QUÊTE
Dans la grande-rue de Vaugirard, après la Croix, Mlle Raucourt avait loué une maison de campagne en totalité et, suivant ses habitudes fastueuses, elle n'avait) rien négligé pour en rendre le séjour agréable (1).
Un jardin dépendait de la propriété, elle y fit mettre de nombreuses statues d'amours. Sous les frais ombrages, on venait s'installer entre deux représentations et souvent le vieux garçon de la Comédie dut pousser jusqu'à Vaugirard pour apporter les ordres du Maréchal de Richelieu (2).
Ce fut bientôt- le même train de vie trépidant et
(1) Bail d'une maison sise à Vaugirard, grande rue du lieu, par François Lenormant, avocat au Parlement, rue de l'Arbre-Secq, Joseph Ladainte, marchand épicier, et sa femme Marie-Colombe Lenormant, rue Saint-Dominique, co-prepriétaires, le 27marsl~75; à M,le A.-J. Saucerotte de Raucourt. devant Monot et son confrère, notaires au Châtelet, à raison de 1.000 livres par an
(2) Benoît Rougeau, âgé de 62 ans garçon de théâtre, rue des Mauvais-Garçons, est allé à Vaugirard, porte r d'une lettre de la Comédie ; le domestique lui a dit qu'il ne pouvait parler à M"e de Raucourt, etc. Arch. Nat.% doc. cit.
fébrile et les paisibles villageois, voyant les nombreux équipages qui sillonnaient leur voie principale, apprirent qu'une grande princesse de théâtre habitait le pays.
Des embellissements furent entrepris, le pavillon du jardin fut transformé ; quand le treillageur Martin et le dernier maçon eurent terminé, on fit tirer un grand feu d'artifice par les gens de Torré, le pyrotechnicien de la rue Saint-Maur. Vaugirard était conquis (1).
Un beau jour, on apprend qu'un tapissier de Paris a tout déménagé, que la fameuse Raucourt est en fuite (2). Stupeur générale, le pays est en émoi ; voilà le marchand de vins, Ange Delasol (3), chez qui les brancardiers et les déménageurs sont venus boire dès l'aube, deux voii-ures chargées de meubles étant déjà parties pour Paris, une troisième est là toute prête à les suivre.
Devant le juge enquêteur ; la femme Maistrot, 55 ans, rue des Vignes à Vaugirard, dépose que de mardi à mercredi dernier, un tapissier de Paris avait fait enlever nuitamment les meubles de Mlle Raucourt. Elle raconte le sac de la maison, les meubles et les effets jetés par les fenêtres ; on a tout emporté, même dans les poches, elle prétend aussi que la tragédienne présidait aux scènes de
(1) Le sieur Torré, artificier du roy, à Paris, rue Saint-Maur, opposant à la levée des scellés. Arch. Nat,Y. 12.704.
(2) Philippe-François Druenne, tapissier, rue de la Poterie, parroisse Saint-Jean-en-Grève.
(3) Ange Delasol, marchand de vins. 45 ans, demeurant à Vaugirard et Michelle Ghéraut, femme de chambre, employée chez Delasol, témoins de l'enlèvement des meubles.
Les Amours au nombre de cinq ornaient le jardin de Vaugirard, simples statues de plâtre, sans valeur artistique.
violence. C'est une bavarde très renseignée que cette femme Maistrot (i), elle fait um peu de courtage et avoue plusieurs démarches officieuses pour emprunter sur différents objets. A la fin de sa déposition, la courtière dit qu'il y avait six chevaux de voiture et deux de selle à la Ghausséed'Antin, ces deux derniers ayant été donnés par Mme de Sourques. Heureusement, un des propriétaires de la maison louée, arrive en toute hâte et s'oppose au départ de la voiture. On parlemente, on dispute avec Druenne qui dit avoir des ordres formels pour déménager l'actrice.
Mais cet enlèvement nocturne qui ressemble à un pillage ; ces tapisseries coupées, ces matelas, ce mobilier jeté par les fenêtres ; tout cela n'est pas fait pour inspirer confiance et les réclamations arrivent nombreuses : le boucher, le boulanger et la pauvre blanchisseuse de la rue des Vignes. Le flot des créanciers submergera cette jolie petite maison si joliment meublée dont il ne restera que les quatre murs au papier arraché (2).
La première émotion calmée ; on enquête, on interroge, peu à peu on arrive à reconstituer la scène jouée par la domesticité et le tapissier sans scrupules.
Bien des objets enlevés n'appartenaient pas à
(l)Lafemme Maistrot dans son interrogatoire avoue que M"' Raucourt a mis en gage chez le sieur Dufresne, rue de Grenelle-Saint- Honoré : 5 pièces de linon broché dont deux couleur de rose, vers le mardi-gras dernier, on a prêté 300 livres sur ces étoffes. Arch. Nat., ibid. Y. 12.704
(2) François Gavarry, 43 ans, procureur fiscal de Vaugirard ; Michel Maillard, 27 ans, clerc d'huissier ; Elienne-Joseph Ladainte ; Claude Raciermeret, dit: Grand-Claude, portefaix; tous témoins de l'enlèvement des meubles par le tapissier Druenne et les domestiques de la Raucourt. On avait commencé dès deux heures du matin et bien des meubles furent sortis par une petite porte derrière le. jardin.
l'actrice, mais dans la précipitation du déménagement, on a tout emporté indistinctement, même les meubles des propriétaires. C'est un scandale public. L'industriel dont la conduite paraît très louche a bien de la peine à se justifier.
Druenne n'a pas assez de place chez lui pour loger tout, il fait porter des effets chez un ami, et ce sera très difficile de se reconnaître dans cet imbroglio (1).
Les magistrats ordonnèrent la réintégration immédiate des objets soustraits frauduleusement et voilà encore une fois en route les jolis meubles, les tableaux, la porcelaine (2). Les porte-faix eurent de l'emploi dans toutes ces translations.
(1) Druenne ayant su qu'un de ses amis nommé Galuchaux, avait un appartement vide dans la maison habitée par lui, rue du Bouloi, obtint son autorisation et une bonne partie du mobilier de Vaugirard y fut transféré. Pendant le transfert des meubles il se produisit un incident curieux : la Douane était située en face de la demeure de Galuchaux ; un commis, ayant remarqué des allées et venues insolites, saisit dans les mains des déménageurs une pièce de pékin à fleurs, marchandise prohibée. Pour des gens qui voulaient éviter l'attention publiqne, c'était vraiment jouer de malheur !
(2) Meubles de Vaugirard retrouvés chez Druenne et réintégrés par lui : Un grand lit de repos, garni de ses carreaux couvert de pékin blanc, le bois peint en blanc ; un fauteuil garni de soie ; deux chaises à dos carré. Un grand lit à la Polonaise en taffetas jaune avec sa housse; un bidet avec sa cuvette en fer blanc ; une table de nuit de noyer : une seringue d'étain ; un grand bas de bibliothèque noire à porte grilHe avec des petits rideaux de taffetas vert ; une couchette garnie de roulettes ; les étoffes d'un lit en baldaquin de moire verte ; consoles avec marbre blanc ; une autre console de quatre pieds avec marbre ; feux de fer et pincettes. Superbe service tout en porcelaine au chiffre de l'actrice ; un pot de chambre ovale en porcelaine ; un pot de chambre et bourdaloue en porcelaine. L'énumération des robes tant à Vaugirard qu'à la Chaussée-d'Antin serait fastidieuse, il y avait aussi de l'argenterie qui fut portée à la Monnaie pour être fondue ; le produit de la vente devant contribuer à payer les frais énormes de cette procédure qui dura plus de trois ans et peut-être aussi à désintéresser les créanciers.
Un Homme tranquille. — Le Loup dans la Bergerie. — Ouverture des Hostilités. — Les Nuits et les Ennuis de Legrand. — Sabbat
NOCTURNE. — A LA GARDE ! — Le CALME APRÈS
l'Orage.
M. Marbel sculpteur et peintre, Membre de l'Académie de Saint-Luc, propriétaire de deux immeubles, faubourg Saint-Denis, dut regretter toute sa vie d'avoir loué un appartement à la dame Sallate de Sourques, l'amie intime de Mlle Raucourt.
Les jeunes folles troublèrent son existence si calme et pendant le séjour qu'elles firent dans sa maison on ne vit plus que lui et ses gens chez le commissaire du quartier. Ce n'est certes pas la maison tranquille ! Ni jour, ni nuit sans alarmes : impossibilité matérielle de conserver un locataire paisible et que faire devant des amazones qui ont toujours l'insulte à la bouche ou le bâton en main ?
C'est en octobre 1775, que Sourques vint habiter le faubourg Saint-Denis ; au commencement tout
est bien ; nombreux domestiques, riche ameublement ; la dame inspire confiance ; hélas ! on ne tardera guère à déchanter.
Les hostilités commencent par des sévices graves exercés sur la personne de Labonté (sic), un locataire de la maison, voisin immédiat, rossé par les domestiques de Mme Sourques, sur l'ordre de leur maîtresse. Labonté porte plainte, c'est fini maintenant avec la paix. L'ouragan se déchaîne, le pauvre portier est battu par les gens ; il faudrait un nouveau Boileau pour chanter cette guerre de coups de plumeaux et cette croisade du balai !
Gomme on prévoit chez Raucourt la visite prochaine des huissiers et la débâcle définitive ; on commence le déménagement furtif des objets précieux, on en met en dépôt un peu partout et ce sera un casse4ête chinois quand il s'agira de procéder au récolement de tous les objets soustraits aux fournisseurs.
Il s'agit de procéder vite et bien : les chevaux d'abord ; Léonard, le coiffeur de Mademoiselle, prendra chez lui le bel alezan, cheval de selle ; Antoine, le cocher de Sourques veillera sur la jument grise dans l'écurie de sa maîtresse et le valet Saint-Amiand fera porter chez Mme Fleury quelques objets précieux : le grand portrait en pied de Mlle Raucourt et l'autre en buste dans un cadre ovale. Les estampes encadrées et la bibliotèque seront apportés chez Mme Sourques, plus tard, malgré l'opposition du propriétaire, le commissaire fera tout reprendre et reporter à la Chausée-d'Antin.
Dans la nuit de la Pentecôte, Rawcourt et Mme Sourques étaient disparues ; Besnard averti
f.A RAUCOURT. fi
du déménagement de Vaugirard portait plainte et l'enquête commençait.
Les scellés furent mis en juin 1776, à la Ghaussée-d'Antin ; pendant quatre mois tout le monde ignore où se trouvent les belles voyageuses. Un soir d'octobre, Mme de Sourques et Raucourt vinrent s'installer à l'hôtel de Lorraine pour le malheur du propriétaire.
Un ami discret), M. de la Bluxière, commis des fermes (1), secrétaire intime de Sourques a donné quelques avis judicieux. Raucourt et son amie veulent résister aux créanciers réunis et pour se donner des forces on vit joyeusement. Le Champagne coule.
Le sabbat de ces femmes est perpétuel ; le 25 novembre, Marbel n'y tient plus et, tout vibrant de fureur contenue, il déclare au commissaire que la vie dans sa maison est devenue impossible depuis octobre ! « Que la dame de Sourques a introduit dans les lieux de sa location, la demoiselle Raucourt à lui totalement inconnue (2) ; que sa femme et sa famille ne peuvent plus habiter la dite maison, attendu le désordre de nuit et de jour occasionné par ces dames et leurs domestiques, sans compter les menaces de mauvais traitements, coups de bâton et autres violences qui sont répétées journellement, tant envers
(1) Louis-Julien de la Bluxière, 46 ans, vérificateur des comptes de fermes, demeurant rue Française, paroisse Saint-Eustache, « a ouï dire que Mme de Souque avait acheté des livres de théâtre et un cheval gris pommelé, il sait aussi que la dame est allée prendre les eaux de Spa. »
(2) Ce Béotien du Faubourg Saint-Denis qui ignore La Raucourt. Voit-on un propriétaire d'aujourd'hui ignorant Sarah-Bernhard ?
le comparant que des personnes préposées par lui pour la surveillance de sa maison ; qu'il a tout lieu de craindre l'exécution des dites menaces, vu qu'il y a environ treize mois, un de ses locataires nommé Labonté, a été maltraité nuitamment par les domestiques de la dame de Sourques, de son ordre et par elle-même ; que les scènes scandaleuses troublant l'ordre public et lia tranquillité des voisins et autres locataires, sont répétées depuis nombre de jours ; que sur les observations que le comparant a fait comme propriétaire, il a tout lieu de craindre, d'après les vives menaces qui M ont été faites, pour la sûreté de sa personne et autres par lui préposées, attendu la multitude des domestiques ameutés par la dite dame de Sourques et la dite demoiselle Raucourt, au point que le déclarant nous déclare qu'il n'ose coucher dans sa maison, crainte d'accident ; que les cadenas apposés à la porte du petit hôtel, pour la sûreté de sa maison et empêcher que l'on sorte et que l'on s'y introduise à l'insû du portier, a été cassé et fracturé. Dont et de tout ce que dessus, le comparant nous a rendu plainte. »
La vie n'est plus tenable dans la maison ; tous les domestiques qui ne veulent pas prendre part au complot sont impitoyablement renvoyés. Des gardiens judiciaires sont établis sur les instances de Marbel (1).
Raucourt voudrait bien sauver au moins la
Jïl f° i ufCe de Mme de Sourqu^, Marbel a fait saisir,
gager tous les meubles et effets appartenant à sa locataire pour la
'"S S!S i°yerS' d6S gardienS Judi^aires sont installés ; les objets appartenantaRaucourtsontsaisisavecceuxdeM-deSourques.Queles complications! Campardon, Les Comédiens français, pp 249-251
jument grise, mais comme les gardiens s'y opposent, elle est bien forcée de patienter.
Les haines s'accumulent. Un des domestiques de Sourques, le sieur Legrand, a passé au camp ennemi pendant l'absence de sa maîtresse ; le transfuge, circonstance aggravante, est devenu le concierge de l'immeuble et le gardien des scellés. Il a voulu empêcher la sortie frauduleuse de tableaux, d'effets, du cheval, aussi le pauvre concierge est devenu la bête noire de ces dames. On a juré sa mort, le jour et la nuit les intraitables demoiselles s'arment de chaudrons, de casserolles, de poêlons ; les domestiques, avec des fouets de poste, font un vacarme effroyable — « Sors-donc de ta loge, bougre ! coquin de concierge ! pendard ! » — Les épithèties variées du répertoire poissard sont prodiguées an pauvre portier qui, terrifié, se tapit au fond le plus obscur de son logement.
Certaines nuits surtout sont terribles. Les domestiques sont ivres, les dames également ; qu'inventer pour effrayer le concierge? On organise une mascarade dans le jardin, des draps recouvrent les têtes et de sa voix la plus sépulcrale, Raucourt déclame des vers lugubres (1) ; les voisins épouvantés se signent dévotement et Legrand jure d'aller dès le lendemain se plaindre au commissaire (2).
Enfin, il faut déguerpir et bien à contre-cœur, les inséparables vont habiter la rue du Vert- Bois. La situation n'est plus tenable, le voyage à
(1) Les vers de Médée, l'invocation aux divinités infernales.
(2) Cf. Arch. Nat. Y. 12.681, plainte Legrand.
l'étranger est déjà résolu. Ce serait méconnaître le caractère de Mlle Raucourt et de Mme de Sourques que de croire qu'elles vont consentir à l'abandon bénévole de tous leurs trésors, elles ont juré de donner à Marbel et à ses suppôts une sérénade d'adieu .
On dort bien tranquillement à l'hôtel de Lorraine. Les gardiens des scellés : les sieurs Auge et Thomas-Philippe Violet, exempts de robe courte, sont réveillés en sursaut, dans la nuit du 25 au 26 mars 1777. Des coups violents sont frappés à la porte — « Ouvrez, Nom de Dieu ! » — Violet effrayé descend, ouvre la porte et deux furies, vêtues en hommes, entrent en ouragan, l'injure aux lèvres ; elles demandent à Violet ce qu'il fait là dans leur appartement. Le gardien répond en expliquant la raison de sa présence. — « Fais-nous voir la preuve de ton établissement ?» — Violet refuse. La tempête est déchaînée.
Les deux viragos le saisissent, il s'échappe, et tout tremblant s'enfuit dans la loge du concierge. Il n'est guère rassuré le pauvre cavalier de robe courte, car la bravoure n'est pas son fait, heureusement, voici ce brave Regnard, commis du Laissez-Passer.
Il voit le danger et court chercher la garde. Des pas rithmés dans la nuit, un bruit de crosses sur le pavé. — Sauvés, mon Dieu ! s'écrie Legrand ; le concierge ose enfin sortir de son trou. Le guet et la garde ne feront pas fuir la princesse et sa fidèle suivante, auparavant, elles insulteront un peu les gardiens de Tordre et, enfin, avec tous les honneurs de la guerre, elles se retireront majestueusement.
Le lendemain à onze heures Mme de Sourques vint prévenir charitablement le portier que son ressentiment n'était pas calmé et qu'il y aurait d'autres sérénades nocturnes.
Il faut croire que les belles tapageuses jugèrent leur vengeance suffisante, car on n'entendit plus parler de rien dans ce quartier paisible.
On vit dans l'appartement de Mme de Sourques, la reprise des livres et des estampes appartenant à Mlle Rau court. Tout fut porté à la Chaussée d'An tin, mais je crois bien que la jument grise fut subtilisée par les soins du sieur de la Bluxière.
Marbel dégoûté de tout depuis ses démêlés tragiques avec une reine de tragédie vendit ses maisons en 1780.
Pour un homme qui ignorait si complètement la reine de la Comédie-Française il en avait eu pour son argent ; et dans un drame comique qui s'était joué chez lui.