LOUISE CONTAT
générosité d'un amant caché lui vaut ce qu'il avait désespéré d'obtenir.
Son embarras est pris pour la réserve d'une délicatesse outrée, Contât n'en est que plus sensible et plus empressée à lui pnouver sa gratitude- Le comte jouissait de son erreur ne se trompant que sur le sexe du rival généreux. Il devait sa bonne fortune à M1Ie Raucourt, laquelle instruite de la peine de sa jeune camarade avait payé les mémoires de la marchande de modes et des autres créanciers.
La fameuse Sapho s'était figurée qu'une marque d'amour si touchante lui vaudrait un aveu jusqu'alors refusé aux plus pressantes sollicitations, ne soupçonnant guère que le malencontreux Laudron allait en bénéficier.
Le comte passa chez Contât quatre jours entiers et le malicieux écrivain ajoute que : ces nuits furent bien les plus laborieuses de sa carrière ; le cinquième jour, sous un prétexte quelconque, il s'éclipsa,
Le comte de Laudron qui devait, revenir deux heures après pour offrir des diamants superbes, disparut de la circulation en laissant cent mille écus de dettes. Le joaillier vint bien apporter les bijoux que le comte devait donner à l'actrice, ne voyant pas son client fidèle, le prudent commerçant, remporta diamants et écrins.
Contât en fut pour sa courte honte et comme les bonnes camarades avaient -un moment envié sa chance inespérée, elles furent les premières à oublier son infortune.
La malheureuse Raucourt, victime elle aussi d'une fatale méprise se désespérait d'avoir ainsi
jeté un rival dans les bras de son amie. Elle jura, un peu trop tard qu'on ne l'y prendrait plus !
Faut-il croire qu'elle eut sa récompense ? L'avenir devait lui laisser un assez long tête-à-tête avec Louise Contât : en 1793, la prison des Anglaises de la rue Saint-Victor renferma Raucourt et les soeurs Contât. (1) Captives, ces dames purent ressasser leurs souvenirs et s'efforcer d'oublier l'heure tragique.
(1) La sœur de Louise Contât se nommait Emélie dite Mimi : née le 28 décembre 1770, elle débuta le 5 octobre 1784, fut reçue en 1785; quitta le théâtre en 1815 et mourut le 6 mai 1846, à Nogentsur-Vernisson (Loiret). Cf. Campardon, doc. cit., 48-50.
M,le D'OLIGNY
Une actrice des fameux soupers. — Calomniée. — Vertu sincère. — Débuts célèbres. — « Le derrière d'une actrice ». Belle carrière. — La retraite. — A Picpus. — Deux maris.
Ainsi que la Dervieux, une autre actrice figure dans les soupers intimes de la Clairon et de Mme de Villeroy ; D'Oligny voit son nom imprimé tout vif dans le « Gazetier cuirassé ». Elle a pourtant bonne réputation vertueuse celle-là, et, si elle n'aime pas les hommes on ne peut guère l'accuser d'aimer les femmes (1).
M1Ie D'Oligny débuta le 3 mai 1763 dans le rôle
(1) Extraitdu registre des baptêmes de Saint-Germain -l'Auxerrois : Du mardi 1er novembre 1746, fut baptisée Louise Adélaïde, fille de Pierre Berton de Maisonneuve, marchand orfèvre joaillier, et de Louise-Marguerite-Mielle, sa femme, place du Vieux-Louvre, le parrain, Jean-Martin Pelletier, sculpteur du roy, la marraine, Jeanne-Catherine Gossein, fille d'Antoine Gossein, officier chez le roy. L'enfant est née dimanche dernier, et ont signé avec nous à la minute (etc.) — Délivré conforme à I original, par moy soussigné, prêtre bachelier de Sorbonne, et curé de ladite église, à Paris, le 14 mai 1774, signé : Chapeau. Arch. Nles Campardon. Les Corné diens du Roy.
d'Angélique, de la Gouvernante^ âgée de seize ans et demi ; les critiques furent unanimes à constater son succès.
Elle débuta de la façon la plus brillante, son emploi était les rôles de premières amoureuses, que jouait Mlle Gaussin, qui s'est retirée depuis deux ans. Il faut que cette jeune fille ait bien du talent pour avoir fait dire à tout Paris, après trois ou quatre rôles qu'elle a joués seulement, qu'elle iroit loin, plus loin que cette inimitable artiste que nous regrettons encore. Je l'ai vue, et, en effet, elle promet beaucoup, elle a un joli talent, mais il faut qu'elle travaille, le cultive et retende. Sans être jolie, elle a une physionomie intéressante, sa voix est nette sans être forte, elle a une belle prononciation, pas un ton faux, pas un geste faux, des grâces mêmes. Elle est très bien faite, elle a de la naïveté et de la chaleur ; il ne s'agit plus que d'"avoir l'ensemble et c'est ce que l'habitude seule du théâtre peut donner. En un mot, il m'a paru qu'elle avait tous les dons de la nature et les perfections que l'art et l'expérience peuvent et doivent faire acquérir bien vite pour peu qu'on étudie son métier. Je n'ai point vu de début aussi brillant depuis celui d'Armand.
Journal de Collé (mai 1763).
Le jour de ses débuts, D'Gligny en sortant de scène tomba dans la coulisse et fit voir son derrière au public. « La soubrette est venue lui remettre ses jupes. Le tout s'est passé au contentement du public qui a fort fêté le cul de l'actrice. »
La plaisante chute de D'Oligny eut pour résultat l'obligation pour les dames de théâtre d'avoir une culotte ou un caleçon sous leurs jupes. On peut donc dire que eette actrice est l'inspiratrice
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du pantalon féminin qui de la scène a gagné la ville au commencement du xixe siècle.
Le 14 juin 1764.
On a remis à la Comédie-Française la Magie de V Amour, comédie en un acte, en vers libres, avec divertissement. Cette pièce qui a eu du succès en 1775, comporte un rôle très propre à Mlle D'Oligny ; cette actrice, fort agréable au public, a cependant le défaut de pécher par l'organe et elle donne des inflexions de voix sourdes qui font perdre une partie de ce qu'elle dit.
(Mémoires secrets).
Les accusations de tribadisme vont leur train coutumier ; les lesbiennes fameuses ne pourront pas revendiquer celle-ci, et c'est en vain que les chroniqueurs exerceront leur verve contre la comédienne.
Calomniée toujours, la pauvre D'Oligny le fut, même à propos de sa chaste liaison avec le marquis Du Doyer ; les bonnes langues disaient que la comédienne « s'humanisoit avec les beaux esprits. Il l'aima, l'épousa, la quitta et la reprit, il vit encore avec elle dans une intimité clandestine. »
Cette supposition tombe d'elle-même, puisque Du Doyer se maria avec l'actrice en 1795 ; d'autres documents prouvent qu'ils ne vivaient pas dans une si étroite intimité. Adélaïde ou V Antipathie était, comme Laurette une invitation à l'amour, D'Oligny ne voulut pas comprendre ; elle ne jugeait pas que le temps était arrivé pour elle de devenir marquise.
En 1782, elle songea à la retraite ; dans les Adieux des Français aux Tuileries, nous voyons les vers satiriques qui suivent ;
D'Oligni dit d'un ton naïf :
Adieu la comédie, Je veux faire un plaisir très vif,
Et je me congédie.
Mon air de candeur
M'a fait trop d'honneur,
Car ma vertu me pèse,
Je mettrais du moins
Tout le monde à son aise,
(Mémoires secrets, 9 juin.)
26 janvier 1766.
Mlle D'Oligny continue à donner des exemples d'une sagesse et d'une vertu rares. M. le marquis de Gouffier, éperduement amoureux d'elle, lui a d'abord fait les offres les plus avantageuses. Il a poussé la folie au point de la demander en mariage et de lui envoyer le contrat prêt à signer. Elle a répondu prudemment qu'elle s'estimait trop pour être sa maîtresse et trop peu pour être sa femme.
24 mars 1766.
Mlle Préville, actrice de la Comédie-Française, d'un talent noble et distingué dons le haut comique, de mœurs assez honnêtes pour une comédienne, vivait depuis longtemps avec Mole, autre acteur dont elle était éprise. Celui-ci, jeune et ardent, ne s'en est pas tenu à elle ; il a porté ses vœux ailleurs, et l'on parle même de son mariage avec M116 D'Oligny.
(Mémoires secrets).
L'actrice avait un adorateur respectueux dans la personne d'un ex-oratorien : le marquis Du Doyer ; la vertueuse D'Oligny, qui tenait beaucoup à sa réputation de sagesse acceptait ses hommages en tout bien tout honneur, sa conduite n'offrait
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aucune prise à la médisance. Fréron s'extasiait sur des qualités si rares au théâtre.
Dans une lettre du 18 août 1767, nous voyons une certaine Mlle Dangui répondre à Mlle Content, sa sœur, qui veut l'arracher à sa vocation en lui remontrant combien le préjugé d'infamie est attaché à la profession de comédienne :
Au reste, Mlle D'Oligny, à la Comédie-Française, nous venge bien ! Trouvez, si vous pouvez, dans toute votre bourgeoisie une vertu plus éprouvée, plus nette, plus reconnue.
— La passion de Du Doyer se manifesta le 24 mai 1768 de la façon suivante :
M. Gastel Du Doyer, adorateur, depuis plusieurs années, de la demoiselle D'Oligny, que ses camarades admirent beaucoup sans être assez sottes pour l'imiter, a échauffé sa verve auprès de cette angélique beauté, et ne pouvant s'évaporer autrement, elle s'est condensée en un petit drame composé exprès pour faire briller notre héroïne ; le sujet est tiré d'un conte de Marmontel, intitulé Laurette. On attend avec impatience la représentation de cette pièce. »
Le Journal de Paris publie à la date du 3 mai 1783, l'article suivant :
Mlle D'Oligny vient de se retirer de ce théâtre ; elle a débuté le 3 mai 1763 par les rôles d'Angélique et de Zeneïde, et a paru pour la première fois, le jour de la clôture de cette année, dans le rôle de Betty de la Jeune Indienne ; le succès de la première représentation a été le même que celui de la dernière, et pendant le cours de vingt années, le public constant à la chérir et à la protéger ne s'est jamais démenti. On l'a vu rendre avec le même degré d'intelligence et de sensibilité les rôles df amante ingénue, d'épouse
tendre, de femme aimable ; Victorine, Eugénie, Rosine du Mariage de Figaro, Mme Beverley, la marquise dans la Feinte par amour, Cateau dans la Partie de chasse, la comtesse dans les Amans généreux, Emilie dans le Tuteur dupé, et beaucoup d'autres rôles prouvent la variété et rétendue de son talent. Les applaudissements donnés à la personne de Mlle D'Oligny, dans le rôle d'Adélaïde, de l'Antipathie pour Vamour, ont été le plus beau triomphe de cette actrice et prouvent que le public est de notre avis.
Deux jours plus tard, on lit dans les Mémoires secrets, 5 mai 1783:
« Jusqu'à présent, la seule retraite qu'on annonce au Théâtre-Français, clest celle de Mllc D'Oligny ; on en voit dans le Journal de Paris, un éloge si emphatique qu'on ne l'attribue qu'au marquis Du Dover son chevalier servant »
Quels motifs secrets contraignirent D'Oligny à n'épouser le fidèle Du Doyer que le 3 février 1795, âgée de quarante-sept ans ? Le ménage d'amoureux quadragénaires vint s'installer dans la calme rue de Picpus ; mais cette union tardive fut de courte durée ; en effet, le 10 avril 1798, Du Doyer rendait le dernier soupir. Poullain de Ste-Foix dans ses Essais sur Paris dit à l'article « rue de Picpus » :
« Dans cette rue, s'est retirée depuis longtemps une actrice célèbre par son talent et sis mœurs, Mlle D"0ligny, aujourd'hui Mme Dudoyer. »
(1) Doyer du Gastels (Gérard, marquis du), littérateur français, né à Champhol (Eure-et-Loir), le 29 avril 17^2, mort à Paris, le 10 avril 1798 On connaît de lui diverses \ oésies dans YAlmanach des Muses, Laur ette, en 1768, Le Vindicatif, drame en cinq actes, 1774, et Adélaïde ou V Antipathie pour Vamour, 1780. — Maurice Tounnkux, Grande Encyclopédie.
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L'auteur, ainsi que M. Maurice Tourneux, dans ses Notes de la Correspondance de Grimm et dans la Grande Encyclopédie font mourir l'actrice en 1803 ; elle avait encore vingt années à vivre puisqu'elle s'éteignit en réalité le 14 mai 1823, ainsi que le prouve son acte de décès qu'il nous a paru intéressant de rechercher :
Mairie du VIe arrondissement. — Extrait des registres de décès de Van 1823.
Du 15 mai mil huit cent vingt-trois, neuf heures du matin, acte de décès de Louise-Adélaïde Berthon Maisonneuve, décédée le 14 de ce mois, à trois heures du matin, en son domicile, rue Meslée 38, âgée de soixante-dix-sept ans six mois, née à Paris, veuve en premières noces de Gérard Dudoyer, et en secondes noces de Joseph-Charles Leverrier.
Sur la déclaration à nous faite par les sieurs Pierre-Henri-Jean de Saint-Gilles, chevalier des ordres royaux de Saint-Michel et de la Légion d'honneur, membre du Conseil d'administration des hospices civils de Paris et du Mont-de-Piété, notaire honoraire du roy, âgé de soixante-trois ans, quai Malaquais, n° 9, et Louis-Joseph Guichard, musicien du roy, âgé de soixante-dix ans, rue Notre-Dame-de- Recouvrance, n° 4, tous deux amis, ont signé avec nous le tout après lecture faite, ainsi signé : Pean de Saint-Gilles, Guichard, et baron de Vaux, maire.
Cet acte nous apprend — détail tout à fait inconnu — que la Marquise Du Doyer s'était consolée de la perte de son premier époux en épousant le sieur Leverrier, qufelle enterra également. M110 D'Oligny sut compenser par ses mariages tardifs le long stage qu'elle avait fait dans l'état de vieille fille.