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CHAPITRE DEUXIÈME

— Aujourd'hui, les Alamans vont savoir que le lion est plus fort que le taureau !

Ainsi parlait Samba Sarr, troisième de son rang dans la 7® compagnie du 113® bataillon de tirailleurs sénégalais, au matin d'un jour pluvieux, en quittant le camp du Courneau dans la forêt d'Arcachon, pour aller faire la guerre auxToubabs.

— Tu dis vrai, Samba Sarr, répondit Samba Diouf qui marchait à son côté, mais la pluie gâte notre départ !

En effet, depuis deux heures qu'ils traversaient les bois de pins, la pluie n'avait cessé de tomber, alourdissant les sacs, les couvertures roulées, les musettes et tout le barda, auquel s'ajoutait le coupe-coupe sans lequel un homme

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de race noire ne se croirait pas armé.

La boue giclait sous leurs godillots énormes, dont les bouts se cassaient et se dressaient vers le ciel, car l'Intendance, prévenue que les pieds de ces gens d'Afrique étaient d'une largeur anormale, avait fait fabriquer pour eux des chaussures gigantesques, sans réfléchir que si la marche pieds nus leur avait élargi la plante, il n'y avait aucune raison pour qu'elle eût allongé le pied.

Aussi le bataillon couvrait -il, sur la route, de vastes pans du sol mouillé.

— En vérité, reprit Samba après un moment de silence, la pluie gâte notre départ ! Mais Dieu favorise les Toubabs, car il leur a donné la pluie à toutes les saisons, tandis qu'à nous il ne l'envoie que dans la saison d'hivernage.

Aucune voix ne fit écho à la remarque du pêcheur. Chacun courbait le dos sous l'averse, gardant pour lui ses pensées, s'il en avait. On n'entendait que le bruit, des bidons heurtant les baïonnettes, le juron d'un sous-offîcier pour obtenir

l'alignement ou morigéner un traînard, le giclement de la boue sous les semelles de l'Intendance, et le doux bruit soyeux, obstiné de la pluie qui remplissait l'étendue.

C'était cinq mois de leur vie que ces Noirs laissaient derrière eux, dans ce camp d'instruction enclos de tous côtés par la barrière des pins maritimes. Cinq mois où ils avaient pivoté dans le sable, appris à s'aligner, à se compter, à manier un fusil, et aussi les quelques mots de français nécessaires pour comprendre les ordres et se comprendre entre eux, car ils étaient de races et de parlers différents. Il y avait là des Bambaras de la vallée du Niger et du Haut-Sénégal, fiers d'avoir secoué autrefois le joug de leurs maîtres Toucouleurs, pour s'allier aux Toubabs lors de la conquête du Levant, et qu'on reconnaissait à leurs joues traversées de trois balafres. Il y avait des Ouolofs, plus noirs que tous les autres Noirs, qui se vantaient, eux aussi, de connaître les Toubabs depuis

plus longtemps que tout le inonde, et qui des confins de la Mauritanie aux collines rouges de Popinguine, de Yang-Yang à Dakar, et de N'Diourbel à Saint-Louis, remplissent l'intérieur et la côte de leurs fanfaronnades et du bruissement de leurs m'boubous empesés qu'agitent leurs bras prétentieux. 11 y avait des Mandingues, agriculteurs et guerriers, qui sous des noms divers peuplent l'immense pays du Niger au Saloum, de Bafoulabé à la Guinée, et formaient hier encore, sous leur roi Samory Touré, ce grand empire contre lequel ont lutté Jofîre, Archinard, Gallieni, Combes et Gouraud. Il y avait des Sérères aux pommettes saillantes, aux janibes maigres, au corps musclé, exceptionnellement vigoureux, prompts à la colère mais braves gens, bons travailleurs mais ivrognes, très amateurs de chevaux et de fusils, et les seuls Noirs de l'Afrique capables de se tirer une balle sous le menton pour une déception amoureuse ou une affaire d'honneur. Il y avait des Toucouleurs

marqués suivant leur caste de petites étoiles au front et sur les joues, aussi habiles à chasser l'éléphant que l'oiseau, et qui se souviennent du temps où leur roi Amadou Lamine avait soumis à son sabre tous les peuples ses voisins. 11 y avait des Soninkés, des Khassonkés au nez busqué et au parler guttural, des Soussous, des Timnés de la Guinée, agriculteurs et marins, des Lebous de Dakar et de Rufisque, adroits à manier les pirogues, et des gens du Fouladou, qui avaient abandonné pour le casque de fer leurs hauts bonnets blancs tronconiques, bordés de soies multicolores.

Il y en avait qui venaient du Mossi et du Massina, où les villes sont si vastes qu'on s'y perd, où les demeures ont des toits en terrasse, où les portes sont en bois plein, où les chevaux sont grands et rapides comme le vent. Il y avait des chercheurs d'or de la Falémé, qui lavent le sable des rivières, ou vivent au fond de puits innombrables qui font ressembler leur pays à une

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vaste écumoire. Il y avait des Floups, abrutis par la crainte des Génies et les pratiques de la magie, et dont la seule pensée durant toute leur vie est de grossir le troupeau qu'on sacrifiera à leur mort pour le festin funéraire. Il y avait des Baoulés sortis de l'ombre des forêts, où ils vivent en compagnie des grands singes, et dont la voix ressemble à l'aboiement des chiens qui gardent la nuit l'entrée des cases. Il y avait des Gouros et des Abbeys qui habitent les rochers et enterrent leurs morts près de leurs huttes de pierres amoncelées, pour les soustraire à l'appétit des voisins ; des Manos de la haute Sassandra, qui ne laissent jamais pénétrer d'étrangers sur leur territoire ; des natifs du lointain Kidougou, où les hommes indifférents au soleil et à la pluie ne s'habillent que d'un bambou creux, retenu par une ficelle passée autour des reins, et où les femmes n'ont comme vêtement qu'une touffe de feuillage pour les protéger des mouches ; des Bobos, originaires des pla-

teaux du Soudan entre la Rivière Noire et la Rivière Rouge, et qui, plus indifférents encore aux intempéries des saisons, ne s'habillent pas du tout. Il y en avait enfin dont il était impossible de dire d'où ils venaient, quels étaient leurs usages et quelle langue ils parlaient, car ils appartenaient à des débris de races qui formaient tout juste un village perdu au milieu des marécages, dans une clairière de forêt... Et tous, gens du Nord et gens du Sud, du Sénégal et du Niger, de l'intérieur et de la côte, .Bambaras, Ouolofs, Mandingues, Toucouleurs, Sérères, Soninkés, Khassonkés, Soussous, Timnés, Lebous, habitants du Massina et de la Falémé, Floups, Gouros, Abbeys, Baoulés, Manos de la haute Sassandra, et ceux encore dont on ignorait la race et le pays, tous ces Noirs qui pour des yeux non exercés se ressemblaient comme des frères, mais qui là-bas, en Afrique, vivaient séparés les uns des autres par des milliers de kilomètres, et que séparaient plus encore des différences de religion,

de langue, de mœurs, de coutumes, d'habits, tous ces gens pour lesquels toute différence quelle qu'elle soit est une raison d'hostilité, se trouvaient, ce matin-là, rassemblés sur cette route, marchant au même pas, coude à coude, par la volonté des Toubabs !

Toujours sous la pluie, ils arrivèrent à la station où ils devaient s'embarquer.

Et lorsque escouade par escouade ils furent casés dans les wagons, le train se mit en marche, emportant ce morceau d'Afrique à travers la campagne de juin.

A mesure qu'ils avançaient au milieu d'un pays varié et merveilleusement cultivé, la surprise s'emparait de tous ces gens qui n'avaient jamais travaillé qu'un petit champ de mil ou un fond de rizière, péniblement gagné sur la brousse ou la forêt. Et pour mieux voir ils se pressaient aux fenêtres des wagons.

Le caporal Lamine Cissé qui, dans le pays de Kassa, avait été l'élève des

missionnaires de Mgr Jalabert, et qui savait beaucoup de choses qu'on apprend dans les livres des Toubabs, dit en montrant les vignobles :

— Les Toubabs n'ont pas à grimper sur les arbres, comme nous le faisons, nous autres, pour recueillir le vin de palme ; ils n'ont qu'à se baisser, car ceci est l'arbre à vin.

— En vérité, dit Samba, je prenais cela pour des plaines herbeuses !

Dans la nappe uniforme des feuillages, de longues allées régulières se découvraient tout à coup quand le vignoble se présentait perpendiculairement à la voie, et cette subite transformation de la vaste prairie en une série d'allées droites et profondes, les étonnait comme un tour de sorcier. Puis les vignes se firent plus rares, la campagne doucement vallonnée se couvrit de moissons diverses, de vergers, de bois, de prés, que traversait à tout moment une rivière ou un ruisseau.

— Les arbres sont moins hauts que

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chez nous, mais ils sont innombrables ! déclara un berger peuhl au teint clair. Ils sont plus verts et plus touffus, et Dieu, en vérité, a donné à ce pays la richesse, car tous les arbres portent des fruits et des fruits qu'on peut manger !

— Parle-moi, Capolar (1), demanda Demba Ouade le chasseur de crocodiles, dont la peau était si noire que ses camarades eux-mêmes l'appelaient le Ouolof noir. Leurs rivières ont- elles des caïmans?

— Je ne le pense pas, répondit Lamine Cissé ; mais on dit que dans ces rivières les poissons ne finissent plus.

— Et regarde ! cria le berger peuhl en montrant par la portière des bœufs qui tiraient une charrue. Par la vérité même, les Toubabs sont rusés ! Ils boivent le lait de leurs vaches et ils les font aussi travailler !

— Oui, répliqua Samba Sarr le chamelier, mais leurs deux bœufs ensemble

(1) Caporal.

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ne sont pas plus vaillants que mon chameau !

Et devant tous ces champs couverts de cultures et de moissons, où l'on ne voyait presque personne : « C'est donc les Génies, s'exclamaient-ils, qui font pousser ces richesses?... » Ou bien tout au contraire, à la vue de tant de villages et de villes qui passaient sous leurs yeux, ils s'étonnaient de la multitude des Blancs, car habitués chez eux à n'en voir que très peu, ils s'étaient imaginé que la race des Toubabs était puissante mais peu nombreuse, et ils disaient avec admiration :

— Là-bas, dans nos pays, nous n'avons vu que les petits-fils des Blancs ; mais en vérité toute la famille est ici, et elle est innombrable !

— Puisqu'ils sont innombrables, reprit le berger peuhl, pourquoi nous ontils appelés pour faire la guerre avec eux?

— Tu es jeune, Arouna Dia, et tu n'es qu'un enfant, répondit Lamine Cissé. Et

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tu n'as pas connu le temps où les rois étaient les maîtres, et où tu ne savais jamais, le soir, en t'endormant dans ta case, si on ne te trouverait pas, le lendemain, avec la tête coupée, et si ta femme et tes enfants ne seraient pas emmenés en esclavage. Mais aujourd'hui tu peux t'endormir en paix, et tes enfants continuent de vivre à l'endroit où ils sont nés. Tu peux porter les habits que tu veux, sans rendre jaloux les fils du roi. Si on te frappe, tu te plains au tribunal. Chacun peut avoir de l'honneur. Et lorsque tu voyages, tu trouves des puits sur ta route, et tu peux conduire ton troupeau d'une seule main.

C'est pour cela que les Toubabs nous demandent de les aider maintenant.

— Lamine, opina Samba Sarr, c'est la vérité seule que tu dis. Et si lourde qu'elle soit, la vérité est toujours la vérité !

Le soir tombait. Du compartiment voisin venaient des relents de vin rouge et des cris gutturaux pareils à des aboie-

LA RAISDONNÉE DE SAMBA DIOUF ill

ments. Le chamelier jeta un regard pardessus la cloison, puis se rasseyant il dit :

— Ces fils de chiens de Baoulés, quand ils causent, on croirait en vérité que tout le pays est en bataille ! Je ne sais pas si nous devons rester longtemps dans ce carrosse, mais notre chance veut que nous n'ayons pas avec nous de ces sauvages qui sentent mauvais, crient comme des chacals et mangent des choses immondes. Je préfère encore la bête que je tue dans la brousse à ces bœufs qui nous sont venus du Sud.

— Par ma mère ! dit Lamine Cissé, seuls les Toubabs sont capables de commander ces gens-là ! J'aime mieux être capolar avec des hommes comme vous, que sarzent (1) avec ces animaux malfaisants.

— C'est malheureux, reprit un Toucouleur, habitué à porter dans son pays un pantalon de douze mètres d'étoffe

(!) Sergent.

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quand il allait à pied, et de trente mètres quand il allait à cheval, c'est malheureux de vivre avec des gens qui chez eux s'en vont tout nus !

— Ce que tu dis n'est pas possible, ô Bakari Sédi ! s'écria le berger peuhl. Que j'en perde la vie, mais il n'y a que les singes qui ne s'habillent pas !

— Je puis te dire, Arouna Dia, intervint de nouveau le chamelier, car je les ai vus dans leurs villages, qu'ils ont un morceau de bambou retenu sur leur ventre par une corde de palmier. Et encore ce n'est pas la honte qui leur fait porter ce bambou, mais la peur des épines et des mouches.

— Il est mauvais que les Toubabs apprennent à tous ces bœufs du Sud les mêmes choses qu'à nous-mêmes, dit un colporteur mandingue. Ces sauvages ont toujours été les esclaves de nos pères, et maintenant ils vont se croire nos pareils !

— Cela n'est pas à craindre, fit dédaigneusement un tailleur de pirogues.

L'esprit de ces gens-là n'atteindra jamais au nôtre. Ils ont la cervelle gluante !

— Tu ne dirais pas cela, Demba Ba, si tu savais l'histoire du chevreau, déclara le chamelier sérère.

Et dans le silence de l'escouade, que troublaient seuls le rire épais et les hoquets des sauvages Baoulés :

— Il y avait une fois, commença Samba Sarr...

Et suivant la coutume, il marqua un temps d'arrêt. Alors, suivant la coutume aussi, toute l'escouade reprit en chœur :

— Il y a eu certainement...

Et le chamelier continua :

— Il y avait une fois un chevreau qui paissait avec ses frères au bord de la forêt. Il s'était lié d'amitié avec un singe qui habitait dans les arbres, et un jour qu'il lui parlait, il lui dit : « Ami singe, toi que Dieu créa si agile, apprends-moi à grimper comme toi sur les arbres. Les herbes sont plus sèches que les feuilles du baobab, et je voudrais brouter ces feuilles fraîches, que seul

peut atteindre le long cou du chameau.

« Volontiers ! » répondit le singe qui n'aime que les fruits des arbres, et auquel il était indifférent que le chevreau mangeât les feuilles. Et il montra à son ami la manière de s'y prendre pour grimper après les troncs et les branches. Et je dis que le chevreau profita si bien de la leçon, que dès le premier jour il atteignit cinq fois sa hauteur. A ce moment survint le chien du troupeau. Le chevreau, quand il le vit, oubliant l'arbre et le singe, ne fit qu'un bond jusqu'à terre pour venir folâtrer avec le vieil ami de sa famille, et tous deux s'en allèrent ensemble. Le lendemain le chevreau revint à la forêt, et de nouveau il rencontra le singe. « Ami singe, astu la paix? lui dit-il. — La paix seulement ! fit le singe. — Veux-tu continuer, je te prie, à m' apprendre à grimper aux arbres? » Le singe alors répondit : « 0 chevreau, j'ai de l'amitié pour toi, et j'ai toujours vécu en paix avec les chèvres et les boucs, tes parents. Volontiers je

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t'apprendrais à m'accompagner sur les arbres, mais hier je t'ai vu causer en ami avec le chien qui me déteste. Si je t'enseigne mes secrets, tu les lui enseigneras à ton tour. Et comme le chien et le chacal sont les grands ennemis de ma race, c'en sera fait de notre sécurité dans les arbres de la forêt. » Et le singe n'enseigna plus le chevreau, qui ne sait rien que sauter sur les racines, sans arriver jamais aux branches...

— C'est une fable que tu nous a racontée, dit avec mépris le berger peuhl.

— Oui, répliqua le chasseur de crocodiles, mais une fable que tout le inonde répète, ressemble fort à la vérité ! Je dis qu'il est mauvais d'apprendre aux autres ce qui peut vous faire du tort, car ceux qui jusqu'ici nous ont suivis, demain voudront être nos guides.

La nuit était tout à fait tombée. Après de profondes lampées aux bidons de

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deux litres et des attaques aux conserves, au pain et au fromage dont les musettes étaient pleines, Samba Diouf et le caporal, appuyés l'un contre l'autre, commencèrent à dormir et à ronfler. Le colporteur mandingue avait tiré de sa poche un jeu de cartes portugaises, et une partie s'engagea entre lui, le chasseur de caïmans, le peuhl et le chamelier. Ceux qui ne dormaient pas regardaient, à la lueur du quinquet, les cartes jetées avec passion sur la couverture de laine, tandis que le chasseur d'éléphants ayant pris dans son barda son petit violon monocorde, modulait d'une voix de tête à laquelle il mettait une sourdine :

Fatou Kamara, son collier musqué,

Quand tu ne l'as pas près de toi,

Tu le désires.

Mais les perles de la ceinture d'une femme

Mangent tout le travail d'un homme.

Travaille encore...

Et sa mélopée se mêlait au son d'un fifre soudanais, quand le fifre, le

violon et la chanson du Toucouleur n'étaient pas recouverts par le tapage des Baoulés et le ronflement des dormeurs.

Pendant deux jours et une nuit, la machine à fumée emporta le bataillon noir de ville en ville et de pays en pays.

— En vérité, la France est immense !

disaient-ils.

A quoi d'autres répondaient :

— Crois-tu que nous sommes toujours en France?

— Le monde est large ! dit le chamelier. Et le chemin que les Toubabs m'ont fait suivre, si je devais le faire avec mon chameau, cela durerait plus d'une saison !

— J'ai entendu parler entre eux les officiers toubabs, annonça Lamine Cissé.

Ils disent que demain, au premier chant du coq, nous arriverons sur le lieu de la guerre.

— Qu'on arrive vite et que nous fassions la guerre ! s'accorda pour dire

toute l'escouade. Celui qui mourra mourra, mais ceux qui en réchapperont, iront revoir leur pays...

Le matin du troisième jour, après des arrêts sans nombre sur des voies de garage, à dès bifurcations perdues dans la campagne, par une de CGS rroides aubes humides, bien connues de tous ceux qui ont bivouaqué dans la vallée de la Meuse, le 113^ bataillon noir, engourdi par le froid et des heures d'immobilité, descendit des carrosses avec tout son barda, et s'aligna sur le quai dans le même ordre qu'au départ. Au loin on entendait des coups sourds, espacés, qui secouaient brutalement l'air glacé, pareils à un bruit de sabar dans un village écarté.

Samba en fit la réflexion.

— Oui, répondit Lamine Cissé, mais c'est un sabar de guerre !

Des sous-ofFiciers de la gare, le képi au ruban blanc sur l'oreille, circulaient le long de la voie, dévisageant avec eu-

riosité les tirailleurs derrière leurs faisceaux d'armes.

— Où est la guerre, mossié sarzent? dit Samba Diouf à l'un d'eux en rectifiant la position.

— T'en fais pas ! C'est pas tes oignons, mon vieux ! répondit l'autre eu riant.

Étonné de ces paroles au sens caché pour lui. Samba se retourna vers l'élève de Mgr Jalabert :

— Qu'a-t-il dit, Capolar?

— Je ne sais pas, répondit Lamine Cissé, mais je crois qu'il a dit que ta voie n'est pas là.

— En vérité, répliqua Diouf, les Toubabs dépassent mon esprit ! Ils nous mènent faire la guerre, et ils ne nous disent pas où est la guerre. C'est pourtant bien notre voie, puisqu'ils m'ont pris sur mon chemin pour me conduire jusqu'ici !

Depuis un mois, le 113^ bataillon sénégalais, campé dans un bois de l'Argonne, tirait les pierres d'une carrière à quelques kilomètres du front. Cette occupation fastidieuse n'était guère du goût de ces Noirs peu habitués à la peine, et qui n'arrivaient pas à saisir pourquoi on les occupait ainsi, tandis que leurs fusils et leurs coupe-coupe demeuraient inutiles sous les tentes -abris et dans les baraques de bois. Aussi, à tout moment s'arrêtaient-ils dans leur travail pour échanger leurs réflexions sur les troupes qui passaient, l'interminable défilé des camions automobiles, la multitude des chevaux, leur force et la hauteur de leur taille.

— Si leurs chevaux sont si grands, comment sont leurs éléphants? disaient-ils.

— Pour nourrir tous ces hommes et ces chevaux, le roi des Toubabs doit avoir beaucoup d'argent !

— Mais OÙ est le roi des Toubabs?

Nous ne le voyons jamais !

A quoi Lamine Cissé répondait par ces mots qui apaisaient complètement la curiosité de l'escouade :

— Le roi des Toubabs est à Paris.

Aussitôt que dans l'air retentissait le

ronflement d'un moteur, toutes les têtes se levaient, cherchant à découvrir le point imperceptible d'où s'échappait le bruit ; et quand ils l'avaient aperçu, leur surprise s'exprimait en rires d'enfant.

Bouche bée ils suivaient la chose ailée et les petits nuages de fumée qui se formaient tout autour. « Je te dis, déclarait l'un, qu'il voit le camp du Courneau. — Espèce de bœuf! affirmait l'autre, je te dis qu'il voit jusqu'à Dakar ! » Et si l'avion montait plus haut encore : « Il voit sûrement notre village ! » disaient-ils avec nostalgie. Puis lentement, sur l'injonction d'un caporal ou d'un sergent, ils se remettaient à leur tâche, en continuant d'échanger les mêmes éternels propos :

— Je ne sais pas si Dieu donnera aux Toubabs la puissance dans l'autre vie, mais certainement il leur a donné la puissance sur cette terre !

— Tu dis vrai, Dieu a donné aux Toubabs les trois moyens de posséder le monde : avoir, savoir et pouvoir.

Rien ne leur est inconnu des secrets de l'uriivers, sauf celui de faire un nez.

Et ils parlaient ainsi, car pour eux le nez c'est la vie, puisque c'est par là qu'on respire.

Leur journée achevée, ils regagnaient le camp ; et le soir après la soupe, si la lune éclairait, ils organisaient des danses dans cette clairière de l'Argonne, comme dans leur brousse africaine. Une race dansait, et aussitôt toutes les autres faisaient cercle autour d'elle pour regarder le spectacle. Tantôt c'étaient les Soudanais qui, s'accompagnant de la flûte ou du tambour, ou d'une simple .marmite, exécutaient un pas guerrier. Le sabre nu en main, fendant l'air de coups

de taille, ou feignant d'esquiver leur adversaire, ils mimaient un duel à mort, se courbaient, se redressaient, rampaient à ras de terre pour bondir tout à coup, en faisant avec leur lame de terribles moulinets. Et cela durait jusqu'au moment où ils abattaient sur le sol un ennemi imaginaire, et roulaient eux-mêmes épuisés, au milieu des cris de l'assemblée, tandis que la flûte énervée perçait la nuit de notes suraiguës, et que la marmite de campement était parfois défoncée sous les coups redoublés du musicien.

Et après la danse du sabre, d'autres jetaient en l'air leurs fusils comme un fétu, le rattrapaient, le , faisaient tournoyer avec une vitesse prestigieuse, épau» laient vaguement, en poussant des cris gutturaux, et excités par la musique et la voix des spectateurs, ne s'arrêtaient plus de jongler et de lancer toujours plus haut leurs Lebel.

Les Ouolofs, eux, se livraient à des danses lascives, avec des torsions de reins et de hanches, le dos de la main

tourné vers le ciel, frappant le sol de leurs talons, au bruit accéléré du tamtam... Les Toucouleurs s'accompagnaient eux-mêmes avec leur violon monocorde, et chantaient, en dansant, des mélopées nostalgiques sur Penda, sur Dénané ou quelque autre belle fille de leur pays :

Comme l'antilope se promène,

le matin, dans la plaine,

Ainsi est Dénané,

Comme l'antilope qui se promène,

le matin, dans la plaine...

Et tous les autres Toucouleurs soutenaient le chant à mi-voix, en prolongeant la fin de chaque vers d'un long murmure assourdi.

Les Baoulés sauvages se balançaient en monôme et en cercle, se tenant tous par la taille, et piétinaient le sol comme des éléphants. Les gens du Fouladou mimaient la danse du mouchoir ou du pagne avec des gestes que les mots ne peuvent dire. Et bien que ces danses aussi variées que les races dont se composait le bataillon, n'eussent pas le même attrait

pour tous, chez tous elles éveillaient le vague regret de leur pays et les souvenirs qu'écartaient de leur esprit, pendant le reste du jour, les tâches qu'on leur faisait accomplir, et le mugissement lointain de la bête furieuse qu'ils n'avaient jamais vue et qui s'appelait la guerre.

Il y avait aussi des soirs où les luttes remplaçaient les danses. Pieds nus et ne gardant sur eux que leur pantalon retenu par un mouchoir serré, Ouolofs et Sérères échangeaient leurs défis et en venaient aux mains. Luttes brutales où tout est permis, où l'on saisit son adversaire comme on peut, et où c'est la rapidité, le croc en jambes, la surprise qui assurent la victoire. Sous la clarté de la lune, la sueur faisait briller de puissants torses magnifiques, bâtis en forme de vase, larges d'épaules, minces de taille, avec une épine dorsale profondément creusée, et des muscles qui faisaient saillie d'un bout à l'autre des reins. C'était une chose bien étrange de

voir ces hommes qui dans la carrière de pierres paraissaient si indolents, se transformer soudain en superbes animaux d'une agilité surprenante. Dès qu'un des adversaires avait touché le sol, la lutte était finie, et alors éclataient des cris perçants qui dominaient le bruit du tam-tam et des flûtes. Puis le vainqueur esquissait un pas de danse, et pour l'accompagner la musique redoublait d'ardeur.

Peu à peu, l'énervement du combat gagnait les autres spectateurs. Des Foulahs plus nerveux, des Mandingues plus rusés, des gens du Sud plus brutaux, se provoquaient de la voix et du geste. Une main ouverte lancée en avant indiquait au vainqueur qu'il avait un adversaire pour se mesurer avec lui. Le défi accepté, tous deux s'avançaient l'un vers l'autre, se dandinant sur leurs longues jambes minces, ramassant en chemin une poignée de poussière qu'ils se jetaient en signe de provocation. A ce geste, les Ouolofs toujours farauds et

méprisants ajoutaient des injures. Puis ils commençaient à se battre, et chacun des assistants prenait parti pour sa race. Dans toutes les langues de l'Afrique s'échangeaient des invectives, et comme ils ne se comprenaient pas, chaque parole était considérée par les gens d'une autre race comme une insulte adressée à leur père ou à leur mère — chose qui ne se pardonne pas et doit s'expier tout de suite par des coups et par du sang. Alors Ouolofs, Mandingues, Toucouleurs, Bambaras, Sérères, Bobos et Baoulés se jetaient les uns sur les autres, prenant prétexte de ces jeux pour satisfaire d'antiques rancunes sucées avec le lait, et que la promiscuité du camp n'avait fait qu'exaspérer. Flûtes et tam-tam s'arrêtaient, car les musiciens eux aussi lâchaient leurs instruments pour se mêler à la bataille. Et dans le silence qui succédait au vacarme de la musique et des cris, on n'entendait que le bruit sourd des coups qu'ils se portaient dans les flancs,

brutalement et sans mot dire, de peur que le poste de police vînt troubler le bonheur qu'éprouvait chaque race à en assommer une autre...

Tous les quinze jours, des lettres arrivaient au bataillon. Comme celles qu'ils envoyaient eux-mêmes, elles étaient rédigées en français par quelque scribe de là-bas, qui mêlait au parler noir ses expressions épistolaires. Dans l'escouade de Samba Diouf, c'était naturellement l'élève des Missions qui les traduisait à ses hommes. « Lamine Cissé, sois bon ! lui disaient-ils. Lis-moi ma lettre, toi qui connais l'écriture des Toubabs. »

Et le caporal traduisait :

« Demba Diouf à Samba Diouf, 113® bataillon sénégalais :

« Nous avons reçu ta lettre et le mandat de neuf gourdes, deux francs et une pièce de cinquante centimes, et nous savons que tu es en bonne santé. Que Dieu te garde ! Et la nôtre est bonne aussi.

130 LA RANDONNEE DE SAMBA DIOCF

Avec ton argent j'ai payé les dix mesures de mil que je devais à Arafan Toumané, et j'ai acheté pour ta sœur Khouré deux mouchoirs, et pour ta mère douze écheveaux de coton. Nous avons aussi reçu neuf gourdes du Commandant Toubab pour les trois derniers mois de ton service. J'ai vendu la récolte d'arachides, mais comme le mil a été pauvre, nous sommes obligés d'acheter beaucoup de riz dans les boutiques, et même du poisson car tu n'es plus là pour nous apporter ta pêche du matin. Le prix de tout a augmenté, et quand nous n'avons plus d'argent, nous mélangeons à notre riz des feuilles de baobab et des fleurs de m'besab qui aigrissent le ventre. Si ces fils de chiens de Mandingues ne t'avaient pas envoyé le premier au service, les vaches de ton oncle de Kolda nous auraient beaucoup aidés. Je suis trop vieux pour aller moi-même les chercher. Le pays des Foulahs est loin ! Nous pensons que tu reviendras bientôt et que tu n'as pas trop froid. Dieu veuille

LA RAiSDOISNEE DE SAMBA DIODF 131

que Dieu te ramène près de nous. Ta mère te salue, ta sœur Khouré te salue, Yamina Sédi te salue, tous ceux du village te saluent.

« DiOUF. »

Ou bien encore :

« Matar Benga à Samba Diouf et que Dieu te protège parce qu'il est toutpuissant !

« Des gens qui arrivent de Kolda m'ont dit que tu t'étais engagé chez les Toubabs pour faire la guerre, et je pense que tu as la paix. Moi aussi. Mais aujourd'hui que tu manges la nourriture du Gouvernement et que tu touches l'argent du roi des Toubabs, je te demande de m' envoyer ce que tu me dois depuis la saison des pluies, où je t'ai prêté un pantalon de trente coudées de tissu. Tu devais me payer à la saison des vents du Nord avec du poisson sec. Tout est cher maintenant et il faut beaucoup d'argent pour vivre. Aussi je pense que tu vas m'envoyer par un mandat de la poste

f32 LA RANDONNEE DE SAMBA DIODF

les deux gourdes, trois fi£tines et un pikini que tu me dois. Tous les gens de Niômi te saluent.

« Matar Benga, boutiquier à Niômi. »

— Dieu veuille que ce boutiquier meure ! dit Samba. Moi je fais la guerre, et lui, il est dans sa boutique ! Il attendra que je revienne lui apporter son poisson sec... Mais pardonne-moi, Capolar, j'ai encore un autre papier.

« Yamina Sédi à Samba Diouf.

(( Je te salue et suis contente de ta dernière lettre. Mon cœur était plein de tes paroles, et je pense toujours que tu reviendras sans tarder du pays des Toubabs. N'oublie pas que l'oiseau est sur la haute branche de l'arbre, mais que ses yeux ne quittent jamais la terre. Depuis que tu es parti, je pense toujours à toi et j'ai hâte que tu reviennes, car l'enfant ne s'aperçoit que le lait est bon que lorsqu'il a quitté le sein. Des étrangers sont arrivés du pays de Bandioul, qui

LA RANDONISÉE DE SAMBA DIOUF 133

eux ne vont pas à la guerre parce qu'ils sont sujets des Toubabs angalais (1).

L'un d'eux m'a demandée à mon père et a voulu donner pour moi soixante dérems et un cheval de l'intérieur presque aussi grand que les chevaux dont tu nous parles dans ta lettre. Il a voulu me faire forger des bracelets de pieds et de mains. Mais je n'ai pas voulu. Ma mère voulait, mais je n'ai pas voulu. Et mon père non plus n'a pas voulu, car moi je ne pense qu'à toi, et mon père n'a pas oublié que tu es le meilleur pêcheur de la rivière, et que depuis que j'étais petite tu l'as aidé à cultiver son champ. Mais je voudrais que tu reviennes vite de la guerre des Toubabs ! Je suis allée à la ville où sont les boutiques des Toubabs, et j'ai vu des mouchoirs brodés et des pagnes de belle couleur. Seulement je n'ai plus assez d'argent pour acheter ces choses, et en attendant que tu puisses revenir chercher tes bœufs au

(1) Anglais.

pays des Foulahs, il faudrait que tu m'envoies par un mandat de la poste le plus que tu pourras, car tout est très cher ici. Je pense que tu peux le faire. On dit que le roi des Toubabs vous donne tout ce qu'il vous faut. Les gens de Niômi te saluent, mon père te salue, ma mère te salue, tous mes parents te saluent. »

Et les journées s'ajoutaient aux journées, et les Noirs piochaient toujours d'un bras mou dans la carrière, en disant au bruit lointain du canon :

— Si seulement notre sabre arrivait jusqu'aux Alamans, ils n'existeraient bientôt plus !

A quoi d'autres répondaient :

— Dieu veuille que cela arrive vite, et que nous puissions ensuite retourner dans nos pays, voir nos pères, nos mères et nos femmes, et manger notre riz au poisson sec !

— Levez-vous ! cria le chasseur de crocodiles, qui ce matin faisait la corvée de café.

Personne ne bougea dans la longue baraque, où les hommes se pelotonnaient sous les couvertures et les capotes.

Toutes les sueurs de la nuit, qui s'exhalaient de cet entassement de corps couverts de laine, mêlaient leurs terribles odeurs à de plus atroces encore, rendant l'air irrespirable pour tout autre que des Noirs. Incapables de mesurer ce que leur estomac pouvait contenir de nourriture ou de vin, beaucoup étaient pris d' affreux malaises, et la plupart n'osaient sortir pour satisfaire aux besoins de la nature, de peur d'être surpris par les Esprits nocturnes, déjà redoutables chez eux et plus à craindre encore dans un pays qu'ils ne connaissaient pas, mais que tout les portait à

supposer peuplé d'innombrables Génies malfaisants.

— Les poux des Baoulés ne vous empêchent donc pas de dormir ! cria de nouveau Demba Ouade.

Les hommes, paresseusement, se dressèrent sur les paillasses, le bonnet de police rabattu sur les visages où, dans le demi- jour, on ne voyait briller que les dents et le blanc des yeux. Ils tendaient leurs quarts de fer-blanc, et d'un bout à l'autre de la chambrée commencèrent de s'échanger les réflexions matinales :

— Crois-tu que les Toubabs finiront la guerre aujourd'hui?

— Que je ne boive plus jamais de café, si c'était aujourd'hui le dernier jour !

— Fous ! comment voulez-vous que la guerre ait une fin, tant que nous n'y serons pas allés !

— Le café des Toubabs est bon, mais j'aimais mieux le lait aigri que ma femme me préparait le matin, et qui rafraîchit l'estomac.

— Moi, je préfère un douran (1) réchauffé, avant d'aller dans mon champ.

— Et moi, du mil sucré, car je suivais les préceptes de mon père. Jamais rien de chaud ne rentrait dans son ventre, et il a vécu très vieux.

— Que les Toubabs meurent, eux et leur café ! Je n'ai jamais demandé à manger leur nourriture ! Qu'ils nous ramènent dans notre pays.

— Tout cela, mes garçons, ce ne sont que des paroles et vous y fatiguez vos têtes ! Buvons le café des Toubabs et suivons leur chemin, puisque c'est eux qui sont nos maîtres...

Ainsi se croisaient les propos, tandis que du fond de. la baraque s'élevait un concert de grognements : c'étaient les Baoulés qui injuriaient Demba Ouade, et dans leur langage de chien lui reprochaient d'avoir trop largement distribué le café à tous ceux de sa race, ne leur laissant, à eux, que la bouillie de la marmite.

(1) Riz à l'arachide.

L'arrivée d'un sergent rétablit magiquement le silence. En un clin d'oeil tout le monde fut debout, chacun au pied de sa paillasse, et les caporaux commencèrent l'appel de leurs escouades, la longue litanie des noms qui variaient avec les pays. Chez les gens de Guinée, c'étaient des Kamara, des Cissé, des Cissoho ; chez les gens du Soudan, des Guité, des Diaité, des Keïta, des Tarahoré ; chez les Mandingues, des Basama, des Konté, des Sounkaré, des Drame, des Toumané, des Doumbouya, des Tomboudou ; chez les Ouolofs, des Dieye, des N'Diaye, des Dieng, des Diop ; chez les Sérères, des Baro, des N'Dour, des N'Gour, des N'Diouf, des Sarr ; chez les Baoulés, des Kouassi, des Kouadio, des Kouafi, des Kouami, des Koudou...

Tous ces noms, précédés de prénoms qui variaient, eux aussi, avec la religion et la race. A l'appel du caporal, les plus civilisés répondaient en français : « Perzent ! » tandis que les Bobos, les Monos, les Gouros, les Yakoubas

LA RANDONNÉE DE SAMRA DIODF 139

et autres sauvages du Sud répondaient simplement « Zan ! »

Quand ce fut le tour de Samba Diouf, sans bouger de la paillasse où il s'était recouché après avoir vidé son quart de café chaud, fièrement il répondit : « Malatte ! »

Une heure plus tard, les bras ballants, investi, pour ainsi dire, de sa dignité de malade, et toussant d'ailleurs assez fort, il prenait rang dans la longue procession de ceux qui, chaque jour, portaient leur gerbe au grenier du Major, •car le proverbe dit : Les malades sont le grenier à mil du médecin.

Dans l'air humide et froid, toussant, crachant et grelottant, le col de la capote frileusement relevé, le bonnet de police enfoncé jusqu'aux oreilles, les jambières mal roulées autour de leurs maigres mollets, on avait peine à reconnaître dans ces pauvres diables frissonnants et d'aspect si misérable, les robustes garçons qui, la veille, dansaient et luttaient au clair de lune. Par petits groupes, ils

pénétraient dans la salle attenant à la grange qui servait d'infirmerie, et à l'appel leur nom se présentaient au Major.

Habiles à imiter les gestes et le parler des Toubabs, les Ouolofs n'étaient pas embarrassés pour expliquer leurs maux imaginaires ou non. Mais la plupart se contentaient de désigner du doigt leur tête, leur poitrine ou leurs reins, ou bien d'exhiber quelque plaie à l'aine, au pied ou à la jambe. Le Major palpait les peaux noires, ses yeux de verre devinaient les maladies invisibles, et ses oreilles écoutaient, à l'intérieur de ces grands corps, le petit bruit du mal ou les mensonges de la ruse. Les uns, il les envoyait pour un ou deux jours dans la grange ; les autres, il leur faisait réintégrer la compagnie'; mais quelquefois il ne résistait pas au plaisir de récompenser, par vingt-quatre heures de paresse, la mimique de quelque farceur qui avait apporté une minute de drôlerie cocasse dans sa longue journée fasti-

LA RANDONNEE DE SAMBA DIOOF 141

dietise. Parfois aussi, son diagnostic se méprenait sur le cas d'un de ces malades incapable d'expliquer où il souffrait, et l'on voyait alors le malheureux non reconnu, écrasé par son mal et la fatalité, doublement étranger au milieu des Toubabs et de ses frères d'autres races, s'en aller seul à l'écart, pareil aux bêtes de la forêt, et pleurer comme un enfant.

— Akonan Kouami ! appela l'infirmier qui présentait les malades.

A l'appel de ce nom, on vit s'avancer vers la table un être étrange, chétif, les yeux doux, avec un sourire atone montrant des dents limées en scie, et qui portait sur toute sa personne le profond mystère des forêts dont il était sorti.

— Et toi, qu'as-tu? demanda le Major.

Sans répondre, Akonan Kouami posa

un doigt sur son ventre.

— Monsieur le Major, expliqua l'interprète, cet homme vient d'un patelin qu'aucun de nous ici ne connaît, et dans tout le bataillon il est le seul à parler sa langue.

Le Major le palpa, prescrivit une purge et l'envoya pour trois jours dans la grange.

— Samba Diouf ! cria l'infirmier.

A son tour, le Niôminka s'avança.

— Malatte ! dit-il en montrant sa poitrine.

Le Major le fit déshabiller, et appliquant l'oreille contre son dos large et musclé, écouta s'il disait la vérité.

Samba Diouf n'avait pas menti : l'intérieur parlait comme sa bouche.

— Teinture d'iode et deux jours de repos, déclara le Major.

Sur quoi, l'infirmier noir s'empara du pêcheur de lamentins, et à grands coups de pinceau se mit à le badigeonner, sans que la peau changeât de couleur.

Puis lui aussi, on l'expédia dans la grange.

Elle était remplie de malades couchés ou assis sur la paille, parmi lesquels ses yeux cherchèrent à reconnaître quelqu'un. Apercevant un Toucouleur à la peau claire, au nez busqué, et un Khas-

LA RANDONNEE DE SAMBA DIODF 143

sonké reconnaissable aux balafres de son visage, il alla s'étendre près d'eux, car il comprenait leur langue.

— Ami, dit-il au Toucouleur, comment te nommes-tu?

— De mon prénom je me nomme Ahmadou, de la famille des Modi.

— Et moi, Samba, de la famille des Diouf. Notre village est au bord de l'eau et pêcher est mon travail. Et toi, ami? dit-il en s'adressant au Khassonké.

— Comme toi, je me nomme Samba, et mon père s'appelait Kangado. Je travaille à Kayor, chez les Toubabs, dans leurs magasins. Mais aujourd'hui j'ai honte, car je ne fais presque rien, et mon corps est fatigué. Moi qui montais trois sacs de riz à quatre fois ma hauteur, en chantant les louanges de ma maîtresse et en sautant sur un pied, voilà que maintenant je ne puis plus porter mon propre corps. En vérité j'ai honte, ô Diouf !

— Cela ne mérite pas d'avoir honte, répondit le Niôminka, car moi que tu

vois, qui passais toute la journée et souvent la nuit dans l'eau, et qui ne redoute pas plus les Génies de la rivière que le9 Génies de la forêt, ma poitrine me fait mal et je tousse parfois comme un enfant... Mais toi, Toucouleur, je ne vois pas le mal qui est tombé sur toi.

— Ce n'est rien, mon ami, répondit Ahmadou Modi. Mon bras s'est abîmé en luttant, la nuit dernière, avec un homme du Fouladou. En vérité, je suis plus fort que trois de ses semblables réunis, mais ces fils de l'enfer ont des moyens que je ne connais pas. Mon bras s'est retourné, et je n'ai jamais pu savoir comment ce chien de Foulah avait fait.

Mais cela n'est qu'une surprise et je ne crains personne sur la terre ! J'ai marché du levant au couchant, et j'ai poursuivi l'éléphant en portant mon fusil avec ses charges et ma nourriture pour plusieurs jours. Et mes pieds que tu vois ont couru tous les chemins, des fleuves du haut jusqu'à la mer, et traversé toutes les rivières du Fouta Djallon et du Fouta

Toro. Rien ne m'est inconnu dans notre monde. Les Toubabs seuls m'ont montré des choses que je ne connaissais pas...

Ainsi, tout le long de la journée la conversation continua sur la paille de cette grange, comme sur les nattes du n'taba, revenant aux éternels sujets :

le gibier qu'ils chassaient, les poissons qu'ils péchaient, les diverses sortes de mil dont ils ensemençaient leurs champs, la vente des dernières récoltes dont on leur parlait dans les lettres, leur père, leur mère, et leurs enfants, le Toubab qui était leur ami et qui leur avançait des semences et du riz dans les moments dificiles, les dettes qu'ils avaient laissées, et dont cette guerre de damnation avait au moins pour avantage de suspendre le remboursement, et vingt autres choses encore.

Bien qu'il fût interdit de fumer sur la paille, les pipes allumées se dissimulaient dans les mains et sous les couvertures. Ceux qui ne fumaient pas, mâchonnaient leur tabac, et le plus grand

146 LA RAÎNDONNÉE DE SAMBA DIOUF

nombre dormait — ce qui est encore l'occupation la plus agréable^pour un Noir.

Le soir vint. Après la soupe, il y eut une recrudescence de bavardages et de fumée, puis chacun s'arrangea du mieux qu'il put pour dormir, et on n'entendit bientôt plus qu'un bruit de paille remuée par des corps cherchant le sommeil, quelques accès de toux, et le pas du Toucouleur qui allait et venait dans la grange en égrenant son chapelet, car il était musulman.

— Eh ! Toucouleur, pourquoi ne te couches-tu pas? lui demanda un Ouolof que la fièvre tenait éveillé.

— Cela n'est pas encore entré dans mon esprit, fit l'autre d'un air absorbé.

Et s'arrêtant un instant :

— Je ne crains rien dans le jour, mon ami, ajouta-t-il. Mais les bêtes de nuit, mon père ne m'a jamais appris à ne pas les redouter !

— De quelles bêtes as-tu peur ici?

— Cela n'a pas besoin d'être dit. Nous

LA RA^'DONISEE DE SAMBA DIOUF 147

sommes dans la main des Toubabs, et ce qui sort de la bouche peut souvent faire du mal au corps.

— Que dis-tu là encore, Toucouleur?

— Oui, je suis Toucouleur, c'est vrai.

Mais si vous autres Ouolofs, qui vivez au bord de la mer, vous avez appris avant nous à connaître les Toubabs, rien ne nous est inconnu, à nous autres Toucouleurs, des choses de Tintérieur du pays. Et ce que je sais, je le sais.

Et il se remit à marcher dans l'allée bordée par les planches qui maintenaient la litière de paille, égrenant toujours son chapelet et murmurant à chaque grain : « Asta fourlaï ! Dieu me pardonne ! »

Quand sa promenade l'eut ramené à la hauteur de la paillasse où était couché Samba Diouf, celui-ci l'interpella à son tour :

— Dis-nous la vérité, Ahmadou, nous t'en prions ! Quelle chose te trouble l'esprit?

Alors le géant noir, montrant d'uni geste du menton une forme étendue dans le fond de la grange, et qu'éclairait vaguement la lanterne :

— Je dis que je dis que celui-là est de la race de ces gens qui se changent en bête la nuit, et qui mangent des hommes !

— Tu dis une chose infernale ! firent d'une seule voix le Niôminka, le Ouolof et le Khassonké.

Et leurs regards se portèrent avec effroi sur Akonan Kouami, le pauvre diable dont personne ne connaissait la langue, dont nul ne pouvait dire la contrée d'où il venait, et qui, accroupi sur la paille, le dos appuyé à la muraille, les genoux remontés sous le menton, tordu par un mal mystérieux, faisait de terribles efforts, comme pour s'arracher à lui-même.

— Ce que raconte le Toucouleur vaut la peine d'être cru, murmura le Khassonké, car les gens de sa race ont parcouru tous les pays, et j'ai entendu dire qu'il y a

dans notre bataillon des hommes qui se changent en bête et qui mangent les hommes la nuit.

— En vérité, fit le Ouolof, les Toubabs sont les rois, car seuls ils sont capables de nous obliger à dormir à côté de pareilles gens ! Mais je dis qu'ils auraient dû mettre tous ces bœufs du Sud ensemble, au lieu de nous mélanger avec des sauvages comme eux !

— Pardonne-moi, Ahmadou Modi, remarqua alors Samba Diouf, mais peutêtre que nous fatiguons nos têtes mal à propos à cause de ce fils de chienne. Dans mon village de Niômi, où habitent mon père et ma mère, et dans lequel je suis né, j'ai un ami parmi les miens, cordonnier de son état, et qui a, dit-on, le pouvoir de se transformer, la nuit, en hyène à sa volonté. Cela, mes yeux ne l'ont pas vu, mais je l'ai entendu dire. II a d'ailleurs bon caractère, et le rire et la plaisanterie, c'est avec son travail tout ce qu'il peut faire pendant le jour. Et nous ne connaissons pas qu'il ait mangé une

femme ou un enfant. On dit qu'il n'use de son pouvoir que pour se promener de village en village, sans être reconnu des animaux. Tout au plus va-t-il mordre un âne qui lui a envoyé une ruade, ou, enlever le veau d'un voisin.

— Il n'y a plus dans nos pays des gens qui tuent les autres pour se nourrir de leur chair, déclara un Sérère attiré par le bruit de la conversation. Mais mon père m'a dit souvent que les Balantes se nourrissent volontiers de la viande des hommes morts, et que plus dans le Sud, les Abbeys et les Yakoubas tuent leurs ennemis pour les manger.

C'est pourquoi dans ces pays on enterre les morts sous les cases, pour empêcher qu'on ne vienne les voler pendant la nuit.

— Vous êtes pareils à des enfants qui ne connaissent rien des choses de ce monde ! reprit le Toucouleur. Si celuilà, fit-il en désignant de nouveau du menton le malheureux qui se tordait

toujours en proie à son mal inconnu, si celui-là était un de ces hommes qui se nourrissent de la chair des hommes, il ne serait pas à craindre. Tu peux toujours lutter avec ton semblable, même s'il est plus fort que toi, et te défendre tant que tu as un nez. Mais contre les bêtes sorties de ces gens de malédiction, tu ne peux pas te protéger. Quand tu essaies de les frapper, le fer le plus dur s'émoasse et se retourne contre toi, car en vérité ces bêtes ne sont pas des bêtes mais des Génies. Ils ne mangent pas les corps, et tu peux mourir à côté d'eux sans qu'il te manque un morceau d'ongle. C'est ton souffle qu'ils respirent ! Ils boivent la cervelle des enfants attachés à leur mère, ils tarissent le lait des femmes, ils sucent le sang des animaux, mangent ton âme de loin, et te dessèchent la cervelle sans que tu t'en aperçoives. Ce n'est pas d'eux-mêmes qu'ils font cela, mais cela leur vient de leurs parents, et ils ne peuvent se retenir de le faire. Seule, la

152 LA RANDONNEE DE SAMBA DIODF

mort peut les arrêter. Vous voyez donc, conclut le Toucouleur, que vous parlez comme des enfants ; et moi qui me tiens debout au milieu de vous, ce que j'ai vu, je l'ai vu, et ce que je sais, je le sais.

— Pardonne-moi, Ahmadou Modi, fit un nouveau venu (car à tout moment des malades inquiets venaient grossir le nombre des causeurs), pardonne-moi, mais depuis que je suis arrivé chez les Toubabs, je suis soldat à la neuvième compagnie. J'ai souvent passé la nuit dans la même baraque qu'Akonan Kouami, et jamais je n'ai entendu dire que personne ait eu la cervelle desséchée à la neuvième compagnie.

— Je crois ce que tu dis, répliqua Ahmadou Modi. Mais si ce fils de démon n'a pas encore fait de mal, c'est qu'il craignait l'esprit des Toubabs. Aujourd'hui son sang s'est tourné, et il y a du mauvais sur nos têtes.

— Par la vérité même ! murmura une voix dans les demi-ténèbres, je ne pensais

pas être venu faire la guerre chez les Toubabs, pour être mangé par une bête immonde, sortie du corps d'un de ces hommes qui habitent des pays que nous ne connaissons pas, et qui se changent en bête la nuit !

— Je ne sais pas, reprit un autre, ce qui nous arrivera, mais tu as dit une vérité que personne ne peut contredire.

De proche en proche, l'inquiétude avait gagné tout le monde. Une silencieuse panique s'était emparée de ces Noirs, comme si un avion avait rôdé au-dessus d'eux, menaçant de laisser tomber la mort. Cette grange perdue de l'Argonne n'abritait plus à cette heure quelques nègres malades, mais les terreurs sans nombre qui hantaient les premiers hommes, la foule des Génies des forêts et des eaux, le peuple innombrable des Esprits qui s'étaient embarqués avec eux sur les navires des Toubabs...

La lanterne mourante laissait toujours apercevoir dans l'ombre la silhouette

inquiétante, déformée et bizarre, pliée en deux à la manière des singes, et qui paraissait faire effort pour accoucher de la bête redoutable dont elle était possédée. Puis la lampe baissa, s'éteignit.

Personne n'osa la rallumer, et tous restèrent dans les ténèbres, persuadés que la lumière ne s'était pas éteinte d'ellemême, mais qu'un Esprit l'avait soufflée. Les uns après les autres, ceux qui se trouvaient dans le fond de la grange avaient abandonné leur paille pour chercher une place ailleurs. La chambrée tout entière se tassait à présent du côté de la porte, comme pour se mettre sous la sauvegarde du fusil de la sentinelle. Dormir, il n'en était plus question. Chacun se plaçait en silence sous la protection du téré que lui avait donné son sorcier.

Le lendemain, tous les malades voulaient quitter l'infirmerie.

— Ah çà ! qu'ont-ils donc ce matin?

demanda le Major qui, pour la pre-

LA RANDONNÉE DE SAMBA DIOrjF 155

mière fois, se voyait obligé de retenir ses clients.

— Je n'en sais rien, répondit l'interprète. Ils disent tous qu'ils sont guéris.

Samba Diouf fut de ceux qui obtinrent la permission de regagner leur compagnie. Après l'angoisse de la nuit, il trouva presque du plaisir à piocher dans la carrière. Le soir, au moment de la soupe, le bruit se répandit dans l'escouade qu'un des malades était mort.

— En vérité, dit Samba, le Toucouleur avait raison ! Et j'ai bien fait de revenir parmi vous. Peut-être que cette bête immonde m'aurait sucé la cervelle.

Or, c'était Akonan Kouami qui avait trépassé dans la journée. Le Génie malfaisant, qui habitait son corps misérable, n'en voulait qu'à lui seul. Personne ne sut jamais de quel mal avait succombé ce soldat noir de langue et de race inconnues. Mais comme sur les registres d'une infirmerie bien tenue on

156 LA RAINDONNÉE DE SAMBA DIOUF

ne saurait mourir sans motif, en face du nom du tirailleur le Major écrivit un nom de maladie, aussi mystérieux et barbare que le pauvre Akonan Kouami lui-même.

Non, les Noirs n'étaient pas heureux !

L'automne était venu. La pluie ne cessait de tomber, le vent gémissait dans les bois, et la boue alourdissait les godillots trop vastes, mal ajustés sur les jambes trop maigres. Sous la bise et les averses, les plus grands corps se recroquevillaient, se faisaient petits dans les capotes, et l'on aurait dit que les langues s'étaient gelées dans les bouches. Plus de conversations, plus de plaisanteries.

Tout le monde piochait en silence dans les pierres de la carrière. Les yeux se détournaient des chefs, par crainte de laisser voir des choses qu'il n'était pas bon de montrer, et même chacun évitait de regarder son voisin pour ne pas avoir la honte de lui découvrir sa misère.

Et ils continuaient de piocher, en songeant que là-bas, chez eux, au temps de l'hivernage, ils restaient paisiblement

à bavarder sans rien faire, dans la fumée tiède des cases.

Le feu, la nourriture chaude, l'abri de la baraque, c'était au long du jour tout ce qu'ils désiraient, dans ce désert de froid et de boue. Le soir, pressés les uns contre les autres, ils accumulaient sur eux effets et couvertures, et s'endormaient fiévreusement au bruit des toux qui secouaient les poitrines, la cervelle vide et glacée, le corps tout contracté par les plaintes du vent et le bruit de l'eau qui faisait son lugubre tam-tam sur la tôle. Les danses, lés luttes qui les avaient distraits durant les nuits claires de l'été, et où, certains soirs encore, dans les embellies d'automne, ils auraient pu trouver divertissement et chaleur, ils n'y songeaient même plus. Ils ne communiaient entre eux que par une tristesse prostrée et l'angoisse de l'hiver qui allait tomber sur leurs têtes. Comme engourdies elles-mêmes par le froid, les haines de races s'apaisaient ; et lorsqu'une place était vide autour du pauvre

LA RAINDONISEE DE SAMBA DIOUF 159

feu qu'ils allumaient dans les baraques (on n'avait pas encore monté les poêles), ils ne s'inquiétaient guère maintenant si c'était un Ouolof ou un Baoulé qui la prenait. Seule la chaleur de ces feux leur redonnait un peu de vie et réveillait les palabres.

— Le vin des ïoubabs, disait l'un, ne passe plus dans ma gorge, et leur viande, si grasse soit-elle, je lui préfère mon poisson sec !

— Tu dis la vérité, disait l'autre, nos coupe-coupe nous sont inutiles, et ne nous servent qu'à fendre du bois pour nous chauffer le soir.

— Et pourtant, disait un troisième, nous ne sommes pas des chevaux qui refusent la course !

— En vérité, leur guerre ne finira jamais ! Les Toubabs n'osent pas s'affronter. Ils sont pareils à deux taureaux dont les cornes sont emmêlées et dont aucune ne veut casser.

— Moi, je sais bien pourquoi les Toubabs ne nous envoient pas faire la

bataille ! Ils sont jaloux de nous, et craignent que si nous y allons, la guerre soit terminée sans eux.

— Je crois que tu te trompes, mon ami, car je n'ai jamais entendu dire que le maître fût jaloux du travail de son esclave, et que les rois aient peur des succès de leurs compagnons.

— Ne vous disputez pas sur ces histoires-là, mes garçons ! Quand le coup de fusil partira, tout le monde saura que je suis là, et peut-être quand nous serons là-bas, trouverons-nous qu'il fait trop chaud...

Et après ces propos ou d'autres tout pareils, quelqu'un tirait de sa capote l'éternel jeu de cartes qui apporte l'oubli. Autour du feu la partie commençait, une sorte de baccara très simple où le point le plus fort est dix-sept et où l'as compte pour cinq. Ils gagnaient avec jactance et perdaient avec sang-froid.

L'un d'eux, plus heureux ou plus habile à favoriser la chance, empochait tout l'argent, mettant fin à la partie. Ou

LA RANDOIMIS'ÉE DE SAMBA DIODF 161

bien une ronde de nuit faisait souffler la bougie, et dans l'ombre les mains les plus prestes raflaient rapidement les enjeux.

Un soir qu'à leur habitude, Samba Diouf et son escouade conversaient près du feu dans le mugissement du vent, Samba Sarr le chamelier tira se pipe de sa bouche et dit à Lamine Cissé :

— Je parle pour dire, Lamine Cissé, que tu es notre capolar et que les Toubabs t'ont fait notre guide. Moi, je sais en vérité passer le licol à mon chameau, je sais le charger, le bourrer des feuilles du m'boul qui l'engraissent à souhait, et lui donner le sel qu'il vient chercher dans ma main. Je dis qu'il n'y a pas de bête mieux soignée que mon chameau, et rien d'un chameau ne m'est inconnu.

Je ne veux donc rien t'apprendre, Capolar, à toi qui as mangé le pain des Toubabs, qui sais lire dans leurs livres et qui connais bien des choses qui nous

sont cachées. Ta peau est noire comme la nôtre, mais tu approches du savoir des Toubabs. Je ne veux donc pas t'enseigner le chemin que tu dois suivre.

Mais va trouver demain le Toubab capitaine, et dis-lui ce qui est dans nos esprits. En vérité la mort n'est rien. Si c'est pour aider les Toubabs à faire la guerre qu'on nous a conduits ici, qu'ils nous fassent lever ! Notre sabre est coupant et notre main est solide ! Je te le dis encore, et tu le sais, Lamine, la mort ne nous importe pas. Qu'on nous fasse livrer la bataille ! Celui qui mourra mourra, mais celui qui en réchappera, qu'on le renvoie dans son pays. La guerre seule nous a amenés ici, et non pas le travail d'esclave que nous avons fait jusqu'à présent !

Ainsi parla le chamelier. Ceux qui pouvaient comprendre son langage l'approuvèrent bruyamment, ceux qui n'avaient pas compris se firent traduire ses paroles, et de bouche en bouche, de dialecte en dialecte, son discours fit le

tour de la chambrée. Quelques hommes des compagnies voisines, qui étaient venus visiter des amis, rapportèrent ces propos dans leurs baraques. Et le lendemain au réveil, ce ne fut pas seulement Lamine Cissé, mais tous les caporaux du bataillon, qui vinrent trouver l'adjudant-chef.

— Mon l'Adjudant, dit l'élève de Mgr Jalabert, tu es notre père et notre mère. C'est toi qui te tiens entre nous et les officiers Toubabs, et nous devons te dire tout ce qui est dans notre cœur. Les garçons sont fatigués de tirer des pierres de la carrière ! Ils disent que cela n'est pas la guerre, et que c'est la guerre seulement qui les a conduits ici. Ils disent qu'on ne leur fait pas faire un travail d'hommes libres, mais le travail des esclaves ! Toi, mon l'Adjudant, qui es l'un des premiers guerriers des Toubabs et qui as gagné tes médailles à la guerre, tu dois comprendre que quelque chose de mauvais n'est pas dans nos cœurs, mais seulement des paroles de paix.

164 LA RANDONNEE DE SAMBA DIODF

Qu'on livre la bataille ! Ceux qui mourront mourront, et les autres, qu'on les renvoie dans leur pays !

— C'est tout ce que tu as à raconter?

— C'est seulement la vérité qu'il a dit, approuvèrent les autres caporaux. Les garçons sont fatigués !

— C'est bien, rompez ! fit l'adjudant.

Au rapport du matin, l'adjudant-chef

s'étant mis au garde à vous, dit aux officiers rassemblés :

— Mon Commandant, les caporaux des quatre compagnies sont venus me trouver ce matin. Ils déclarent que les hommes en ont assez de tirer les cailloux de la carrière et qu'ils demandent à être envoyés au feu. Je dois vous dire, mon Commandant, que l'esprit des hommes n'est pas bon. Ils se plaignent du froid, de la pluie, des corvées, et prétendent que ce n'est pas pour travailler comme des esclaves qu'ils sont venus faire la guerre.

— Bien ! répondit le commandant.

A son tour, dans la soirée, il vit le colonel et lui dit :

— L'esprit des hommes du bataillon n'est pas mauvais, mon Colonel. Mais voici déjà trois mois qu'ils cassent des cailloux dans la carrière du bois Saint- Pierre. Ils sont maintenant tout à fait habitués au bruit du canon, et je crois qu'il serait utile de les changer d'occupation et de les faire monter en ligne.

— Parfait ! répondit le colonel.

Et le jour même, il envoya son rapport au général de brigade, commandant les E. N. E., les Éléments non endivisionnés.

« L'esprit des hommes du 113® bataillon de tirailleurs sénégalais que j'ai l'honneur de commander, est tout à fait remarquable. Ces hommes, entraînés pendant cinq mois au camp d'Arcachon, et qui depuis trois mois se sont habitués au bruit du canon, ne craignent plus le feu. Ils brûlent de se mesurer avec l'ennemi, et solidement encadrés par des régiments d'infanterie coloniale, ils rendront les plus grands services.

Ce sont eux-mêmes qui demandent à

166 LA RANDONNEE DE SAMRA DIOUF

prendre les tranchées. Je suis heureux d'avoir à vous signaler un état d'esprit aussi satisfaisant, dont on est en droit d'espérer les meilleurs résultats. »

Trois jours plus tard arrivait du Corps d'armée l'ordre de faire monter en ligne le 113^ bataillon de tirailleurs sénégalais.

Ils quittèrent un matin le bois Saint- Pierre, et à la nuit tombante Ouolofs, Bambaras, Toucouleurs, Sérères, Mandingues, Foulahs, Soninkés, Gouros, Baoulés, Yakoubas, gens du Nord et gens du Sud, un par un, ils entrèrent dans les boyaux qui conduisaient aux tranchées.

Toujours orgueilleux, les Ouolofs balançaient leur barda sur leurs larges épaules, voulant paraître indifférents au vacarme du canon qui faisait trembler la terre, et aux lueurs effrayantes des fusées qui zébraient le crépuscule.

Les Bambaras, eux aussi, portaient la tête haute, pour montrer que leur race avait toujours connu la guerre des Blancs, qu'elle leur était familière et qu'ils n'ignoraient pas la manière des Toubabs. Les Toucouleurs proféraient

des injures obscènes contre les fils de trois sous qui avaient creusé ce sentier si étroit et glissant, et contre les fils de moins encore qui marchaient en tête du bataillon, et qu'il fallait suivre en courant, comme s'il était raisonnable de courir au-devant de la fatalité ! D'un pas pesant, les Mandingues suivaient leur chemin en silence, attentifs à l'endroit où ils posaient leurs pieds, et réfléchissant aux moyens de se tirer de l'aventure au meilleur compte possible. Les Foulahs, la gorge sèche, puisaient du courage à leur bidon, songeant vaguement que la panthère ou les buffles qu'ils chassaient dans les hautes herbes étaient moins redoutables que ces Toubabs qui, sans se voir, s'envoyaient la mort dans l'espace.

Les Sérères, qui pendant la grand'halte s'étaient gorgés de vin, avançaient dans l'inconscience d'une demi-ivresse mais d'un pas ferme encore, car habitués dans leur pays à boire le vin de palme et l'eau-de-vie de mil, ils

LA RANDONÎSEE DE SAMBA DIOUF 169

tenaient merveilleusement l'alcool. Les yeux agrandis par l'effroi, les gens du Sud n'osaient lever la tête pour ne pas attirer sur eux le feu du ciel, et ils s'en allaient le front bas, les épaules courbées, entre les deux parois de terre, dans cette nuit grondante qui ne représentait pour eux qu'une bataille d'Esprits malfaisants.

Au beau milieu de la relève, trois obus éclatèrent sur le boyau. Des Gouros, terrifiés et se croyant déjà morts, se couchèrent de tout leur long. Il fallut les piquer avec des baïonnettes pour les mettre debout. Plutôt que de bouger, ils aimaient mieux, disaient-ils, que le bataillon marchât sur eux. Il y eut dans la colonne un arrêt, des altercations, des cris. Finalement, les sous-officiers poussèrent les Gouros dans un refuge ; le bataillon reprit sa marche, et en passant devant les malheureux qui vomissaient d'épouvante, les hommes des autres races disaient : « En vérité, ces gens-là salissent la peau des hommes

noirs ! Ils ne connaissent point la honte (1) ! »

Après trois heures de marche, le bataillon finit par arriver à la hauteur des sapes qu'il devait occuper. Compagnie par compagnie, escouade par escouade, les tirailleurs disparurent dans les trous sombres.

Lamine Cissé compta son monde : il ne lui manquait personne, tous les garçons étaient là.

— Eh bien ! fit dans l'obscurité le colporteur mandingue, que pensez-vous de cette guerre?

— Elle me dépasse, répondit le berger peuhl.

— Je crois que les Toubabs nous ont conduits aux portes de l'enfer ! déclara le constructeur de pirogues.

— Cela va au delà de tout ce qu'on pourrait raconter ! dit le chasseur d'éléphants.

Et comme le chamelier essayait de

(1) Par la suite ces mêmes Gouros se montrèrent excellents soldats.

se frayer un passage pour remonter dans la tranchée :

— Ne fais pas cela ! lui cria le caporal. Tu pourrais y laisser ton nez !

— En vérité, répliqua Samba Sarr, je préfère perdre la vie que de ne pas savoir ce qui m'est caché.

Il grimpa l'escalier de terre et de rondins qui conduisait au boyau, leva la tête au-dessus du parapet, regarda longuement, dans la nuit éclairée par les fusées, le terrain nu qui s'étendait devant lui, et revint trouver ses compagnons.

— Eh bien. Samba Sarr, qu'as-tu vu?

— Rien en vérité, fit-il. Des arbres qui n'ont pas de branches, du feu qui monte en l'air, et le bruit qui continue.

Il redescendait l'escalier, lorsqu'un bruit de pas et de voix se fit entendre audessus d'eux.

— Qu'y a-t-il encore, Samba Sarr?

— Rien, répondit de nouveau le chamelier en jetant un regard dans la tranchée, ce sont des Toubabs qui passent Je crois qu'ils portent un homme mort.

— En vérité, fit quelqu'un, en voilà un qui ne manque pas de chance ! Je dis qu'il n'aura plus froid !

— Pitié pour sa mère ! fit un autre.

Et le chasseur d'éléphants :

— Eh ! mes garçons, vous avez fui le froid, mais je sais que je puis dire que bientôt nous aurons trop chaud ici !

— Ce qui est mauvais ne dure pas, ajouta le chasseur de crocodiles. Ce que nous faisons, faisons-le vite, et qu'on nous renvoie chez nous !...

Mais de nouveau, dans la tranchée les corvées recommencèrent, à peu près comme au bois Saint-Pierre ou dans le camp d'Arcachon : corvées d'eau, corvées de soupe, corvées de vin, corvées de grenades, travail de la pelle et de la pioche pour entretenir les boyaux. Les coupe-coupe et les fusils restaient toujours inutiles, et la seule différence avec ce qu'ils avaient déjà fait, c'est qu'ici, à tout moment, on recevait la mort sans la rendre.

Certes, la vie dans ces trous, ce n'était pas encore la guerre telle qu'ils pouvaient l'imaginer. La guerre dont leurs parents leur avaient toujours parlé, c'était la guerre en plein soleil, l'approche en silence autour d'un village, l'embuscade derrière les arbres, et tout à coup les guerriers qui s'élancent en criant, les palissades renversées, la ruée dans la brèche, le combat autour des cases, le fusil qu'on décharge et qu'on ne recharge plus, les coups de sabre sur la chair nue, les hurlements des femmes qui s'enfuient dans la forêt, les colliers et les bracelets arrachés, les vieilles égorgées comme un bétail inutile, les jeunes emmenées en esclavage, les huttes incendiées, et le soir, le retour avec les troupeaux et les captifs, les femmes qui s'avancent au-devant des vainqueurs, les danses, les tambours et les chants du griot qui célèbre les exploits de la journée...

— J'ai failli perdre mon esprit ! annonça Samba Sarr en rentrant dans la

sape. Et moi qui ne crains pas la mort, j'ai maintenant quelque chose qui m'effraie.

— Parle, lui dirent les autres, tu nous brûles le sang !

— Sur le chemin que je suivais, continua le chamelier, mes yeux ont vu une chose qui a crevé mon cœur. Une balle de kanou a fait un trou plus large qu'un grenier d'arachides, et déterré deux Toubabs. Et si tu passais par là, tu verrais des jambes et une tête qui n'ont pas de sépulture. Les bêtes viendront les manger bientôt !

— C'est là seulement ce que tu dis !

Cela ne valait pas la peine de nous faire peur, répondit Arouna Dia qui suivait la religion du Prophète. Celui qui meurt est mort, et où qu'on puisse l'enterrer, il n'en est pas diminué s'il réjouit Dieu dans l'autre monde.

— Cela ne va pas avec mon caractère, répliqua le chamelier. Je te le dis encore, la mort, je ne la redoute pas. Mais je préférerais tous les malheurs de

la vie à celui d'être sans sépulture ! Tu peux aller à M'Badane où je suis né. Tu verras, non loin du village, l'endroit où sont enterrés tous nos pères et nos grandspères. Et si tu ne l'as pas vu, je vais te dire, Arouna Dia, de quelle manière, chez nous autres Sérères, nous enterrons nos parents.

Et longuement le chamelier raconta comment, dans son pays, lorsqu'un homme était mort, on creusait un large trou profond où l'on enfouissait tout entière la case du défunt. Au milieu de sa case, lui-même était placé debout, soutenu par un piquet, avec son collier de perles rouges et ses armes, et des calebasses d'eau et de mil, et tout ce qui lui était nécessaire durant le long voyage qu'il allait faire dans l'autre vie. Ensuite on recouvrait le tout avec des arbres et de la terre. Et de cette façon, conclut le chamelier, nous continuons après la mort à vivre dans les cases que nous avons toujours habitées.

— J'ai entendu raconter, dit à son

i76 LA RANDONNEE DE SAMBA DIOUF

tour le colporteur mandingue, que certaines gens enterraient leurs morts dans les rochers, le plus haut possible sur les montagnes.

— C'est au pays des grands chevaux, précisa le Toucouleur, du côté du Soleil Levant, dans la contrée du Macina. Mais celui qui part pour ce pays ne sait jamais s'il reviendra, car le Macina est loin !

— - Chaque race a ses habitudes, déclara le berger peuhl, et je ne pourrais pas dire oii est le bien et où est le mal.

— Laissez donc tout cela, mes garçons, s'écria Demba Ba le constructeur de pirogues. Vous parlez tous de la mort, quand nous avons encore notre nez !

Même dans la guerre des Toubabs, si méchante qu'elle soit, celui-là seul meurt qui est marqué pour la mort. Mais celui qui n'est pas marqué peut marcher au milieu du feu, et rien de mauvais ne l'atteindra.

L'arrivée d'un sergent interrompit ces propos.

LA RANDONNEE PE SAMBA DIODF 177

— Deux hommes pour la corvée d'eau ! cria-t-il dans la sape.

Lamine Cissé désigna Samba Diouf et le constructeur de pirogues.

Les garçons s'équipèrent, gravirent l'escalier de rondins, et à peine étaientils dehors qu'on entendit un grand fracas. Presque aussitôt Samba Diouf reparaissait dans l'abri.

— Lamine, dit-il paisiblement, tu devras envoyer un autre garçon avec moi.

Quelque chose est arrivé à la tête de Demba. Il est tombé et ne peut se relever.

Le caporal sortit dans le boyau, et découvrit à quelques pas le malheureux Demba Ba, accroupi, la tête pendante, essuyant d'un geste machinal le sang qui lui coulait sur les yeux. Son casque avait roulé à terre, et au-dessus du front, sur le crâne rasé, on pouvait voir un trou 011 l'on aurait passé les quatre doigts de la main repliés.

— Je crois qu'ils l'ont touché, dit Lamine.

Diouf repartit pour la corvée, tandis

178 LA RANDONNEE DE SAMBA DIOOF

que le caporal, aidé de Samba Sarr, prenait le blessé sous les bras et le descendait dans la sape, en attendant les infirmiers. On l'avait étendu par terre sur une couverture déployée, et tous les hommes de l'escouade le regardaient d'un air tranquille, assez pareil à de l'indifférence, qui en était peut-être en effet, mais qui venait aussi, et plus profondément, de leur résignation au destin.

— L'accident qui tue ne s'annonce pas, dit quelqu'un.

— Il remue, constata le colporteur.

■ — Tant mieux ! fit le chasseur de

crocodiles. On assure qu'être couché et se débattre sur le sol n'a rien de commun avec la mort.

— Nous sommes dans la main de Dieu et des Toubabs, et notre souffle n'a plus beaucoup de valeur, opina gravement un disciple du Prophète.

Le pauvre tailleur de pirogues, dont les lèvres s'étaient crispées dans un rictus qui découvrait ses dents et ses gencives, tirait à lui la couverture, avec le geste

LA RANDONNÉE DK SAMBA DIOUF 179

instinctif de toutes les races du monde qui se voilent la face devant la mort.

— Il a peut-être froid, remarqua le berger peuhl.

— Ce n'est pas le froid qui le gêne, répliqua le chasseur d'éléphants.

Demba Ba avait fini par ramener sur son visage un pan de la couverture de laine. Ne trouvant rien à dire, ses camarades se taisaient, et l'on n'entendait plus que les hoquets du moribond et ses mâchoires qui claquaient.

Samba Sarr brisa le silence :

— Peut-être a-t-il soif, dit-il ; je vais lui donner mon bidon.

Mais le Ouolof noir l'arrêta :

— Ne fais pas cela, chamelier ! Demba suit la loi du Prophète, et n'est pas, comme toi, un buveur de vin !

— Cela seul peut lui donner de la force, et par ma vie ! votre Prophète ne pourra me le reprocher.

Le chamelier alla chercher son bidon, releva la couverture, et approchant le goulot des lèvres presque blanches :

— Sa peau devient plus claire, dit-il.

Il ne va pas durer longtemps.

Et en effet, la peau du tailleur de pirogues avait pris une teinte d'un gris sale, là où le sang ne la souillait pas. Ses yeux vitreux ne regardaient nulle part.

Il paraissait ne pas souffrir. Machinalement, il aspira le vin qui se mêla au sang sur ses joues. Et comme si cet effort avait suffi pour rompre en lui l'équilibre de la vie, dans un dernier hoquet il rejeta ce qu'il venait d'avaler, son corps entier eut un tressaillement, ses mâchoires grincèrent plus fort, et il s'immobilisa.

— Je crois bien qu'il est mort, annonça le chamelier.

Et rebouchant son bidon :

— Un nez est vite tombé, fit-il.

— 0 Cissé Capolar, sois bon, lis-moi ma lettre. Je pense qu'elle vient de notre pays.

— Dieu veuille qu'elle contienne de bonnes choses, Diouf, répondit Lamine Cissé, car tu es un homme juste et droit, et je ne souhaite pas que rien de mauvais te tombe sur la tête.

Le caporal ouvrit la lettre.

— C'est ton père qui l'envoie, dit-

— Je l'en remercie, fit Samba.

Et le caporal lut :

« Diouf à Samba Diouf.

« Que Dieu t'accorde la paix et te conserve en bonne santé. La mienne est bonne et celle de tes parents aussi. Ta mère et moi, nous avons bien reçu les seize dérems que tu nous as envoyés par le mandat de la poste. Nous avons

été bien contents. Je voulais acheter, comme tu me l'as demandé, un pagne pour la fille des Sédi, mais nous avons vu tous (et on en cause dans le village) qu'un dioula (1) qui vient du Levant, et qui transporte sur sa tête, parmi ses marchandises, les colliers qui plaisent aux femmes et les mouchoirs teints à l'indigo du pays de N'Galam, marche autour de sa case ; et si tu restes encore longtemps dans le pays des Toubabs, nous ne savons pas si ses parents n'accepteront pas les cadeaux de ce dioula.

Mais ne crains rien ! Nous prendrons soin qu'on nous rende la génisse que tu avais donnée comme avance de dot et qui est pleine maintenant, ainsi que la jument dont tu as fait présent à son père, et le bracelet de main que tu as fait forger pour elle à Maciré N'Gom le forgeron. Donc ne trouble pas ta tête avec cela ! Nous n'avons pas ensemencé le terrain sur le chemin de M'Bakor, car

(1) Colporteur.

il y avait trop d'arbres à couper, et maintenant que tu n'es plus là, je n'ai pas assez de force pour nettoyer tout ce champ. Mais j'ai ensemencé d'arachides et de mil les champs qui touchent la rizière ; ta mère et tes sœurs ont pu repiquer le riz, et ton jeune frère, qui est seul, peut garder les deux champs contre les singes et les voleurs. La vache à la corne cassée a eu une génisse, mais au milieu de la saison des pluies la hyène nous a enlevé un veau et a mordu notre âne à la cuisse. Heureusement il n'en mourra pas. Les gens de Niômi te saluent, ta mère te salue, tes sœurs te saluent et te font dire de leur envoyer des tissus de soie de France. On dit que c'est bien moins cher qu'ici, et tu dois en trouver facilement dans le pays où tu es, et dans le pays des Alamans, si vous avez pénétré dans leurs magasins. Tous tes parents te saluent.

« Ton père,

« DiOUF. »

— Pardonne-moi, Cissé Capolar, reprit le Niôminka lorsque le caporal eut fini sa lecture. Je crois que j'ai aussi reçu une autre lettre. Achève d'être bon. Et comme personne ne nous dérange en ce moment, lis-moi encore ce petit papier qui est arrivé en même temps.

— Ce n'est que pour toi seul, Samba, que je ferai cela ! répondit l'ancien élève de Mgr Jalabert pour augmenter le prix de son intervention amicale.

Et de nouveau il lut :

« Yamina Sédi à Samba Diouf, tirailleur en France.

« Je souhaite que tu sois en bonne santé. Quant à moi et à toute ma famille, nous sommes en paix. J'ai reçu les trois dérems que tu m'as envoyés, mais tout est cher ici, et les pagnes que j'achetais six fiftins coûtent maintenant cinq dérems. Et autrefois l'eau ne passait pas au travers, mais aujourd'hui tu pourrais en faire une moustiquaire ! Ainsi tu aurais pu envoyer plus d'argent. Samba,

LA RAINDOIN]SEE DE SAMBA DIODF d85

je ne pense qu'à toi, et tu es le mari que mon père et moi nous avons accepté. Mais je crois que tu dois être content d'habiter dans le pays des Toubabs et que tu te trouves bien avec les femmes aux oreilles rouges, car jamais je n'ai entendu dire qu'une guerre durait si longtemps. Je crois que tu pourrais revenir si tu voulais. Mais j'ai aussi entendu dire que vous aviez gagné de grandes batailles, tué des ennemis que l'on ne peut plus compter, et alors, dans ma tête courte, j'ai pensé que tu avais pris pour toi deux ou trois de ces femmes des Alamans qui, dit-on, sont comme des ânes au travail, blanchissent bien le linge, et mettent bas des enfants qui ne finissent plus. Je pense que tu te trouves bien dans le pays des Toubabs où le vin ne manque jamais, et où le pain ne coûte pas cher. Nous sommes dans la main de Dieu, et ce qui doit arriver, arrive seul. Mon père te salue, ma mère te salue,tous mes parents te saluent. Je te salue.

« Yamina Sédi. »

Pendant cette lecture, Samba n'avait cessé de se mordre le dessus des doigts, ou de les faire claquer l'un sur l'autre, marquant ainsi son impatience.

— Voilà ! dit le caporal. Ce qu'il y avait dans tes lettres, je te l'ai dit, ô Diouf.

Et dans une pensée charitable, pour détourner l'esprit du Niôminka des nouvelles qu'il venait de recevoir :

— Si ton père te voyait, ajouta-t-il en riant, il ne te demanderait pas de lui envoyer de la soie, alors que nous n'avons sous les yeux d'autre étoffe que le drap de nos capotes et la toile de nos chemises ! En vérité, là-bas ils ne se doutent point de ce qui se passe ici, et ce n'est pas la peine de l'écrire, car ils ne le croiraient pas.

— Que j'en perde la vie ! répondit le pêcheur de lamentins qui poursuivait sa pensée, il est mauvais de se fier aux femmes. Ce que la fille des Sédi me reproche, elle est sans doute sur le point de le faire !

LA RA:ND0NISÉE de samba DIOUF 187

— Ne pense pas à ces choses, reprit le caporal en lui remettant ses papiers.

Et le Niôminka, pensif et mordant toujours ses doigts, redescendit dans la sape.

Au fond du trou, le chamelier criait, vociférait et se mordait, lui aussi, le dessus des doigts avec rage.

— Qu'est-ce donc qui te tombe dessus? lui demanda Samba Diouf.

— Ce qui m'arrive est trop fort pour être dit ! répondit le chamelier.

— Parle quand même. Samba Sarr.

Peut-être je pourrai t' aider.

— Tu ne le pourras point, car mon chameau est mort !

— Et de quoi est-il mort? reprit l'autre oubliant pour un instant le malheur qui menaçait sa propre tête. Ton jeune frère lui a-t-il laissé manger des feuilles de fak ou les fruits du khéver?

— Non, fit Samba Sarr d'un air sombre. Ils disent que c'est un homme du village voisin qui lui a coupé le tendon d'une patte de derrière, en lui jetant sa

188 LA RANDONNEE DE SAMBA DIODF

faucille à la volée, parce qu'il pâturait dans son champ. Ils disent aussi que les vieux du village l'ont frappé d'une amende de quarante-sept dérems, pour payer l'animal. Que ce fils de chien meure avant que je revienne ! ou je lui fendrai les reins, à lui et à ses quarantesept dérems !

— Tu lui fendras peut-être les reins, dit le griot de Karantaba qui avait pris dans l'escouade la place du tailleur de pirogues ; mais quand tu reviendras, tes quarante-sept dérems, personne ne pourra plus les voir !

Et de plus belle, le chanielier recommença de jurer qu'il étriperait le père, la mère et tous les grands-parents de celui qui avait tué son chameau, prenant l'escouade à témoin que sa viande eût dû faire crever de la colique tous ceux qui s'en étaient nourris !

Quant au chasseur d'éléphants, la lettre qu'il avait reçue lui avait fait au contraire grand plaisir, en lui apportant la nouvelle qu'on avait interdit la vente

de la poudre et du plomb, et cela apaisait quelque peu ses regrets de ne pas faire parler le fusil à tous les échos de sa foret.

— Et toi? demanda-t-il au chasseur de crocodiles qui n'avait encore rien dit. Que se passe-t-il dans vos pays?

— Rien, mon ami, répondit énigmatiquement Deniba Ouade. Il n'y a que des fous qui sont restés là-bas...

Toute cette nuit, le canon retint les Noirs éveillés. A l'approche du jour, de minute en minute, le fracas augmentait, et les tornades de la saison des pluies, quand sous les coups du tonnerre les puissants acajous craquent et s'abattent dans la forêt, écrasant tout autour d'eux, n'étaient qu'un jeu d'enfant auprès de cet orage qui éclatait sur leurs têtes.

— Eh ! les garçons ! dit un sergent indigène en entrant dans la sape. Je crois bien que c'est aujourd'hui que nous allons connaître les Alamans !

— Dieu veuille qu'il dise vrai ! fit avec humeur Samba Sarr que la mort de son chameau avait rendu irritable.

Tout vaut mieux, en vérité, que ce que nous faisons en ce moment !

— Ne te presse pas, mon ami, repartit le griot. Si c'est plus chaud que ce que nous connaissons, ce sera brûlant !

— Si chaud que ce soit, poursuivit le chamelier, que cela finisse vite ! Ce qui est douloureux ne dure point, comme on dit chez nous.

— Une seule chose est à craindre dans cette afTaire, affirma le berger peuhl.

Mourir n'est rien, être diminué, cela seulement est quelque chose.

— Je n'aimerais pas avoir la main coupée, déclara le chasseur de crocodiles.

— Ni même un doigt, ajouta Samba Diouf, car si ton pouce tombe, ta main n'est plus qu'une cuiller.

— Ne dis pas cela, fit Samba Sarr.

Ce qu'un malade refuse en grognant, un mort le prendrait avec joie.

— Aujourd'hui, reprit le griot, je saurai donc si les vieilles femmes qui m'ont prêté de l'argent ont bien fait des prières pour que je revienne les payer, et si leurs prières me serviront.

— Moi, intervint le chasseur d'éléphant, j'ai quelque chose de meilleur que les prières de tes vieilles. Que j'en perde la vie ! mais j'ai payé d'une génisse et d'un

l.A r.ANDOiSîSEE DE SAMBA DIOUF \9:i

mouton un téré qui me vient de Chir Bala M'baki lui-même, à qui rien n'est caché de ce qui a été, de ce qui est et de ce qui sera.

■ — Moi, expliqua le chasseur d« crocodiles, j'ai bien sur ma poitrine et à ma ceinture deux térés qui n'ont pas de semblables contre les balles et les sabres, et un troisième au bras contre les armes qui assomment. Mais je préférerais me laver dans le sang des Alamans, après quoi je ne les craindrais pas plus que les caïmans de ma rivière, car je me suis graissé le corps avec le sang des caïmans, et c'est pourquoi je ne crains pas d'entrer dans la demeure du père des caïmans lui-même !

— Aujourd'hui on saura qui est le mieux protégé ! dit l'élève de Mgr Jalabert en faisant le signe de la croix. Mais pour le moment, mettre en fuite ces chiens d' Alamans, voilà le travail qu'on nous commande.

— Ne t'inquiète pas, Gapolar ! fit le colporteur mandingue. Quand ils vont

nous voir, ils partiront et ils demanderont pardon !

— Tous ces Alamans, s'écria Diouf, et leur fils de chien de Guillaume, je voudrais qu'ils meurent dans le feu et qu'ils aient la colique sur la terre et après leur mort, car c'est à cause d'eux que nous sommes loin de nos parents et que nous souffrons du froid.

— C'est la mort seule qui doit être leur part ! reprit le caporal. Nous ne devons pas en laisser un seul vivant après cette bataille. J'ai lu sur les papiers des Toubabs qu'ils disent que nous sommes les fils de la forêt, que nous ne connaissons pas nos pères, que nos mères ne sont pas mariées, que nous sommes des fils d'incestes, et que c'est une honte de s©battre avec nous. Voilà en vérité ce qu'ils disent !

Ce ne fut qu'un cri dans l'escouade :

— Ils ont insulté nos mères ! La mort seule est leur part ! Que personne ne pardonne !

Au-dessus de la sape, le vacarme con-

LA RANDONISEE DE SAMBA DIODF 195

tinuait toujours. Samba Diouf fut envoyé porter un pli à la troisième compagnie, qui se trouvait sur la gauche. Il passa devant les Toucouleurs et les Mandingues, dont se composait presque uniquement la quatrième compagnie, et qui déjà se répandaient dans les boyaux pour l'attaque. L'appréhension du péril donnait à leurs visages une couleur d'un jaune sale.

— Vous aurez mal au ventre aujourd'hui ! leur dit en riant le Niôminka, et votre pantalon se mouillera !

A quoi les Mandingues répondaient avec leur aménité coutumière :

— C'est aujourd'hui qu'on te sortira les tripes !

— Oui, mais avant qu'ils me touchent, vous mourrez tous, vous aussi !

— Fils de chien ! C'est toi qui mourras, avec les dix pères qui t'ont engendré !

Et Samba, continuant son chemin, atteignit la troisième compagnie, formée en majeure partie de Baoulés que leurs

196 LA RANDOIN^EE DE SAMBA DIOUF

gradés faisaient placer dans la tranchée de départ, à grands renforts de bourrades et de cris. Plus encore qu'à l'ordinaire l'hébétude se lisait sur leurs visages, et un rictus d'inquiétude découvrait leurs dents limées en scie.

— Lô ragal à ragal, leur jeta Diouf au passage, bé teil sa tat fêté sa guénaw(l).

Mais comme les autres ne comprenaient pas sa langue, cette plaisanterie ne trouva aucun écho.

Dans les boyaux, le silence et l'immobilité avaient remplacé maintenant l'agitation de tout à l'heure. Samba rejoignit son escouade qui, elle aussi, avait quitté la sape pour se ranger derrière le parapet. Il prit sa place habituelle entre le chamelier et le colporteur mandingue.

Celui-ci, qui appartenait pourtant à la religion du Prophète mais qui s'était peu à peu abandonné au plaisir des boissons fermentées, emplissait son quart

(1) De quoi as-tu peur, as-tu peur? Jusqu'à présent ton derrière est toujoiirs derrière toi.

de sangara, l'eau de feu dont la veille on avait augmenté la ration. Comme l'exige la politesse, avant d'y tremper ses lèvres, il passa le quart à son voisin de droite pour qu'il en bût une lampée, puis le vida presque en entier, et offrit le reste à Samba. Tout cela sans mot dire, car les gorges étaient serrées et l'on s'attendait à quelque chose qu'on n'avait encore jamais vu. Samba fit à son tour les honneurs de son bidon, tandis que le chasseur de crocodiles et quelques autres de l'escouade qui s'en tenaient rigoureusement aux préceptes du Prophète, mâchonnaient les noix de kola qui donnent l'énergie et qui trompent la faim.

Et tout à coup, ce furent des mains levées, le cri : « En avant, mes garçons ! » dans toutes les langues de l'Afrique Occidentale. Les uns avançaient en bon ordre, jetant devant eux leurs grenades avec autant de sang-froid que s'ils avaient fait l'exercice dans le camp du Courneau. Les autres, dans une

course aveugle, s'élançaient vers la mort qu'ils allaient donner ou recevoir, en criant : « Aoua ! Alaoua ! Aïtia ! Aïlentia ! » D'autres, dont les gradés étaient déjà par terre, tourbillonnaient au hasard sous les rafales de mitrailleuses et les éclats d'obus qui soulevaient la terre et les cailloux autour d'eux.

« Aïtia ! Aïtia ! » criait Samba. Et il courait droit devant lui, trébuchant dans les trous, se relevant, reprenant sa course, se heurtant à d'autres Noirs qui couraient comme lui, se relevaient ou ne se relevaient pas. Il avait lâché son fusil, et une grenade d'une main son coupe-coupe de l'autre, il allait, hurlant toujours : « Aïtia ! » Dans son élan il franchit un fossé, sans même voir les hommes habillés de capotes gris-vert qui étaient couchés au fond. Au milieu des éclatements et des balles qui sifflaient autour de lui, il arriva sur un autre fossé, et cette fois il vit dedans des hommes qu'il ne connaissait pas. Alors, brandissant son coupe-coupe, il se jeta

sur eux. Dans un éclair il aperçut près de lui le chamelier, qui faisait tournoyer son couteau et détachait à la volée la tête d'un grand gaillard blond. Du sang lui gicla au visage, l'aveuglant à demi et l'empêchant de voir où sa lame venait d'entrer. A ce moment, il lui sembla qu'une hyène le mordait à l'épaule, et soudain il se trouva transporté à des milliers de lieues de l'endroit où il était à l'instant... Tous les arbres de la forêt qui entourait son village s'abattaient avec fracas et lui écrasaient la poitrine. Une armée innombrable de tailleurs de pirogues frappait les troncs à coups de hache. Et il se disait en lui-même : « Comment ces fils de chiens ne m'ont-ils pas prévenu pour que j'aie le temps de sortir de la forêt ! » Mais sous les haches des tailleurs de pirogues, les arbres gigantesques continuaient de tomber sur lui, et leurs branches étaient si serrées que la nuit se fit sur sa tête. Il criait, mais sa propre voix, il ne l'enten-

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dait plus, car elle était couverte par les cognées qui frappaient, les arbres qui croulaient, les cris perçants des singes, et l'effrayant tapage des buffles, des hyènes et des panthères qui s'enfuyaient en grognant. Puis tout à coup le tumulte cessa. Une fois encore il essaya de soulever la masse des arbres, et il retomba sur le sol, vaincu par le poids de la forêt.

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