DR CHÉNIER
Le Dr Jean Olivier Chénier était natif de la paroisse de Longueuil. En 1828, il venait s'établir comme médecin à St Benoit En 1831, il épousait la fille du Dr Labrie de la paroisse de St. Eustache. Après la mort de ce dernier, il laissait St. Benoît pour venir se fixer à St. Eustache où il était alors peu connu.
Dès 1832, son nom figurait parmi les mécontents et les agitateurs du pays. Il était toujours au premier rang dans toutes les assemblées convoquées à St. Benoît, à Ste. Scholastique, oli il prononçait des discours révolutionnaires. .
En 1837, il convoquait une assemblée à St. Benoît 011 il avait plus d'influence qu'à St. Eustache, pour y faire adopter les 92 résolutions des représentants du parti Papineau : car il n'eut osé convoquer une telle a^sem-
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blée à St. Eustache où il compuit p«u d'amis et peu de partisans politiques.
Le 33 d'octobre 1S37, il se rendait à une assemblée convoquée à 5t Charles où il fit son apparition .avec le drapeau en mains des rifvolics du comte des Deux- Montiignes, et oii il séjourna trois jours, afin de se consulter avec les chefs de l'insurrection sur les moyens î prendre pour combnltre l'Angleterre.
Ceux qui l'ont bien connu et qui ont vécu avec lui t'accordent tous à dire qae k Dr Chénîer était d'une stature moyenne, tmptie et non élégante. L'expression des traits du visage annonçait la vivacité, la ténacité et le désir marqué de commander, de triompher en tout et |)artout. Le coloris du visage comme le teint de sa barlie et de sa chevelure avait une nuance très prononcée sur le roux. I) vivait si:ul, roliré et il ne figatait po.nt dans la société du village <]ai était nombreuse et fort distinguée.
D'un tempéramment sombre et violent, il aita(|uait avec inijic-tuosiié tous ceux qui ne partageaient jias ses opinions personnelles et politiques. II essayait à exciter, il ameuter, sans raison, les habitants de St. Eustache contre tous les notables et les loyaux qui formaient h très grande niajwité de l'endroit, qu'il avait pris en grippe et contre lesquels il nourrissait une haine injuste. constante et impuissante.
11 avait à sa disposition un arsenal de moyens pour arriver h ses fins intimes et cacliées. M.-irdi, dévoré )>ar l'ambition de se placer au premier rang, il déployait sou activité et tous ses pouvoirs d'intrigue [jour aigrir, pour sooleier le peuple et le forcer à l'accepter comme chef. Grâce à son infatigable ardeur, à sa fougue entraînante, il devait arriver au faite de ses aspirations. Enivré par SCS premiers succès de jiopularité, il se lança ^ corpK perdu dans le tourbillon rtvolutionnaire. jalousant les autres chefs de la tévoLtc, il me Icut cédait
poiat le pas et il devait devenir insensiblement Fun des hommes les plus en évidence parmi les meneurs de rinsurrection. Grâce aussi aux promesses séduisantes qu'il fesait et grâce à Tentralnement de ses arguments captieux, il arrivait à remuer les sentiments de ses oonipairiotes et les entraîner avec lui à prendre les armes.
Au commencement de son ouvrage historique, M. Tabbé Paquin en fait le portrait suivant : ** Les chefs principaux de ces |>remiers mouvements (de la rébellion) étaient le Dr Chénier du village de St Eustache, depuis longtemps bien connu par son patriotisme outré, par ses emportements et la véhémence des harangues révolutionnaires qu'il prononçait à chaque assemblée, et un M. Girod, venu de Varennes au comté du Lac des Deux-Montagnes, pour travailler au soulèvement."
M. Paquin, comme on l'a vu et lu, dans un ouvrage autographe inédit, applique des qualificatifs on ne f>eut plus sévères et mordants à l'adresse du Dr Chénier, qu'il accuse de tous l.'s malheurs qui sont venus fondre sur St. Eustache, mais je ne les répéterai point.
Conséquemment, le Dr Chénier, quoiqu'un étranger pour St Eustache, puisqu'il venait d'y arriver et qu'il n'y demeura que cincj ans à peu près, fut donc le premier instigateur de la révolte et de quelques-uns des habitants de cette malheureuse paroisse et l'âme du soulèvement dans le nord.
C'est ici le cas de dire que '* Nul n'est prophète dans son pays, et qu'il ne l'est qu'à l'étranger." Preuve, c'est que le curé et les notables de St-Eustache ne purent maîtriser ou brider la fougue et les aspirations révolutionnaires de ce terribie démocrate ; aspirations ou tendances vers la révolte qu'il inculqua malgré eux dans l'esprit de quelques-uns de leurs co-paroissiens, quoiqu'il fût pour bien dire un intrus dans leur localité. Mais il faut ajouter néanmoins que la grande majorité de la population de St-Eustache resta loyale et que les forces
de la rébellion se recnitaient dans St-Benolt, dans Ste- Scholastique et autres paroisses du nord, qui avaient envahi et choisi St-Eustache comme lieu de ralliement, parce qu'en face du village se trouvait la rivière des Mille-Isles, qui offrait une barrière naturelle, un retranchement que les troupes ne pourraient que difficilement frani:hir. Voilà pourquoi le malheureux village de St-Eustache fut choisi de préférence par les rebelles, afin d'y concentrer leurs forces, leurs opérations militaires et où séjournait leur chef, le Dr Chénier. Aus^i, cette infortunée paroisse, quoiquTiostile à la révolte, fut cependant mise à contribution, et cela, par la force, jxir le nombre et ])ar la violence ; car elle fut maltraitée et pillée journellement, ])aur nourrir et soutenir la garnison dos insurgés.
Enorgueilli, enivré par son triomphe et de se trouver à la tète de l'insurrection du nord, rien ne pouvait l'en détacher ou l'arrêter sur cette pente glissante et périlleuse. Preuve, c'est qu'au début des troubles, MM. Scott et Fèré rjui, avec lui, ét;ûent les hommes les plus influents comme les plus considérés par.ni les révoltés, firent de vains efforts pour le détourner de ses desseins et complots aussi impossibles que dangereux ; mais, comme le dit M. Paquin, aucune influence ne put l'arrêter ou le maîtriser.
Un jour cependant, la vérité des nouvelles remontrances (le M. Scott ainsi que celles bien a]>pli<|uécs par M. le curé Pacjuin, parurent lui faire entrevoir sa véritable position ; car sa tête était mise à prix. une proclamation lue à la ]X)rte de l'église de St- Eustache offrait $2,000 à (jui le li\Terait aux autorités militaires. Aussi, son front altier s'assombrit, sa tète se courba, il versa même des larmes en présence de M. le curé et de son entourage ; mais, comme i)n le sujjpose bien, il se dit sans doute en lui même : puLsque je me suis trop compromis et que raa
ieest en danger, il vaut mieux courir la chance de au milieu des insurgés et de mourir plutôt avec que de me rendre et de monter sur l'échafau 1. Ou ien, il ne croyait point à la force ou à lattaque des troupes du gouvernement.
Sa position compromettante et pleine de dangers semblait avoir boulevervé tout son être et obscurci sa vue de Timmense responsabilité qu'il assumait comme de Texistence réelle d'une catastrophe imminente ; catastrophe certaine vers laquelle il faisait courir se> malheureux compatriotes, qui n'y croyaient nullement, et qui étaient loin de sup{)Oser que le branle-bas du combat allait bientôt sonner.
Inutile pour nous de relater ou de redire ce que M. labbé Paquin a déjà écrit sur un combat inégal, meurtrier, et passons outre sans ouvrir de nouveau des pages iianglantes et trop douloureuses. Disons seulement tjue lorque l'église fut devenue la proie des flammes, It: Dr Chénicr se trouvait alors relégué dans le chœur cîe ré-ilise avec deux des j^rincipaux insurgés de St- -Eustathe, MM. Joseph Robillard et François Cabana ; <2e dernier vit encore. Disons que dans ce moment suprême et terrible, il dit à ses compagnons d'un ^air triste, d'une voix tremblante, tant il était agité par l'émotion et la grandeur du danger de sa position : ** Nous sommes flambés ! nous sommes perdus ! sautons par la fenêtre de la chapelle de la sainte Vierge, et venez vous cachtr avec moi sous le p tit pont du fossé qui traverse le cimetière." M. Paquin, dans ses mémoires authographes dont nous avons inséré dans cet ouvrage les parties les j)lus saillantes, raconte ce drame émouvant et navrant de la bataille, et il ajoute : " Chénier lui-même sortant de l'église en disant, c'âsl fini^ sauvons-nous, fut percé d'une balle."
Jetons un voile sur la catastrophe. Xe rappelons point le dénouement d'une tragédie sanglante. Ne
parlons plus du Dr Cli^ier et de sa fuite forcée de l'élise au cimetière où il voulut s'aller cacher et ob il fut atteint par une balle. lyailleun la résistance ou une défense dans ce moment suprême contre un ennemi trop nombreux, eût été un acte de démence de la part du Dr Chénier, et il devait recourir à tous les moyens possibles pour échapper des mains des vainqueurs.
Si dans nos commentaires, nous avons cru devoir discuter l'attitude qu'avait prise le Dr Chénier lors de la rébellion, et si nous avons blâme son obstination coupable, nous l'avons fait comme historien et unii]ueinsnt parce que nous y avons été forcé par ceux qui en 187s nous ont injustement attaqué à propos des événements arrives h St-Eustache tn 1837. et que conséquemment nous .avons été obligés de rectifier.
Maintenant que nous avons fait et avec franchise le portrait du Dr Chénier, tout en le flattant et en le ménageant beaucoup plus que ne l'a fait M. l'abbé Paquîn, I>artictititrre nient dans son livre autographe, nous dirons : Ne troublons pas les cendres d'un homme qui, sans doute, était embrasé par le feu du patriotisme ou i>ar un attachement indom])iable h ses convictions.
Et partisans comme adversaires, respectons la mémoire d'un malheureux qui, victime de la position qu'il s'était faite, est tombé sur un champ de bataille. Cdui qui reçoit pour quelque cause que ce soit ta palme du martyre, a droit au respect de tous.
WM. HENRV SCOTT,
M. Scott était de taJIe moyenne ; mais sa stature avait des proportions athlétiques et proportionnées pour la lutte, [Kïur le combat. Sa marche était hardie, sa tournure distinguée. Sa physionomie iftait agréable et pleine d'attrait. Une large tête recouverte d'une belle chevelure noire et bouclée, se fesait tout spécblement
juer. Sur un front haut et bien développé rayon- "^lau l'intelligence. Uœil brillant comme une étoile lançait des éclairs lorsqu'il se trouvait en face d'un adversaire, d'autant plus qu'il était brave comme Tépée du roi ; et s'il n'a pas combattu en 1837, c'est unîqu ment parcequ'il savait qu'il aurait per])étré un acte de démence impardonnable. Sa parole dans laquelle il y avait un grasseyement naturel et moqueur, était remplie de sel et de reparties promptes et acérées comme l'acier. Son esprit pétulant en fesait un causeur charmant^ dans les conversations amicales.
Si dans la contrariété il était mordant et imi)itoyable, particulièrement en temps de lutte ou d'élection, d'un autre côté il était d'une affabilité et d'une bonté admirables dans les relations intimes et familières. Quoique d'un caractère vif, il était cependant naturellement doux et sympathique et il recevait chez lui avec distinction, avec bienveillance ; et les jejnci gens cju'il «affectionnait tout particulièrement, l'aimaient on ne peut plus, pour rhospitalité, l'urbanité et l'indulgence (lu'il leur prodiguait. Il était l'ami du riche corn i.e du pauvre et sa main généreuse fut toujours ouverte aux malheureux. Inutile de dire qu'avec de tels attributs il s'était acquis une grande popularité dans St. Eusta he, et dans le comté des Deux-Montagnes qu'il représenta dans le Parlement durant un grand nombre d'années.
Sa résidence, à Tintérieur comme à l'extérieur, portait le cachet d'une demeure somptueuse et princ ère.
Il était à la tête d'un immense établissement de commerce qui attirait les chalands de plusieurs lieues à ia ronde. Sa fortune était considérable, mais sa trop généreuse libéralité lui fit faire une brèche sérieuse et à sa mort sa succession était gravement affectée.
Quoique d'origine écossaise, il était canadien de cœur. Aussi, en 1S37, il représentait avec M. Girouaid le
— sascomté des Deux-Montagnes et il n'a cessé de le représenter jusqu'à sa mort en décembre 185 1. .
Facile et porté à goûter les émotions enthousiastes et ardentes, rien d'étonnant qu'au débat des troubles de 1S37, il se soit laissé entraîner par la fougue des orateufs de l'époque à figurer parmi eux ; mais après avoir bu à la cou]>e de la rébellion, son jugement droit lui fît bientôt voir qu'il fesait fausse route et qu'il ne devait pas employer son influence et sa popularité pour engager ses co-paroissiens à la violence à la reVolte. Aussi fit-il tous ses efforts pour les ramener à des sentiments plus tempérés et plus réfléchis. Il eut à ce sujet maille à partir avec les chefs exaltés et étrangers à St Eustache. 11 essaya de dompter l'impétuosité et l'orgueil téméraires du br Chénier, ({ui déployait toujours un zèle ardent à engager la population à prendre les armes. Mais sa p.uole énergiijue et patriotique comme ses supplications ne réussirent |xis plus à réprimer la détermination désordonnée du Dr Chénicr qu'à arrêter les progrès de la rébellion ; ear l'entêtement du Dr Chénier qui ne raisonnait point et l'exaltation comme l'effervescence des révoltés <jui étaient en outre chauffées à blanc, rien ne ])ouvait alors obtenir des concession de paix. D ailleurs l'exaltation fiévreu>e des insurgés était trop bien nourrie et trop bien cultivée par le notoire Girod, pour y mettre un frein salutaire, d'autant plus que lui et les autres chefs les assuraient qu'ils étaient à l'abri de tout danger et (jue januiis les troupes anglaises n'auraient laudace de venir les aitatiuer dans leur camp.
Le mal était fait. Les digues étaient rompues. M. S( ott n y jK)uvait ];lus rien. La frénésie, le vertige, l'emportement causés j)ar des aspirations déré;;lées comme l)ar des pas>i(ms violentes de parti, ne devaient être subjugués et étouffés que dans le sang de nos malheureux compatriotes et les ruines fumantes du riche et giand village de St-Kustache.
EMERY FkRé
M. Emery Fèré, issu d une famille de notabilité remarcjnable, était un arpenteur habile qui s'était créé une excellente renommée dans sa profession.
Homme bien planté, d'une stature au-dessus de la moyenne et aux formes athlétiques, il imposait par vin port majestueux et la distinction de ses- manières gracieuses.
C'était en un mot un type rare et parfait de notre sincienne bourgeoisie françiise. Toujours mis avec som et quelque recherche, il figurait toujours bien et la bonne société l'accutillait favorablement, particulièrement pour le charme de sa conversation attrayante et agréable.
Grand amateur de chasse et habile tireur, il enchantait les disciples de saint Hubert par le récit de ses exploits cynégétiques. A un âge même déjà avancé, il se livrait encore à cet amusement irré istible de l:i chasse qu'il affectionnait par dessus tout ; et bien des fois ce vieux Nemrod se donnait la douce et orgueilleuse jouissance d'enseigner aux jeunes chasseurs comment avec un fusil à deux coups on abat au vol le gibier à rtg/if and /e//, et cela sans perdre sa jioudre et son plomb.
En 1837, il fut visité et choyé par les agitateurs de l'époque qui l'entraînèrent dar.s le courant révolutionnaire ; mais homme d'un sens parfaitement droit et lucide, il s'aperçut avec son ami M. Scott (|u'il s'était égaré et qu'il fallait revenir dans le droit chemin de la prudence et de la sagesse.
Ami et beau-frère de M. l'abbé Paciuin qui était hostile à la rébellion, il partagea en dernier lieu les sentiments de son noble parent et ne voulut plus pactiser avec ceux qui entrainaient U* pays dans le désordre, dans l'annrchie et il fit tous ses efforts pour conjurer le Dr Chénier qui s'était emparé de la confiance des insurgés, de suivre son
exemple comme celui de M. Scott II nipplia non seulement une fois, mais à plusieun reprises ce chef dangereux qui était devenu l'ftme de la r^volutioii, d'abandonner des projets C];ul étaient impossibles et une violation coupable de la loi et de l'humanité. Lie Dr Chënier répondit à ses conseils judicieux par des lieux communs et le menaça de le faire incarcérer, s'il continuait h. donner de tels avis aux insurgés. " Vous défendez, lui répliqua M. F&ré, une position qui vous sera fatal ainsi qu'à vos malheureux compatriotes, et je ne puis m'empéchcr de rous dire qu'il y a chez vous plus d'orgueil et d'entêtement que de jugement et de patriotisme."
Cette semonce bien appliquée exaspéra te Dr Chénier qui, dès le soir même, fit arrêter M. Fcré et le fit garder comme prisonnier des insurgés.
Il faut .ijouicr que M. Fèré avait sucé, non le suc d'une pommi; de dis<:orde. mais le lait du libéralisme, de ce libéralisme modéré que nul ne peut réellement craindre on com|uirer \ celui des radicaux (;uropéens ; et il sympathibii toujours a\'cc les libéraux avancés de notre l.ays.
M. Latte, français de passage au Canada, qui avait une certaine célébrité comme homme de lettres, fut durant plusieurs mois l'hôte bien accueilli de M, Fèré. Fier et heureux de 1 hospitalité bienveillante que lui offrait M. Fèré, il en profita ])our s'ai)pliquer à écrire plusieurs lettres et ou\Tages sur la politttgue de ce pays.
M. Fèré, h i'encontre de tant d'hommes qui ont le cerveau aussi exalté que les sentiments, fut durant les jours de 1837 comme plus tard un homme modéré, <'onciliant ; en un mot, un aviseur sage, prudent, et particulièrement très avide de la paix comme du bonheur de ses frères en origine.
Cet homme charmant, cet excellent patriote, est mort en 1860, à l'âge de soixante-et-cinq ans