DÉCLARATION DE ALEXANDRE POIRIER
Je, soussigné', déclare que, en 1837, je faisais partie du camp des insurgés do St. Eustache, et j'ctais alors l'un des plus chauds et zélés partisans du Dr Chénier.
J'étais au nombre djs piquets ou sentinelles qui étaient placés aux alentours du village pour empêcher
les insurgés de déserter le camp, et en même temps, pour emprisonner tous les loyaux qui approchaient du village ou qui voulaient s'y introduire.
J'affirme que parmi les habitants de St Eustache et ceux qui formaient le camp de la rébellion, un grand nombre d'entre eux y avait été amené par la force, par les menaces, et d'autres parce qu'on leur disait qu'on s'y divertissait et qu'on y faisait bonne vie et bonne chair.
Je me rappelle fort bien que durant mes fonctions de piquet ou de sentinelle, j'ai voulu arrêter M. Thomas Brunet pour l'amener au camp ou le faire prisonnier, et cela de la même manière qu'il le raconte lui-même dans sa déclaration donnée le vingt-quatrième jour du mois de février, mil huit cent quatre-vingt ; mais comme M. Brunet était un homme brave et renommé par sa force, je ne voulus i)oint forcer mes compagnons à engager un combat avec lui, et il passa outre en me disant que plus tard je me souviendrais de lui. Malheureusement pour moi, ces menaces devaient bientôt être mises à exécution, comme je vais le narrer.
Le jour de la bataille arrivé, jour de combat auquel nous ne nous attendions point, j'entrai dans l'église avec tous ceux que l'on forçait d'y pénétrer, et je fus placé au premier rang pour tirer sur les troupes. Malheureusement, notre résistance ne fut pas longue, car après avoir décharge mon fusil autant de fois cjne j'ai pu, je fus obligé avec tous mes compagnons de prendre la fuite.
Quant à moi, je me sauvai avec un nommé Gosselin r le chemin couvert qui menait à la sicrisiie, et nous ous élançâmes sur la glace. Les balles sifflaient aude nos têtes, mais nous eûmes le bonheur de ne être blessés. Sans perdre un instant, nous accélé- Tâmes notre course et nous arrivâmes près du Grand- Moulin ou nous vîmes, sur une pointe de terre sise sur le côté sud de la rivière, un groupe de i>ersoimes regardant le combat et les fuyards. Parmi ces spectateurs se trouvait M. Thomas Brunet dont je parle plus haut, et aussitôt qu'il me reconnut, il s'élança sur la glace, me ba ra le passage et me fit prisonnier. Aussitôt ([ue la bataille fut terminée, il me lia les mains avec une cor Je et me conduisit au village où je fus incarcéré avec un grand nombre d'autres insurgés, dans le hangar de pierre appartenant à M. Féré.
I^ lendemain matin, le capitaine Globensky entra dans notre prison, et i)lusieurs d'entre nous (lui le connaissaient le prièrent d'intercéder i)our nous et de nous faire donner qucl(iue chose à ming.*r, vu (jne nous crevions defiim. Il s'empressa de nous faire apj)ortcr des vivres, et dans un moment où la sentinelle avait été détournée par lui de la surveillance de la pri>on, il me <iit, ainsi qu'à plusieurs autres prisonniers de St. 'Eustache : *' Sauvez-vous, allez vous ca* lier, ne vous montrez nulle part, parce (juc si vous êtes repris vous serez tous pendus. " Je m'élançai alors vers lui pour lui témoigner ma reconnaissance; mais il me saisit par
la nuque ou le chignon du cou et roe poussa en dehors de la prison, en me disant : '* Sauv&>toi donc, et laifsemoi donc tranquille avec tes remercîments. " J'ai toujours conservé une reconnaissance sans bornes au capitaine Globensky pour m'avoir sauvé de la prison; et je me fais un devoir de dire devant Dieu qui me voit et m'entend que, un grand nombre d'insuigés ont dû leur salut à la bonté et à générosité de ce brave gentilhomme.
Je n'ai pas vu tuer le Dr. Chénier, mais il est reconnu par tout le monde qu*il a été tué aussitôt qu'il eut sauté par la fenêtre de la chapelle de la Ste. Vierge dans le cimetière et lorsqu'il se sauvait II est faux de dire que son cœur a été promené dans le village au bout d'une baïonnette, et c'est un conte imaginaire ou mensonger que personne ne croit dans St Eustache.
En terminant, je dois dire que je ne condamne aucunement la formation de la compagnie des volontaires du capitaine (ilohensky, et cela pour trois raisons : la première, parce qu'elle a été formée par des citoyens honorables de St. Eustache qui voulaient se protéger contre nos ]jersécutions ; la seconde, parce que si le capitaine Globensky n'eût j)as figuré en 1837, moi et mes compagnons d'armes nous n'aurions pas été protégés ; h. troisième enfin, parce que si un nouveau 1837 surgissait je m'enrôlerais dans une telle compagnie, vu que je condamne aujourd'hui les chefs exaltés de la rébellion qui, sans jugement et sans humanité, nous ont follement conduits à la boucherie.
En foi de quoi, j'ai signé la présente déclaration, en
fesant ma marque, en la présence de Victor Perrault,
écuyer, médecin, et de M. William Scott, ce troisième
jour du mois de mars, mil huit cent quatre-vingt.
sa Alexandre k Poirier marque Dr. V. Perrault, W. H. Scott,
* > témoins.
Les déclarations que Ton vient de lire et que pourrais multiplier, établiront d'une façon irréfragable ce que fut mon père en 1837. Et rien d'étonnant que le déclarant M. W. Inglîs et autres prouvent qu'il ah pu montrer de la sympathie pour les rebelles, son beau-père M. H. LeMaire St. Germain qu'il affectionnait beaucoup, se trouvant au nombre de ceux qui, quoique modérés, sympathisaient néanmoins avec les fauteurs de la révolte.
Entraîné, malgré lui, à se mettre à la tête d*une compngnie de volontaires, mon père voulut cependant profiter de sa position pour protéger ses persécuteurs et les amis qu'il comptait parmi les insurgés.
Il tenait pardessus tout à sauver son beau-père imprudent, et c'est ce qu'il fit comme on va le lire plus loin, puisqu'il l'arracha des mains des soldats anglais qui l'avaient fait prisonnier et qui paraissaient vouloir le mamener.
M. H. LeMaire Saint - Germain, mon grand'père maternel, était allié à la famille Dumont ; mais il différait d'opinion politique avec ses neveux MM. Lambert et
Sévère Dumont, seigneurs des Mille-Iles, aussi bien qu'avec mon père et la notabilité de l'endroit ; car, il faut le dire, presque tous les notables étaient loyaux et opposés aux révoltés avec lesquels ils furent contraints et très souvent d'avoir maille à partir.
La position d'arpenteur de mon grand'père qui lui avait fait connaître la population entière de cette [)artie du Nord, avec laquelle il était on ne peut plus lié, et sa réjmlation d homme parfaitement renseigné et instruit, avait influencé ceux qui écoutaient ses tirades contre le gouvernL'mcnt d'alors et qui tiraient la conclusion que, puisfjuo M. Le Ma ire St. (îermain parlait contre les autorités gouvernementales, il devait être sympathique au soulèvement et à la j)rise des armes. Ils se trompaient tous, car fjucji qu'il apj trouvât les sentiments des mécontents, il f;it toujours oj»po é à la violence ou à la j>rise (les arme.^ qu'il regardait comnui un acte de grande et périlleuse folie.
Ia; j(;ur île la bataille, c*est-à dire le 14 de décembre 1837, il resta chez lui et ne voulut point songer à fuir, (iu()i(iue sa résiilence i)ar la jjosition qu'elle occupait fût la i>Uis .xposéc et la i)remière qui devait essuyer le fcu (Ij 1 ennemi. Il donnait pour raison qu'il n'avait rien à craindre ou h se reprocher.
(^Ui.nd !a fusillade commenra, il se promenait dans sa ma!sun. «.t quoiqu'il entendit parfaitement le bruit du <ani>n, il .s'opiniâtrait à ne i)as bouger; mais il ra- <onta lui même |)lus tard et en i>lusieurs occasions ce qui suit : " Après m'etre promené philosophiquement
^ dorant quelques minutes dans ma matson, les mam» ** placées derrière le dos (coutume habituelle), écoutant ^ le vacarme peu rassurant des assaillants qui allaient ^ envahir le village, la curiosité me poussa à voir ce qui " se passait au dehors ; mais en ouvrant une croisée, un ** messager importun ou un avant-garde que Ion nomme ** boulet et que rartillerie rcyale me faisait Thonneur de ** diriger comre mes pénates, passa à quelques pK)uce9 " de la partie la plus proéminente de mon visage, mon •* pauvre ner, et le fris.i h td point que sa cojleur et son •* odorat en furent presque supprimés. Oh î c'est alors " que je m'interpellai et que j eus le bon sens de dire à •* mon individu : Sl Germain ! tu es un imbécile et i| *' est temps pour toi d'abandonner ton gîte, si tu ne veux " pas tomber sous le plomb du chasseur ou être grillé •* comme un renard dans sa tanière î Aussi, c'est ce que " je me proposai de faire à i'insiant ; mais l'homme pro- ** jx)^ et le diable dispose quelquefois. A peine avais- " je k-vo le pied lestement que je fus saisi, garrotté •* comme une momie ég>'piienne pmr les soldats anglais, •* et entraîné à leur remorque comme un vil scélérat. Il •* feKut bien me résider, et je commençai à réfléchir •* sérieusement sur ma peu enviable position. Je m'acheminais piteusement vers je ne sais ou, lorsque je fus agréablement surpris de voir accourir vers moi le capt G'obensky, mon gendre, qui sans demander ** de permission à mes sbires, coupa mes liens et m'arra- *' cha des mains de cette soldatesque sans gêne et furi- " bonde, qui vociférait contre moi les noms prosaïques de
*' damned nbel, damned... et qui était loin de me bSat " les yeux doux."
Ceux qui ont connu mon grand'père St-Gennaîn croiront facilement au récit que je viens de foire, d'autant plus que son caractère gai le portait naturellement et assez souvent à plaisanter sur les hommes et les choses. Aussi, rien d'élonnant qu'il att voulu railler ou se railler lui-même, dans une position aussi critique que celle ob il s'est trouvé en 1837.
Quoique mon père fit toutes ses instances auprès des autorités militaires, afin d'exempter son beau-père d'aller en prison, il eut la douleur d'échouer et M. Le Maire Saint-Germain fut conduit à Montréal oU il fut détenu durant quelques temps dans la prison de cette cité. *
Afm d'établir davantage la parfaite honorabilité de tous ceux qui ont témoigne dans cet ouvrage, je prie le lecteur de lire l'attestation qui suit :