EN CHASSE
Choisy-sur-Seine et Ghoisy-le-Roi. — Le gardechampêtre EST SANS PITIÉ. — MENAGES ET IN- SULTES. — Diane chasseresse. — Amende. — L'huissier. — En Italie. — Le comte de Rémusat. — An VI-1813.
En 1798, ou suivant le style révolutionnaire en l'an VI, le 9 brumaire, le garde-champêtre de la commune de Choisy-sur-Seine alias Choisy-le- Roi (1), revêtu de son costume et portant sa plaque de cuivre, était mandé à l'audience du tribunal de police communal. Quand le magistrat eut appelé les rôles à juger, le tour du garde étant venu ; l'humble serviteur de la loi, assermenté, jura et, ayant pris un temps, évoqua l'affaire qui l'amenait devant le juge.
— Quelques jours auparavant, faisant sa ronde accoutumée, il avait entendu des coups de feu dans une petite pièce de terre cultivée non loin
(1) Aujourd'hui le tribunal de justice de paix pour Choisy-le- Roi est séant à Ivry-sur-Seine (depuis 1905) mais les archives anciennes du greffe de Choisy-le-Roi sont à Villejuif.
du lieu où il se trouvait. On ne chasse que dans les communaux et ces coups de feu insolites sont suspects ; en hâte, le garde se dirige vers l'endroit, guidé par le bruit des détonations et par une légère fumée qui s'élève, il arrive dans un pré cultivé appartenant à un habitant du pays. Un individu, porteur d'un fusil est là en effet, l'arme au bras, quêtant à terre et dans l'espace, la proie qui va s'offrir. Le représentant de l'autorité, hélant le chasseur, lui demande de quel droit il chasse sur le terrain d'autrui ? — Pas de réponse. — Un peu étonné, il s'approcha du délinquant et réitère sa question. Une bordée d'injures variées et choisies, voilà tout ce qu'il peut obtenir du Nemrod peu endurant. — Insulté et menacé, le garde fut encore bien plus étonné, lorsqu'il reconnut devant lui une femme, en habits masculins.
La chasseresse n'était autre que MUe Raucourii, tragédiante ! Justes Cieux ! Pour ceux qui connaissent le caractère de la dame le garde dut s'estimer heureux de n'avoir pas reçu une volée de plomb. Sut-il apprécier la clémence, sinon l'urbanité d'Athalie, qui s'en tint aux menaces ? Ces manants sont d'une stupidité !
L'affaire n'en resta pas là, on était en République, la reine de Comédie s'en était déjà aperçue ; suivant son invariable habitude, elle fit défaut à l'audience du 9 brumaire. Le jugement du tribunal condamna Mlle Raucourt pour délit de chasse sur terrain d'autrui et pour insultes et menaces au garde-champêtre à 560 francs d'amende.
C'était payer bien cher un momnet de vivacité. Le receveur de Choisy n'était pas près d'encaisser l'amende, il lui fallut quinze ans pour recevoir
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et la recette changea plusieurs fois de titulaires avant l'époque du versement définitif.
L'histoire est réelle. — Un volumineux dossier existe relatif à ce recouvrement difficile et doit» s'augmenter de toute la procédure d'origine.
« Il a été dirigé par le receveur de Choisy des poursuites continuelles à fin de payement de cette somme et du décime : en tout 606 francs. Ces poursuites se sont terminées par un procès-verbal de l'huissier Vapinault du 5 novembre 1808, constatant que la demoiselle Raucourt avait quitté la France et résidait en Italie, les frais de ces premières poursuites se montant à 10 fr. 10 et ont été compris dans un état de frais en non-valeur payé à Me Vapinault dans le trimestre d'octobre 1809 (1) par le receveur de Choisy. Mais ayant été confirmé depuis, que la demoiselle Raucourt ne pouvait* être réputée inconnue et insolvable, j'ai invité l'administration du Théâtre-Français pour qu'il soit fait des retenues sur les sommes que le caissier de la Comédie est dans le cas de payer à cette débitrice jusqu'à concurrence de 616 francs dont 10 fr. 40 et du montant de tous autres frais dont elle peut être passible. L'administration m'informe aujourd'hui que son Excellence le ministre des Finances vient de lui communiquer une lettre qui lui a été écrite par M. le comte de Rémusat. Cette lettre porte qu'il va être pris des moyens pour contraindre mademoiselle Raucourt à payer. M. de Rémusat écrit, en même
(1) M"e Raucourt est touchée par un exploit d'huissier dans un appartement meublé qu'elle occupe, rue Basse-du-Rempart, au lor. Le concierge répond qu'elle est partie en Italie. Elle est à Milan où elle dirige le théâtre de l'Empereur.
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temps à cette actrice d'effectuer le paiement dans huit à dix jours, que, si elle ne le fait point, il fera retenir le montant de cette somme sur le trimestre de pension qui devait lui être payé en Septembre. Vous voudrez bien au reçu de la présente vous informer au Théâtre-Français si cette retenue a été faite, dans le cas contraire, avertir la débitrice que c'est à votre bureau qu'elle doit se libérer.
Je vous prie de vous occuper de cette affaire à l'instant où vous recevrez la pièce et me faire connaître sans le moindre retard ce qui vous aura été dit au Théâtre-Français ainsi que la date de l'avertissement que vous aurez donné, s'il y a lieu, à la redevable (1). »
La date du payement de l'amende est 1813, cela fait bien 15 ans que la comédie a duré. C'est égal, dut dire Raucourt, M. de Richelieu ou M. le maréchal de Duras étaient bien plus galants que ce Rémusat. Petites gens, mœurs bourgeoises !
(1) On s'aperçut qu'une erreur de chiffre, parait-il, avait fait porter celte amende à 560, il ne s'agissait réellement que de 56 francs. Archives de la Seine Domaines, 280-1691. — An VI — 1813. Amende pour délit de chasse et injures au garde-champetre de Choisy-le-Roi Saucer otte-Raucourt. Répertoire. Inventaire du fonds des Domaines par Lucien Lazard, sous-archiviste de la Seine, Paris, 1906.