A LA CHAUMIERE-TALLIEN
une personne à son service » que la Chaumière Tallien abritait momentanément Thalie et sa fortune !
Devant le juge de paix du premier arrondissement par exploit dûment enregistré est assignée la dame Françoise-Joséphine-Marie-Antoinette (sic) Saucerotte Raucourt, artiste du Théâtre-Français, demeurant Allée des Veuves à la Chaumière dite Tallien (1).
Elle est citée à comparaître au sujet de cette somme de 1.800 francs réclamée par le propriétaire de Vanves (2) ; Françoise (3) a d'autres préoccupations, il s'agit bien pour l'actrice d'assister aux mortelles audiences de la justice de paix !
Aussi le papier timbré pleut à la Chaumière Tallien ; à la fin, Raucourt agacée, envoie dire au juge par Delamarre, son procureur, que, par respect pour la justice, elle veut bien répondre aux sommations de Pédelaborde, mais qu'il se trompe étrangement en la croyant domiciliée Allée des Veuves, c'est un pied-à-terre où la tragédienne
(1) Les biens du conventionnel comprenaient au moins quatre maisons aux Champs-Elysées, rue des Gourdes, plus tard des Blanchisseuses et rue Marbeuf depuis 1829. N° 1, au coin de l'allée des Veuves, aujourd'hui Montaigne, c'est la Chaumière Tallien, N° 6 et 8 et une autre mentionnée dans les Petites Affiches, 4 novembre 1807. Cf. Nauroy. Le Curieux, cité dans la citoyenne Tallien, par J. Turquam, Mongredien, Paris, S. d, p. 11.
(2) M. Pédelaborde, dentiste de l'Empereur, était propriétaire d'une maison place des Victoires à l'angle de la rue Pagevin. Ce bel immeuble fut démoli pour le percement de la rue Etienne-Marcel. Les dossiers relatifs aux propriétés de M. Pédelaborde à Paris et à Vanves sont conservés aux Archives de la Seine.
(3) La Raucourt avait adopté ce prénom de Françoise de préférence à ceux qu'on lui avait donnés au baptême. François était le prénom de ?on père dont elle prenait ainsi le nom de théâtre,
accepte l'hospitalité d'une demoiselle de Ponty. Voilà l'histoire et la justice éclairée ; Raucourt n'est ni locataire, ni propriétaire de la Chaumière Tallien ! Son passage chez une amie est suffisant pour immortaliser la bicoque du conventionnel.
Dans l'impossibilité de concilier les parties, le juge de paix se borna à les renvoyer dos à dos. Du reste, Raucourt allait partir pour Milan avec la fameuse troupe et de grands soucis absorbaient ce génial cerveau.
Néanmoins les amateurs de pittoresque seront heureux d'évoquer l'ombre de la tragédienne errant, sous des épais ombrages de l'allée des Veuves, auprès de la rustique maison aux contrevents verts (1). La Chaumière Tallien ! mais où sont les neiges d'antan !
Vers la fin de 1800 et au commencement de 1801, Mlle Raucourt qui jouait les premiers rôles de tragédie au Théâtre-Français, donnait aussi des représentations en province. Elle avait reçu l'ordre du gouvernement, si elle rencontrait dans ses tournées une élève digne de ses leçons, de la ramener avec elle à Paris. Cette élève serait considérée comme élève du gouvernement et recevrait douze cent francs de pension.
A Amiens, elle se trouve en présence d'une jeune fille de quinze ans, belle comme Vénus de Milo. On sait que Raucourt admirait la beauté grecque et les statues vivantes. « Incess'u patuit Dea » s'écria-telle, en voyant la marche de cette déesse et, sur le champ, la reine des tragédiennes résolut de se
(4) M. E. (Joyecque archiviste-paléographe, dans une curieuse publication a fait reproduire cette eau-forte. Cf. Coins d'Autrefois, Préfecture de la Seine. Direction des Affaires Municipales. Paris, 1900
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consacrer à la jeune beauté. Elle s'informa, dit Dumas dans ses « Mémoires » , apprit que l'enfant s'appelait George Weymer, fille d'un musicien allemand, directeur de théâtre, et de Mlle Verneuil qui jouait les soubrettes.
Mlle Raucourt la fit jouer avec elle, Elise dans Didon et Aricie dans Phèdre. L'épreuve réussit et le soir même de la représentation de Phèdre, Mlle Raucourt demanda George à ses parents. La perspective d'être élève du gouvernement et d'un tel professeur offrait trop d'avantages aux yeux des époux Weimer pour qu'ils refusassent. La demande fut accordée et MIle George partit suivie de sa mère. Elle a dit dans ses « Mémoires » ce que furent les premières leçons.
« Le lendemain de notre arrivée, notre premier soin fut de nous rendre chez Mlle Raucourt, qui alors demeurait aux Champs-Elysées, au bout de TAllée des Veuves, la Chaumière, qui primitivement avait appartenu à la célèbre et belle Mme Tallien ; maison couverte de chaume, mais délicieusement coquette et d'une élégance des plus recherchées au dedans. Mlle Raucourt nous fit une réception toute maternelle ; il y avait près d'elle Mme de Ponty qu'elle ne quittait jamais, petite femme charmante ; sa mère, nous l'avons su depuis, était une dame d'atours de Marie-Antoinette. A la Révolution, Mme de Ponty fut mise en prison en même temps que Mmes Raucourt, Contât, etc. : C'est dans cette triste demeure qu'une liaison d'amitié s'établit entre Mme de Ponty et Raucourt, liaison qui n'a fini qu'à la mort de M110 Raucourt. On me donna Cinna à apprendre. Nous voilà tous trois revenant à pied, bien enchantés.
mes parents et moi. » « Le lendemain, j'allais prendre ma première leçon : la route était longue de la rue Groix-des-Petits-Ghamps à l'allée des Veuves ; elle me parut trop courte tant ma frayeur était grande. Mlle Raucourt me fit lire Emile ; elle me le lut ensuite.... C'était bien certainement une grande artiste très savante ; mais, pour une jeune fille, la voix un peu rauque et très peu harmonieuse ne me séduisit point. Je croyais qu'il fallait si je voulais parvenir, prendre cette voix. »
Vers la fin du dix-huitième siècle où l'on appelait tout haut les choses par leur nom. Sapho- Raucourt jouissait d'une réputation, dont elle ne cherchait pas le moins du monde à diminuer l'originalité.
Le sentiment que cette femme portait aux hommes était plus que de l'indifférence, c'était de la haine.
Elle avait pour ainsi dire adopté le costume masculin et bien souvent Raucourt donnait des leçons à Mlle George en pantalon à pieds et avec une robe de chambre, ayant auprès d'elle une jolie femme qui l'appelait mon ami et un charmant enfant qui l'appelait papa ? ?... (i)
(1) P. -A. Cheramy. Mémoires inédits de Mile Georges, publiés d'après le manuscrit original, Paris, Plon-NourritetC'0, 1908, p. 11-20.
Alexandre Dumas père cite cette étrange anecdote et ajoute avoir connu cette femme morte en 1832 ou 1833, et connaître encore l'enfant âgée de cinquante-cinq ans. Le romancier a connu un artiste dont la carrière fut entravée par M"e Raucourt à propos de la jalousie qu'il eut le malheur d'inspirer à la terrible Lesbienne. La vindicative créature se présenta au Théâtre-Français, exposa ses droits de possession et d'antériorité sur la personne que voulait lui enlever l'imprudent comédien, et, l'antériorité et la possession étant reconnues, le comédien, un des plus honnêtes cœurs de la terre fut chassé du théâtre, les sociétaires craignant que, comme Achille, M11' Raucourt à cause de cette Briséis, ne se retirât sous sa tente.
Alexandre Dumas. Mémoires, 1 vol. Calmann-Lévy, 1898-1899.