‹ La rapinéide, ou, L'atelierChapitre 7 sur 9 · HISTOIRE DE JEAN BÉLIN · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE JEAN BÉLIN

Jean Bélin vint au monde à 1 âge de trois ans, De parens, il est vrai, tout à fait indigens, Mais voleurs... il reçut des mains de la nature Tant de facilité pour l’art de la peinture,

Qu’à l’âge de cinq ans, tous ses rivaux surpris Le virent au concours remporter le grand prix Comme un bon ouvrier qui chérit sa science, En Turquie il voulut faire son tour de France.

Jean Bélin avait fait un superbe tableau D’un seul pied de largeur et de trente de haut.

La décollation du grand saint Jean-Baptiste Fut l’aimable sujet choisi par cet artiste.

Le voilà donc parti pour offrir son tableau A la Sublime-Porte, amateur du couteau...

Sa marche au Pont-Euxin le conduit tout en nage, Il paie à l’invalide un sou pour le passage.

Et, montant l’escalier d’un pas délibéré,

Devant Sublime-Porte il se voit arrivé.

Pan, pan, pan. « Qui va là? — Moi... — Qui donc, imbécile?

— « Eh ! c'est moi, Jean Bélin, peintre au beurre et à l'huile :

« J’ai fait une peinture et veux vous la montrer :

« Une tête coupée! — Ah ! ah ! tu peux entrer...

« Nous chérissons assez ce genre d’exercice... »

Jean Bélin, à cet ordre, en la chambre se glisse.

« Accroche ton image à ce porte-manteau. »

Le peintre obéissant y suspend son tableau.

« Tiens! tiens! tiens! c’est gentil, c’est assez agréable!

« Du bleu, du vert, du jaune et du beau rouge en diable !

« C’est très-bien ; mais, dis-moi, tu n’as donc jamais vu « Une tête coupée? — Oui, j’ai bien aperçu « De loin guillotiner un oncle de ma mère ;

« Mais j’étais mal placé... — Dès lors j’ai ton affaire :

« Dis à Boustan d’aller chercher en même temps « Et six esclaves noirs et six esclaves blancs.

« Roustan ! c’est douze noirs dont six blancs qu’on demande

Dit Béiin ; — et Roustan d’amener la commande

« Voyons, lequel veux-tu? parle, tu peux choisir,

« Est-ce un noir, est-ce un blanc? — C’est pour vous divertir « Que vous parlez ainsi, du moins je le suppose...

— « Tu crois ; alors on va te faire voir la chose. »

Sur ce, "Sublime-Porte avec son cimeterre Tranche un esclave et l’air d’une main si légère,

D’un coup si fin, si fin, que rien n’en a bougé.

« An ! dit Bélin riant, va ! farceur enragé, cc Ce n’était qu’une frime, une bonne surprise.

— « Tu crois ça? dit Sublime, eh bien ! donne une prise.» Jean offre le tabac.... l’esclave a reniflé,

La tête éternuant roule sur le pavé !...

CHANT CINQUIÈME

« Remporte ton tableau, retouche et recommnce. » Bélin ramasse tout et s’esquive en silence.

Après avoir long-temps corrigé, dessiné,

11 retourne en Turquie et voit le Pont tourné.

Jean est forcé de prendre une route nouvelle Et monte chez le Turc du Levant par l’Échelle.

Pan, pan! «Qui va là? — Moi. — Qui toi?— Moi, Jean Bélin.

— « Eh bien! quoi, Jean Bélin? — Un peintre italien,

« Vous savez bien, tableau d’une tête coupée!...

— « Ah ! voyons si ta coupe est mieux exécutée ;

« Entre, accroche : ah ! ma foi, c’est bon, ça! c’est bien mieux. « Mais tu n’as donc pas vu, vu de tes propres yeux « Ce que c’est, Jean Bélin, qu’une tête coupée?

— « Pardonnez-moi, Sublime, en la dernière année « Vous-même, sans façon, m’avez fait l’amitié

« D’en couper une. — Ah ! oui, je l’avais oublié....

« Vois donc de s’en servir quelle est notre manière « Et profite un peu mieux qu’à la leçon dernière.

« Nous prendrons ce beau noir puisque l’autre était blanc,

« Pssit... — Ah ! ah ! dit Bélin, vous avez fait semblant,...

« Car sur le cou sa tête est toujours bien assise....

— « Connu ton calembourg, malin!... Donne une prise. »

Le tabac est donné, l’esclave éternuant,

Voit sa tête en roulant courir sur le divan.

« Retouche et retravaille ! » et Bélin sans rien dire Met le tout sous son bras et confus se retire.

Après avoir repeint, retouché de nouveau,

Il se remet en route avec son grand tableau ;

Il prend les omnibus pour activer sa marche,

Court trente heures par jour, monte et descend la Marche D’Ancône, et voit encor lever le Pont-Euxin.

Force lui fut de prendre alors l’autre chemin.

O douleur! du Levant on a tiré l’échelle....

Il court chez le marchand en prendre une nouvelle.

Il la dresse tout seul debout contre le mur,

Et cassant un carreau (pour entrer moyen sûr)

Par la fenêtre il vient pour visiter la Porte.

Pan. . . pan. . . « Qui va là?— Moi, » dit Jean d’une voix forte, « Tableau ! tête coupée ! — Alors tu peux entrer,

« Allons, voyons ta page.... et Bélin de montrer.

— « C’est bon ça ! touche fine, aimable et caressée ;

« Mais tu n’as donc pas vu de tête bien tranchée ?

— « Pardon, vous savez bien qu’en homme généreux, Vous eûtes la bonté pour moi d’en couper deux...

— « Puisqu’il en est ainsi, pour que bien tu comprenne,

« En fait de tête il faut que je coupe la tienne !...

— « Allons, vous voulez rire et vous moquez de moi ;

(( La Sublime est toujours très-drôle à ce qu’on voi. » Mais pendant ce colloque, avec le cimeterre,

Le sultan a tranché sa nuque par derrière,

Mais si fin, si léger, si gracieux est le coup,

Que même Jean Bélin n’a rien senti du tout.

« Va t’en retravailler ! » Jean son tableau remporte. Oubliant qu’aujourd’hui cette Sublime-Porte Est très-basse, en passant il s’y cogne le front,

Et sans le remarquer, derrière son talon,

Laisse rouler son chef. . . . toute la populace,

CHANT CINQUIÈME

Riait de voir cet homme et sans boule et sans face. Jean veut en faire autant, mais est embarrassé,

Car de rire sans bouche il n’est pas très-aisé.

Lors n’ayant plus sa tête et ne sachant que faire,

Il vole au Pont-Euxin et tombe à la rivière....

Tel est de Jean Bélin le récit avéré Que des savans croiront peut-être exagéré.

CHANT SIXIÈME

A Paris la grisette, ardente pour la danse, Trouve de tous côtés des jardins de plaisance Où l’on peut, de l’aiguille oubliant les tracas,

Se livrer à l’amour ainsi qu’aux entre-chats.

C’est là qu’on voit la belle étrenner le dimanche Le fin chapeau de paille, ou bien la robe blanche ;

Ou ces colifichets, qu’un jeune étudiant,

Avec l’argent du terme achète en s’endettant.

Beaujon, Delta, Marbeuf, Tivoli, Belleville,

Ouvrent leurs verts bosquets aux danseurs de la ville, Et la Chaumière voit au bal dans son jardin,

La dansante beauté du faubourg Saint-Germain.

Aisément on conçoit que nos rapins fréquentent Des lieux où les plaisirs en foule se présentent ;

Ces lieux où la beauté surgit à chaque pas, Devaient avoir pour eux de merveilleux appas.

Ils s’y rendaient souvent. Leur troupe évaporée,

A Belleville un jour va passer la soirée.

Mais comme il faut d’abord pour pouvoir pénétrer, Comme partout ailleurs payer le droit d’entrer ; Par cet emprunt forcé la pauvre compagnie Vit réduire à néant sa bourse dégarnie.

Il leur restait en tout, trois francs à dépenser ! Sans doute c’est joli de pouvoir se pousser,

Courir sur le gazon, s’y donner des bourrades,

Sans dames cependant ces jeux sont un peu fades. Je crois qu’à ces plaisirs on peut se divertir,

Mais ils échauffent tant qu’il faut se rafraîchir : Pour cela de l’argent !. .. D’ailleurs si la fortune Fait faire une rencontre en ce sérail commune, Peut-on se dispenser près des chevaux de bois D'v laisser la beauté monter deux ou trois fois : Pour cela de l’argent !,.. de plus votre compagne

CHANT SIXIÈME

Voudra descendre en char du haut de la montagne ;

Puis l’article coûteux du rafraîchissement :

Pour cela de l’argent et toujours de l’argent !...

Tels étaient les propos que, la tête baissée.

Débitait notre troupe à la bourse percée...

MaisThilman a souri... l'espoir alors a lui Dans ces cœurs abattus qui comptent tous sur lui.

« Ah ! messieurs, leur dit-il, ma verve est inspirée,

« Nous aurons de l’argent pour passer la soirée.

« Notre nombre a besoin d’être réduit, je croi,

« Car nous ne pourrions tous conserver du sang-froid,

« Veuillez dans le jardin un moment nous attendre.

« Si nous réussissons nous viendrons vous l’apprendre. » Il dit et prend Renaud avec le gros Bertrand,

L’illustre possesseur des trois pièces d’un franc.

On tient conseil... ensuite on monte au belvédère D’où l’œil émerveillé peut voir la ville entière Et compter de Paris les monumens vantés :

Aussi par l’étranger ces lieux sont fréquentés.

C’est là que l’habitant de l’Angleterre abonde ;

Il y vient admirer la merveille du monde.

Comme il est de bonne heure, ils sont seuls un moment, Ils en ont profité pour préparer leur plan :

Thilman met son chapeau du côté de la porte.

Bientôt au belvédère en foule on se transporte.

Alors d’un cicerone, usurpant tous les droits,

Thilman fait remarquer tous les plus beaux endroits Qui sont devant leurs yeux. « Voyez quelle étendue. Dit-il avec emphase, admirez cette vue !...

A-t-on jamais pu voir un spectacle plus beau?...

LA RAP1NÉIDE.

De Vincennes d’ici vous voyez le château.

C’est là que Daumesnil, par sa noble défense,

Pendant l’invasion illustra sa vaillance.

La barrière du Trône offre à l’admirateur Deux colonnes de pierre et d’égale grandeur ;

Là, la Salpêtrière ; ici le Val-de Grâce Où le soldat malade est sûr de trouver place.

De Notre-Dame après on aperçoit les tours ;

Le Panthéon dans l’air voit perdre ses contours :

Cette église possède au plafond de son cintre Un chef-d’œuvre éclatant de Gros, l’ilUistre peintre. On découvre tout près Saint-Étienne-du-Mont ; - Saint-Gervais en avant, l’Observatoire au fond.

Le palais Luxembourg est près de Saint-Sulpice :

Ce dôme couvert d’or, éclatant édifice,

C’est l’asile assuré du soldat vétéran,

11 fut pour la valeur bâti par Louis-le-Grand ; *

De l’Oratoire à droite on découvre le dôme ;

Mais surtout admirez la colonne Vendôme ;

Le bronze des canons pris sur nos ennemis Recouvre de son fût les contours arrondis :

Ces canons qui portaient la mort dans leurs entrailles Font vivre en bas-reliefs nos célèbres batailles;

Mais ce tombeau futur du grand Napoléon Demande en vain sa cendre à l’enfant d’Albion ! »

C’est ainsi que Thilman successivement nomme Lesmonumens nombreux de la nouvelle Rome.

CHANT SIXIÈME

Sa voix à chacun d’eux rattache un souvenir : L’auditoire attentif l’écoute avec plaisir.

D’un œil tout ébahi mons’ Bertrand le contemple ; Mais sur un signe il part ; et pour donner l’exemple, Il jette en s’en allant vingt sous dans le chapeau... Vingt sous sont mis aussi par son ami Renaud Dans ce castor qui semble oublié par mégarde : Beaucoup trop occupé Thilman n’y prend pas garde. Chacun se croit forcé d’imiter sir Bertrand,

Et dedans le chapeau donne en se retirant.

A chaque spectateur description nouvelle ;

Sans se déconcerter Thilman les renouvelle...

La quête en peu d’instans produit cinquante francs ; Mais enfin redoutant des yeux trop pénétrans,

Nos rapins sans façon empochant la recette Se hâtent de courir sans tambour ni trompette Auprès de leurs amis inquiets sur leur sort.

L’aspect de cet argent excite leur transport,

On croirait qu’ils sont fous, leur ivresse est complète. On les voit gambader autour de la recette ;

Sur leurs bras en triomphe ils promènent Thilman : Grâce à lui la soirée aura passé gaîment.

Chaque passant chez eux redouble l’allégresse, Chacun est à leurs yeux le banquet de la caisse;

Tout dès lors paraît beau, tout dès lors est meilleur, Plus de laide à leurs yeux, le bal est enchanteur.

Ils rencontrent parfois les yeux d’un donataire Qui, revoyant Thilman, s’enflamme de colère ;

11 est vexé de voir qu’il ose ainsi danser ;

Mais comme il lui paraît de force à riposter,

Entre ses dents tout bas seulement il marmotte... Et Thilman le narguant des pieds toujours tricote.

L’argent fut dépensé pour les menus plaisirs,

Et chacun eut de quoi contenter ses désirs.

« Mais, dit un des rapins, où Renaud peut-il être?

— « Avec une élégante on l’a vu disparaître..,. »

Dit Bertrand, « le voici qui court de ce côté! »

— « Eh bien ! te voilà seul, où donc est ta beauté? »

— « Mes amis, attendez, il faut que je respire...

« Car je suis essoufflé... Je dois d’abord vous dire « Que dans un pavillon favorable aux amans « J’avais avec ma belle été quelques momens...

« A bavarder s entend... Ma harangue finie,

« Il fallut regagner chacun la compagnie,

« Je saisis donc la porte et m’apprête à partir,

« Mais une main de fer m’empêche de l’ouvrir.

« Quelqu’un tient en dehors le marteau de la porte ;

« J’ai beau tirer, je trouve une poigne plus forte ;

« Tous mes efforts sont vains et je sens résister.

« Cette opposition commence à me piquer.

« Ma dame par un trou jette aussitôt la vue :

« Ah ! dit-elle, je suis une femme perdue.

« C’est un des espions de mon vilain époux ;

« Sans doute il va venir... dans ses transports jaloux, « S’il me prend sur le fait, il me tuera peut être ! ! !

— « Je vais voir si l’on peut sauter par la fenêtre.

» Impossible!... une idée inspire mon cerveau.

CHANT SIXIÈME

« C’est par un écrou seul qu’est tenu le marteau ;

« Je saisis cet écrou sans bruit je le dévisse,

« Je rassure en riant ma tremblante complice,

« Je lui dis d’avoir soin d’être prête à partir,

« Car je sens sous mes doigts le dernier tour venir. ..

« Patatras!... mon lourdaud à trente pas s’étale « Son marteau dans la main, ma belle alors détale.

« J’ai suivi son exemple... il me semble encor voir « Ma bête s’en aller sur ses fesses s’asseoir,

« Emportant son marteau... le gaillard tenait ferme ! » On éclate à ces mots, les ris n’ont plus de terme,

La moitié des rapins faillit presqu’en mourir ;

Mais l’heure étant venue, il fallut bien partir.

CHANT SEPTIÈME

On pense en général que l’homme au cœur joyeux Des pleurs du désespoir ne mouille point ses yeux ; On croit que l’esprit gai, façonné pour le rire,

Des sentiments profonds ne connaît point l’empire. Quelle erreur!., tel n’est pas le caractère humain : Cœur sensible à la joie est sensible au chagrin.

LA RAP1NÉIDE.

MG

J’ai vu plus d’un farceur qu’on croyait inflexible, Aux grandes passions se montrer accessible.

Je prouverai ce fait à la fin de ce chant ;

Je n’ai pas le désir de faire du touchant Car je n’invente pas ... l’aventure est notoire,

Et les journaux du tems ont raconté l’histoire.

Le contraste me plaît, c’est le genre aujourd’hui, Et cette fois la mode en cela m’a séduit.

Un jour un colporteur d’une maison s’élance,

Pousse un cri, puis, soudain, tombe sans connaissance. Tout le monde aussitôt cherche à le secourir.

On prétend vainement le faire revenir.

Il prononce des mots sans raison et sans suite,

Son œil épouvanté roule dans son orbite.

Cependant à travers des sons incohérens

On distingue ces mots : « Dieux! quels lambeaux sanglans !

Sa frayeur est d’un crime assurément l’indice,

En est-il la victime, en est-il le complice?

Pour lever dans le cas toute difficulté,

On porte le mourant devant l’autorité.

On lui fait avaler un verre d’eau-de-vie :

Cette liqueur tonique a ranimé sa vie.

Il promène d’abord un regard effaré ;

Mais voyant les objets dont il est entouré,

Ses sens visiblement deviennent plus paisibles.

— «Ciel! dit-il, quel forfait! et quels monstres horribles !... « D’épouvante et d’horreur je suis encore ému;

CHANT SEPTIÈME

« Mais dois-je raconter ce que mes yeux ont vu?

— « N’ayez pas peur, parlez, lui dit le commissaire. »

— <( Je marchais d’un pas lent, comme à mon ordinaire,

« Mes crochets sur le dos. ... je m’entends appeler

« Du haut d’une fenêtre, on me dit de monter.

A cet appel connu je cours d’un pas rapide,

« Je franchis l’escalier le cœur d’ouvrage avide;

« A peine suis-je entré, quatre hommes vigoureux,

« Me saisissent les bras, le collet, les cheveux;

« Leur visage est noirci, leurs mains encor sanglantes « Font briller à mes yeux des lames menaçantes.

— « Tu péris ! s’écrient-ils, si tu dis nos secrets !

« Tu mettras dans ton sac placé sur tes crochets « Le corps que tu vas voir : ensuite à la rivière,

« Tu devras le couler au moyen d’une pierre !...

« On me traîne à ces mots.... grand Dieu ! qu’ai-je aperçu, « Sur une table basse un cadavre étendu,

« Inondait d’un sang noir le pavé de la salle.

« De trente scélérats une troupe infernale « Autour de ce corps mort osaient danser en ronds.

« Je crus dans les enfers voir sauter les démons.

« A ce spectacle affreux la frayeur me transporte,

« Je les culbute tous, et saisissant la porte,

« Je franchis l’escalier et tombe évanoui !...

— « Ah ! dit l’autorité, c’est un crime inoui !

« Que l’on aille chercher et prévôt et gendarmes,

« Au poste le plus près, faites prendre les armes. »

Par son ordre assemblé viennent de toutes parts,

Et procureur royal et soldats et mouchards,

Le colporteur les guide, en tremblant il s’avance.

La troupe sur ses pas se dirige en silence.

On cerne la maison... le magistrat prudent,

Avec soin fait monter les gendarmes devant ;

On entre sans efforts ; on inonde la place ;

Mais quel est la stupeur qui tout à coup les glace? Le pauvre colporteur, encor pâle d’effroi,

Demeure anéanti du spectacle qu’il voit,

Et, rouge de dépit, monsieur le commissaire Le lorgne de côté, se doutant de l’affaire.

Autour d’un homme nu, des jeunes gens groupés, Tranquillement à peindre ont l’air très-occupés.

Ma foi, l’homme est vivant ! même on le voit sourire, Il garde avec effort les éclats d’un gros rire.

Parmi tous le silence est d’abord général ;

Mais le mort sans respect part d’un rire brutal.

Les autres l’imitant augmentent la colère Du grave procureur et du gros commissaire.

— « Ah ! dit le magistrat, je devine l’erreur :

« Ce rustre pour du sang a pris de la couleur ;

« Messieurs, c’est bien mauvais ! votre plaisanterie « A manqué de conduire un homme en l’autre vie.

« Passe pour cette fois ; mais vous et l’atelier « Si vous recommencez partirez du quartier. »

Cela dit, il s’en va suivi du commissaire Et des mouchards, vexés de n’avoir rien à faire ; Quant au bon crocheteur, il partit satisfait :

Une pièce d’argent produisit cet effet.

Cette farce eût été très-peu spirituelle

CHANT SEPTIÈME

Si la conclusion avait été mortelle ;

Mais cette fois notre homme en fut pour sa frayeur.

D’un aussi joli tour quel fut donc l’inventeur?

Ce n’était pas Thilman. Depuis plusieurs semaines On ne l’a vu, de lui chacun même est en peines.

Le coupable est Robert : oui, Robert, nom fatal !

Qui toujours après lui traîne de l’infernal.

A lui, c’était son genre.... Un jour de guillotine On était sûr d’y voir son effroyable mine.

Un matin queSamson allait exécuter,

Derrière une fillette il s’en vient se planter.

Pâle d’émotion, la petite examine

Le couteau qui, tranchant, tombe de la machine.

Robert, dans ce moment, du coupant de sa main,

Sur la nuque enfantine applique un coup soudain.

Par son illusion la fille est éblouie,

Elle se croit sans tête et tombe évanouie.

Heureusement Robert parvint à s’échapper,

Car le peuple en fureur le voulait écharper.

Mais chacun à Thilman donne la préférence ;

Aussi s’aperçoit-on de sa trop longue absence.

Depuis qu’il ne vient plus on les voit s’ennuyer,

Tout paraît monotone et triste à l’atelier ;

Renaud, de cette absence, a dû savoir la cause :

Il vient d’arriver pâle, et l’air triste et morose.

Cet air nouveau pour eux tout à couples surprend :

— « Oh ! oh ! l’ami, qu’as-tu? dit aussitôt Rertrand.

— « Cette sombre pâleur qui couvre mon visage, »

Dit Renaud, « d’un malheur est le triste présage ;

« Messieurs, Thilman n’estplus!.. oui Thilman, ce farceur,

(( Est mort assassiné par son trop faible cœur. »

A ces mots foudroyans, la troupe anéantie,

D’un frisson inconnu soudain se voit saisie.

« Quoi, Thilman ! se peut-il? comment assassiné?

« Par qui? pour quel motif? s’est-il suicidé?... »

— « Hélas! poursuit Renaud, lui toujours prêt à rire,

« En secret de l’amour gémissait sous l’empire.

« L’objet de cet amour, éclatante beauté,

« Par la dévotion était trop exalté.

« Son âge est de vingt ans et son nom Héloïse :

« Elle adorait Thilman, mais la voix de l’Église « S’oppose à leur hymen... un prêtre impérieux « Parvient à l’engager à prononcer ses vœux.

« Avant de voir fermer l’éternelle barrière,

« Elle fit à Thilman sa visite dernière.

— « Eh quoi ! lui disait-il, ni mon cœur, ni ma main « Ne peuvent donc changer un si triste dessein?

« Vous m’aimez, dites-vous, et votre faible flamme « Préfère le couvent au titre de ma femme!... #

— « Ah ! lui dit-elle, ingrat, que tu me connais mal?

« Oui, dans ce cœur aimant tu règnes sans égal.

« Mais sais-tu, mon Thilman, sais-tu comment je t’aime? « Je t’aime comme un ange et comme Dieu lui-même.

« Dans mon amour divin je te mêle avec Dieu,

« Épouse du Seigneur, c’est pour toi qu’est mon vœu.

« Non, d’un terrestre corps je ne suis pas la femme,

« Je rejette ta chair... et j’accepte ton âme ;

« Elle seule est à moi... mais notre amour divin >

« Saura du paradis nous ouvrir le chemin ; a Écris-moi ton amour, je vivrai de le lire.

CHANT SEPTIÈME

« Le sort de ma patronne est le seul où j’aspire,

« Je suis ton Héloïse et toi mon Abeilard !

« Adieu, Thilman, là-haut nous nous joindrons plus tard. » Elle dit et s’éloigne... Immobile à sa place,

Thilman anéanti reste froid comme glace.

Mais les flots de son sang se portant au cerveau,

Exaltent ses esprits d’un délire nouveau.

« Abeilard !... s’écrie-t-il, femme capricieuse !

« Il faut un Abeilard à ta flamme amoureuse !

« Et bien ! puisqu’on doit être un homme mutilé « Pour satisfaire au vœu de ton cœur exalté,

« Je saurai contenter ton étrange caprice « Et j’accomplirai seul un si grand sacrifice. » a II dit, et de sa main... ô comble de l’horreur !

« A ce tableau sanglant je sens faillir mon cœur.

« Oui, sa main, de Fulbert renouvelant la rage,

« D’ Abeilard sur son corps ose accomplir l’outrage.

« Le volontaire eunuque, épuisé de douleur,

« Tombe sur le carreau sans force et sans chaleur.

« Que vous dirai-je, enfin?... Ce malheur se décèle « Par le sang qui, d’en haut, sur l’escalier ruisselle.

« Sa pauvre mère accourt, conduite par ce sang ;

« Elle entre... mais, grand Dieu ! quel spectacle effrayant « Pour le cœur d’une mère !... immobile, éperdue, u Son œil de son malheur embrasse l’étendue.

« Près du corps mutilé saisissant le rasoir,

« Cet instrument passif d’un violent désespoir, a Sa folle main s’en sert pour s’arracher la vie...

« Le lendemain Thilman mourut d’hémorragie ! ! ! » iienaud dit et s’assied, accablé de douleur.

Ses amis comme lui déplorent ce malheur...

Le jour suivant les vit encercle au cimetière Arroser de leurs pleurs la tombe de leur frère.

Enfin, deux mois après, au couvent Saint- Victor On entendit sonner là cloche de la mort.

Un cercueil fut placé dans la nef de l’église,

On pleurait alentour. . . c’était sœur Héloïse. . ,

La joie eut de la peine à naître à l’atelier; Puis la mort du patron nous vint congédier.

Des peintres de mon temps la troupe alors rieuse Par l’âge est devenue un peu plus sérieuse. Quelques-uns plus heureux, sous leur chef argenté Ont encor conservé leur première gaîté ;

Mais les autres, vieillis par les soins du ménage,

A de jeunes rapins ont légué l’héritage Des farces, des plaisirs et des propos joyeux.

De nouveaux ateliers se sont formés par eux,

Aussi bien que chez nous le plaisant y domine : Toujours beaucoup de joie et peu d’humeur chagrine.

Aimer à s’amuser, c’est le type français : Le rapin passera, mais la charge jamais !

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