LA RAP1NÉ1DE
La reine se fait mal, et, pleine de courroux,
Ose appeler manant son maladroit époux.
Irrité d’un tel nom, le prince, un peu vulgaire,
D’un soufflet plébéien a couronné l’affaire.
Après un tel exploit, lazarone de cour,
Quitte un trône souillé, ta place est au faubourg !...
Plus une farce est simple et plus elle fait rire;
11 faut que le dupé finisse par sourire;
C’est ainsi que pensait mon camarade Aubris.
Un beau jour il fabrique avec du papier gris Un cube, et d’un pavé représente la forme,
Puis, portant sous son bras ce poids qui semble énorme, Va dans le magasin d’un riche bijoutier.
Demande un anneau d'or, et pour mieux l’essayer Il jette son fardeau sur le comptoir en glace,
Comptoir plein de bijoux.... S’élançant de sa place.
Le marchand pousse un cri.... tout doit être écrasé ! ! Mais, stupéfait de voir que rien ne s’est brisé,
11 saisit le pavé qu’il repousse sans peine,
Voit son erreur, et rit de sa frayeur soudaine.
C’est ainsi que sans mal on se peut divertir ;
Du moins on n’a jamais lieu de se repentir,
C’est le meilleur moyen ; amis veuillez m’en croire,
Mais reprenons le fil de ma première histoire.
Les rapins revenus au sein de l’atelier S’escrimaient à salir leur toile et leur papier-;
Le joyeux souvenir de leurs farces passées
CHANT DEUXIÈME
Aux dépens du travail occupait leurs pensées.
Au seul nom d’architecte, au seul mot de paquets On les entendait rire encore un mois après.
Du répertoire enfin, ces scènes effacées Par des faits plus récens, se virent remplacées. Combien de fois Albert (c’est le dernier entré),
Se vit pendant ce tems vexé, contre-carré !
Que de fois, malgré lui, fut-il le point de mire Des calembourgs mordans, des traits de la satire ! Souvent même, il voulut se fâcher tout de bon ;
Ce fut encore pire !... il dut changer de ton.
Au badinage il sut plier son caractère.
Plaisanter comme un autre et finit par se faire.
Mais son cœur ulcéré gardait le souvenir De l’affront qu’à l’échelle il avait dû subir.
C’est à Thilman surtout qu’il en veut davantage.
C’est lui qui sans façon mit son habit en gage.
« Eh quoi! se disait-il, ce farceur de Thilman « De tous les tours qu’il fait triomphe insolemment ! « Et pas un des rapins que son esprit opprime « N’entreprend à son tour de le rendre victime !
« Oui, ce rusé compère a besoin de leçon,
« Je lui ferai tâter d’un tour de ma façon.
« La soif de ma vengeance et m’étouffe et me presse. « De la Charge volons consulter la déesse. »
En achevant ces mots, il court vers son palais.
Jadis il fut construit par le grand Rabelais ;
Les murs sont tapissés par la caricature,
Bien qu’elle soit outrée, on y voit la nature ;
On lit sur le fronton, ces mots faits tout exprès :
« Caricaturando castigamus mores . »
Au milieu de la foule à son esprit soumise.
Sur un tronc élevé, la déesse est assise.
Et ce tronc par Dantan habilement sculpté, Représente Momus avec la Vérité :
Par son malin ciseau la salle décorée,
Se voit de tous côtés de ses bustes ornée.
Sur la muraille on voit les chefs-d’œuvre rangés,
De Charlet si nature, et du fin Bellangé ;
Là, Monnier de Prudhomme écrit toute l’histoire ; Plus loin, dePhilippon l’ingénieuse poire;
Sur la gauche est Granville, auprès de lui Pigal Philosophe amusant, instructif et moral.
On y trouve au milieu des écrits de théâtre L’ours qu’aux Variétés le parterre idolâtre.
Sur des rayons placés on voit les écrivains Qui surent en riant, instruire les humains ;
Là se tient un journal des bons tours et des charges, Portant écrit le nom de leurs auteurs en marges.
A côté de Tulou de Plantade est le nom,
Bérat et son coutiau , Thil, Charles, Rougemon,
Et tant d’autres enfin que je voudrais transcrire,
Qui possèdent à fond l’art d’exciter le rire.
Albert d’étonnement s’arrête sur le seuil,
CHANT DEUXIÈME
Sur les murs en entrant il jette un prompt coup d’œil, Et s’avançant : « O toi I des farceurs protectrice !
« Dit-il, sois en ce jour à mes desseins propice,
<c A ma main inhabile apprends à se venger,
« Dis-moi, contre Thilman, ce qu’il faut inventer... » La déesse, à ces mots, interrompt la lecture Du journal amusant de la Caricature,
Jette un regard malin sur le jeune aspirant,
Et ne peut s’empêcher de rire en lui parlant.
« Mon fils, que m’as-tu dit, contre un objet que j’aime , « Tu viens me demander un nouveau stratagème?
« Te venger d’un confrère est ton plus grand désir.
« Hélas ! si tu pouvais lire dans l’avenir « Le destin que Thilman à lui-même s’apprête,
« Je verrais tes cheveux se dresser sur ta tête!!!
« Tu penses que Thilman de plaisirs occupé,
« D’aucun autre projet n’a l’esprit tourmenté ?
« Tu te trompes... on voit les plus prompts à la joie,
« D’une douleur sans borne, être souvent la proie...
« Mais tu ne peux sonder ce pénible secret,
« Ni savoir du destin l’irrévocable arrêt.
« Tu viens me demander, en victime outragée,
« D’inventer une peine à l’offense égalée ;
« Je devrais refuser... et pourtant aujourd’hui « Je veux bien te fournir des armes contre lui.
« On voit dans l’atelier sur la porte une planche,
« Seule elle peut t’offrir noblement ta revanche.
« Place sur cette planche un grand seau rempli d’eau.
« Qu’une corde à la porte attache bien ce seau ;
« Puis fais entrer Thilman... lors sa tête arrosée,
« D’un déluge nouveau se verra submergée. »
Ainsi dit la déesse avec un air moqueur.
Albert charmé s’incline et part la joie au cœur.
A peine est-il rentré qu’aussitôt il explique Son projet à tous ceux que Thilman le caustique A souvent fait rougir... Sur la planche perché,
Le seau par une bosse est avec soin caché.
Ce seau, par une corde à la porte tenue,
En ouvrant doit pencher versant l’eau contenue Sur le premier entrant... mais, pour bien réussir,
Il fallait que Thilman consentît à sortir.
Voici ce que l’on fit : « Thilman quelqu’un t’appelle. « Dit un des conjurés, c’est une demoiselle. » Thilman sort aussitôt. On fixe le lien.
Thilman court à sa belle, il cherche, mais en vain.
« On s’est moqué de moi, dit-il, suis-je assez bête!
« C’est bien fait! » A ces mots à rentrer il s’apprête; Pourquoi s’arrête- t-il au bas de l’escalier?..*.
11 a vu le patron venir à l’atelier.
Le patron n’est pas seul, un monsieur l’accompagne Qui s’avance aussi fier qu’un ministre d’Espagne. C’est le père d’Albert, de St-Louis chevalier ;
Par lui-même il prétend visiter l’atelier.
Thilman donc est resté, car il est très-honnête.
Il leur cède le pas en inclinant la tête.
Le maître est en avant en homme qui conduit ;
Il ouvre d’une main et de l’autre introduit Le père visiteur.... L’effroyable gouttière Sur le père inondé déverse tout entière....
Le cercle des rapins à la porte rangé
CHANT DEUXIEME
Croyait rire aux dépens de Thiiman aspergé :
Le rire est refoulé dans leur bouche entr’ouverte,
Du maître inattendu l’aspect les déconcerte.
Tous sont pétrifiés. Albert a reconnu
Ces cheveux blancs mouillés et reste confondu...
S’apercevant du bain auquel son corps échappe,
Malgré tout son respect, mon Thiiman rit sous cape.
Le rire comprimé gagne le professeur
Qui ne se retient plus et dilate son cœur.
Alors des cris de joie est parti le tonnerre :
L’un se tient les côtés, l’autre se roule à terre
Albert seul ne rit pas ; son œil embarrassé Rencontre du papa le regard courroucé....
On s’excuse, on l’essuie, on le frotte, on le sèche,
Et de rentrer chez lui le noyé se dépêche.
Oh que ce pauvre Albert maudit, au fond du cœur, Le désir qui lui vint de faire le farceur !
Car le malheur voulut que depuis sa noyade,
Pendant plus de trois mois son père fût malade.
Ce que Von crache en Vair retombe sur le nez.
Aussi, guéri des tours, Albert plus n’en invente.
Et d’être spectateur désormais se contente.
Des modèles la table est dans un atelier Le trône où ces messieurs s’en viennent déployer Les grâces de leur corps, la rondeur de leur cuisse. C’est là qu’on vit briller tour à tour Gerfand, Suisse, Lena, Fichon, Veri, Pecota l’amoureux,
Le fameux Polonais, le Brechon scrupuleux, Brechon qu’on mit toujours le nez à la muraille. Un jour Brechon est seul, personne ne travaille, L’heure a sonné, n’importe, il présente son dos, Et comme à l’ordinaire il s’arrête au repos.
Seul tout le jour il pose avec le même zèle :
Mais j’allais t’oublier, ô toi î le roi modèle,
Toi vivant écorché, célèbre Cadamour !
O nouveau Ménélas ! sou viens-toi de ce jour Où voyant ton Paris, d’une main vengeresse,
A défaut de rochers, tu saisis une caisse ;
Sur ton rival heureux ton bras l’allait jeter,
Quand un « Dieu qu’il est beau! » vint soudain t’arrêter. La gloire de la pose a refroidi ta bile,
Et pour être croqué ton bras reste immobile.
Pour le moment le trône est par Suisse envahi ; Ce modèle est du peintre et le frère et l’ami. Une farce avec lui par Thilman se concerte : De carreaux de carton la fenêtre couverte Donnait sur une rue. Avec de la couleur Thilman peint une tête énorme de grosseur.
Il fait le front, le nez, les yeux, enfin la face. De l’une et l’autre joue il a coupé la place, Comment doit-il remplir de ce vide le creux ?
CHANT DEUXIÈME
Suisse déshabillé vient se ployant en deux,
De ses fesses remplir l’une et l’autre lacune Et montrer aux passans en plein midi la lune.
Bientôt en un clin d’œil tout le monde amassé Du nouveau phénomène est très-embarrassé.
« Il me semble, dit l’un, que c’est une peinture. »
— « Mais je vois remuer comme dans la nature,
« Je crois qu’il est vivant. » — « Cela ne se peut pas. »
— « Mais qui diable pourra nous tirer d’embarras? »
— « Eh ! messieurs, leur répond un vieux apothicaire,
« Voulez-vous le savoir? eh bien c’est un derrière. » Tout le monde à ces mots se retira confus,
Jurant, quoiqu’un peu tard, quon ne l’y prendrait plus.
Tmp CklJelà-irt
CHANT TROISIÈME
Pour vivre sans chagrins au sein d’un atelier, Il faut que votre esprit, sans se contrarier. Entende d’un bon mot l’innocent badinage; Amis, c’est, crovez-moi, le parti le plus sage. Mais le trait contre vous vient d’être décoché, N’importe, ripostez sans paraître fâché ;
Si vous ne pouvez pas, le meilleur est d’en rire,
Ce moyen infaillible arrête la satire.
La nature, dit-on, vous a façonné laid,
Votre dos est bossu, votre pied contrefait,
Le crayon fait sur vous une caricature,
Eh bien, imitez-la, chargez votre figure, Dessinez-vous plus laid, plus boiteux, plus perclus,
Et vous verrez bientôt qu’on n’y pensera plus.
Mais si vous déployez un esprit irascible,
Vivre avec le rapin sera chose impossible.
Le sans-bras Ducornet et Norblin le bossu, illustres aujourd’hui, voient leur nom plus connu Que celui des plaisans qu’on vit les contrefaire.
Ils surent déployer un heureux caractère,
Riant tout des premiers des bons mots faits sur eux ; Tous deux étaient aimés, on les fêtait tous deux. Norblin eut le grand prix, et malgré sa disgrâce Près des peintres fameux Ducornet tient sa place. Hélas! l’as-tu suivi cet exemple excellent?
Imprudent Bouginier! Bouginier imprudent! !!
La nature prodigue en ses bizarreries Exagéra ton nez en formes agrandies.
Quand ta mère en son sein moulait ce nez, dit-on.
Son œil mal dirigé fixa le Panthéon ;
Si cet œil, mieux conduit, au lieu d’un vaste dôme Avait choisi pour but la colonne Vendôme,
Peut-être en Roquelaure auprès de la beauté Plus riche qu’un mulet te verrait-on cité !.,.
Pour être peintre, un jour Bouginier se présente,
Les rapins sont d’abord stupéfaits d’épouvante,
CHANT TROISIÈME
Avec le tems enfin chacun s’est rassuré De l’espèce du monstre on s’est bien assuré.
Le fait bien reconnu, les poumons se dilatent En rires insolens tous nos rapins éclatent.
Alors mon Bouginier, loin de faire comme eux.
Jetant autour de lui des regards furieux,
A l’aide d’un bâton veut exhaler sa bile ;
Un bras l’arrête à tems et le tient immobile.
Oh ! triste Bouginier ! quelque démon malin A-t-il jeté sur toi son souffle et son venin ?
Dès que la force a pu te réduire au silence,
Le mordant quolibet de toutes parts commence.
« Grand Dieu, dit l’un, quel nez ! il tient tout l’atelier 1 <( J’ai cru voir, dit un autre, un casque de pompier.
<( A l’abri d’un tel nez, dit Thilman, je parie « Que son ventre et ses pieds n’ont jamais eu de pluie. « S’il doit éternuer, certes, tout se fendra « Et pour moucher ce pif il faut au moins un drap.
« Malheur aux phaëtons qu’une main maladroite « Engage avec ce monstre en une rue étroite !..,
« Oui, l’on verra cesser la circulation « Si le soir à son nez il ne met un lampion.
« Les enfans en ont peur et les femmes troublées « Craignent ou son regard, ou d’être reniflées. »
Autant de quolibets, autant de mille cris.
Oh ! pauvre Bouginier ! tes maux sont-ils finis?
Le jour suivant verra s’achever ta ruine.
Thilman vient d’arriver, sa figure est chagrine.
« Je viens d’être, dit-il, témoin d’un grand malheur.
« Notre ami Bouginier, d’un air triomphateur
LA RAP1NÉIDE.
« Marchait le nez au vent, soudain une rafale « S’engouffre en tourbillons dans sa fosse nasale.
« Le nez résiste en vain.. . redoublant ses efforts,
« Le vent sur le pavé lance l’effrayant corps.
« Jamais, oh î non jamais ! je ne pourrai vous dire « Le merveilleux effet que j’ai vu se produire.
« A ce terrible choc, les carreaux sont brisés,
« Les pavés défoncés et les murs lézardés.
« Un puits se fait chez nous... le contre-coup en Chine « A fait subitement pousser une colline.
« Ainsi, Napolitains, vos regards effrayés « Ont aperçu des monts dans une nuit créés.
« Vous n’avez pu savoir d’où venaient ces miracles,
« Vous avez vainement consulté vos oracles ;
« Je viens résoudre enfin ce problème ignoré,
« Ce jour un pareil nez en Chine était tombé. »
Après un tel discours l’allégresse est entière,
Bouginier frémissant étouffe de colère.. .
Ces traits sont-ils les seuls qu’on lui doive lancer ?
De combien de dégoûts le doit-on abreuver ?...
Car enfin quel est donc ce papier qu’on admire. Soulevant au passage un tonnerre de rire ?
Ciel ! qu’ai-je vu? c’est toi, c’est ton vivant portrait, Tu ne t’attendais pas, dis, à ce dernier trait?
Ton regard effaré s’attache à la muraille ;
A la couvrir de nez tout le monde travaille.
Oh ! qu’il fut bien fondé ton brûlant désespoir !
Tout est perdu pour toi, va, pour toi plus d’espoir !
Le proverbe le dit et tous les faits l’attestent :
Les paroles s en vont... mais les écrits ?... ils restent.
CHANT TROISIÈME
Bouginier n’y tient plus ; il s’élance hors de lui, Dans la rue au hasard sa marche le conduit.
Un spectacle accablant soudain le déconcerte,
Il voit d’énormes nez chaque maison couverte !... Ciel ! pour ne plus se voir où doit-il se cacher ? Dans la rue à présent ne doit-il plus marcher ? L’imitateur gamin de tous côtés le trace,
Et le numéro six aux Bouginiers fait place.
Ce n’était rien encor. C’est par lui queDantan Commença pour la charge à prouver son talent. Mais las 1 que devins-tu lorsque la Renommée Vint dire que ta face en tous lieux dessinée, Couvrant les monumens de vingt peuples divers, Avait porté ton nez au bout de l’univers ?
Après la France on vit la Suisse et l’Allemagne Avoir des Bouginiers. Tous les murs en Espagne. En Grèce, en Italie en furent recouverts,
Et ton mufïïe passant aux amis d’outre-mers,
En Egypte on en fit. Cette nouvelle fresque Plut à l’Égyptien, amateur du grotesque.
A ce signe nouveau ses regards étonnés Du sphinx accamardi crurent revoir le nez.
Dès lors le voyageur d’antiquités avide Put voir des Bouginier sur chaque pyramide.
O profanation ! dessinateurs pervers !
Faut-il voir par un pif cent siècles recouverts !... , Ce bel hiéroglyphe aux formes si brillantes Embarrassa, dit-on, les recherches savantes Du grand Champollion... Son érudition Fut longtemps en échec, et sa conclusion
Fut que ce fait prouvait que depuis Ptolémée L’espèce en ce pays était dégénérée.
J’ai commencé l’histoire et je dois la finir :
Notre homme, trop froissé, fut contraint de partir.
De cette mort pour l’art, rapins vous fûtes causes !
Ce fut un malheur ! car. .« dans ce nez que de choses!
CHANT QUATRIÈME
Notre gouvernement des beaux-arts protecteur Daigne faire aux rapins une insigne faveur ;
Car sa main, faisant trêve à sa parcimonie, Lâche quelques cents francs pour une académie. Au moyen d’un concours, les artistes reçus Peuvent y dessiner des modèles tout nus.
Les rapins sont assis sur des bancs circulaires,
Derrière eux sont debout les jeunes statuaires.
Qui sur leurs fonds terreux de leurs bourbeuses mains S’escriment à changer la glaise en mannequins ;
Comme pour ces messieurs, là, l’étude est gratuite. Meilleur est leur travail, meilleure est leur conduite.
Il faut bien avouer que l’œil des surveillans Contribue à tenir ces étourneaux bruyans ;
Pourtant ces surveillans, qu’une si haute place Devrait mettre à l’abri de leur coupable audace,
Sur eux voyaient tourner leurs traits malicieux.. .
Tu l’éprouvas, Mourrette! O vieillard malheureux !
Te souvient-il du jour qu’une main impudique Osa priver ton chef de cette queue antique !
Tes yeux, tes tristes yeux vieillis dans la douleur,
Eurent des pleurs nouveaux pour ce nouveau malheur. . Lorsque de ta moitié, la main un peu paillarde Ne fit plus frétiller cette queue égrillarde,
Tu la vis s’écrier d’un ton vraiment chagrin :
« Grand Dieu ! c’en est donc fait ! il ne lui reste rien !... » La main du criminel est encore ignorée :
Ainsi qu’un assassin sa tête était voilée!...
Quand la pose est finie et les quinquets éteints, L’antre des arts vomit la masse des rapins.
Les farceurs aussitôt commencent leur ravage Et malheur aux marchands qui sont sur le passage. Une belle lingère étalait ses bonnets
CHANT QUATRIÈME
D’une forme élégante, ornés de rubans frais.
La dentelle et le tulle inondaient la boutique.
Thilman entre, salue, ainsi qu’on le pratique :
— « Madame, je désire acheter des bonnets. »
La marchande aussitôt de montrer les mieux faits;
Elle fait admirer les plus belles dentelles,
Combien ils sont légers, combien les fleurs sont belles ; Thilman émerveillé n’y trouve aucun défaut.
— « Mais ce n’est pas, dit-il, ces bonnets qu’il me faut. »
— « On peut vous en montrer qui sont d’une autre forme. » De bonnets amassés on fait un tas énorme ;
On a sur le comptoir vidé tous les cartons....
— « Les bonnets dont je parle ont tout autres façons, »
Dit Thilman, « ils n’ont pas cette forme habillée. »
— « Eh comment sont-ils donc? dit la femme ennuyée,
« Seraient-ils pour la nuit? » — « Oui, la nuit on s’en sert. >>
— En voici de très-beaux dans ce carton ouvert. »
— « Pas encor ! le bonnet que l’on veut que j’achète « Est orné d’une mèche et se met sur la tête,
« De cette sorte. » — « Eh ! c’est un bonnet de coton ! !» u Coton, oui, c’est cela ! vous avez bien raison !
« Un bonnet de coton ! que je vous remercie !
« C’est ce mot de coton que sans cesse j’oublie;
« En avez-vous? » — « Eh non ! monsieur, je n’en vends pas, « On trouve ces bonnets chez les marchands de bas. »
— « C’est bien cela.... coton !... alors je vous salue. » Thilman sort grommelant coton!... jusqu’à la rue.
La marchande en fureur, pour comble de ses maux,
En lui lançant la porte a cassé deux carreaux ;
Des rapins spectateurs, l’hilarité cruelle
Vient lui prouver encor que Ton s’est moqué d’elle.
On sait depuis long-tems que le pauvre épicier Est le but obligé des traits de l’atelier.
A ce nom tout rapin se croit permis de rire,
Et des mauvais plaisans il est le point de mire.
Pourquoi? je le demande!... a-t-il donc moins d’esprit?
Et quoi ! vendre du suif! vendre du fruit confit,
N’est-ce donc rien? il faut pour trancher du fromage Un coup d’œil bien plus sûr que pour faire un visage.
Ses calembourgs d’ailleurs sont mieux appréciés,
Témoin l’illustre enseigne : Aux bons ej ois sciés .
Mais Thilman, sans égards pour les nombreux services Que rendent aux gourmands son poivre et ses épices,
Oubliant que lui-même au repas du matin A l’aide du fromage a, savouré son pain ;
Thilman, l’ingrat Thilman, avise la boutique D’un épicier, bonhomme au regard pacifique,
Il entre sans remords, puis abaissant la voix :
— « Je voudrais bien, dit-il, avoir des gants chamois. »
— « Je n’ai pas bien compris ce que monsieur veut dire.»
— « C’est pour aller au bal les gants que je désire. »
— « Monsieur, je n’en ai pas. » — « Pour bien coller aux doigts « Rien n’est à comparer à la peau de chamois. »
— « Monsieur vous vous trompez. » — « Pour moi je les préfère « Je prendrai de ces gants volontiers une paire,
« Et vous même avec soin vous allez m’en choisir;
« Je vais pendant ce tems un moment m’assoupir. »
CHANT QUATRIÈME
Cela dit, sans façons il choisit une chaise,
La pose lentement et s’étale à son aise.
L’épicier ne sait plus à quel saint se vouer ;
11 a beau par le bras le vouloir secouer,
Thilman lui ronfle au nez pour sa seule réplique.
Étendu de son long il emplit la boutique,
Il tient toute la place, on ne peut plus passer :
« Allons, dit le bonhomme, il faut bien le laisser ;
« Il dort comme chez lui. Mais ce qui me chagrine « C’est qu’il a fait sauver ma petite voisine;
« Elle est entrée ailleurs.... autant d’argent perdu. »
Les ronflemens finis, après s’être étendu,
Avoir toussé, bâillé, Thilman enfin se lève :
— « J’ai fait je crois un somme et le plus joli rêve! !..
« Ah ! j’en avais besoin.... ah çà! où sont les gants? »
— «Eh! ce ne sont pas là les objets que je vends...
« Je suis un épicier, je vends du bon fromage. »
— « Pourquoi donc mettez-vous des gants en étalage?
— «Des gants? chez moi jamais des gants n’ont été vus... «
— « Pourtant à votre enseigne on en voit suspendus. »
— Allons, c’est un peu fort, vous m’en contez de belles!... »
— « Mais que vois-je ! ah pardon! tiens ! ce sont des chandelles. » Sur ce, Thilman s’en va, lui tirant son chapeau,
Et laisse l’épicier se creuser le cerveau.
« Il a pris pour des gants la chandelle pendue,
« Dit-il, Dieu ! qu’il est bête ! et qu’il a la berlue! »
Mais des éclats partis d’un groupe un peu moqueur Lui prouvent de quel genre était cet acquéreur.
imo Cf- . ■
CHANT CINQUIÈME
Quand le rapin travaille, il tourne sa prunelle Ou bien sur son ouvrage ou bien sur le modèle :
Sa main est occupée aussi bien que ses yeux ,
Mais sa langue ! ! ! elle est libre et se donne beaux jeux, Car le dieu du silence en son amphithéâtre Ne peut être reçu que comme buste en plâtre ;
On y parle toujours.... de religion? point;
De morale? fort peu ; politique? encor moins.
Quel est donc le sujet qui seul les électrise?
C’est la bonne bêtise, oui, la franche bêtise!...
Ont-ils tort ! moi, j’en doute.... il vaut ma foi bien mieux Abandonner le grave aux gens prétentieux.
Celui qui dit des riens dit souvent quelque chose,
Et de bien raisonner, lorsque l’on se propose,
Tout le contraire arrive.... Au diable la raison :
Le rapin n’en veut pas et dira toujours non !...
A peine mes amis étaient-ils tous ensemble Occupés de leur croûte ou bien de leur ensemble, Qu’on les voyait parler et rire à qui mieux mieux, Lâchant des calembourgs, souvent des mots heureux; Ne prononçant jamais raisonnables paroles,
Des bêtises toujours, toujours des fariboles.
« Allons, l’ami Thilman, dit un jour un rapin,
« Veux-tu nous raconter l’histoire de Bélin? »
— « Avec plaisir, dit-il, mais il faut du silence. » Après s’être mouché, le narrateur commence.