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CHAPITRE QUATRIÈME

Quand Baba Diolo était mort, laissant au fils de sa sœur (car il n'avait pas d'enfant mâle) six vaches, deux taureaux, deux jeunes bœufs, trois génisses et des chèvres, les Anciens du village de Kolda avaient confié la garde du troupeau au mari de sa fille aînée, un certain Amadou Si. Et cet Amadou, ayant appris que Samba Diouf était parti faire la guerre chez les Toubabs, se disait en cultivant son champ, ou bien en passant l'archet courbe sur son petit violon monocorde : « Dieu veuille que les Toubabs le tuent ! En vérité sa mère est bien une de nos parentes, mais que j'en perde la vie ! son père est un de ces impies qui ne connaissent pas le Prophète et adorent les arbres et les pierres ! Lui-même avait laissé son esprit dans une bagane de vin

de palme, quand les gens de Karantaba l'ont envoyé chez le Manso. Qu'il brûle au feu où il s'est chauffé ! Dieu veuille que les Toubabs le tuent... » Mais à ceux qui lui demandaient des nouvelles du Niôminka, et comment allait son troupeau : « Dieu le lui garde ! répondait-il. Le jour où il reviendra le chercher, il le trouvera augmenté. Et j'espère que ce jour-là n'est pas loin ! »

En attendant, il envoyait en Guinée portugaise l'un ou l'autre de ses fils vendre tantôt une génisse, tantôt un bœuf ou un taureau du troupeau de Samba ; et le lendemain, sous les arbres du n'taba, il se plaignait que le lion ou la hyène lui eussent mangé une bête, et pour montrer qu'il disait vrai, il en exhibait la queue.

— Ta chance s'est levée, Amadou !

répondaient les gens du village, car le malheur destiné à ta maison s'est heureusement détourné sur la tête de l'étranger. En vérité, ta chance s'est levée !

Et le soir, d'une case à l'autre, le plus

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sérieusement du monde mais sans se regarder en face, ils se disaient entre eux :

— En vérité, Amadou n'a pas de chance ! Il arrive du malheur à beaucoup de ses bêtes. Toutes, sans doute, ne sont pas à lui. Néanmoins il n'a pas de chance !

— En vérité, Amadou n'a pas de chance ! La maladie et les bêtes de la brousse ne laissent pas en paix son troupeau. Si l'homme du pays de Niômi ne vient pas bientôt chercher l'héritage du frère de sa mère, il ne trouvera que des vaches qui ne peuvent plus être pleines, et des bœufs qui ne peuvent plus engraisser.

— Il trouvera aussi les queues des veaux et des génisses que le lion et la hyène lui ont tués ! ajoutait quelqu'un sans rire.

Et les propos allaient leur train, et le malheur continuait de s'acharner sur les bêtes de défunt Baba Dialo, lorsqu'un jour, au moment où le soleil s'in-

cline, un enfant accourut tout essoufflé chez Amadou.

— As-tu la paix? lui dit-il.

— La paix seulement ! Que veux-tu?

— Un étranger demande à te parler, et il porte les habits du Gouvernement.

— Qu'il vienne ! répondit Amadou saisi d'un mauvais pressentiment.

Et il vit entrer dans la case un grand gaillard habillé d'un vêtement qu'on aurait dit taillé dans des couvertures de laine passées au jus de palétuvier, un bonnet de même couleur sur la tête, des médailles sur la poitrine, et chaussé de souliers dont les semelles avaient assez de fer pour armer un bois de lance.

-— Diouf, fils de Diouf et de la sœur de défunt Baba Dialo ! dit l'étranger après les salutations d'usage.

— Je remercie Dieu qui t'amène ! fit à son tour Amadou Si en lui prenant la main avec empressement. Voici près de trois saisons des pluies que nous attendons ton arrivée. Qu'est-ce donc qui

t'a empêché de venir chercher ton héritage?

— Rien d'autre que la guerre des Toubabs !

— Leur guerre a donc duré si longtemps?

— Elle n'est pas encore terminée. Mais ils m'ont abîmé le bras,, et ma guerre à moi est finie.

— Tu dis vrai, fit Amadou. Les Toubabs t'ont abîmé, mais tu reviens comblé de faveurs ! ajouta-t-il en touchant les médailles accrochées sur sa poitrine. Tu peux aller partout à côté des Toubabs, et quelque jour on me dira que tu es chef d'un grand village, et peut-être chef de la province !

— Tout cela, je ne l'ai point désiré ! dit Samba avec modestie. Ce qui m'est arrivé m'est arrivé ! Mais j'aurais préféré que ces fils de femmes de mauvaise vie qui vivent à Karantaba, ne m'aient pas pris traîtreusement, quand je me suis reposé chez eux sur la route de ton pays, en venant chercher mon héritage.

— Que dis-tu là encore, mon ami !

J'ai bien appris, en effet, que ces chiens de Karantaba avaient envoyé un homme qui n'était pas de chez eux faire la guerre chez les Toubabs. Mais que j'en perde la vie, je n'aurais jamais cru que c'était toi !

— C'était moi en vérité, et jusqu'à ce que je meure, je ne l'oublierai jamais !

— Par ma mère ! ils ont fait là une chose bien défendue ! se récria Amadou Si en détournant de plus en plus son regard. Ces Mandingues ne sont pas des hommes ! Leurs langues sont habiles, mais leurs entrailles sont noires ! Ils vendraient leur père et leur mère, s'ils pouvaient en retirer un profit.

Même pour un œuf ils se disputent, et ils fatiguent les juges avec toutes leurs histoires de vols et de divorces. Leurs femmes, ils ne les choisissent point, ils les prennent encore dans le sein de leur mère : c'est pour cela qu'ils sont si laids et qu'ils ont les dents mal plantées et noires comme du bois pourri !

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— Tu les connais bien ! fit Samba.

Et si le Manso les avait connus comme toi, il n'aurait pas suivi leur parole !

— Ce sont des gens qui ne sont bons en rien ! poursuivit de plus belle Amadou, heureux d'avoir trouvé un sujet de palabre agréable à son hôte, et qui pour un moment encore écartait son esprit des bœufs et des génisses qu'il venait lui réclamer. Ils empruntent comme ils mangent, et au jour de payer ils oublient toujours le compte de ce qu'ils ont emprunté. Quand ils rencontrent leurs créanciers, ils leur parlent d'une façon orgueilleuse, en tirant les poils de leur barbiche. Plus ils sont vieux, plus ils sont audacieux ! Chacun d'eux veut faire l'homme riche, mais ils ne sont riches que de dettes. Les interprètes des tribunaux deviennent gras avec ces genslà...

Et tandis qu'il continuait de prodiguer ses injures aux Mandingues de Karantaba. Samba Diouf regardait les bambous de la toiture en se tapotant les

doigts, car il commençait à trouver toutes ces histoires un peu longues.

A la fin son parent se vit obligé de lui dire :

— Mais ne veux-tu point voir tes bœufs?

— Je ne suis pas pressé, fit l'autre, dont le regard se perdit de nouveau dans les ombres du toit.

— D'ailleurs, reprit Amadou Si en considérant à son tour les bois enfumés de la case, tu ne pourrais voir ce soir ton troupeau. L'herbe est rare en cette saison, et mes fils ont conduit le bétail loin d'ici. Ils reviendront trop tard dans la nuit pour qu'on puisse séparer les bêtes.

— Tu dis, sans doute, la vérité ! fit Samba.

Et à partir de ce moment rien ne l'intéressa plus, pas même le cousscouss de mil accompagné de lait aigri, que les femmes posèrent devant lui.

Ce qui ne l'empêcha d'ailleurs point de faire avec sa main un bon trou dans

le plat, car il ne mentait pas celui qui a dit le premier : « Voir l'œil dans la calebasse ne dégoûte pas de manger la tête du mouton. »

Le lendemain, au chant du coq, le Niôminka était debout.

Dans la cour, Amadou faisait déjà sa toilette, c'est-à-dire que s'étant rincé la bouche, il se crachait l'eau dans les mains, s'en lavait la figure et s'essuyait ensuite avec un doigt, à la manière des chats qui se passent la patte sur le museau. Samba en fit autant. Puis les deux hommes partirent ensemble pour aller voir le troupeau.

A peu de distance des cases, tout le bétail du village, un millier de têtes environ, était parqué, selon l'usage, chaque bête attachée à son piquet par un lien d'écorce de baobab, même les toutes jeunes pour les empêcher de téter. Et Samba se réjouissait de voir des animaux en si parfait état, le poil luisant, l'œil humide et bien ouvert, le

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ventre rebondi, chargé d'une graisse abondante.

Amadou Si pria son hôte de l'attendre un instant. Il reparut bientôt avec deux vaches de chétive apparence, l'œil atone, le poil sec comme une natte soudanaise, la queue profondément enfoncée dans la croupe — de ces bêtes enfin dont on destine la viande à nourrir les travailleurs étrangers ou bien à purger une dette.

— Mais ce sont les grand'm^ères des vaches que tu m'amènes là ! s'écria Samba Diouf, J'avais entendu dire que Baba Dialo était un homme riche, et je ne pensais pas qu'un homme riche pût avoir des bêtes pareilles !

— Ce sont celles qu'il m'a laissées, fit simplement Amadou Si. Et ce qu'il m'a laissé, je te le donne.

Cependant, la remarque de Samba avait produit quelque effet, car les trois vaches que son parent lui présenta ensuite, étaient en moins piteux état.

Il tourna tout autour, leur souleva la

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queue, leur passa la main sur les flancs et dit en hochant la tête :

— Par la vérité même ! la chance n'était pas sur les vaches du frère de ma mère, car je n'en vois pas qui soient pleines. Sans doute ont-elles déjà mis bas?

Comme s'il n'avait rien entendu. Amadou, l'air affairé, allait çà et là dans le troupeau, et tour à tour il amena deux taureaux, deux jeunes bœufs, trois génisses et un veau.

— Et où est la sixième vache? demanda le Niôminka.

— Que j'en perde la vie ! répondit Amadou, celle-là était pleine, mais la hyène l'a tuée ! Nous avons retrouvé ses restes dans le bois, et je t'en montrerai la queue. Avec celle qui te manque, tu as bien devant toi les treize bêtes que le frère de ta mère t'a laissées en héritage.

— Tu dis vrai, repartit Samba. Mais où sont les petits de toutes ces vaches et de toutes ces génisses qui depuis bien-

tôt deux ans ne sont pas restées sans mettre bas?

— C'est ce que tu as sous les yeux !

— Alors où sont les mères? dit Samba.

— 0 Diouf, ne te presse pas ainsi !

Ce qu'il y a dans cette affaire, je vais te le dire entièrement ! Aussi malins que soient les hommes, aussi rusés que soient les gardiens, aussi savants que soient les sorciers, les bœufs habitent la brousse, et la brousse et les bœufs sont inséparables, et dans la brousse les bêtes sauvages ne finissent point ! Si tu restais ici quelques jours, tu ne pourrais dormir à cause des cris de la hyène et des miaulements de la panthère. L'herbe ne va pas chercher les bœufs, ce sont les bœufs qui vont trouver l'herbe. Mais le lion les y trouve aussi ! Quand la plaine est grasse et humide, et que les herbes sont hautes, les bêtes s'y enfoncent jusqu'aux cornes, et c'est alors que les animaux sauvages peuvent le mieux les surprendre. Je te le dis encore. Samba ! Si rusé que soit l'homme, la hyène qui a faim est encore

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plus rusée que lui ! Et je vais te dire autre chose, mon ami ! Une nuit, après la saison des pluies, un de nos bergers a eu les entrailles arrachées par la patte d'une panthère. Ah ! Diouf, en vérité nous sommes tous dans la main de Dieu, et le bétail aussi ! Ce qui arrive à nos bœufs tous les mois, est arrivé à ton troupeau. Comment aurait-il pu se faire que les malheurs qui tombent sur nos bêtes, ne soient pas aussi tombés sur celles de Baba Dialo? Tu peux remercier Dieu qui t'a comblé de biens, et quand tu vas rentrer dans ton pays, tu seras un grand possesseur ! En vérité, si j'avais plus de richesses et si mes bœufs étaient en nombre, je t'aurais remplacé tête pour tête tous les animaux qui te manquent. Mais j'ai gardé les queues des bêtes que la brousse t'a mangées, et tu pourras les apporter à la sœur de Baba Dialo ta mère, pour lui montrer que c'est seulement la vérité que je dis!

Pendant tout ce discours, les yeux du

Niôminka allaient d'un animal à l'autre, et comparant son chétif héritage au reste du troupeau : « Certes, se disait-il en lui-même, si j'étais dans mon pays et si les Anciens de mon village devaient juger la chose, je n'accepterais pas les mensonges de ce chien pourri ! Mais les gens du Fouladou ne valent sans doute pas mieux que les gens de Karantaba ! Ils me donneront toujours tort, car je ne suis qu'un étranger. Qui n'a que son œil pour tout arc ne peut tirer et tuer la bête. Et celui qui n'a pas sa mère, il faut qu'il tette sa grand'mère. Que ce fils de dix pères me donne des liens pour attacher mes bœufs, et que je le quitte au plus tôt î »

— Le bien que tu m'as fait. Amadou, dit -il enfin, certainement Dieu te le rendra. Mais la saison des pluies est sur nous. Les nuages qui portent l'eau commencent à paraître dans le ciel. Je ne puis demeurer plus longtemps avec vous. Et si tu me prêtes un de tes garçons pour m'aider à pousser mes bêtes,

j'arriverai plus vite à la rivière de Bandioul.

— Deux, si tu le désires ! fit l'autre avec empressement. Tu n'en trouveras pas de meilleurs pour diriger les bœufs où ils veulent !

— Je le sais mieux que toi ! dit Samba.

Et le jour même, accompagné du plus jeune fils de son hôte, circoncis l'année précédente, il reprit le chemin de son pays.

Pendant deux jours ils cheminèrent tantôt sur des plateaux de pierres rouges qui brillaient au soleil comme un miroir de métal, tantôt à travers des vallons où les animaux se dispersaient pour brouter l'herbe des bas-fonds. Dans la forêt, le peuple exubérant des singes poussait sur leur passage des cris perçants et rageurs : singes rouges à favoris, qui ne voyagent que précédés d'éclaireurs, tant ils sont couards de leur nature ; petits singes verts à figure noire, qui s'en vont à la queue-leu-leu sur des pistes fréquentées d'eux seuls, et qui au moindre bruit s'élançant sur les lianes, continuent leur file indienne à toute vitesse dans les arbres ; singes orangés dont les mains ne touchent jamais la terre ; et les plus laids de tous mais les plus vigoureux, les maîtres de la forêt aérienne, les singes à tête de chien, qui insultent le pas-

sant avec des branches mortes, ne refusent pas le combat s'ils se sentent en nombre, attaquent l'antilope endormie et en font un festin quand sa chair a pourri dans le linceul de feuilles sèches dont ils recouvrent son cadavre. Dans la brousse aux arbres malingres, les pintades sauvages s'envolaient devant eux, tandis que les perdreaux, écrasés par la chaleur, se contentaient de s'écarter un peu, dressant très haut la tête pour voir quels étaient ces intrus qui troublaient leur solitude. Quelquefois un phacochère, s'échappant d'un fourré, mettait la panique dans le troupeau. Des antilopes de toute taille et de tout pelage s'enfuyaient à leur approche, les unes fauves au derrière blanc, d'autres zébrées et mouchetées, les cornes en forme de lyre, d'autres grandes comme de jeunes chevaux, les cornes épaisses et recourbées en arc sur l'échiné, d'autres dont les bois en tire-bouchon, aiguisés comme des poignards, auraient fait la charge d'un enfant de douze ans, d'autres

enfin toutes fluettes, plus petites que la plus petite chèvre, et d'^ine grâce charmante. Tout cela bondissait à la portée d'un jet de pierre, puis se retournant aussitôt, dressait la tête en l'air, l'œil vif, les naseaux frémissants, et rassuré à la vue de la paisible caravane, se remettait à brouter.

Le troisième jour, au fort de la chaleur, la plus maigre des vaches maigres, qui depuis le début du voyage suivait péniblement les autres, se laissa de plus en plus distancer. Ses yeux s'étaient voilés, sa langue pendait hors de sa bouche, et sa queue, qui tombait sur ses jambes comme une corde inutile, n'avait plus la force de chasser les innombrables mouches que le troupeau traînait avec lui et qui se ramassaient sur elle. On avait beau la piquer de l'aiguillon, la malheureuse ne faisait quelques pas que pour s'arrêter aussitôt. Elle finit par trébucher et ne se releva plus. Pendant une heure Samba et le fils d'Amadou tapèrent dessus à tour de bras pour

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la remettre sur pied. Peine perdue : la bête était à bout de souffle. Alors éclata la colère que contenait depuis longtemps dans son cœur l'héritier de Baba Dialo :

— En vérité, s'écria-t-il en s'arrêtant de taper sur la vache pour menacer de sa trique son jeune compagnon, vous êtes des fils de femmes de mauvaise vie, et ton père ne connaît pas le nombre de ses pères !

— Ouaï, l'homme ! riposta le garçon.

Pourquoi insultes-tu mes parents?

— Pourquoi ! se récria Samba. Parce qu'ils m'ont volé et trompé ! Et si tu n'étais pas un enfant, je te fendrais les reins, car dans votre famille vous n'avez pas d'honneur !

— Ne te fâche point, ô Diouf ! dit le fils d'Amadou en l'appelant, pour le calmer, par le nom de son père. Et que ton cœur se repose ! Ce qui arrive n'est pas ma faute. Je ne suis qu'un enfant et les hommes âgés ne me demandent pas conseil.

— Par ma vie ! reprit Samba, tu es

jeune mais ta langue est mielleuse, et tu ne pourrais point jurer que tu n'as pas aidé ton père à me changer mes vaches !

C'était l'heure accablante où tout le peuple de la brousse n'a plus le courage de bouger, où l'antilope reste accroupie au milieu des hautes herbes, et où les singes, loin de la terre brûlante, cherchent quelque fraîcheur dans les hauts bouquets des palmiers. La malheureuse vache battait le sol avec sa tête, le sable lui entrait dans les naseaux, elle ne faisait même plus un effort pour le souffler.

— Allons nous-en ! dit Samba en laissant retomber sa trique. La voir crever ne sert à rien !

Et touchant la bête du pied une dernière fois, il l'abandonna aux mouches.

Le lendemain matin, au réveil, c'est en vain qu'il appela le fils d'Amadou Si. Le garçon avait disparu, et la meilleure génisse avec lui ! Où le retrouver maintenant? Comment courir à sa poursuite dans ce pays inconnu? Que ne l'avait-il assommé, ce fils de chien pourri, comme

il avait manqué le faire devant la vache agonisante ! « En vérité, se disait-il, ces damnés bœufs ne m'ont causé jusqu'ici que du souci et ont brouillé ma tête ! C'est à cause d'eux que depuis des lunes qu'on ne peut plus compter, j'ai quitté mon village et que j'ai vu l'univers se déplacer. Si la route est encore longue, je n'en ramènerai pas un seul ! »

Pendant deux jours encore il chemina dans la brousse, en poussant des cris rauques pour faire avancer son troupeau. Enfin il arriva au bord de la rivière de Bandioul, et devant l'immense nappe jaunâtre qui marque les confins de son pays, il oublia dans sa joie les Mandingues de Karantaba, et la traversée de la mer, et la guerre chez les Toubabs, et tous les désagréments que lui avaient donnés ses bêtes. Et en lui-même, obscurément, il remerciait les choses et les êtres mystérieux qui l'avaient protégé, le Dieu des Musulmans qui avait fait du bien à beaucoup de gens du bataillon,

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et les dieux familiers de ses ancêtres Sérères, le M'boul sacré au pied duquel les femmes de Niômi viennent répandre à la tombée du soir, sous les ramures largement étalées, un peu de farine de mil délayée dans du lait aigri, et le gros rocher rouge qui émerge du vallon de Baline, et le sorcier qui avait fabriqué ses téré, et la corne d'antilope que lui avait donnée Lam Maran, et le marabout d'un village voisin qui avait enfermé dans un habile talisman son nom avec celui des Génies bienfaisants, et la vieille femme de son village qui, le jour où il était né, n'avait pas vu de malédiction dans sa nuit...

Jl fit marché avec un piroguier pour passer la rivière, qui n'était large à cet endroit que de sept ou huit kilomètres.

— Patron des bœufs, lui dit un homme en le voyant embarquer son troupeau dans la faya (1) du passeur, ton chargement est bien lourd pour la saison! 11 y a eu du vent ces jours-ci.

(1) Lourde pirogue de charge.

Je crains qu'il ne te fatigue encore. Et du menton il lui montra de légers nuages épars qui se groupaient dans un coin du ciel.

— Ne crains pas cela, dit Samba. Moi aussi, je connais les cieux ! La pluie n'est pas encore sur nos têtes, et il me tarde d'être arrivé car je suis depuis longtemps en chemin... Partons, dit -il au piroguier.

Celui-ci démarra la barque engagée dans la vase, et Samba prit la barre en s'excusant de ne pouvoir pagayer.

— J'ai honte, patron du bateau ! ditil. Je tiens la barre comme une femme ou un enfant qui n'a jamais porté de vêtement. Mais pardonne-moi, je n'ai plus cju'une main ! J'ai honte, je te le dis encore, car moi que tu vois assis à l'arrière de ta pirogue, j'étais le premier pêcheur de mon pays. Aucun filet ne m'était inconnu, et non plus aucune ruse pour attraper les poissons de ma rivière. Je lançais mieux que personne la ligne de fond garnie de trois hameçons, et je savais frapper le lamentin, la nuit, au

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clair de lune, sans jamais manquer mon C0UJ5. Pardonne-moi, patron du bateau, mais ils m'ont tué mon bras !

— Ne te tracasse pas la tête, patron des bœufs ! Tu m'as bien payé, et tu parais un homme juste et maître de la vérité. Fais ce que tu peux, c'est encore une aide. De mon côté, je ferai le nécessaire, et nous arriverons en paix.

Le calme était complet. Dans l'atmosphère un peu trouble on ne sentait aucun souffle. Pas une ride sur l'immense plaine d'eau. Les premières pluies n'avaient pas encore établi les courants d'hivernage, et c'est à peine si la marée faisait sentir son remous. Cependant, les animaux, qui jusque-là s'étaient tenus tranquilles au fond de la faya, commencèrent à donner des signes de malaise et d'inquiétude ; les taureaux piétinaient, les bœufs soufflaient bruyamment. Samba Diouf et le batelier relevèrent en même temps la tête. Du côté de l'est, l'horizon s'était subitement éclairci. Le ciel bas et voilé était devenu

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en un instant d'un bleu profond et sans nuage. Et cette soudaine embellie s'accompagnait étrangement d'un puissant murmure assourdi.

— Le vent arrive, dit Samba, et je crois, un grand vent. Mais si tu forces, patron du bateau, nous aurons le temps d'atteindre l'autre bord avant qu'il nous ait rejoints.

— Plantons le mât, dit le piroguier, et hissons la petite voile. 11 faut que nous arrivions à temps, car en cette saison la tornade ne vaut rien.

Et sortant son couteau, il fit le geste de fendre l'air en deux, comme les vieux navigateurs tiraient jadis le canon afin de briser les orages.

Autour de la pirogue, on ne sentait encore que les premiers mouvements de l'air bousculé par l'ouragan, qui s'annonçait ainsi de très loin. La puissante rumeur grandissait ; d'énormes volutes de nuages, amoncelés les uns sur les autres, roulaient sur l'horizon ; et par grandes foulées cette cavalerie d'apo-

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calypse bondissait, en mugissant, dans le ciel qu'elle semblait dévorer. Tous les oiseaux qui volaient sur l'estuaire avaient subitement disparu. On ne voyait d'autre aile que la voile gonflée qui emportait vertigineusement les deux hommes et le troupeau. Du côté qu'ils avaient quitté, la surface argentée de la rivière se ternissait sous le hérissçment de milliers et de milliers de petites vagues sombres, et cette noirceur d'encre, lancée à leur poursuite, accourait derrière eux, rapide comme une inondation, un nouveau fleuve dans le fleuve. Bien qu'ils fussent déjà éloig'iés de plus d'une lieue de la rive, des tourbillons leur jetaient au visage du sable, des feuilles, des brindilles, des débris de toutes sortes qui précédaient la tempête et fuyaient devant elle. Et dans cette poussière aveuglante l'ouragan les rejoignit tout à coup.

C'était un vent épais, d'une seule masse, eût-on dit, et qu'on aurait pu, en effet, couper avec un couteau. Les té-

nèbres s'étaient faites ; tout le ciel, d'un noir de poix, s'était replié sur leurs têtes ; l'air était devenu glacé ; les bêtes s'agitaient de plus en plus.

— Par ma vie ! s'écria Samba, nous serons vite arrivés si le mât ne rompt pas !

Mais juste à ce moment on entendit un craquement. Le mât cassa au ras du banc, qui lui-même se fendit en deux, et la v.oile tomba sur l'avant, une moitié dans l'eau, et l'autre retenue par les cornes des bœufs.

Le piroguier se jeta sur sa pagaie ;mai8 des rouleaux d'air invisibles foulaient et soulevaient la rivière, et de grosses vagues s'écroulaient dans la faya surchargée. Pour l'empêcher d'aller au fond, il s'arrêta de pagayer, et bondissant de banc en banc, son couteau à la main, il coupa vivement les entraves des bêtes, afin de leur permettre de sauter par-dessus bord. Alors il y eut dans la pirogue une effroyable confusion d'animaux se bousculant, se ruant

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les uns contre les autres, s' envoyant des coups de pieds et de cornes, avec des meuglements d'épouvante et de fureur.

Malgré les efforts de Samba qui de sa main valide tenait toujours la barre, le bateau vint en travers de la lame et se mit à rouler. Deux vaches se jetèrent à l'eau, nagèrent un instant et disparurent. Puis ce fut un mouton, une chèvre, une génisse que le roulis envoya dans la rivière où, après une courte lutte, les pauvres bêtes s'engloutissaient à leur tour.

Comme si des trous profonds s'étaient creusés dans l'atmosphère, le vent ne formait plus maintenant une masse dure et compacte, mais cessait par instant, pour reprendre de plus belle et frapper à coups de massue tout ce qui se trouvait devant lui. Ces coups euxmêmes s'espacèrent. Entre la rivière bouleversée et le ciel qui paraissait s'effondrer sous le poids de l'eau qui le chargeait, le formidable courant d'air avait juste la place de se frayer un

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passage. Des éclairs jaillirent des ténèbres, quelques gouttes de pluie commencèrent à tomber, et presque tout de suite le ciel se déchira, des trombes d'eau s'écrasèrent sur la rivière, et la faya fut emportée dans des ténèbres glacées.

Le passeur et Samba, devenu presque indifférent au sort de son troupeau, ne pensaient plus qu'à vider avec des calebasses l'eau qui emplissait la pirogue.

Battus du Vent et de la lame, noyés sous ce déluge et menacés de couler à tout moment, ils allaient à la dérive lorsqu'une secousse brutale les renversa sur le dos. Avertis par leur instinct, les bœufs avaient déjà sauté dans les boues de la berge où la faya venait d'échouer. Une génisse, quelques chèvres et les deux hommes en firent autant.

Dans la forêt qui bordait la rivière, les arbres craquaient et se brisaient. Et le petit groupe tremblant des hommes et des bêtes, n'osant y pénétrer, attendit sous des cataractes que l'ouragan fût passé.

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Enfin, au bout, d'une heure, la tornade s'éloigna pour dévaster d'autres contrées, ne laissant derrière elle qu'un brouillard de pluie fine qui, s'évanouissant lui aussi, découvrit dans un air d'une limpidité admirable une forêt rafraîchie, sortie des ténèbres et du fracas avec un visage nouveau, d'où s'était effacée en un instant la fatigue de huit mois d'été,

— Tu t'es donné beaucoup de mal pour tes bêtes, patron des bœufs ! dit le piroguier. Et voilà que presque toutes ont été mangées par la rivière !

— Tu dis vrai, gémit Samba, et je n'ai tant voyagé que pour faire de la viande à poissons et à crocodiles !

Et comme le patron du bateau lui offrait de l'accompagner jusqu'au village le plus proche :

— Pardonne-moi, répondit-il, mais ne te fatigue pas encore à suivre mon chemin. Un seul bras suffit maintenant pour conduire ce troupeau de m.alheureux !

Il arriva le soir à Niômi.

Eu dehors de l'enceinte, les animaux, revenus du pâturage, étaient déjà rassemblés. Samba appela le gardien, lui remit ses bêtes épuisées, puis ayant chaussé ses souliers qu'il portait jetés sur l'épaule, il pénétra dans le village, du pas assuré d'un homme qui a été le compagnon de guerre des Toubabs.

Sur le fond du ciel blafard, éclairé par la lune, les toits pointus des cases se détachaient en dents de scie, les uns d'un jaune clair si le chaume était neuf, les autres noirs si la paille était vieille, et d'autres tout ruineux dont on ne voyait que les carcasses. Çà et là, quelques baobabs géants élevaient dans la nuit leurs branches presque sans feuillage, pareilles à des bras énormes, terminés par des doigts courts. Et au milieu des paillotes, s'arrondissait en dôme la

masse épaisse du n'taba aux feuilles larges comme des assiettes, où s'abrite pendant le jour la conversation des oisifs, mais qui sans doute, à cette heure déjà tardive, ne devait plus être hanté que par le vol des roussettes, les chauves-souris à gueule de chien.

Samba revit avec plaisir le tas d'immondices où les femmes ont coutume de jeter les cendres et les ordures, et dont la hauteur témoignait de l'ancienneté du village. Une odeur de fumées traînantes, de nourriture et d'huile chaude caressait agréablement son nez ; les chiens hurlaient derrière les palissades ; sous le n'taba, il entendit les voix de quelques causeurs attardés.

— Êtes-vous en paix, ce soir, les gens du village? cria-t-il.

— Quel est celui qui parle? fit quelqu'un.

— Moi, Samba Diouf ! répondit le pêcheur.

Et aussitôt les causeurs d'accourif autour de lui.

LA RANDOINNÉE DE SAMBA DIODF 2TI

— Ouaï ! disaient-ils. C'est donc toi, Samba Diouf !

— C'est moi seulement !

— As-tu la paix, Samba?

— La paix seulement !

— Sais-tu que tu nous a étonnés?

— Peut-être ! Et comment se portent vos maisons?

— La paix seulement y habite. Mais tous te regrettaient, ô Diouf !

— Que la nuit vous soit douce ! Je vais revoir les gens de ma famille.

— Tu vas les étonner, Samba ! Attends que nous y allions avec toi.

Et tous ensemble ils le suivirent jusqu'à l'enclos paternel.

Le vieux Diouf était dans sa cour, quand il franchit la palissade.

— Père, as-tu la paix? dit-il.

Et le vieillard, levant les bras :

— Notre Samba est revenu ! Notre Samba est revenu !

Et toute la maisonnée, sortant de toutes les paillotes, courait au devant de

Samba, et tous, grands et petits, serraient sa main valide et lui demandaient sans fin :

— As-tu la paix? As-tu la paix, ô Samba?

— Dépêchez-vous ! criait sa mère d'une voix suraigûe, votre grand frère a faim ! Il a dû oublier le goût de notre mil ! Mais laissez-le ! Demain nous lui ferons un riz à l'huile de palme, et nous verrons bien si sa bouche préfère la nourriture des Toubabs aux plats que nos mères nous ont appris !

Et les calebasses arrivaient, les unes avec du mil au poisson qui restait du repas du soir, les autres avec du lait aigri, les autres avec du manioc qu'on avait cuit sous la cendre. Et la main de Samba plongeant dans le couss-couss, roulait prestement des boulettes qu'il engloutissait aussitôt avec une rapidité merveilleuse.

Accroupis sur leurs talons, les enfants suivaient tous ses gestes, de sa bouche à la calebasse et de la calebasse à sa

bouche, puis baissaient vivement les yeux de peur de l'avoir trop regardé. Les plus hardis touchaient sa capote et disaient :

— Que j'en perde la vie, mais ces habits sont lourds à porter !

— Restez tranquilles, les enfants ! répondait entre deux bouchées l'ancien soldat du 113^. Ce qu'on mettait dessus était bien plus lourd encore !

A tout moment, des parents ou des amis de la famille franchissaient la palissade pour saluer le nouvel arrivé. Et dans la foule qui emplissait l'enclos, des propos divers circulaient. Les uns assuraient que le troupeau ramené par Samba allait au delà de cent cornes ; d'autres prétendaient au contraire qu'il rapportait peu de bétail, mais que le reste suivait sous la garde d'un homme du pays des Foulahs ; d'autres croyaient savoir qu'il avait vendu en chemin la plus grande partie de ses bêtes, car le pays des Foulahs est loin, et c'est une chose malaisée, surtout quand on n'a

plus qu'un bras, de conduire un grand troupeau ; d'autres enfin, qui avaient quelque parent à la guerre, s'étonnaient qu'il rentrât seul et que sa guerre à lui fût finie.

Tout à coup les gens s'écartèrent. Escorté de quelques Anciens et soutenu par son fils au poil blanc, le vieux Bakari Silla, le chef du village, s'avançait dans l'enclos, tout courbé sur son bâton.

Vivement une jeune fille approcha un escabeau pour faire asseoir le vieillard, et après les salutations d'usage :

— Tu arrives du pays des Toubabs, Samba? demanda Bakari Silla.

Et Samba répondit :

— C'est de là que je viens, mais les Toubabs m'ont laissé à mon retour là oii ils m'avaient pris, et j'en ai profité pour aller chercher les bœufs que m'a laissés le frère de ma mère.

— Samba, reprit l'Ancien, dans le pays des Toubabs tu as certainement rencontré des jeunes gens de notre village et des villages voisins. Lorsque tu

étais déjà sur le chemin des Foulahs, Mapaté Diop, Kemo Dafé, Bakari M'Bodj, Mademba Salle sont partis, comme l'a commandé le Manso. Ils ont touché l'argent du roi des Toubabs et sont allés faire la guerre. Ils ont écrit quelquefois. Il y en a qui n'écrivent plus. Mais toi, Samba, tu as dû les rencontrer certainement.

— Homme vieux, répondit Samba, depuis que j'ai touché la terre de notre pays, tous les gens chez qui je suis passé m'ont demandé la même chose. Mais seul, celui qui n'est pas allé au pays des Toubabs peut poser de pareilles questions. Je suis fatigué aujourd'hui, néanmoins je puis te dire qu'il est difficile de rencontrer son semblable sur la terre des Toubabs. Un parent peut chercher son parent des jours et des jours, et ne le trouve pas. Le pays des Toubabs est grand ! Et les Toubabs eux-mêmes, que nous croyons peu nombreux parce que quelques-uns seulement viennent ici, ils sont en nombre qu'on ne peut

276 LA RAINDONNÉE DE SAMBA DIOUF

pas compter, comine ies foufniis rouges et les fourmis noires dans la forêt. Leurs villes sont vastes comme des pays ; et quand ils sont rassemblés, tu peux jeter une pièce de cuivre, elle ne touche pas la terre.

— L'univers est grand ! dit le vieux.

Et tous les Anciens hochaient la tête,

senl;iiii que Samba était devenu plus ancicii qu'eux.

— L'univers est grand ! reprit Bakari Silla. Et probablement, ce que tu as vu dépasse nos courtes cervelles. Mais il t'a été facile de reconnaître les gens de chez nous, car on ne peut confondre les hommes aux oreilles rouges avec les hommes aux oreilles noires.

— Pardonne-moi, vieil homme ! mais il y a là encore quelque chose qui t'est caché. Nous avons été réunis de tous les pays des hommes noirs, et celui qui m'aurait dit, avant de voir ce. que j'ai vu, qu'il y avait tant d'hommes à lapeau noire comme nous qui ne sont pas nos parents, qui parlent des langues dif-

férentes de la nôtre, et qui habitent si loin de nous, en vérité je ne l'aurais jamais cru !

— Par la vérité elle-même, déclara le tisserand, les Toubabs sont remplis de force pour réunir ainsi ceux qui sont si éloignés sur la terre !

— Cela dépasse la parole ! poursuivit Samba Diouf. C'est pour cela que je n'ai rencontré personne de notre pays, car il y avait des milliers de nos semblables rassemblés dans de nombreux bataillons, et nous étions en tel nombre que les noms ne suffisaient plus et qu'on nous marquait par des chiffres. Comme j'avais été engagé avec les gens du Sud, à cause de la trahison de ces fils de chiens de Mandingues, je me trouvais parmi des hommes qui se nourrissent de viandes qu'on ne peut pas nommer, mangent leurs aliments sans les cuire, ne connaissent point chez eux les habits, et qui étaient devenus fiers de porter ceux du roi des Toubabs. Il y en avait du fond de l'Est, il y en avait des grands

278 LA RANDONNEE DE SAMBA DIOUP

fleuves du Nord, il y en avait des bords de la mer, il y en avait de l'intérieur du pays. Et là dedans, ni maîtres, ni esclaves, ni patrons, ni serviteurs. Les Toubabs vous mettent tous sur le même rang, et personne ne s'assoit plus haut que son voisin s'il n'a pas les galons de capolar ou de sarzent. Mais cela en vérité n'est pas facile à atteindre ! Moi, je n'ai pas eu le temps d'avoir ces choses-là. Ils m'ont touché, j'ai cru être mort ; ils m'ont soigné à l'hôpital, ils m'ont donné une médaille, et être ici me paraît meilleur que les galons de sarzent !

— C'est donc que tu as fini ta guerre? intervint le forgeron. Comment se fait-il qu'elle ne soit pas finie aussi pour les autres? Qaund nous nous sommes battus avec Fodé Kaba, ce ne fut pas long ! Il y eut des hommes tués qu'on ne pouvait compter, mais tous les autres rentrèrent en même temps.

— La guerre des Toubabs ne va pas ainsi, Massiré ! Tu marches et tu ne sais

pas OÙ tu vas, tu reviens en arrière et on te dit que tu avances. Celui qui veut savoir se fatigue la tête et ses idées se brouillent. Chacun suit la voie qu'on lui dit, et personne ne sait pourquoi. En vérité, Massiré N'Gom, la guerre des Toubabs ne va pas comme la nôtre ! Tu fais la bataille pendant des lunes en restant à la même place, tu ne vois pas celui que tu combats, et tout le jour et toute la nuit les kanous envoient des balles qui éclatent au départ et aussi à l'arrivée. Tu en reçois plus que tu ne peux compter, et celles que tu reçois font tant de bruit en éclatant, que tu ne peux parler à celui qui te touche car il ne t'entendrait pas. Et il y a encore bien d'autres choses qui viennent de l'enfer et que je ne peux pas dire. Cela surmonte la parole ! En vérité celui qui n'a pas vu la guerre des Toubabs, sa tête ne peut pas l'imaginer. Et je pourrais rester des nuits à vous raconter ce que j'ai vu, je n'en finirais point, ou bien vous diriez que je mens, ou

bien vos têtes ne le comprendraient pas.

— En vérité ! s'exclamaient tous les Anciens, les Toubabs ne font pas des choses insuffisantes, et ils embarrassent l'esprit des hommes !

— Dieu leur a donné le monde ! déclara le père des cinq filles. Et ils en sont les maîtres, car ils possèdent tous les secrets.

— Dis-moi la vérité, Samba, demanda le chasseur d'antilopes. Comment sont les Toubabs qui font la guerre aux Toubabs de France? Sont-ils pareils à eux, ou ne leur ressemblent-ils pas?

— r Je ne les ai point vus, mon ami ! Ils m'ont touché, mais je n'ai jamais vu la couleur de leurs cheveux. On dit qu'ils ont les cheveux blancs, la peau de la figure très rouge, et que beaucoup ont deux yeux en plus des leurs (1). Mais je te dis seulement la vérité, Demba N'Dour : ils m'ont touché, mais je n'ai

(1) Evidemment Samba entend par là que les Allemands portent des lunettes.

pas eu le temps de regarder leur visage.

— Par ma vie ! dit le sorcier, tu nous racontes des choses surprenantes ! Sans doute ont-ils des téré qui les cachent à la vue des autres, et celui qui les fait est un homme très fort.

— Ce n'est pas mon idée, répliqua Samba Diouf, car les Toubabs ne croient pas aux téré, et d'ailleurs aucun téré ne peut empêcher la balle d'un fusil des Toubabs de percer la peau d'un homme.

Mais tous se cachaient dans des trous où nous ne pouvions les voir et où il faut aller les chercher. J'y suis allé, j'ai fait tourner mon coupe-coupe, j'en ai frappé, ils m'ont touché eux aussi, mais je te le dis encore, je ne les ai pas vus !

— On m'a dit, reprit le chasseur, que vous aviez des fusils que l'on charge par derrière. J'en ai vu un pareil dans les mains d'un Toubab qui ne manquait jamais son gibier. Vous ont-ils donné des fusils semblables?

— Nous n'avions que ceux-là ! Mais

282 LA RANDONNÉE DE SAMHA DIOUF

je n'ai pas eu le temps de -tirer. Nous lancions seulement des morceaux de fer gros comme des œufs de crocodile, d'où l'on sortait une petite bague et qui éclataient sitôt qu'ils avaient touché la terre. Notre bras les lançait comme un kanou.

— En vérité, Samba, déclara Demba N'Dour, tes yeux ont vu des choses que j'aurais désiré voir !

— Et la nuit? questionna un des Anciens. Le froid vous empêchait-il de dormir?

— De ceux qui faisaient la guerre aucun n'osait dormir, car les Toubabs allumaient toute la nuit des lampes dans le ciel. Ils les lançaient en l'air avec un petit fusil, et deux fois à la hauteur du plus grand benténier elles s'allumaient toutes seules, et la nuit devenait comme le jour.

— En vérité, fit une voix, les Toubabs sont puissants, ils peuvent changer la nuit en jour !

— Tout cela n'est rien, reprit Samba.

LÀ RÀNDONJNÉE DE SAMBA DIODF 288

Le jour comme la nuit, ils passaient audessus de nous avec des machines qui volent, et du haut desquelles les Toubabs Alamans voyaient tout le pays des Toubobs de France, et les Toubabs de France tout le pays des Toubabs Alamans.

: — Ce doit être des ballons, opina le père des cinq fdles. J'en ai vu un à Dakar, quand j'étais jeune. Il montait si haut dans le ciel qu'on ne pouvait apercevoir les hommes qui se trouvaient dedans.

— Il y en avait comme tu dis, Ailassane N'Diaye, mais ils étaient attachés par des cordes, tandis que ceux dont je te parle, étaient pareils à de grands aigles ou à des marabouts dans le ciel.

— Et le roi des Toubabs? demanda l'Ancien du village. Sans doute l'as-tu vu. Samba?

— Vieil homme, il n'y a que lui dont on parle ! Mais ni moi, ni personne, nous ne l'avons jamais vu. Nous avons vu quelques-uns de ses envoyés, ils en par-

laient beaucoup, mais ils ne l'ont jamais amené.

— J'ai entendu dire, fit quelqu'un, qu'il était à Paris.

— Il y a de nos semblables qui sont allés à Paris, mais là-bas ils n'ont jamais rencontré le roi des Toubabs. Ils ont vu des maisons hautes comme des collines, ils en ont même vu une dont la tête disparaît dans les nuages, ils sont entrés dans des carrosses qui marchent sous la terre et qui ne font pas de fumée ; ils ont vu des magasins où il n'y a personne pour te servir : tu mets ton argent dans un trou, et les plats à manger viennent tout seuls, comme si des Génies se trouvaient enfermés dans les murs de la maison. Ils ont vu encore des choses qu'il faudrait des lunes et des lunes pour vous raconter, mais ils n'ont pas vu le roi des Toubabs !

— Et la guerre que tu as laissée derrière toi, est-ce qu'elle ne finira point, Samba?

— Personne ne peut savoir quand elle

finira. Les deux ennemis ne connaissent pas la crainte, et leur nombre est incalculable ! Il en meurt chaque jour assez pour remplir toutes les cases du Sine et du Saloum réunis, mais il en reste toujours, comme si ceux qui meurent le soir se relevaient le matin. Ajoutez et mélangez à cela que toutes les races de l'univers sont rassemblées dans le pays des Toubabs. Mais des hommes qui n'ont pas les oreilles rouges, c'est nous les plus nombreux et dont le cœur est le plus solide, et pour cette raison, les Toubabs de France détruiront les Toubabs alamans !

— Parle-moi encore, mon ami ! dit le vieux Bakari Silla. Les Toubabs de France sont-ils aussi audacieux que nous dans la bataille?

— Sache, vieil homme, que les Toubabs de France sont entre tous les Toubabs ceux qui désirent le plus les richesses ; ils te font tout payer très cher, mais quand leur cœur s'échauffe, leur vie ils la donnent pour rien !

— Et tes bœufs? demanda quelqu'un.

— Je suis fatigué ce soir, et ceci est une autre palabre, fit évasivement le pêcheur. Demain nous arrangerons cela avec les gens de ma famille.

— Tu as raison et tu dis vrai, déclara le vieux Diouf. Et tu dois être fatigué, car le pays des Foulahs est loin !

Sur ces mots, les gens accroupis se relevèrent et prirent congé.

En chemin, ils se disaient entre eux :

— Samba a vu des choses que personne n'avait vues encore. En vérité, aller dans le pays des Toubabs faire la guerre n'est pas agréable, mais celui qui revient ne manque pas de choses à raconter à ses semblables !

— Oui, répondaient les jaloux, mais je crois bien que Samba est en train de grandir sa propre tête !

— On n'a pas vu, ce soir, le père de Yamina Sédi, remarqua le marchand de bougies et de parfums.

À quoi Bourama Seck le griot répondit ;

— Celui qui a un pou dans son pantalon, se gratte et le cherche chez lui...

Quand il ne resta dans sa case que les parents les plus âgés, le vieux Diouf dit à son fils :

— Tu viens du Fouladou, Samba?

— C'est de là que je viens.

— Et où est le troupeau?

— J'ai mis les bêtes parmi les autres.

— Le troupeau est-il comme on l'avait dit?

— Il ne l'était déjà plus quand on me l'a remis, car il y a des mauvaises gens partout ! Mais il ressemblait encore à quelque chose qui a une tête.

— Et maintenant? demanda le vieux, inquiet.

— Un malheur qui dépasse l'esprit m'est tombé dessus en chemin ! Le vent m'a pris sur la rivière, et la rivière a mangé presque tout ce qui restait du troupeau !

— Tu as donc oublié chez les Toubabs qu'il faut prendre des précautions

quand vient la saison d'hivernage ! dit le vieillard avec aigreur. Voilà des lunes et des lunes que tu t'es mis en chemin, et tu ramènes juste quelque chose qui n'a pas d'importance !

— La chance ne t'a pas accompagné, ô Samba ! ajouta un des parents.

— Les bœufs ne te vont pas ! dit un autre.

Et un troisième :

— Tu aurais mieux fait de garder tes filets, mon ami, et de rester sur ta pirogue !

— Ouaï ! s'écria le tirailleur, vous me reprochez tous le malheur qui m'a fatigué, et vous ne me demandez seulement pas comment ma petite main est morte à la guerre ! Et pourtant cette main qui ne m'est plus d'aucune utilité, je la préférerais à tous les bœufs du Fouladou !

— Tu as raison. Samba ! dit la vieille mère Diouf qui venait d'entrer dans la case pour replacer les calebasses sur les étagères de bambou. Vous le fatiguez

tous à cause de ses bœuf», mais nous buvons assez de lait sans les vaches que la rivière a mangées. Le mil ne manque point chez nous, et les bœufs que Samba a ramenés, aussi petits, petits qu'ils soient en nombre, seront toujours en quantité suffisante pour faire la dot de Yamina, si Samba en veut encore !

A ces mots, le jeune homme redressa la tête et dit :

— Qu'y a-t-il encore avec Yamina?

On m'a écrit qu'elle n'était pas restée toujours assise au même endroit. Mais en ce temps, et là où je me trouvais, mon chemin n'était pas dans les choses de femmes. Dites-moi ce qu'il y a, car je ne veux pas faire ce qui n'est pas dans la voie.

— Allons nous coucher, dit le vieux sans répondre à la question. Le pays des Foulahs est loin, et tu as été longtemps en route. Ne te tracasse pas la tête, et demain si tu ne vois pas le père de Yamina Sédi, tu iras à sa maison, et ce qui doit être sera.

— Tu dis vrai, père. En vérité l'envie de dormir me tue, et il y a longtemps que je n'ai dormi sous votre ombre. Passez donc la nuit en paix, et que la nuit vous soit douce !

— Paix et paix ! dirent les parents.

De très bonne heure le lendemain, Samba se rendit chez les Sédi. Pas de si bonne heure cependant que le père de Yamina n'eût déjà fait un tour du côté du troupeau, et constaté que le pêcheur n'avait pas ramené quelque chose d'excellent du pays des Foulahs.

Dès qu'il aperçut dans sa cour l'héritier de Baba Dialo, il l'aborda avec les marques de la satisfaction la plus vive :

— Pardonne-moi, Diouf, lui dit-il, si je n'ai pas été hier au soir, te saluer dans ta maison. Je ne suis rentré qu'à la nuit, et c'est alors qu'on m'a dit que tu étais revenu.

— Tu le vois, répondit Samba, les Toubabs ne m'ont pas tué ! Ma petite main est morte seulement.

— Ouaï ! fit l'autre comme s'il n'en savait rien encore, un malheur est

tombé sur toi, et tu ne pourras plus travailler !

— Pardonne -moi, Sédi. Mon autre main pourra toujours nourrir ma propre bouche. Et je ne parle pas de la pension que, quatre fois par année, me donnera le roi des Toubabs.

— Tu dis peut-être vrai, mais tu n'es plus tout de même le Samba que nous connaissions, et tu ne pourras plus m'aider à cultiver mon champ.

— 0 Sédi, je vois bien ce qui te gratte ! Le dot de ta fille, tu as peur que je ne puisse pas la payer. Mais si c'est là ce que tu crains, tu pouvais ne pas m'attendre, et donner Yamina en mariage au colporteur qui s'est approché d'elle, pendant que je faisais la guerre dans le pays des Toubabs.

— Samba, reprit le vieux, tes oreilles ont écouté les dires des gens qui ne sont pas d'accord avec moi, et ce sont leurs paroles qui font lever ta colère ! Apprends donc, mon ami, que les hommes comme toi, qui ont de l'âge, ne doivent paè

LA RANDONNÉE DE SAMBA DIOUF ?9à

prêter d'importance à ce que font les jeunes gens.

— C'est seulement la vérité que tu dis. Mais ce que les jeunes gens ne savent pas, les Anciens devraient bien le leur apprendre. Beaucoup des choses qui ne sont pas droites seraient ainsi évitées.

— Tu ne peux pas empêcher, mon garçon, le chevreau qui ne tette plus d'aller courir dans la brousse.

— Quand on dit cela, Sédi, c'est qu'il n'y a pas de berger !

— Ne parle pas de berger, Diouf !

Vois dans quel état, toi-même, tu as ramené le troupeau que t'a laissé le frère de ta mère !

— Que sais-tu encore là-dessus? demanda Samba avec humeur.

— Ce que je sais, je le sais. Et les bœufs et les génisses dont tu nous avais parlé, tu n'en as pas ramené la dixième partie !

— Tu as donc été voir le troupeau?

— J'ai vu ce que j'ai vu. Et ce que

j'ai VU ne fait pas la dot d'une fille de famille pauvre.

— Je ne discuterai pas ces choses avec toi, répliqua le pêcheur. Mais pendant des années j'ai cultivé ton champ, je t'ai donné du poisson pour toi et ta famille, et les foies de lamentins, je te les ai toujours réservés. Si j'ai couru après ces bœufs, c'est encore à cause de ta fille, car chez nous le lait de nos vaches nous ne le finissons jamais. Et la pension du roi des Toubabs vaut bien les bêtes que la rivière a mangées.

Prudemment le vieux Sédi jugea bon d'arrêter là l'entretien.

— 0 Samba, répondit-il, être allé dans le pays des Toubabs, cela t'a donné un caractère que je ne reconnais plus ! Nous ne pouvons causer ensemble. C'est seulement ton affaire et l'affaire de Yamina. Va la trouver, et ce qui est entre vous, essayez de le délier.

Samba se dirigea du côté de l'enclos où habitaient les femmes.

Il appela Yamina.

— Je suis là ! répondit dans une case une voix traînante et chantante qu'il reconnut aussitôt.

Courbant sa haute taille, il passa sous la porte, et le spectacle qui s'offrit à sa vue, ce fut la croupe rebondie, bien sanglée dans un pagne, d'une femme assise sur ses talons, en train de brasser un couss-couss, et qui portait, à califourchon sur son dos, un enfant solidement amarré par une bande de cotonnade.

Elle aussi avait reconnu la voix qui l'appelait, mais elle n'en laissa rien paraître, et s' étant retournée, elle dit d'un air étonné :

— Ouaï ! C'est donc toi. Samba Diouf ! Samba, as-tu la paix?

— La paix seulement ! répondit le pêcheur.

Et après un temps de silence, pendant lequel ses yeux ne se détachaient pas du poupon, dont la tête pendait comme un fruit sur le dos de sa mère :

— Quant à toi, Yamina, je vois que

tu as aussi la paix, car en vérité rien ne te manque !

— Que veux-tu dire? fit-elle arrogamment, et toujours sans se lever.

— Et celui-ci donc, qui est-il? répliqua Diouf en montrant le nourrisson.

— C'est mon enfant, fit-elle avec simplicité.

— Ce qu'on m'avait écrit était donc vrai, Yamina? Je ne l'avais pas cru, mais maintenant plus rien de la vérité ne m'est caché.

A ces mots, la jeune femme se releva prestement, remonta d'un coup de reins le poupon qui avait glissé, et tout en resserrant sur ses seins la bande de cotonnade qui attachait l'enfant, elle dit d'une voix agressive :

— C'est ta faute, Samba ! Si tu ne m'avais pas abandonnée, comme tu l'as fait pendant deux ans, cela ne me serait pas arrivé !

— Tu as la langue pointue^ et mauvaise, et celui qui t'entendrait pourrait croire que j'ai suivi mon caractère en

LA RANDONNÉE DE SAMBA DIODF 29t

allant faire la guerre chez les Toubabs ! J'ai failli mourir aussi bien sur leur terre que sur la nôtre, et voilà que tu me dis maintenant que c'est moi qui ai voulu te quitter pendant deux années! Par ma vie, Yamina, tu ne manques pas de moyens !

— Et de quels moyens ai-je besoin?

répondit-elle de plus en plus arrogante, et d'une voix suraiguë. Je croyais que je ne te reverrais plus et que tu ne reviendrais jamais du pays des Toubabs !

— Tu savais bien, dit Samba, que j'étais parti seulement pour aller chercher les bœufs qui devaient payer ta dot. Et ce sont ces chiens crevés du village de Karantaba qui m'ont envoyé faire la guerre sur l'autre bord de la mer !

— Tout cela, ce ne sont que des paroles ! répliqua aigrement la jeune femme. Tu as mangé la nourriture des Toubabs, tu parles le toubab et grasseyes comme eux, et parce que tu sais dire : « Bonzour, Mossié ! » tu grandis ta tête au-dessus de la mienne !

Le pêcheur voulut parler, mais elle, toujours irritée :

— Et je suis sûre aussi que tu as fréquenté les femmes des Toubabs ! Voilà pourquoi tu me diminues maintenant.

Et c'est ce que je vois avec ma tête courte ! .

— Si je l'avais voulu, riposta non sans orgueil, l'ancien soldat du 113®, j'aurais pu faire ce que tu dis, car j'en ai rencontré de plus belles que toi, qui m'ont dit des choses agréables.

— Tu es fou, Diouf ! s'écria-t-elle avec un petit rire forcé. Ces femmes se sont moquées de toi ! Tu sais bien qu'une femme aux oreilles rouges n'épouse pas un homme à la peau noire. Ce que tu me racontes là est une plaisanterie, Samba !

Pendant cette conversation, le poupon s'était réveillé, et de sa petite tête il frappait le dos de sa mère. D'un mouvement plein de souplesse, celle-ci le fit tourner autour d'elle, le passa sous son bras et lui donna le sein. C'était un gros

gar,çon au teint clair, bien nourri et bien gras, la tête ronde et rasée de frais, qui tétait goulûment de ses fortes lèvres rouges, tout en regardant l'étranger avec de grands yeux blancs. Et cela émut chez Samba la tendresse naturelle qu'ont tous les Noirs pour les enfants.

— Ton fils, Yamina, il est bien ! dit-il à la fille des Sédi.

— Diouf, fit-elle avec hauteur, sache que je n'enfante pas quelque chose de laid !

Et tandis que le marmot tétait, le pêcheur regardait la mère qu'il avait laissée presque enfant, et dont la croupe et les hanches s'étaient magnifiquement développées. Maintenant il avait sous les yeux une belle femme épanouie, les épaules larges, la poitrine bombée, la peau bien tendue sur tout le corps par la bonne santé, ce qui rendait son teint plus clair encore. Tant de séductions réunies ne le laissaient pas insensible.

— Depuis ton enfance, Yamina, reprit-il en baissant la voix, je cultive le

champ de ton père, je lui ai procuré de lourdes récoltes d'arachides et de mil, et j'ai porté tous les jours à ta mère du poisson frais. Tout cela méritait que tu ne m'oublies pas et que je n'aie pas travaillé pour la brousse toute nue.

— Samba, dit-elle d'une voix doucereuse sans répondre à ces paroles, je vois que les Toubabs t'ont donné des médailles, mais qu'est -il arrivé à ta petite main? Tu ne la remues pas et tu la laisses sous ton m'boubou. L'auraient-ils par hasard touchée?

— Ils l'ont touchée, répondit le pêcheur. Et même ils me l'ont tuée.

— Ouaï, ma mère ! tu as dit un malheur ! Comment pourras-tu travailler, jeter le filet et le harpon, et cultiver ton mil?

— Tu parles pour dire une chose pénible, répliqua-t-il un peu honteux.

Mais si je ne peux plus maintenant servir sur l'eau et jeter le filet, je peux toujours pousser l'outil dans le champ, et quatre fois par an je toucherai chez le

Manso l'argent du roi des Toubabs.

La jeune femme ne répondit pas, comme si elle remuait dans sa tête les choses que venait de dire Samba. Puis faisant passer lestement son j^oupon du sein droit au sein gauche :

— Et les pagnes que tu avais promis de me rapporter du pays des Foulahs?

demanda-t-elle d'un air distrait. Me les as^tu rapportés?

— Je n'en ai plus retrouvé comme on en faisait avant la guerre, dit-il en détournant les yeux.

— Et les bracelets que tu devais me faire forger au pays de Dian Dian Bouré, les as-tu aussi oubliés?

— Le forgeron aurait mis trop de temps pour les forger, et j'étais pressé de revenir et de ramener mon troupeau.

— Et où sont les bœufs? fit-elle.

— Ils sont là-bas ! répondit-il en désignant d'un geste vague l'endroit où l'on parquait les bêtes.

— Les bœufs sont-ils en nombre?

— Ils sont ce que Dieu a voulu.

— Et combien y en a-t-il?

Mais c'était là une de ces questions auxquelles, en général, on ne se soucie guère de donner une réponse pour ne pas attirer un malheur sur les bêtes, et dans le cas particulier Samba n'avait aucun désir de fournir des précisions.

— Tu les verras dans le troupeau ! Et maintenant, ajouta-t-il, je retourne chez les miens m'occuper de beaucoup de choses qui me sont arrivées à cause de ma longue absence.

— Reviendras-tu à la maison? de manda-t-elle soudainement radoucie.

— Peut-être nous nous reverrons, dit-

Et se courbant sous la porte :

— Passe la journée en paix, Yamina !

— Paix et paix ! répondit-elle quand il était déjà dehors.

Ce soir-là, une belle liine ronde s'était levée au-dessus de la forêt, et l'on aurait pu ramasser à sa clarté une pièce de monnaie tombée à terre. Soudain retentirent allègrement les coups précipités du petit tambour au son grêle. Alors, ce fut dans toutes les paillotes un grand remue-ménage. Les femmes se hâtaient d'éteindre les foyers allumés pour la cuisine et de ranger leurs ustensiles sur les étagères de bambou, en criant après les enfants qui n'en finissaient plus de racler du doigt les calebasses. Puis s'étant lavé les mains pour ne pas salir leurs toilettes, elles sortirent des coffres les camisoles fraîches, les pagnes bleus de Saint-Louis, et ceux de Bissao et des îles du Sud aux fils de coton multicolores, les mouchoirs de soie ou de madras, que les unes nouaient sans élégance, et que les autres

arrangeaient artistement sur leur tête à la manière des grandes coquettes de Fatik ou de Kaolack, les colliers de perles d'or creuses, les bracelets d'or de N'Galam et les verroteries de bazar. A mesure qu'elles étaient prêtes, femmes et jeunes filles se rendaient hors du village, à l'endtoit où l'on frappait le sabar, et ce n'était qu'un cri :« C'est Samba qui donne la fête ! L'honneur qu'il avait en partant, il ne l'a pas laissé au pays des Toubabs ! » A présent, les deux tambours de Bourama Seck et de son fils menaient ensemble leur tapage, l'un grave, l'autre clair, tandis que d'une voix suraiguë le vieux griot chantait la louange de Diouf :

Samba, tu es un homme !

Et le voyage au pays de» Toubabs T'a grandi, en vérité...

Et les tambours battaient, battaient.

Que tu ailles ou que tu viennes, Tes richesses ne tarissent point, lo ! Samba, tu es le parent du roi ! Que tu ailles ou que tu viennes.

Tes richesses ne tarissent point...

LA RAÎ^iDO^'NÉE DE SAMBA DIODF 305

Et le griot s'arrêtait un instant pour chercher l'inspiration. Puis il reprenait de plus belle :

Amadou Lamine et Samba Laobé Fal N'ont jamais eu de guerriers comme Diouf !

Et si Sanor l'avait eu,

Jamais on n'aurait brisé Le royaume de M'Badane !

Et après une pause, pendant laquelle le tam-tam faisait rage :

Eh ! Diouf ! Eh ! Diouf !

Et la voix du griot semblait maintenant percer le ciel :

Ils ont tué un de tes bras,

Mais celui qui te reste est plus fort

Que les deux des autres hommes !

lo ! Samba, les Diouf

Ont un homme dans leur famille,

Aucun n'est plus grand que lui !

lo ! Diouf ! Quand ils l'ont vu

Les Alamans ont lui.

Ils ont tué son bras,

Mais lui, il en a tué

Qu'on ne peut plus compter !

Eh ! Samba ! Il ne pourra plus

Tuer de lamentins,

Mais il a tué des ennemis

Pour toute sa vie. C'est un homme !

lo ! Diouf ! Son honneur est grand, Et il en a donné à toute sa famille...

Pendant que le griot chantait, tous les gens du village avaient formé le cercle; les femmes au premier rang et les hommes derrière. La lune éclairait vivement la blancheur des camisoles et faisait briller sur les peaux noires les perles d'or et les verroteries. Une femme se détachant du cercle s'était mise à piétiner sur place, un de ses bras écarté du corps, une main inlassablement agitée autour de son poignet flexible, tandis que de son autre main elle tenait relevé son pagne afin de dégager ses jambes. Excitée par la musique, une autre femme était venue se placer devant elle, et toutes deux, luttant de frénésie dans leur piétinement forcené, finirent par tomber hors d'haleine, en poussant un cri strident.

Mais déjà une autre danseuse s'élançait

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dans le cercle, et à partir de ce moment le vertige ne s'arrêta plus. Tantôt, c'était une jeune fille, qui n'ayant pas à relever son pagne arrêté aux genoux, dansait, les deux bras étendus ; tantôt, c'était une mère de famille qui, faute d'avoir pu confier son enfant à personne, trépignait et se démenait, portant sur le dos son poupon dont la tête endormie se balançait au rythme du sabar ; tantôt, c'était une petite fille qui chantait en se trémoussant et se déhanchant de son mieux :

Je ne puis pas, je ne puis pas, Je n'en ai pas la force !

Mais l'an prochain, l'an prochain, Je me marierai, je me marierai !

Et les danseuses se succédaient sans relâche, se laissaient choir sur le sol pour repartir avec une ardeur nouvelle, tandis qu'un grand gaillard, brandissant sur sa tête une lanière d'hippopotame, élargissait le cercle des curieux, en criant d'un air féroce qui faisait rire tout le monde : « Écartez-vous ! ou je tue quelqu'un ! >)

Tout à coup Samba Diouf vit bondir dans le cercle la fille des Sédi. Elle avait laissé dans sa case l'enfant du colporteur étranger ; sa camisole blanche, d'où sortaient ses bras nus, tombait en plis bien empesés sur ses hanches chargées de ses pagnes et de ceux de sa mère, qu'elle avait empruntés pour se donner plus d'ampleur ; ses pieds frappaient le sol avec rapidité ; sa main gauche, relevant les multiples étoffes dont elle était chargée, découvrait un de ses genoux, et sa droite s'agitait sans trêve comme une feuille tournoie sous le vent.

— Sur ma vie ! dit le cordonnier qui tenait amicalement Samba parla manche de son m'boubou, entre toutes ces femmes il n'y en a pas une qui la vaille !

— Hum ! répondit le chasseur d'antilopes qui, de l'autre côté de Samba, le tenait aussi par la manche. C'est bien ainsi que pensait le colporteur mandingue qui est venu la voir dans sa case et qui a disparu le lendemain.

— Ce qui est fait est fait, reprit le

cordonnier. Mais que j'en perde mon nez si l'on trouve dans tout le pays une femme qui sache comme elle préparer la nourriture, blanchir les vêtements et les lustrer avec le taparka (1) !

— Tu dis la vérité, Famara ! répliqua Demba N'Dour. Je veux qu'on m'enterre aujourd'hui si j'ai oublié les nourritures que j'ai souvent mangées dans la maison des Sédi ! Mais ce qui remplit le ventre n'est pas toujours suffisant pour rafraîchir l'esprit. Et quand ton esprit est en repos, toutes les nourritures te semblent bonnes, tandis que s'il est échauffé, tous les plats te semblent pesants.

— Ce que tu dis, ô Demba, peut donner à réfléchir, acquiesça le cordonnier. Mais seul le bon caractère porte la paix dans une maison, et c'est peutêtre parce que Yamina a eu trop bon caractère qu'elle a prêté l'oreille aux dires habiles du dioula. Mais que j'aille

(1) Sorte de massue pour repasser le linge.

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brûler dans le feu de l'autre vie, si je n'aime pas mieux une femme à l'oreille facile mais de bon tempérament, qu'une femme qui ne s'écarte pas de la voie, mais dont les yeux sont courroucés et qui crie toujours comme un ânier ou un chamelier de l'intérieur !

— Tu as bon caractère, Famara, et le rire seul te fait montrer les dents ! riposta le chasseur. Mais tu oublies qu'un bâtard n'est point un fils.

— Un fils est toujours un fils, et d'où qu'il vienne c'est une richesse ! Samba est au moins sûr que jamais sa femme n'aura la honte de s'habiller en mendiante et d'aller demander l'aumône de maison en maison, comme font les femmes infécondes, afin que cesse leur stérilité.

— Samba Diouf est un homme ! déclara Demba N'Dour après un moment de silence. Il a dépassé l'âge de l'enfance. Il a vu beaucoup de choses. Chacun cultive son champ à sa façon et sème ce qui lui fait plaisir. Chacun cherche ses poux à

l'heure où il lui plaît. Il a de l'âge. Il n'est pas fou. Il doit savoir ce qu'il a à faire ; et moi qui suis son ami, comme toi, Famara, nous savons une seule chose : ce qu'il fera sera bien fait.

Le pêcheur, sans rien dire, écoutait ses deux amis. Lorsque Demba N'Dour parlait, il trouvait qu'il disait vrai ; lorsque Famara Yafa prenait à son tour la parole, il trouvait qu'il n'avait pas tort non plus ; et quand Yamina dansait, il se disait à part lui qu'aucune des femmes qu'il avait vues au pays des Toubabs n'avait une croupe aussi plaisante que la fille des Sédi...

Le sabar continuait toujours. Les hommes maintenant s'y mêlaient, bondissant parmi les femmes avec des contorsions et des gestes d'une joyeuse indécence ; et celles-ci, pour exciter les tambours, s'arrachant un collier, un bracelet, le foulard de soie qui couvrait leur haute chevelure, ou bien un de leurs pagnes, le jetaient à la tête des griots.

Cela dura tant que la lune fut assez haute dans le ciel. Lorsqu'elle tomba sur l'horizon, les gens regagnèrent le village, où les abois des chiens, énervés eux aussi par le tapage, semblaient continuer la musique maintenant que les tambours s'étaient tus. De temps en temps sur le sentier, une femme, ressaisie par le délire, se détachait d'un groupe et se remettait à trépigner, et les jeunes gens, pivotant sur eux-mêmes, s'amusaient à pousser des cris aigus.

Samba paya les musiciens,, puis il accompagna chez eux Demba N'Dour et le cordonnier, et lui-même, d'un pas nonchalant, s'achemina vers sa case.

Mais arrivé devant la palissade qui bordait l'enclos paternel, au lieu d'entrer, il s'arrêla. Longuement ses yeux cherchèrent dans l'ombre si l'on ne voyait plus personne. La solitude était complète. Un grand silence régnait sur le village. Les chiens avaient cessé d'aboyer ; on n'entendait que les grenouilles au bord de la rivière, et le

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hululement monotone des oiseaux de nuit dans la forêt... Alors, d'un geste décidé relevant son m'boubou sur son épaule, il prit le chemin qui conduisait à la maisonnée des Sédi.

Ce même soir, là-bas, sur l'autre bord de la mer, Bambaras Toucouleurs, Ouolofs, Mandingues, Soninkés, Bobos, Gouros, Baoulés, Yakoubas, gens du Nord et gens du Sud, tout le 113® bataillon noir s'élançait une fois de plus à l'assaut des Alamans. Et Samba Sarr le chamelier et le caporal Lamine Cissé, seuls survivants de la 7^ escouade où avait servi Samba Diouf, tombaient ensemble, frappés du même obus/ sur la terre des Toubabs.

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