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CHAPITRE TROISIÈME

Samba Diouf maintenant ne rêvait plus.

Couché dans des draps blancs, par la fenêtre grande ouverte il apercevait le fort Saint-Jean, le phare et les mâts des navires dans le vieux port de Marseille. Depuis deux mois il était là, soigné pour diverses blessures, dont la plus grave, à l'épaule, rendait son bras gauche inerte, pareil à une branche morte. D'un côté, il avait pour voisin la muraille, qui entend tout et ne répond jamais ; de l'autre, un soldat russe qui ne le comprenait pas davantage, mais avec qui tout au long de la journée il faisait la conversation. Au parler chantant du Russe, différent à son oreille du parler habituel des Toubabs de France, il avait connu tout de suite que son voisin, bien qu'il n'eût pas la peau noire, n'était pas de la même race que les autres blessés de la salle. Et

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comme le paysan du steppe l'écoutait avec patience, il s'imaginait vaguement que celui-ci le comprenait et qu'il était seulement empêché de lui répondre dans sa langue. D'ailleurs, qu'importait de se comprendre ! Samba n'était même pas effleuré du regret de ne pas savoir ce que lui racontait le Russe, quand son voisin, pris à son tour du besoin de parler, lui faisait des confidences. Et à tous deux il suffisait de trouver des oreilles complaisantes et des yeux qui avaient l'air de s'intéresser aux histoires tout à fait inintelligibles qu'ils se contaient l'un à l'autre.

La même infirmière leur apportait des tisanes, des rafraîchissements, des oranges. Il n'échappait pas à Samba qu'elle s'attardait plus volontiers à côté de son lit, pour lui adresser quelques mots qu'il saisissait plus ou moins, mais que son sourire lui rendait clairs. Il était triste quand une autre infirmière la remplaçait dans la journée, il était gai quand il la voyait reparaître dans la salle, et de

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vagues pensées s'étaient mises à se promener dans son esprit. Ni sa mère, ni ses sœurs, ni Yamina n'auraient pris pour lui tant de peine s'il avait été malade. « Je n'ai rien à donner, pensait-il, à cette belle fille des Toubabs, et cependant elle m'entoure de soins. Est-ce seulement pour le merci de Dieu? Cela dépasse mon esprit. » Et bien qu'il demeurât toujours très poli et respectueux, le souvenir lui revenait d'histoires racontées sous le m'bar, de femmes blanches qui avaient aimé des Noirs, et même en avaient emmené dans leur pays. Il y avait aussi, disait-on, des Noirs qui avaient trouvé leur chance avec des femmes blanches dans les expositions des Toubabs. Mais ces idées qu'il remuait en lui-même restaient secrètes au fond de son esprit, c'est-à-dire qu'il n'en parlait pas à son voisin le Russe, car les choses de femmes ne se racontent point.

— Makhouré ! s'écria-t-il un matin, en voyant passer devant son lit un certain Makhouré N'Diaye, entré à l'hô-

pital pour de vagues douleurs intestinales, et qu'on gardait depuis des mois parce qu'il lisait et parlait le français, ce qui rendait de grands services aux médecins et surtout aux malades dont il traduisait les lettres.

Makhouré se dirigea vers Samba avec la suffisance d'un Ouolof originaire d'une des quatre communes qui ont, au Sénégal, le privilège d'élire un député. Et Samba lui tendant une lettre :

— Je crois, dit-il, que j'ai reçu un papier de notre pays. Pardonne-moi, Makhouré N'Diaye, et lis-moi ce qui est dedans.

— Par Dieu, je le ferai ! répondit le Ouolof. Dieu veuille qu'il ne contienne que des choses de paix !

« Je ne t'ai pas écrit depuis longtemps, disait le chasseur d'antilopes, car ton père me donne de tes nouvelles, et chaque fois qu'il t'a écrit, je lui ai dit de te saluer. J'ai peu de choses à t'annoncer, parce que mon fusil ne parle plus. Les Toubabs nous ont retiré la poudre, et je

pense que c'est pour que vous en ayez davantage afin de tuer vos ennemis.

Dieu veuille qu'elle vous serve à quelque chose et que votre main soit adroite ! J'ai dit au boutiquier qui réclame ce que tu lui dois pour l'étoffe de ton pantalon, que tu n'étais pas mort et que tu reviendrais le payer. J'ai aidé à réparer le grenier à mil que tu avais contruit il y a quelques saisons, et j'en ai refait la couverture avec de la paille neuve. Je ne te dis pas cela, ô Samba, pour que tu me remercies, mais parce que nous sommes deux amis qui respirons par le même nez. C'est pour cela aussi que je puis te dire ce qui se passe dans la maison de Yamina. Tu y as laissé ton cœur et ton esprit, mais, comme on dit, il faut aimer les femmes et ne pas avoir confiance en elles. Leur langue est rapide, mais leur tête légère. Elles sont comme certains oiseaux qui ne couchent jamais sur la même branche. Mais de ce que je te dis, il ne faut pas te tourmenter la tête. Il n'y a que ce qui doit être qui est, et ce

qui est ne peut pas diminuer un homme comme toi. Le colporteur qui tournait autour de sa maison, a mangé de son riz et d(i son mil, et je crois maintenant que son bouc suit la chèvre de Yamina. Il est tard dans la nuit quand il quitte sa case. Je ne puis pas encore affirmer qu'elle a manqué à sa parole, mais elle porte les bijoux et les bagues de cet étranger. Et que Dieu me pardonne si ce n'est pas la vérité ! mais la vieille Sokhna a vu sur sa figure que son ventre la fatiguait. Les gens de Niômi te saluent, mon frère te salue, mon père te salue, tous tes parents et amis te saluent. Je te salue.

« Demba N'Dour. »

Makhouré N'Diaye, ayant lu, remit à Samba son papier en lui disant simplement :

— Dieu veuille que tu retournes bientôt dans ton village, Diouf !

Sur quoi le Niôminka, sans répondre, lui tendit une autre lettre qui, celle-là.

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venait de son père. Mais il avait l'esprit si occupé ailleurs qu'il n'en écouta la lecture que d'une oreille distraite. Au reste, à son habitude, le vieillard ne l'entretenait que de la cherté de toutes choses, et pour finir lui demandait de l'argent, faisant valoir cette raison, sur laquelle il n'insistait pas, que désormais il était inutile d'en envoyer à Yamina.

Samba sortit de dessous son traversin un petit sac de toile d'où il tira cinquante centimes. Tout en protestant vivement qu'il ne voulait rien accepter, car ils étaient tous frères, l'électeur de Saint-Louis fit promptement disparaître la piécette dans sa poche, et s'éloigna toujours digne, le calot sur l'oreille, dans son complet gris d'hôpital, qui avait pris sur sa personne une élégance de livrée.

Alors, non sans amertume, le pauvre Niôminka se prit à réfléchir que depuis des années il cultivait le champ de son futur beau-père, qu'il lui avait fourni du poisson en abondance, et qu'aujourd'hui la fille des Sédi le trahissait pour

quelques pagnes, des bracelets et des noix de kola que lui avait donnés un homme qui n'était pas du pays ! Pendant ce temps, le Russe lui racontait Dieu sait quelles histoires de son village lointain. Et Diouf, pour la première fois abandonnant son caractère et sa politesse habituelle, se retourna vers la muraille en murmurant avec humeur : « Je n'écouterai plus les paroles de ce fou ! »

Un nouveau courrier arriva. Samba Diouf regarda ses lettres, les palpa, les tourna entre ses doigts, et finalement ayant glissé ses papiers dans sa capote, il s'en alla, perplexe et se frottant le nez, s'asseoir sur un banc du jardin.

L'air tout à fait indifférent et amical à la fois, l'électeur de Saint-Louis s'approcha aussitôt, s'informa de son bras, bavarda de choses et d'autres, pour en venir à ces mots fallacieux, qu'il lui dit sans le regarder :

— Que se passe-t-il dans vos pays?

— Chez nous donc, rien qui ait de l'importance, répondit évasivement Samba sans le regarder davantage.

— Cela vaut mieux que des choses pénibles ! répliqua le Ouolof, les yeux toujours ailleurs, et d'un ton aussi détaché que si l'idée de gagner cinquante centimes ne l'avait jamais effleuré.

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Et sur ces mots il s'éloigna, en quête d'un autre tirailleur qui, celui-là, n'aurait pas de secrets à garder.

Samba resta seul sur le banc, avec ses lettres remplies de choses qu'il eût bien voulu savoir. Toute une semaine il se frotta le nez, s'écrasa la joue avec le pouce, se mordit le dessus des doigts, se tira les poils de la barbe, et la conversation du Russe ne le distrayait guère du souci qui l'obsédait !

Bien des fois, quand Makhouré N'Diaye passait devant son lit ou dans une allée du jardin, en lui adressant un salut imperceptiblement narquois, bien des fois il fut sur le point d'arrêter le Ouolof pour lui montrer ses papiers. Et peutêtre allait-il s'y résoudre, lorsque sa chance lui fit apercevoir, dans la cour de l'hôpital, un sien Toubab qu'il avait connu naguère au Bataillon, et qui avait rendu maints services à lui et à ses camarades, parce qu'il connaissait leur langue.

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II l'attendit au passage, et se mettant au garde à vous :

— Ouaï ! mon Toubab, lui dit-il avec son plus large sourire, il y a longtemps que je ne t'ai pas vu ! Je croyais que tu nous avais quittés, et cela faisait mal à mon cœur. As-tu seulement la paix?

— La paix seulement, Diouf ! répondit l'officier, car je crois bien que c'est Diouf ton nom?

— Ouaï ! mon Toubab, tu es bon !

reprit Samba en se passant la main sous le menton.

Compliment que le toubab traduisit en répondant :

— Qu'est-ce que tu veux encore de moi?

— Ouaï ! répéta Samba en se frottant le nez, j'ai entendu dire que tu étais bon !

— Allons, Diouf, qu'est-ce qui t'arrive?

Fouillant lentement dans sa poche, Samba en retira ses lettres.

— Ouaï ! fit-il, c'est quelque chose comme un papier, mon Toubab !

— Fais-moi voir, dit l'officier.

Et affectant soudain l'air bourru :

— Mais pourquoi viens-tu me fatiguer, et ne te fais-tu pas lire tes lettres par Makhouré N'Diaye qui a été élevé par les Pères et qui sait lire le français?

— Ouaï ! ne te fâche pas, Toubab !

En toi seulement j'ai confiance. Il y a des choses dont j'ai peur d'avoir honte devant la face de mon semblable.

— Et devant moi donc?

— Je ne le crains pas, car vous autres, Toubabs, êtes bien élevés et ne vous mêlez pas de nos affaires.

— En vérité tu es rusé ! Donné-moi tes lettres que je les lise.

Il y en avait de son père, de ses parents, de ses amis, mais aucune de Yamina. Et personne ne lui disait rien sur la fille des Sédi, hormis le chasseur d'antilopes qui, après lui avoir parlé

de différentes choses du village, ajoutait :

« Et maintenant, l'homme qui avait approché ta fiancée et qui était entré dans sa case, on ne l'a plus revu depuis le jour où le Commandant Toubab fit battre le tambour dans le pays, pour dire que tous les hommes au-dessous de trente-cinq ans devaient se réunir en palabre avec les chefs de village.

On ne sait pas ce qu'il est devenu.

Mais j'ai su par un bruit de derrière la palissade, qu'il avait pris la route du Sud, dans la nuit, emportant sur sa tête toutes ses richesses, et qu'il était passé sur le territoire des Toubabs portugais, car là on ne fait pas de soldats... »

— En vérité, dit Samba pour dissimuler l'impression que lui causait cette lecture, en vérité, mon Toubab, ce Demba N'Dour est mon ami et nous respirons par le même nez ! Pour aller à la ville où il trouve quelqu'un qui écrive sa lettre, il est obligé de se lever, le matin,

au premier chant du coq, et de marcher jusqu'à ce que le soleil soit au-dessus de sa tête. En vérité, Demba N'Dour a pour moi de l'amitié !

— Et moi donc. Samba Diouf, je n'ai pas pour toi de l'amitié?

— Ce n'est pas la même chose. Toi, tu es mon Toubab.

— Alors, continua l'officier (qui voyait bien que malgré son sourire le pauvre garçon était troublé), puisque je suis ton Toubab, je vais te dire une chose, Diouf. Un véritable homme ne se fatigue pas la tête pour des questions de femme. Et je te dis encore ceci : Il vaut mieux être trompé avant qu'après le mariage.

— Tu dis la vérité, fit Samba. Et que j'enterre ma mère ! tu as les oreilles rouges, mais ton cœur est noir comme le nôtre, et tu nous connais bien ! C'est pour cela que je n'ai confiance qu'en toi!

A ce moment, une sonnerie retentit dans la cour de l'hôpital. Et Samba,

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quittant son Toubab, se rendit où le clairon l'appelait, avec la lenteur d'un blessé qui connaît ses prérogatives et sait qu'hormis la soupe, en quelque endroit qu'il aille sa présence est inutile.

Ce matin-là, sur l'hôpital, les drapeaux flottaient au vent de mer ; des têtes coiffées du calot bleu ou du bonnet de coton se pressaient aux fenêtres ; dans la cour, un bataillon formait. la haie sur trois côtés ; la musique jouait Samhre-et-Meuse, et par le portail grand ouvert un général arriva au galop, avec tout son état-major.

Une petite troupe d'officiers et de soldats se tenait sur deux rangs, en avant du front des troupes ; et parmi eux, Samba Diouf, au second rang, derrière les officiers. La musique cessa de jouer. Le général descendit de cheval et tira son épée. Samba le vit venir à longues enjambées, suivi d'un capitaine qui portait une boîte, tandis que tambours et clairons faisaient un grand sabar de fête. Puis le sabar s'arrêta, et le général s'approchant du premier officier, qui était un colonel, lui cria quelque

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chose à pleine voix, comme si le colonel était sourd ; ensuite il lui mit sur la poitrine une des médailles qui se trouvaient dans la boîte, le frappa avec son sabre sur l'une et l'autre épaule, et après l'avoir frappé, il l'embrassa sur les joues... Et le général fit ainsi avec chacun des officiers. Il fit de même avec les hommes qui se trouvaient au second rang, mais après les avoir frappés, au lieu de mettre sa joue sur leur joue, il leur serrait simplement la main.

A présent, le général se tenait devant Samba. A lui aussi il cria quelque chose, et le Niôminka, les yeux fixes, les bras le long du corps (tous les deux si immobiles qu'on n'aurait pu distinguer le bras mort du bras vivant), entendit le nom des Diouf au milieu d'autres paroles auxquelles il ne comprenait rien. D'ailleurs eût-il été mieux instruit du parler des Toubabs, que l'émotion, la fierté, l'espérance qu'après cette fête on le renverrait dans son pays, l'auraient empêché de rien comprendre... Le général accrocha sur sa ca-

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pote une médaille à ruban jaune, et serra sa main valide, qui par bonheur était la droite, car sa chance avait voulu que ce fût sa petite main, sa main gauche, qui fût abîmée. Puis il passa au suivant. Et quand il eut embrassé toutes les joues, serré toutes les mains, et qu'il n'y eut plus de médailles dans la boîte, le régiment, au son de la musique, défila devant ceux qui venaient d'être décorés.

Quelques instants plus tard, dans une des allées du jardin, tous les Noirs de l'hôpital se pressaient autour de Samba.

— Tu es plein de chance, ô Diouf, lui disait d'un ton affectueux, où l'on sentait un peu d'envie, l'électeur de Saint- Louis. Moi qui connais Dakar, Rufisque et tout le bord de la mer, moi dont le grand-père était l'ami des premiers Toubabs qui sont descendus au Sénégal et qu'on appelle Hilaire et Porom (1), moi

(1) Makliouré N'Diaye veut certainement parler de MM. Hilaire Morel et Prom qui, vers 1830, fondèrent les premiers comptoirs du Sénégal.

qui connais le père et la mère des Toubabs, j'ai eu en vérité des galons à cause de mes connaissances, mais je n'ai pas eu la médaille qui te rapportera une pension. Tu vas sans doute grandir ta tête parmi nous, et tu ne voudras plus parler à ton semblable !

— Je me souviens, dit un Sérère en prenant entre ses doigts la décoration de Samba, avoir vu une médaille qui ressemblait à celle-là, sur la poitrine d'Abdou Khali, notre chef du M'Badane. Il a la peau noire comme nous, mais il mange à la table des Toubabs, et ils lui parlent comme à un ami.

— Le roi n'est pas un parent, c'est vrai ! remarqua sentencieusement un homme de Bir, mais quand il t'accorde ses faveurs, il te rapproche de lui.

— Tu seras, déclara un Mandingue de Sédiou, comme le lieutenant Sidi qui, chez nous, ne vit plus que de la pension des Toubabs, et à toutes les fêtes attache à son m'boubou ses quatre décorations.

Quand il marche sur la place publique

avec sa petite lance, les hommes s'écartent en le saluant, les enfants arrêtent leurs jeux, et les femmes lui souhaitent la paix, à lui et à toute sa famille.

— Samba, reprit l'homme de Bir, quand tu reviendras dans ton pays, les hommes en te parlant enlèveront leur coiffure, et les femmes en t'adressant la parole baisseront les yeux.

— Et quand tu auras affaire au Manso, ajouta un Lebou de Tiaroje, tu n'attendras pas à la porte jusqu'à ce que le soleil soit bas, car les gardes te salueront et te feront entrer le premier.

— Quand tu sortiras dans les rues, renchérit un Soussou de la Guinée, les Toubabs eux-mêmes auront du respect pour toi, et personne maintenant ne te traitera comme un serviteur !

Et sans malice (car ils étaient tous fiers de voir un homme de leur race distingué par les Toubabs) un Ouolof de Rufisque entonna la chanson qu'on chante sur la côte, pour se moquer de

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ceux qui singent les Hommes aux oreilles rouges :

Tu es allé à Corée,

Tu as appris à l'école,

Maintenant tu peux converser avec le Roi.

Mossié qui vient de France,

Ne se lève plus de bonne heure.

Et il n'en a plus honte !

Bonzour, Mossié !

C'est maintenant toi

Qui fais marcher le chemin de fer !...

Des rires énormes accueillirent cette galéjade africaine, qui les transportait tous si loin d'ici, dans leur pays.

— Tu as la bouche immense, Maciré !

disaient-ils. Et tu chantes comme un griot musicien !

A ce moment passa dans l'allée l'infirmière de Samba, accompagnée d'un officier qui portait sur sa casquette une belle ancre dorée, et dans lequel on reconnaissait tout de suite un de ces Blancs du bord de la mer qui approchent les fils du Roi et n'ont rien de commun avec les cultivateurs de pommes de terre de l'intérieur du pays.

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Apercevant son Noir, la jeune fille s'en approcha aussitôt pour lui dire un mot d'amitié. Et Samba comprit bien qu'elle le félicitait, mais il comprit aussi que ce jeune Toubab qui se tenait près d'elle, était certainement le garçon que sa chance allait lui donner pour mari... Alors, une seconde, juste le temps d'un éclair, -assombri dans son triomphe :

— Par ma vie ! pensa-t-il en la regardant s'éloigner, les femmes blanches n'aiment que les Toubabs ! Mais elles ont le cœur généreux. Et ce que cette femme faisait pour moi, elle le faisait, en vérité, pour le merci de Dieu !

Pendant huit jours, à tout moment, on l'appela dans le bureau pour les formalités du départ, lui et les grands blessés qui devaient s'embarquer sur le prochain transport. Et un matin, tous les Noirs qui pouvaient quitter leur lit, les uns le bras en écharpe, les autres appuyés sur des béquilles, les autres la tête enveloppée de bandages, qui cachaient des entailles bien autrement profondes que les balafres rituelles qu'ils portaient depuis leur enfance pour marquer leur origine et leur race, tous, à travers la cour de l'hôpital, accompagnèrent ceux qui partaient, faisant des souhaits de bon voyage ou donnant des commissions :

— Si tu passes par Bandiol, salue mes parents ! disait l'un.

— Si tu passes à Diaola, salue mes parents ! disait l'autre.

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— Si tu vas à Gorée, salue la famille des Diaye ! dit le sergent Abdou Faye. C'est eux qui m'ont donné ma femme !

Et d'autres ne disaient rien, comme ce Pelé Noumo, de la race des Bobos et du village de Bobo Dioulasso, parce qu'il savait que son pays est à douze journées de cheval de Sikasso, qui est à quinze jours de cheval de Bamako sur la rivière Diéliba, et qu'il était bien sûr qu'aucun de ceux qui s'en allaient aujourd'hui ne passerait là-bas saluer son père et sa mère

— Tu ne manques pas de chance, ô Diouf ! déclara l'homme de Bir. Ils t'ont abîmé un bras, mais ils t'ont laissé ton nez ! Tu peux marcher sans qu'on te porte et tu vas revoir nos pays, tandis que notre vie reste entre les mains des Toubabs, et nul ne sait parmi nous celui qui échappera à cette calamité !

— Notre vie est entre les mains de Dieu, et ce qu'il décide seul arrive ! répliqua le Niôminka qui, à force de vivre avec des adeptes du Prophète, finissait

par parler comme eux. J'espère que votre chance vous ramènera, vous aussi, bientôt dans vos pays, car je crois que ces garçons à qui nous faisons la guerre, nous les avons bien fatigués !

— Hum ! fit le Soussou de la Guinée, une source éloignée laisse mourir de soif !

— Tu dis vrai ! repartit Samba. Mais mon père disait aussi qu'un jour de plus ne fait pas pourrir l'éléphant !

Et tous, de quelque race qu'ils fussent, de l'intérieur ou du bord de la mer ; qu'ils se nourrissent de poissons secs ou de mets accommodés sans sel ; qu'ils adorassent des Génies ou des pierres; qu'ils fussent musulmans ou qu'ils n'eussent seulement jamais entendu le nom du Prophète ; que là-bas, dans leur pays, ils allassent nus ou habillés ; qu'ils eussent pour habitation une case aux murs de paille, de terre ou de bambous, ou bien des trous dans les rochers ; quelle que fût leur façon d'enterrer leurs morts et de se marier, de vivre et de mourir ; toutes ces choses qui chez eux

les séparaient profondément et les dressaient les uns contre les autres, toutes ces choses, à cette minute, ils les avaient oubliées ; et devant le petit groupe de leurs semblables qui franchissait la porte, toutes leurs pensées, si diverses qu'elles fussent à l'ordinaire, prenaient la même direction, s'en allaient toutes au même endroit, là-bas, derrière la mer, au-dessous de la ligne où le soleil se couche...

Deux heures plus tard, après la soupe, le Soussou de la Guinée, le Lebou, le cultivateur de l'intérieur, l'homme de Bir et un autre de Guet N'Dar venaient s'asseoir à l'extrémitié du jardin, sur un banc d'où l'on découvrait la rade et les navires immobiles.

— Espérons, fit l'homme de Bir, qu'ils auront un bateau à plusieurs cheminées.

— Pour moi, déclara le Soussou, j'aimerais mieux un bateau à plusieurs mâts.

— Tu n'y connais rien, mon garçon !

intervint le Lebou dont les pieds avaient trempé depuis l'enfance dans l'eau du fond d'une pirogue. Les bateaux à fumée des Toubabs ne se servent pas de leurs mâts. Et moi qui suis ici debout et qui te parle, je puis te dire que j'ai vu une fois dans ma vie, à Dakar, un bateau du roi des Toubabs qui avait trois cheminées. Je n'ai jamais rien vu de plus fort ! J'en ai vu de plus longs qui étaient aux Toubabs taliani (1), j'en ai vu de plus grands qui étaient aux Toubabs qui se ressemblent tous, car ils ont tous les yeux clairs et leur chevelure est comme de l'herbe sèche (2) ; mais aucun de leurs bateaux n'avait six cheminées.

En vérité, les Toubabs de France sont des hommes !

— Tu dis peut-être la vérité, concéda le Soussou ; mais ce que tu racontes, je ne l'ai jamais vu. Les plus grandes fumées des mers que j'aie rencontrées

(1) Italiens.

(2) Les Anglais, sans doute.

sur mon chemin n'avaient que deux cheminées.

— Ce n'était, fit le Lebou en crachant, que des bateaux de pauvres gens !

Dans le port, des coups de sirène, qui montaient jusqu'à la terrasse, appelaient les remorqueurs à la manœuvre. Aux panaches de vapeur, au pavillon qu'on venait de hisser sur un mât, ils reconnurent le navire qui allait emporter leurs compagnons.

— C'est un bateau à trois cheminées !

annonça avec autorité le Lebou.

— Ils seront vite arrivés ! ajouta le Ouolof de Guet N'Dar.

Cependant le transport avait levé ses ancres. Lentement il se détachait de la foule des autres navires, et on le voyait s'avancer parmi les embarcations qui allaient et venaient dans la rade, pareil à une oie sauvage au milieu des nénuphars. Au moment où il s'échappait du port, et où le même sentiment de regret rendait les lèvres plus lippues, le cultivateur de l'intérieur qui n'avait jamais

VU la mer avant que les Toubabs l'eussent enlevé à ses champs, et qui croyait comme à sa religion que les vagues étaient des mains qui voulaient lui saisir les pieds, dit d'une voix lourde et monotone :

— Une seule chose trouble mon esprit.

Comment les Toubabs peuvent-ils faire nager un fer qui est plus lourd que celui de ma hache?

L'homme de Guet N'dar et l'homme de Bir échangèrent entre eux un regard.

— En vérité, dit l'un, cet homme ne connaît rien dans l'univers !

— Ce n'est qu'un bœuf ! répondit l'autre.

Et la conversation tomba.

Les regards ne quittaient plus le bateau, qui maintenant gagnait le large en se profilant sur les blanches falaises du Rove. Bientôt il ne fut plus qu'un point noir, qu'ils perdaient parfois de vue et qu'ils retrouvaient à nouveau avec des éclats de joie enfantine. Puis, quand les yeux les plus perçants n'aper-

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curent plus rien sur la mer, les soldats noirs abandonnèrent la terrasse, et comme le navire lui-même s'était effacé sur l'horizon, le souvenir de leurs camarades abandonna leurs esprits.

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