou et les gens de sa maison ne buvaient que

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de l'eau. Bientôt sa langue s'épaissit dans sa bouche ; tout se brouilla autour de lui, et il tomba dans le sommeil de la mort.

Vers le matin, il fit le rêve que des cordes l'attachaient au tronc même d'un de ces palmiers, dont la veille il avait bu la liqueur. Sa poitrine était oppressée. Il voulut étendre un bras, mais son bras resta collé à son corps. Il ouvrit alors un œil, et constatant avec surprise que des bandes de cotonnade l'entouraient des pieds à la tête, il se réveilla d'un coup, et se mit à chercher dans son esprit s'il avait fait du tort à quelqu'un, volé une bête ou la femme d'un habitant du pays. Et il commença de crier.

Pendant longtemps, seuls les coqs et le bruit des pilons dans les mortiers lui répondirent. Enfin il entendit des pas, et vit entrer Bakari Tambadou, escorté de Faba Cissé.

— As-tu la paix? lui demanda Tambadou.

— Ouaï! Qui m'a donc attaché? Je n'ai ni tué ni volé, je n'ai fait tort à personne, et je vais dans le pays des Foulahs pour chercher mon héritage.

— Doucement ! ne crie pas si fort, ô Diouf ! répondit Faba Cissé. Tu es dans la main de Dieu. Lui seul et nous, savons de quoi tu t'es rendu coupable. Mais les Toubabs sont nos maîtres, et c'est devant le Manso que tu t'expliqueras.

— Un homme ivre ne sait ce qu'il fait, ajouta l'Ancien du village. Et ce qui est pis encore, il ne peut s'en souvenir.

— Par ma mère ! gémit Samba, qu'ai-je donc fait, dont j'aie perdu la mémoire?

— Ne te fatigue pas la tête, et laisse ton esprit en repos, répliqua Faba Cissé. Le Manso te le dira.

Et les deux compères s'éloignèrent, laissant l'infortuné pêcheur se débattre dans ses liens comme un poisson dans un filet.

Quelques instants plus tard, de robustes gaillards venaient prendre Samba

par la tête et par les pieds, pour le jeter au fond d'une pirogue, où se trouvait un passager qui chantait à pleine voix.

— Tu as de la chance, lui dit Diouf, de pouvoir chanter ainsi, au lieu que moi je suis attaché comme quelqu'un qui a volé son prochain !

— Ne te fatigue pas la tête, repartit le chanteur. On nous emmène tous les deux à la maison du Manso.

— Et pourquoi, demanda Samba, n'es-tu pas aussi attaché?

— Je vais faire la guerre chez les Toubabs !

— Et pourquoi m'ont-ils attaché?

— Parce que tu vas, toi aussi, faire la guerre chez les Toubabs !

— Mais je ne suis pas de ce pays !

se récria le Niôminka. Et je ne dois aller faire la guerre chez les Toubabs que si le sort me désigne parmi les gens de mon village.

— Il n'arrive que ce qui doit arriver, et tu n'es pas encore trépassé !

— Non, mon ami, mais par ma vie !

j'ai l'air d'un homme bien malade !

— Si malade qu'il soit, reprit l'autre, un malade peut toujours étrangler un mort...

Et il se remit à chanter.

La pirogue glissait sur la large rivière. Des bancs de carpes et de mulets s'écartaient à son passage et se reformaient derrière elle. Comme pour narguer le pêcheur, un énorme lamentin sortit à demi hors du fleuve son corps luisant de sirène, puis disparut en soulevant de grosses lames avec sa queue. Et longtemps le pauvre Samba suivit, au remous qu'il faisait dans les eaux lourdes, la fuite du puissant animal, sur lequel tant de fois il avait jeté son harpon dans le marigot de Niômi. Enfin l'ayant perdu de vue, il revint à ses pensées qui, se poussant l'une l'autre, l'amenèrent à proférer ces paroles*:

— Si seulement j'avais été à Niômi, j'aurais eu le temps de voir mon sorcier, qui m'aurait donné des téré contre les dangers de la guerre.

— Moi, je n'ai pas besoin de téré !

déclara le griot. J'ai emprunté de l'argent à toutes les vieilles du village, et ainsi je suis bien sûr qu'elles feront toutes des prières pour que je revienne sain et sauf, afin de leur payer mes dettes.

Cependant la^ pirogue avait atteint l'autre rive. Les gardes indigènes qui se trouvaient au débarcadère se saisirent du prisonnier, le débarrassèrent de ses liens et le poussèrent devant eux, toujours criant et protestant, vers la maison du Manso.

Attiré par ce tapage, le Commandant en personne apparut sur le perron.

— Quel est cet énergumène qui crie comme un veau qu'on égorge? demanda-t-il à l'interprète.

— C'est un homme de Karantaba qui a été désigné par le sort pour aller à la guerre, et qui refuse de partir.

— Qu'on lui fasse passer la visite ! Et s'il est reconnu bon, qu'on l'expédie par le courrier de demain.

Telle fut la sentence du Manso.

Samba suivit les gardes au poste de police, et là il put tout à son aise s'abandonner à ses plaintes.

— Certes^ gémissait-il, je ne crains point d'accompagner les Toubabs à la bataille ! Je suis de la race des Niôminkas, et nous n'avons peur de rien ! Les Toubabs sont nos maîtres et ce qu'ils veulent est certainement juste ! Mais je ne vois pas pourquoi ces Mandingues de malédiction, ces fils de plusieurs dizaines de pères, ces chacals, ces chiens pourris m'ont pris pour remplacer un de leurs propres enfants, alors que toute ma famille habite au village de Niômi ! Dieu veuille que les cases de ces bâtards de singes brûlent avec toutes les récoltes ! Que tout leur pays se dessèche ! Que toutes leurs femmes soient stériles et que la maladie s'abatte sur leurs troupeaux ! Car tous ceux qui m'ont approché peuvent dire que je n'ai jamais diminué la liberté de personne, et eux m'ont traité comme un esclave !

A quoi les gardes indigènes, qui assistaient chaque jour à quelque scène de cette sorte, répondaient sans impatience :

— De quoi te plains-tu, étranger?

Quand tu reviendras de la guerre, les vaches et les chèvres que tu allais chercher à Kolda auront fait des petits, et ton troupeau sera augmenté. Tu recevras aussi l'argent que le Manso te donnera au retour, et si ta chance te permet de laisser un de tes membres dans le pays des Toubàbs, tu toucheras encore de l'argent, et tu n'auras plus besoin de travailler pour le reste de ta vie.

— Que m'importe l'argent ! répondait le prisonnier. Mon filet, mon harpon et ma pirogue suffisaient à me fournir tout ce qui m'était nécessaire. Et avec le troupeau que le frère de ma mère m'a donné en héritage, je pouvais acheter à son père la plus belle fille de. Niômi !

— Si tu pleures en entrant et en sor-

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tant d'une case, fit un des gardes en lui frappant avec bonhomie sur l'épaule, tu ne sauras jamais combien il y a de poutres dans le toit. Viens manger avec nous, en attendant que tu te gaves de la viande du Gouvernement et que tu boives son vin et son café, en quantités que tu n'as jamais connues !

— Je ne refuse pas de manger la nourriture du Gouvernement ! dit Samba.

Mais je n'aurais pas voulu y être forcé par ces bâtards, fils de bâtards, que sont les Mandingues de Karantaba!

Ayant ainsi exhalé sa colère, mais déjà soumis au destin, il s'approcha de la bagane pleine de riz nouveau, arrosé d'huile de palme, et pour la première fois sa main, creusée en forme de cuiller, fit un trou large et profond dans la nourriture du Gouvernement.

Le lendemain, en compagnie d'une vingtaine d'autres Noirs enrôlés comme

lui, et malgré ses protestations qui pour être cent fois répétées n'avaient rien perdu de leur violence, Samba fut conduit au bateau qui fait le service du fleuve.

— Ouaï, ma mère ! criait-il, je veux bien aller chez les Toubabs et faire la guerre avec eux, mais avant de partir, j'aurais voulu revoir mes parents !

— Ce sont des paroles d'enfant ! lui répondit un garde noir en le poussant dans le bateau à fumée.

Lentement d'abord, le vapeur s'éloigna de la berge ; puis ayant pris le courant, il descendit rapidement la rivière. L'eau était lourde et jaune. D'un côté de l'immense nappe, s'étendait une plaine couverte de roseaux géants, où se réfugient les antilopes pour fuir les dangers de la brousse dont on apercevait la lisière sombre à l'horizon. Des outardes au vol pesant passaient au-dessus des roseaux, effleurant leurs panaches, tandis que les marabouts au ventre blanc, aux ailes

noires, après avoir péché abondamment dans les mares, s'élevaient pour digérer à leur aise à des hauteurs vertigineuses. Sur l'autre bord, dont le vapeur s'était rapproché davantage, la forêt précipitait l'avalanche de ses arbres gigantesques, qui se bousculaient avec violence afin d'atteindre la rivière. Les premiers arrivés penchaient avidement, au-dessus de l'eau jaunâtre, leurs branches et leurs lianes enchevêtrées dans un tel chaos végétal qu'on eût dit une mêlée, où sans cesse d'autres géants forestiers, chargés de ramures et de lianes, venaient prendre la place de ceux qui s'étaient abreuvés. Déracinés par les eaux et par cette furieuse poussée, les palmiers de la rive se couchaient sur le fleuve, offrant leurs troncs rugueux au repos des jeunes caïmans, et leurs palmes abandonnées au courant semblaient des algues flottantes. L'obsédant parfum de jasmin qu'envoyaient les lianes fleuries, se mêlait par bouffées aux odeurs de l'huile chaude et de la fumée du bateau.

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A chaque embarcadère le vapeur s'arrêtait, juste le temps de prendre à bord les petits paquets d'hommes fournis par les villages, puis aiissitôt il continuait sa route et descendait plus loin ramasser encore quelques Noirs, arrachés à leurs champs, à leur brousse, à leur forêt, pour s'en aller là-bas, de l'autre côté de la mer, faire la guerre chez les Toubabs...

A mesure que l'estuaire s'élargissait, les grands arbres s'éloignaient du fleuve, laissant la place à des berges vaseuses où les palétuviers formaient une longue ligne vert sombre, d'une égalité monotone. Leurs branches qui tombaient dans la boue pour y prendre racine, étaient chargées de grappes d'huîtres que la marée couvrait et découvrait tour à tour. Les macreuses et les plongeons, habitués des marécages qui s'étendent derrière cet épais rideau de verdure, se levaient au bruit du bateau par troupes innombrables ; et les pélicans, dérangés dans Ifeur far-

niente à fleur d'eau, s'en allaient pesamment en file, comme les destroyers d'une escadre. Dans le ciel, les aigles pêcheurs fonçaient vertigineusement sur les bancs de poissons qui remontaient la rivière, saisissant dans leurs serres une carpe ou un brochet qu'ils emportaient dans les airs avec de grands cris de victoire. Des bandes d^oies et de canards sauvages barraient le fleuve de leur vol ; et sous les palétuviers, d'étincelants martinspêcheurs, poursuivis par le bateau à fumée, changeaient inlassablement de place, faisant glisser d'une branche à l'autre l'éclat rapide de leur plumage azuré.

Accroupi sur le pont, Samba regardait, sans les voir, passer toutes ces choses dans la chaleur accablante.

Lassé de se plaindre et de gémir, et d'injurier dans son cœur les Mandingues de Karantaba, il s'abandonnait au destin, tandis que près de lui, indéfiniment, le griot chantait sur un

ton de mélopée la chanson des piroguiers :

Eh ! l'eau de la mer est belle !

Mais Dieu m'en préserve !

Car je puis mourir de soif, en la regardant.

Dieu m'en préserve !

L'eau de la mer est belle...

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