‹ La Rébellion de 1837 à Saint-Eustache avec un exposé préliminaire de la situation politique du Bas-Canada, depuis la cessionChapitre 24 sur 90 · DÉCLARATION DE JEAN-BAPTISTB BÉLANGER · texte numérisé non relu

DÉCLARATION DE JEAN-BAPTISTB BÉLANGER

Je, Jean-Bte. Bélanger, rentier et ci-devant propriéd'un beau patrimoine que j'ai légué à mes enfants,

la charge par eux de me payer une rente annuelle et

"Xriagère qni se monte entre $350 à $400 à peu près par

9X1, rente qui s'éteindra conséquemment à ma mort,

^lédare devant Dieu qui m'entend et en présence duquel

je comparaîtrai bientôt, ce qui suit :

Avant les troubles de 1837, je me considérais l'un des 'cultivateuis les plus à Taise de St-£ustache, et j'en bénis, sais alors la Providence.

Etant l'ami personnel et intime du Docteur Chénteret de M. W. H. Scott, qui prêchaient tous deux la rébellion contre l'autorité établie, parce qu'ils l'accusaient de despotisme et de favoritisme, je crus réellement que ce gouvernement qui nous régissait en 1837 représentait en effet un pouvoir arbitraire.

L'attitude d'un tel pouvoir, que l'on disait être composé d'hommes qui n'étaieut mus que par des dispositions bien arrêtées de ne favoriser que leurs proches et de n'user de leur position ou de leur influence qu'en fiiveur de leurs amis ; un tel pouvoir, dis-je, me révoltait

souverainement, d'autant plus que cette souveraineté

absolue r^:iiait despotîquement, me disaient le 13] nier ainsi que M. Scott ; et cela au pf^judice «leU nalilé canadienne- française, que l'on voulait i non seulement du timon des affaires, mais que l'« lait anéantir en l'anglifiant.

Croyant à ces représentations qui m'étaient fai des hommes comme le Dr. Chénier et ht. Sec étaient mes amis et dans lesquels j'avais une enti) fiance, je me laissai entraîner par le courant rén naire, auquel je me dévouai corps et bien, croTa mon honneur et ma race me le commandaient.

Ayant eu, à diverses reprises, plusieurs conva avec M. le curé Paquin qui desservait alors la [ de Sl-Eustacbe, je crus devoir me lai^er de son c c'est-à-dire que la prise des armes et la rébellitMi une folie, et je fis part de mes appréhensions Chénier et à M. Scott, qui me répondirent toui que je m'étais laissé tromper et effrayer pai M. j et qu'il n'y avait aucun danger à courir.

Quand, plus tard, M. Scott abandonna lecani] vada, je fus chargé par le général CÂrod et le Dr. ^ d'aller le chercher à Ste-Thérbse, cher son frëre I de l'arrêter et le faire ptîsonnier. J'acceptai cetl difficile, d'autant plus que j'estimais beaucoup M et j'arrivai durant la nuil it la résidenis de son fii qui essaya à me faire croire que son frfere Willian pas chez lui ; ntais comme je savais le contraire, j et je dis : " William n'a rien à craÎDdre de moi

bkB qtie je suis son ami tout déroué et que jamais je ne le dénonceraL" Alors, il ouvrit lui-même une porte et se présenta devant moi^ en me disant : qu'il se fiait à ma parole d'ami, à ma parole de gentilhomme, et il ajouta iprès un long pourparler, qn^il avait décidé de ne plus s'occuper de la rébellion. Je lui répondis : ** Ton abandon ti ta fuite ont démoralisé nn grand nombre de patriotes fet tu as beaucoup mécontenté Girod et Chénier," H me répliqua : que ces detix derniers étaient des exaltési deux véritables fous, qu'ils ne savaient ce qu'ils faisaient ti qu'ils seraient la cause de bien des malheurs.

Enfin, voyant que mes instances ne pouvaient fidre changer la résolution de mon ami Scott, je retournai à St-Eustadie bien consterné, bien ébranlé dans ma fermeté et je dis à Girod et à Chénier : que je n'avais pas vu Scott et j 'joutai que notre rébellion et notre anne^ ment étaient un acte de folie, vu que nous n'avions pas 4'armes et encore moins de munitions de guerre. Le Dr, Chénier me répondit : que nous n'avions pas besoin d'une grande provision de gnerre et que quand bien même y aurait-il une armée à St-Martin, elle ne serait pas «ssez brave pour venir attaquer notre camp et que con- «équemment il n'y avait aucun danger à appréhender.

Ces protestations d'assurance me furent répétées le matin même de la bataille, 14 décembre, par le Dr. Chénier, Girod, le curé Chartier et autres chefs, qui, à Fexception de Chénier, prirent tous la fuite au premier coup dt canon tiré par l'armée anglaise.

Quand ce premier coup de canon fut tiré, je merendis

devant Téglise et je dis à Girod : ^' Donnez-nous donc des balles et de la poudre, si vous voulez que nous combattions''; mais le brave général, -qui avait alors la figure toute bouleversée par la peur, me répondit : Il n'y en a plus et il disparut quelques instants après pour ne plus reparaître.

Voyant que tous les chefs, comme Girod, le curé Chartier et autres nous abandonnaient et prenaient la fuite, je me dis alors devant l'église qui était fermée et barricadée qu'il fondrait que je fusse en démence pour me laisser égorger comme un innocent, et je pris moi-même la fuite, mais un peu tard, et me sauvai à travers les balles qui passaient au-dessus de ma tête avec un son aigu et peu rassurant. Enfin, après avoir vainement essayé de tenir mes ennemis en échec en tirant sur eux, et après avoir tenté de me cacher dans plusieurs endroits ob j'étais toujours découvert, je finis heureusement par sortir et m'éloigner du village.

Comme j'étais pour le moment hors de danger et à l'abri des balles, je fus grandement étonné, en m'appuyant sur une clôture de pierre, d'entendre deux personnes qui du côté opposé s'y étaient blotties et cachées pour s'y reposer ; et ces personnes étaient deux chefs étrangers à St-£ustache. Presqu'aussitôt après et comme nous craignions d'être faits prisonniers, je pris une direction et ces chefs une autre, afin de nous enfuir et de nous éloigner davantage du centre des hostilités.

J'affirme de plus que nous nous attendions nullement

àttre attaqués le 14 de décembre par la troupe anglaise et nos chefs ne le savaient pas plus que nous.

Hélas ! tout le pays connatt le résultat terrible de la bataille de St-£ustache ob je figurais au premier rang et comme Tun des chefs ; mais écrasé comme bien d'autres par le nombre, je fus obligé de fuir comme je viens de le narrer et je me cachai durant huit jours.

Trouvant ma captivité insupportable, je me rendis chez M. Eugène Globensky pour le prier de me dire ce que j'avais à faire dans la triste position où je me trouvais.

Ce Monsieur me reçut avec douceur et me dit : ** Comme vous avez été trompé, j'espère que nonobstant la part active que vous avez prise durant les troubles, vous en serez quitte pour quelques jours d'emprisonnement ; d'ailleurs, comme vous serez tôt ou tard arrêté, allez faire votre soumission à l'autorité militaire." Voyant que ce conseil était le meilleur et le seul que j'avais à suivre, j'allai me constituer prisonnier, et l'on me conduisit plus tard à Montréal oli je fus détenu durant sept mois dans la prison du gouvernement

Après ces sept mois de détention, l'on vint me dire un jour que les portes de la prison étaient ouvertes pour moi et que j'étais libre ; mais je dois faire remarquer qu'à part quelques interrogations auxquelles je fus soumis, durant mon emprisonnement, jamais on ne m'a fait mon procès ; fait remarquable, qui me laissait supposer que je devais être moins coupable que bien d'autres.

Cependant ces autres, les chefs supérieurs, furent in-

demnisés et moi je ne le fus pas. Ma maison, mon nage, ma gi^uige et toutes mes dépendances furent saccagés et brûlés. Enfin, quand la commission du gouvernement siégea à St-Ëu&tache pour établir les pertes de ceux qui avaient droit à l'indemnité, je présentai ma lédamation qui s'élevait à ^SSo, et après diverses interrogations je me retirai sans savoir pourquoi je n'avais pas reçu plus tard cette indemnité.

Oui ! en retour de mes sacrifices et de mon généreux dévouement, j'ai été classé parmi les hommes méconnus» les parias I et j'ai vu ceux qui m'avaient entraîné à la révolte être néanmoins récompensés, quoiqu'ils fussent bien plus coupables que moL

Oh ! si j'avais connu toutes les roueries du mensonge et de l'intrigue, j'aurais sans doute reçu mon indenmité et je n'aurais pas aujourd'hui à gémir sur le sort de ma seconde épouse et de ses enfants qui^ après ma mort» auront le pavé de la rue pour partage. Mais j'espère qu'en récompense de ma franchise devant le commissariat et de l'acte que l'on m'a fait accomplir en 1837» acte qui m'a été dicté par mes chefs et ma conscience» Dieu voudra bien les prendre sous sa protection, si toutefois un ami généreux ne pétitionnait pas derechef auprès des autorités gouvernementales, pour leur faire obtenir cette indemnité à laquelle ils ont droit.

Je déclare de plus que je ne blâme point le capitaine Globensky pour la part qu'il a prise aux événements de 1837, en se mettant à la tête d'une compagnie de volontaires ; car je comprends aujourd'hui que si j'eusse été

à sa place, j'aurais voulu comme lui me protéger et prot^er la proprie'té de ceux qui étaient injustement persécutés.

Quant à M. Eugène Globensky, je sais aussi qu'il nous a toujours prêché la paix, la soumission à Tautorité établie, et que nous ne devions pas prendre les armes; mais que nous devions pétitionner pour obtenir le redressement des griefs dont nous nous plaignions à tort ou à raison.

Enfin, je déclare que si un second 1837 surgissait, Ton

ne réussirait point cette fois à m'y faire prendre part ; car

je condamne énergiquement tant la rébellion de 1837

que ceux qui, comme Girod et le Dr. Chénier, sont la

cause de tant de malheurs.

En foi de quoi, j'ai signé ou plutôt j'ai fait ma marque, en présence du révérend Messire Guyon, de M. Flavien Xauzon, clerc de St-Viateur, directeur de l'Académie de St-Eustache, et du Docteur Victor Perrault, ce deuxième jour du mois de mai de l'an 1877.

sa

JeAN-BtE. X BÉLANGER.

marque L. J. GuYOM, Ptre ^

F. A. E. Lauzon, C. St-V. L^in^Qi^

Direct Acad. St-Eustache | Dr. V. Perrault J

Bien que mon père, mes proches et la mijorité des habitants de St-Eustache, aient été des loyaux en 1837, c'est-à-dire les adversaires du citoyen Bélanger, je n'hésite pas à dire que quand bien même au ais-je été moi-

même son antagoniste à cette époque, je proclamerais toujours qu'il avait droit à indemnité accordée par le gouvernement, autant, si non plus que les chefs.

Comment 1 les fauteurs de la révolte auraient été indemnisés, et parce que ce vétéran qui n'était qu'un subordonné et qu'il n'a pas voulu mentir devant le commissariat, on lui aurait refusé ce que l'on a accordé à ceux qui l'ont soulevé, qui Tout entraîné et qui sont la cause de sa rébellion contre l'autorité I Ce n'est pas juste et je le dis emphatiquement !

Oui, puisque les chefs principaux devaient avoir une indemnité, le subalterne, celui qui comme Jean-Baptiste Bélanger n'a pas craint de combattre vaillammentet qui n'a pas hésité à se sacrifier aux intérêts de ses frères, devait avoir droit plus que tout autre à cette indemnité.

Espérons que la requête qui suit, et que je présenterai aux autorités gouvernementales, sera cette fois favorablement écoutée :

^' Nous, soussignés, propriétaires résidant au village et en la paroisse de St-£ustache, après avoir pris communication de la déclaration donnée par Jean-Bte. Bélanger, en date du deuxième jour de mai 1877, prions les autorités gouvernementales d'accorder au dit déclarant l'indemnité dont il est fait menticm dans sa dite déclaration.

Oui, indistinctement de principe politique, d'origine ou de religion, nous supplions le pouvoir administratif.

de fidre obtenir au dit Jean-Bte. Bélanger cette indemnité ou partie d'icelle à laquelle, selon nous, il a droit au moins autant que les chefs de TinsurrecticHi ou de la rébellion de 1837, qui ont été les instigateurs de sa révolte et qui néanmoins ont été, seuls, indemnisés.

(Signés) L. J. Guyon, Ptre., curé de St-Eustache. J. L. DE Bellefeuille, Notaire.

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