‹ La rapinéide, ou, L'atelierChapitre 5 sur 9 · DÉDICACE · texte numérisé non relu

DÉDICACE

Si quelqu’une de mes anciennes connaissances se trouvait offensée , je puis certifier que ce serait sans intention de ma part .

Mon désir dans cet ouvrage étant d’amuser, je serais désolé d’ atteindre un autre but . Croyez donc, mes amis , que je ne cherche dans cette publication qu’à réveiller en vous des souvenirs agréables.

Votre dévoué camarade ,

Ancien élève de Girodet et Gros.

CHANT PREMIER

Je chante l’atelier, ce séjour de plaisir,

Ce tems d’illusions, où, fort de l’avenir,*

Le Raphaël en herbe exempt d’inquiétude Des farces et des arts fait une double étude.

O divin Apollon ! toi que dans leurs écrits

Les poëtes toujours invoquent à grands cris, Réserve pour eux seuls le feu de ton génie,

Pour moi, qui des beaux vers ignore l’harmonie, Je ne réclame point ton céleste concours.

D’un dieu moins élevé j’attendrai le secours.

O Momus, je t’implore ! ô Dieu de la Folie Assez de ressemblance aux artistes te lie Pour croire que pour eux facile à t’attendrir,

A guider mes pinceaux tu veuilles consentir ; Viens conter de Thilman le sang-froid si comique Ses exploits, son génie et sa fin si tragique.

Au fond du cul-de-sac d’un quartier populeux Se tenait l’atelier d’un artiste fameux.

Là trente jeunes gens qu’anime un môme zèle Venaient avec ardeur écorcher le modèle,

Et, barbouillant des tons d’un novice pinceau,

Sur la toile accouchaient d’un Embryon nouveau. Par semaine trois fois, le professeur redresse Plus de bras, plus de dos, plus de nez, plus de fesse Que pendant douze mois n’en remet Marjolain,

Et cela dans une heure et dans un tour de main. Tant que du grand David et l’élève et l’émule Tient nos rapins bruyants sous sa noble férule,

Un silence profond règne dans l’atelier.

A peine a-t-il franchi le bas de l’escalier.

Que le bruit comprimé de nouveau recommence Et les bons mots gardés partent en abondance.

CHANT PREMIER

Oh î que l’enthousiasme à l’artiste prêté Est caché dans ce cœur à la farce porté !... Tous ne pensent qu’à faire, à dire des bêtises, S’apostropher entr’eux, se lancer des sottises. Et le bel orateur au langage inspiré,

Passe aux yeux des rapins pour un maniéré.

Or donc c’est un lundi. De femme un beau modèle Doit poser. Tout le monde arrive plein de zèle... Personne n’est absent... La dame sans façons Défait robe, corset, bas, chemise et cordons.

Elle présente d’abord son dos par convenance, Ensuite se retourne et rougit par décence...

Sur différens côtés on la fait se tenir,

Puis debout, puis assise ; on finit par choisir Une pose sans goût, sans noblesse et sans grâce. L’appel est fait; chacun autour d’elle se place,

Tous se taisent d'abord occupés de leur traits C’est à qui de la belle enlaidira les traits.

Quand Thilman le farceur d’un tabouret se lève :

« Un nouveau ce matin, nous vient pour être élève,

« Dit-il ; c’est un malin, je l’ai vu se vanter « Qu’il ne souffrirait pas qu’on vînt le molester,

« Qu’à l’amende, à l’échelle il saurait se soustraire. « Dans ce cas vous savez ce que nous devons faire.

« De l’un ou l’autre on laisse aux novices le choix ;

« Celui-ci doit avoir l’un et l’autre à la fois.

« Ce monsieur ne veut pas qu’on lui fasse de charge,

« De le faire payer, moi, messieurs Je me charge... » Approuvé !... mais on vient, c’est lui, c’est le nouveau !... C’te tête ! oh ! ce Monsieur ! qu’il est laid, qu’il est beau ! Non ce n’est pas à lui ce bel habit qu’il porte,

Ce doit être un mouchard : à la porte ! à la porte !...

Le bruit est effrayant ; l’aspirant démonté Malgré son assurance en est déconcerté,

Et cet objet tout nu qui dans le moment pose,

Du rouge de son front vient augmenter la dose.

L’heure vient de sonner... c’est l’instant du repos.

La Vénus prend un schal qu’elle met sur son dos Tout le reste est à l’air... Lors auprès de la belle Les galans vont parler... politique avec elle...

Tout à coup au signal, on range chevalets,

Toiles, bosses, cartons, chaises et tabourets.

Au milieu de la salle on fait un vide immense Sur l’arrivant troublé tout notre essaim s’élance, Notre homme en vain résiste, il n’est pas le plus fort. On défait son habit, Thilman le prend et sort.

La victime à l’échelle est fortement liée,

Puis élevée en l’air semble crucifiée L’échelle reste seule... Elle hésite un moment ;

Le poids du corps l’attire et l’entraîne en avant.

Le pendu jette un cri... mais des bras le soutiennent Le lancent de nouveau, d’autres bras le retiennent, Puis lancé, puis reçu, l’effrayant attirail,

Dans les airs balancé dessine un éventail,

CHANT PREMIER

De nos jeunes bourreaux la troupe est attentive Ils craignent toutefois qu’un accident n’arrive,

Us seraient désolés de causer aucun mal Et font bientôt cesser ce plaisir infernal.

On le détache enfin... l’œil enflammé de rage Il parle de duel... on lui rit au visage...

Renaud, un des anciens, le console en ces mots :

« N attribuez, mon cher, qu’à tous vos vains propos « Cette épreuve pour vous en effet nécessaire,

« Cela ne fait pas mal et fait le caractère..,

« Vous vous étiez conduit en homme maladroit,

« Mais de payer du punch, il vous reste le droit. »

— « Qui? moi ! jamais !... » dit-il. — « Je le paye à sa place, « dit Thilman revenu : punch, café, liqueurs, glace,

« Tout ce que vous voudrez... la bourse du nouveau « De nos libations saura payer l’écot.

« Que cherche-t-il ainsi?... c’est son habit je gage...

<( Au Mont-de-Piété, nous l’avons mis en gage.

« Dans la rue en chemise, il pourrait s’enrhumer;

« Voici le bulletin, qu’il l’aille retirer... »

— « Ah bravo !... c’est fameux, attrapé, camarade !

« Allons à sa santé boire quelque rasade ;

« Cependant à venir on pourrait l’inviter,

« Mais je crois qu’on ne peut sans habit l’accepter. »

On esquisse à la hâte, on fait partir la belle,

Un novice galant disparaît avec elle ;

Et le nouveau, voyant qu’il ne peut faire mieux,

Dégage son habit et va boire avec eux...

Au café des Rapins toute la troupe entrée.

Bientôt autour d’un bol se trouvant rassemblée,

Va du billard au punch et du punch au billard...

Ils sont près d’un spectacle et sur le boulevard...

Thilman était assis auprès d’une croisée,

Méditant une farce ; — « Il me vient une idée, » S'écrie-t-il tout à coup en voyant les badauds,

« Je m’en vais, mes amis, attraper quelques sots...

« Jetez, sans vous montrer, les yeux par la fenêtre. »

Puis sur le boulevard, en grave géomètre

Il va près du théâtre, en main prend un compas,

Mesure avec sa canne et compte tous ses pas...

D’un royal architecte il garde l’assurance,

Il en a le sang-froid et le ton d’importance.

Par cent badauds bientôt il se voit entouré.

Thilman prend un cordon de sa poche tiré ;

Et s’adressant sans rire à l’une de ces têtes

Qui pour se voir duper semblent là toujours prêtes :

« Mon Dieu ! monsieur, dit-il, oserai-je obtenir « Un service. » — « Sans doute, avec bien grand plaisir, « S’il est en mon pouvoir, volontiers je l’accorde. »

— « C’est de vouloir, monsieur, me tenir cette corde. » Notre bonhomme alors la prend du bout du doigt, Thilman la déroulant, à l’autre bout va droit.

A d’autres complaisans notre toiseur s’adresse,

Un nouvel imbécile à l’obliger s’empresse.

Alors Thilman se fouille et cherche vainement...

— « Excusez -moi, dit-il, je reviens dans l’instant. »

Puis rentrant au café va rejoindre sa bande....

Tels on voit deux amours tenant une guirlande Sur le haut d’une porte en grisaille tracés,

Tels nos individus importons, empesés,

CHANT PREMIER

Pour le bien général enflammés d’un beau zèle, Candélabres nouveaux vont tenir la chandelle. EtThilman au billard a repris ses ébats....

Je vous laisse à penser tous les bruyants éclats,

Les effrayans transports, le turbulent délire De la bande joyeuse accoutumée à rire.

« Les voyez-vous toujours ? parbleu ! je le crois bien, « Oh ! la drôle de tête et quel noble maintien !

« Comme à tenir ce fil leur grâce se déploie!. .. » Alors nouveaux transports, nouveaux éclats de joie. — « Sans être vus par eux il nous faudrait partir, » Dit Renaud, « nous pouvons par derrière sortir. » Tout soldé, nos gamins vont par une autre rue Laissant nos épiciers jouer à la statue.

J’ignore tout le tems qu’il s’y sont morfondus,

Mais quinze jours après, ils ne s’y trouvaient plus.

La lumière du ciel par l’horizon éteinte Avait jeté Paris dans une sombre teinte,

Et l’utile quinquet secondaire flambeau

Avait chez le marchand fait naître un jour nouveau,

Il était nuit enfin — Endurci dans le crime Thilman de tous côtés cherche une autre victime.

Son œil accoutumé, petite rue au Bac Sait bientôt découvrir un débit de tabac.

Seule pour le moment et veuve de pratique,

A faire des cornets la marchande s’applique.

Notre homme chapeau bas, l’air grave et de bon ton :

LA RAPINÉ1DE.

— « Ah, madame, dit-il, je demande pardon

« D’ainsi vous déranger.» —«Ah ! monsieur, au contraire.»

— « Je vous suis envoyé par notre commissaire,

« Pour venir déposer chez vous plusieurs paquets;

« Je dois vous prévenir qu’ils sentent très-mauvais. »

— «Mais, comment, quels paquets?» — «Madame, je l’atteste, « C’est une infection, c’est une odeur de peste !...

« C’est à n’y pas tenir !» — « Alors je n’en veux pas ! »

« — On placera d’abord tous les petits en tas.

« Ce coin peut recevoir la douzaine et demie ;

« On en mettra partout !... » — « Mais c’est une infamie!

« Je n’en veux pas, vous dis-je, allez vous promener !...»

— « Je conçois que cela vous doive importuner,

« L’odeur en est si forte !... on peut à cette place « Mettre tout près de vous les gros paquets en masse;

« Ah ! quelle puanteur! ! votre argent va noircir.... »

— « Ah ça, monsieur, sans doute on veut se divertir, »

Dit la marchande outrée et rouge de colère.

— « Pour huit jours seulement, soyez dépositaire.... »

« Non, vous dis-je; attendez, quelqu’un va vous parler!..»

Dit la femme en fureur montant son escalier.

— « Mais si vous n’aimez pas la douce odeur de l’ambre,»

Lui crie encor Thilman, « on peut dans votre chambre

« En placer... Mais j’entends certain pas retentir.

« Diable! dit-il tout bas, il est tems de partir.... »

Thilman part et fait bien, car cet autre adversaire Était un gros gaillard à lui donner affaire.

CHANT PREMIER

Quand on fait une charge, il est bon d’éviter Et d’en venir aux mains et d’avoir à lutter.

Un farceur doit toujours agir en conséquence, Il doit choisir son monde et calculer la chance ; A rire, à s’amuser se borne son désir,

Et s’il se fait rosser, adieu tout le plaisir.

Irnp CJiPtiL

CHANT DEUXIÈME

Décidément les rois font de mauvaises charges, Témoins de Charles IX les royales décharges. Je hais aussi ce roi qui, farceur indiscret,

Se plaçant en silence auprès du tabouret Où la reine s’assied, va l’ôter par derrière.

Sur le parquet s’étend le très-royal derrière.

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