‹ La raucourt & ses amiesChapitre 35 sur 52 · LE PRINCE D'HÉNIN · texte numérisé non relu

LE PRINCE D'HÉNIN

fréquentait chez Arnould l'élite de la bonne et de la mauvaise société.

Le pauvre homme avait une réputation d'ennuyeux qui lui valut les persiflages du comte de Lauraguais.

Peut-on périr d'ennui ? demande sérieusement le comte à la Faculté, et il porte plainte contre d'Hénin qui accable Sophie Arnould de ses obsessions amoureuses.

Ce fut la meilleure comédie de l'année et le ridicule tua le prince, malgré son duel avec Lauraguais. On sait que d'Hénin se vengea en quittant Arnould pour la jolie Raueourt ; jusqu'à sa mort, l'ennuyeux prince demeura le commensal et le fidèle esclave de la tragédienne (1).

La Révolution trouva le prince indifférent ; comme tant d'autres, il ne croyait pas au danger immédiat. Il aurait pu émigrer, il n'en fit rien et resta au milieu du tourbillon.

Arrêté comme suspect, le pauvre d'Hénin fut emprisonné au Luxembourg, il n'eut pas comme sa belle amie la chance d'échapper à travers les mailles rompues du filet.

L'histoire du tribunal révolutionnaire le montre compris dans lia première fournée des 157 prison-

(1) Dernièrement au Foyer de la Comédie Française, l'acteur Florence — cet amont oue Sophie À monta avouait ne. connaître que la nui* — disait : « Monsieur le prince d'Hénin à la petite vérole. » — « Comment donc, lui répondit quelqu'un, je ne savais pas que M"e Raueourt peignit en miniature. » Corr. de Grimm, ouv. cit., T. xv, p. 338.

miers, englobés par Fouquier-Tinville dans la pseudo-conspiration des prisons, qui furent jugés et exécutés en trois jours consécutifs.

Alsace de Bossu de Chimay, ci-devant prince d'Hénin, ex-noble, ex-maréchal, étiqueté sous le n° 32, avait été transféré avec ses compagnons d'infortune à la Conciergerie. Un semblant de jugement sommaire suffit pour démontrer les crimes de ce grand coupable accusé de complot contre la Nation et le pauvre « nain des princes » monta sur l'échafaud, le 19 messidor an II, âgé de cinquante ans (1).

il) H. Wallon, Hist. du Tribunal révolutionnaire, T. iv, p. 424.

Les comédiens antirévolutionn aires. — Charles IX. — L'ami des lois. — Paméla. — Ste Pélagie. — Les « anglaises » de Saint-Victor. — 9 thermidor.

Dès les premiers jours de la Révolution, écrit M. Pougin, une sourde mésintelligence s'éleva entre les artistes de la Comédie-Française. Les acteurs attachés à la Cour par les services rendus, ceux qui fiers de leur titre de « Comédiens du Roi )> recevaient du monarque une pension particulière, voyaient avec peine s'effondrer le régime ancien. Les autres, les novateurs, étaient en petit nombre, ils se signalaient par la violence de leurs opinions et se trouvaient en guerre ouverte avec les partisans du trône.

L'antagonisme des comédiens avait sa répercussion dans le répertoire et des conflits assez graves naquirent de jour en jour. La jalousie de certains artistes à l'égard de Talma ne fut pas étrangère à cet état de choses.

Mlles Contât et Raucourt donnèrent leur démission, puis revinrent avec un ensemble parfait rejoindre la troupe, le 8 janvier 1791. Ce n'était

pas les plus mauvaises têtes de la bande, mais ces dames ne cachaient pas leurs sentiments antidémocratiques et dans ces temps troublés il n'en fallait pas tant pour risquer sa tête.

Trois pièces restent célèbres, par les troubles publics qu'elles occasionnèrent, pendant la période révolutionnaire : ces trois pièces sont Charles IX, l'Ami des lois et Pamêla. On sait ce cru 'il en f ut de Charles 7X,par lequel s'ouvrirent les hostilités entre la Comédie et l'opinion ; VAmi des lois, satire virulente, n'était pas faite pour apaiser les esprits ; ce fut cependant l'innocente Paméla qui mit le comble à la fureur populaire.

Un nouveau spectacle sous le nom de Théâtre- Français s'était ouvert, rue de Richelieu et obligeait l'antique Comédie à déployer une grande activité (1). De la réouverture de Pâques 1791 à la première représentation de VAmi des lois — 2 janvier 1793 — , c'est-à-dire en vingt mois, elle ne monta pas moins de quinze ouvrages. Le succès d'une belle salle était balancé par le succès de l'autre, mais la Comédie, immuable et impassible, continuait à ne pas se rendre compte de la gravité des événements et donnait la mesure de sa témérité en accueillant VAmi des Lois, de Laya, en pleine dictature de Robespierre.

Cette pièce, véritable œuvre de combat, souleva l'enthousiasme des uns et la colère des autres, il

(1) Les transfuges de la Comédie donnaient au Théâtre-Français une nouvelle importance; parmi ces acteurs passés à l'ennemi, il y avait en tête : Talma, Monvel, Mme Vestris et M"e Desgarcins, A. Poogin. La Comédie Française et la Révolution, Paris, Gaultier, S. D., in-8% p. 70.

était inévitable qu'une pièce conçue dans un tel esprit allait irriter les révolutionnaires et justifier les excès violents.

t< Braves lurons des faubourgs, faites une descente dans le faubourg Saint-Germain pour signifier aux c< comédiens du roi » qu'il doivent être maintenant les comédiens de la République ; c'est à vous de censurer leurs pièces. J'avoue, foutre, que vous ne vous occupez pas beaucoup de cette engeance, que, fatigués des travaux de la semaine, vous aimez mieux aller boire à la Courtille et que vous êtes mille fois plus heureux en pompant du vin de Surêne ou du briolet que d'aller dormir dans les loges de la Comédie. »

De même que leurs journaux, les sections révolutionnaires s'alarmaient et protestaient contre la pièce de Laya. L'effervescence fut énorme. La pièce est suspendue par un arrêté de la Commune qui ordonne la fermeture de tous les théâtres. La Convention enjoint au Conseil exécutif de prendre des mesures pour rendre nul l'arrêté de la Commune. La victoire resta au parti extrême et la représentation de la pièce incriminée, fut suspendue, c'était le plus sage. L'émotion avait été grande et la Comédie par ses imprudences attirait la foudre sur elle. Une pièce inoffensive, Paméla ou la vertu recompensée, déchaîna les colères, les dénonciations et la ruine définitive de la Comédie.

a Que ce sérail impur soit fermé à jamais »

Un arrêté du Comité de Salut public ordonna la fermeture de la Comédie-Française et l'arrestation de tous les acteurs de cette troupe.

M110 Raucourt arrêtée le 3 septembre 1793 fut conduite à Sainte-Pélagie le 4, et ensuite transférée dans l'ancien couvent des religieuses anglaises de la rue de Saint- Victor, qui servait alors de maison d'arrêt (1). Dans le triste séjour que Raucourt fit dans les geôles révolutionnaires, elle eut pour compagnes, les sœurs Contât, MUe Lange et Joséphine Mézeray.

La « Feuille de Salut public » publiait dans son numéro du 8 septembre :

« Le jour de l'arrestation des pensionnaires ordinaires du ci-devant Veto, la stupeur s'était emparée des muscades et des muscadins leurs complices. Aujourd'hui le silence est rompu et déjà l'impertinence et le ton des mauvais «calembours ont succédé à Fépouvante. L'un raconte que la dame Raucourt écrivait ci-devant au « PrLice des Nains » ou nain des princes que les Comédiens français se sont levés en masse pour aller, aux Madelonnettes. Un autre, que le sieur Desessarts (il était doué d'un énorme embonpoint) s'est à lui tout seul, pareillement levé en masse, et que les gendarmes qui l'ont arrêté l'avait pris pour un rassemblement. Un troisième, que les administrateurs de la police se sont consultés pour savoir si la dame Raucourt devait être mise dans la prison des hommes ou des femmes. Cette dernière facétie s'applique à certains penchants de Mlle Raucourt.

« Dans un mois il ne sera plus question de la Comédie-Française ; ce sont des contre-révolutionnaires trop dangereux, la tête ira à l'échafaud, la queue

(1) Le 7 germinal, 28 mars 1794, eut lieu le transfert de Raucourt, de Louise et d'Emilie Contât, de Sainte-Pélagie à la rue Saint-Victor. — Arch. de la Préfecture de Police. — Registre d'écrou .

sera déportée, disait Collot d'Herbois à un comédien qui plaidait pour ses camarades. » (1)

L'ingénieux stratagème de Labussière ayant suspendu la terrible menace qui pesait sur leurs têtes, les acteurs après bien des angoisses arrivèrent enfin, au jour libérateur du 9 thermidor.

Raucourt regagna son logis de la rue Royale, gardant de sa détention l'impression d'un cauchemar affreux. Moins heureux qu'elle, le prince d'Hénin, n'avait pas trouvé grâce devant la « machine égalitaire ».

(1) Cf. le remarquable et documenté travail de M. A. Pougin, sur l'œuvre de Labussière, la Comédie-Française en 1793, dans son livre sur ce théâtre, pendanl la Révolution, doc. cit.

Le directoire. — Rue Royale, barrière Blanche.

— Luxueuse installation. — Mlle Simonnet.

— Perregaux. — La ferme de Gompiègne.

Passant en revue les artistes en vogue pendant le Directoire, les frères de Goncourt ont écrit ces remarquables lignes :

« Voilà Thalie, mais qui est Melpomène Rau court, la « reine superbe » Médée, Didon, Sémiramis, Athalie ! les fureurs, les grandeurs, le domaine des emportements, des colères, des désespoirs ; un front taillé pour les lourds diadèmes de l'histoire ! l'éloquence dans le geste, la menace dans le coup d'oeil, la menace dans la bouche, organe sourd que déchirent tout à coup le cri tragique et la tempête de la voix ! Profonde, admirable dans les rôles méditatifs, Cléopâtre et Rodogune, emportant le public dans le rêve de sa pensée ! tragédienne de terreur ! Champmeslé d'un Crébillon, grand génie à qui il manque cette chaleur expansive, vive, brûlante, que demande

1) Références données par les Goncourt. Cf. Revue des Comédiens. Rapsodies du Jour, troisième trimestre.

Les Spectacles de Paris, Paris, Duchesne, 1793. Les Miniatures, 1790. E. et J. de Goncourt. La Société Française pendant le Directoire, Paris, G. Charpentier, in-8°, 1880. p. 336, 337*

Phèdre — Phèdre qu'elle sera bientôt obligée d'abdiquer entre les mains de la « reine sensible » Mlle Duchesnois.

« L'âge, la fatigue sont venus à Raucourt (1), elle les combat en poussant ses moyens à l'extrême, en jouant à outrance si bien que les méchants vont murmurant qu'elle soutient la tragédie avec du Champagne et ces petits vins qui viennent dans le Comtat d'Avignon.

« Au reste, par ce Directoire de misère, la « Melpomène » n'a, pas à raccomoder sa chlamyde. La tragédie qu'elle a sauvée ne sera pas ingrate vis-à-vis d'elle : Raucourt est bien rentée et continue un train de vie princier (2). Elle a toujours cette même charité qui la porte à ne pas laisser ses amies dans le besoin ; et sa nouvelle amie, Mlle Simonet, affiche le luxe le plus insolent.

« Elle a toujours son petit palais, rue ci-devant Royale, près la barrière Blanche, et son écurie pour six chevaux. Un beau monde se presse les jours de gala, dans son superbe salon aux boiseries sculptées et dorées, aux glaces magnifiques, aux portes à pan-

(t) La première fois que je vis M"' Raucourt, je crus que sa manière de déclamer était une mauvaise plaisanterie, qu'elle avait parié de faire des gestes extraordinaires qui m'étonnaient En effet, quelle fut ma surprise de la voir dans la sublime imprécation de Camille disant ce vers :

« Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie. » Tendre à sa droite une main, tendre l'autre à sa gauche, et les unir ensemble par un mouvement singulier qui semblait unir l'Orient à l'Occident. A cet autre vers :

« Et de ses propres mains déchirer ses entrailles » Elle portait ses mains sur son ventre et lui imposait un mouvement d'autant plus désagréable qu'il était alors d'une grosseur un peu démesurée. » Cf. Mémoires du comte de Vaublanc, éd. Barrière, Paris, Firmin-Didot, 1883, p. 126. V. Fouknel, Curiosités théâtrales, Paris Garnier frères, in-12, 1878, p. 248.

(2) Les Goncourt exagèrent. Nous avons trouvé Raucourt souvent très gênée et bien empêchée pour solder les dettes criardes. Mais il est vrai que cette femme, véritable bourreau d'argent, draina des millions ! !

LA KAUCOURT 12

neaux de glace, au plafond ovale et peint. Elle apprend ses rôles dans un nid d'étude tendu de taffetas vert, rehaussé de baguettes dorées, les rejette, une fois appris, sur la cheminée de marbre bleu turquin et va se promener dans le jardin anglais.

<( Elle reçoit encore la visite de Paris et si Paris apprend par mégarde, un matin, que le père de la tragédienne sfest jeté par la fenêtre et qu'il s'est tué pour ne pas mourir de faim (1), Paris écoute, d'une oreille bienveillante, la justification de la fille, il donne tort à cet impatient qui n'a pu attendre quelques jours le petit appartement qu'elle lui faisait préparer et il retourne aux diners et aux fêtes de la rue Royale. — Mais pourquoi, en vendémiaire de l'an IV, la maison de la Raucourt est-elle à vendre ? Tous les Parisiens accourent, tous les curieux veulent voir la chambre à coucher et l'alcôve formée par deux colonnes en arabesques peintes et dorées (2).

« Pourquoi, c'est que Melpomène devient une grosse propriétaire foncière. »

Une lettre de Raucourt au banquier Perregaux montre l'actrice cherchant, à emprunter deux cent

(1) Journal de France. Messidor an IV. — 5 juillet 1796. — En l'une de ces rues, la rue Corneille, se jeta du cinquième étage, le nommé Saucerotte, un billet attaché à sa veste empêchait d'accuser personne de l'avoir jeté par la fenêtre. Cet homme passait pour le père de M"e Raucourt et le fait est que Comédien de campagne, il était venu débuter à Paris sous le même nom qu'elle, avec beaucoup moins de succès, mais établi d'abord maître de poste, il avait fait faillite avant d'emmener l'une des quatre filles d'un pauvre chirurgienbarbier, la petite Clairien, dite ensuite Saucerotte de Raucourt. » Lefeuve, Les Anciennes Maisons de Paris, i. III, p, 201. Cette histoire apocryphe est celle de Manne dont Jal a démoli toutes les suppositions en retrouvant l'acte de baptême authentique de la comédienne dans les registres de Saint-Séverin. La femme du comédien : Antoinette De la Porte, mère de l'actrice, devait être morte car nous n'en trouvons plus mention à l'époque du suicide du père Raucourt.

(2) Petites Affiches, vendémiaire, an IV. Dans cette feuille d'annonces les Goncourt ont pris leur exacte description.

mille francs ; elle vient d'acheter une ferme à Compiègne (1), mais tout va fondre dans la désastreuse entreprise théâtrale, et après des alternatives de grandeurs et de revers, il ne restera que bien peu de chose entre les mains qui ont drainé une fortune immense.

Peu de femmes ont reçu autant de papier timbré que Raucourt pendant le cours de sa vie, c'est une chance pour ses historiens futurs, car sans l'abondance de paperasses judiciaires bien des circonstances de cette existence seraient ignorées. Elle demeure dans un perpétuel besoin d'argent ; ses ressources ordinaires n'arrivent pas à combler le fossé qu'elle creuse sans cesse. C'est un véritable gouffre !

Le deux germinal an VI, la citoyenne Françoise Raucourt (2), ci-devant propriétaire d'une maison, rue de la Chaussée d'Antin, réclame à l'administration des Domaines, le paiement des loyers qui lui sont dus par la succession d'Hénin. L'habile commère sachant que l'Etat paye à caisse ouverte demande toujours, quitte à prouver comme elle pourra la réalité de la créance. Nous savons mieux que le Domaine, pourquoi la belle dame n'eut jamais de palais à la Chausséed'Ântin. Elle logea sans doute le prince d'Hénin en 1775, dans cette fameuse maison Cochois où

(1) Catalogue d'Autographes. Trémont, premier supplément. — Il doit s'agir de la propriété de la Chapelle Saint-Mesmin, (voir plus loin).

(2) Raucourt semble adopter ce prénom de Françoise en bien des circonstances, c'est ainsi qu'elle se fait appeler et son dernier bail de location est encore fait au nom de Mlle Françoise Raucourt. Au temps de sa splendeur, ses voitures et son cachet portaient le chiffre : F. R.

un loyer de 800 livres, lui donnait la propriété annuelle. Dans un chapitre précédent on a vu comme elle en délogea.

Les bureaux ne se payent pas de mots, ils exigent des actes authentiques, aussi fut-elle très embarrassée de montrer les quittances du prince ; il en existe cependant, mais pour la maison de la rue Royale (Pigalle) et c'est même assez piquant de voir réclamer des loyers à celui qui fit le geste gracieux de vous faire propriétaire, belle Raucourt !

Rue Royale, la maison est achetée par le prince pour l'actrice ; (1) il y demeure en effet et c'est là qu'il passera son temps le plus précieux. D'Hénin est mort sur l'échafaud révolutionnaire ; Raucourt a vendu cette demeure, si chère en souvenirs, elle en a touché le prix, et... elle a toujours besoin d'argent (2).

L'équivoque réussira ? Peut-être. Il reste tant de témoignages reconnaissants dans les papiers d'une jolie femme. Les gens du Domaine exigeront des preuves sérieuses, mais il est facile de trour ver des raisons quand on a le prestige d'un nom fameux et d'éblouissants états de service.

(1) Par La Bluxière, prête-nom et secrétaire particulier de Mme de Sourques.

(2) « Je vous prie de prendre sur l'objet de cette demande les renseignements convenables, de vérifiera quel titre cette succession (d'Hénin) est échue à la Nation, de vous assurer par l'examen des papiers de feu d'Hénin, s'il n'existe point de quittances qui constatent le payement de la somme réclamée, dans le cas contraire d'en faire la liquidation d'après le tableau de dépréciation du papier monnaie. »

Archives de la Seine. Domaines, 34-112. L'Inventaire de ces curieux documents concernant M,lf Raucourl et son amie a été publié en 1906, par Lucien Lazard, sous-archiviste.

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