REMARQUES
Après avoir compilé et analysé l'histoire de 1837, «ivec concision et une exactitude scrupuleuse, il me reste à tirer la conclusien la plus logique et la plus impartiale «des extraits historiques comme de l'ouvrage et des mémoires inédits de feu Messire Faquin, -qui fo»t la .base et ie soutien de mon essai.
Cette conclusion ne sera pas la mienne, mais bien celle «que j'ai eu la prudence d'emprunter aux ouvrages historiques de notre pays, aiki d'être conforme aux règles de 4a logique et aux principes sacrés de la vérité.
Les Canadiens, depuis la conquête du Canada par la Grande Bretagne jusqu'à l'époque des troubles de 1837, ont-ils toujours eu raison de se plaindre du gouverne- «nent colonial et de celui de la métropole ?
Oui, quand maîtres d'un gouvernement oligarchique, leurs conquérants ou plutôt les représentants des conquérants voulaient les angliciser, leur faire prêter le serment du test, les priver de leurs lois, de leur langue, de leurs coutumes et enfin de leur nationalité.
La Chambre d'Assemblée, dans ses prétentions et dans la guerre sans merci ni trêve qu'elle a faite, tant au Conseil Législatif qu'à presque tous les gouverneurs, a-telle toujours eu raison ?
L'histoire me dit non, et j'y réfère le lecteur.
Le refus opiniâtre de la Chambre de voter les subsides, de payer les dépenses de l'administration de la justice comme celles du gouvernement civil, était un acte imprudent et téméraire; car on exposait les employés et tous les fonctionnaires publics, comme les juges, à souffrir et à faire souffrir en dehors de très graves inconvénients.
Ensuite, vouloir faire du Conseil Législatif un corps électif était une prétention exagérée et même condamnée en haut lieu. Je citerai à ce sujet, c'est-àdire sur ces deux questions des subsides et du Conseil Législatif, quelques-unes des remarques de M. l'abbé Paquin : " Pourquoi la Chambre d'Assemblée amenaitelle un semblable état de choses, et pourquoi se mettaitelle ainsi en collision ouverte avec le gouvernement ? En refusant les subsides, c'était arrêter le cours de la constitution, la mettre de côté et se déclarer en rébellion ouverte avec l'ordre établi. La Chambre avaitelle les moyens d'amener une pareille crise ? . . . . Non,
rien moins que cela .... C'e'tait donc une démarche extravagante et contre les intérêts du peuple ! Le clergé en général condamnait tout cela ; mais sa voix était étouffée par les préjugés que les meneurs avaient mis en avant."
M. l'abbé Paquin commente et condamne bien plus au long la Chambre d'Assemblée sur cette question du refus des subsides ; mais je passerai outre, afin de ne pas répéter ce que le lecteur a déjà lu et je citerai de nouveau quelques-unes de ses remarques sur la proposition d'avoir un Conseil Législatif électif: " La demande d'un Conseil Législatif électif était une pomme de discorde propre à tout bouleverser et à détruire les contrepoids de la constitution. Il faut un intermédiaire, un modérateur légal et l'arbitre impartial des droits de chacun ; autrement, il y a désordre, anarchie, et c'est la force brute qui commande au lieu des lois. Quel doit être ce corps incorruptible, indépendant qui tienne la balance ? C'est la Chambre haute. Une assemblée d'hommes qui soient aussi indopendants du peuple que du gouvernement, mais qui ait des intérêts puissants dans le pays, afin qu'ils soient liés parleur propre intérêt à ce que le pays marche bien et qu'il y ait droits égaux pour le peuple et pour le gouvernement. Or, d'après ceci, il était bien absurde de prétendre avoir un Conseil électif qui n'eut été qu'une seconde chambre populaire et soumise comme l'autre à la houle élective et nullement indépendante." M. Paquin discute plus longuement cette question, et comme le lecteur a dû en prendre
note, je ne veux pas lui présenter de nouveau des argumentations qui répétées lui seraient fastidieuses.
Les discours violents et révolutionnaires que certains députés de la nation prononcèrent dans la Chambre d'Assemblée et ailleurs, pour obtenir des réformes, étaient-ils prudents, lexiques, de bon aloi et étaient-ils conformes aux principes d'une politique sage et conciliatrice ?
Non, car la violence ne peut avoir nulle part sa raison d'être et ce n'est point à l'aide de l'impétuosité, de la fougue et de la contrainte que l'on doit s'attendre à obtenir l'accomplissement de ses souhaits, de ses œuvres. D'ailleurs, la colère même provoquée par un fait qui vous blesse, tout en voulant soutenir une bonne cause, égare l'esprit, l'intelligence ; elle détourne du droit chemin, du devoir et fait commettre des écarts qui mettent en péril les droits justes que l'on désire conquérir sur un parti adverse.
Voilà, malheureusement, la faute grave qui, à diverses reprises, a été commise par ces orateurs pétulants qui, au lieu de faire un travail de conciliation entre la Chambre et les autorités go uvernementales, n'ont fait très souvent qu'un travail de destruction. Le refus d'accorder des subsides, une liste civile ; la prétention de voter les subsides item par item dans un temps où la loi ne le permettait point; l'obstination de demander un Conseil électif, &c., &c., étaient autant d'aspirations, autant de demandes prématurées et extravagantes qui prouvaient que les têtes s'étaient laissées griser.
Si M. Papineau et ses partisans eussent été modérés dans leur langage, dans leurs demandes, pour faire prévaloir l'excellence des droits qu'ils invoquaient, afin d'obtenir des réiormes et faire disparaître certains abus vrais ou supposés, condamnables et inhérents, d'après eux, à la constitution ou à quelques-unes des règles fondamentales qui en faisaient partie intégrante, ces orateurs auraient peut-être réussi à concilier les esprits et à aplanir toutes les difficultés.
D'autres hommes politiques prétendaient qu'il n'y avait que M. Papineau et les siens qui se trompaient, qui enfreignaient, qui voulaient violenter la lettre de la constitution, sans adopter des moyens constitutionnels pour l'amender et lui faire subir des modifications, des changements en mieux. A l'aide d'une politique sage, tempérée mais énergique et ferme, les aviseurs ou les représentants du peuple auraient obtenu des réformes justes, ils auraient réussi à rétablir dans l'ordre comme dans une meilleure voie la chose publique. Enfin, ils seraient parvenus à faire retrancher tous les abus dont ils pouvaient se plaindre avec raison ; et cela, sans faire verser le sang de leurs malheureux compatriotes.
L'historien Bibaud va jusqu'à dire: "Notre beau pays avait été troublé par une malheureuse question de finances qui, de quelque manière qu'elle fût décidée, ne devait faire ni perdre ni gagner annuellement un denier à chacun des individus de la province."
Après 1837, après 1838, après nos désastres, dans un temps où personne n'osait lever la tête, lorsque l'Angle-
terre, pour nous punir, nous imposa l'acte d'Union avec la dette immense du Haut-Canada, qui s'élevait à près aee»q millions de piastres, alors que le Bas-Canada ne devait rien, et lorsqu'elle nous envoya de nombreuses troupes pour nous maintenir dans l'ordre, les Canadiens, quoique accable's alors par le nombre et la force, n'ontils pas obtenu en grande partie tout ce qu'ils ont voulu ?
Oui, et M. D. B. PapineatJ, homme doux et conciliant, ministre des terres de la Couronne en 1845, ne fitil pas rappeler à cette époque difficile la clause de l'acte d'Union qui proscrivait la langue française des délibérations législatives ? Oui, tout fut obtenu par des moyens constitutionnels, pacifiques, sans révolution, sans guerre civile et sans faire immoler tant de malheureux compatriotes, comme on le fit en 1837 et 1838 !. . . .
Les chefs du parti de la rébellion ont-ils eu raison de soulever leurs concitoyens et de provoquer la guerre civile de 1837, ainsi que toutes ses conséquences? Non, car la masse ou la très-grande majorité du pays qui ne croyait point à l'existence de tous les maux signalés par la Chambre d'Assemblée, ne voulait pas recourir aux armes, mais bien à des moyens pacifiques et constitutionnels pour obtenir des réformes et le redressement des abus qui pouvaient exister réellement.
Preuve qu'on est allé trop loin, c'est que lorsque M. Papineau et autres hommes marquants de la révolte envisagèrent les suites désastreuses que la prise des
armes entraînerait, ils voulurent ou parurent vouloir arrêter le torrent, l'enthousiasme, l'impétuosité de ceux qu'ils avaient soulevés et qui croyaient tout obtenir par la force des baïonnettes. Malheureusement, il était trop tard. Les esprits étaient trop montés, trop transportés, et ils voulaient toujours croire aux promesses séduisantes que certains tribuns, partisans du communisme, faisaient valoir ou miroiter aux yeux du peuple. La perspective de se partager le bien du riche et le désir d'abolir toutes redevances ou taxes publiques, souriaient on ne peut plus à une certaine classe, admiratrice de cette secte politique qui veut faire prévaloir la corn munaut'e des biens ! . . . .
Ce n'est pas moi qui fais l'exposé d'une telle doctrine, expliquée par quelques orateurs du temps, mais bien M. l'abbé Paquin dans ses Mémoires ; car je sais qu'un bon nombre de mécontents ne croyaient point à une maxime aussi subversive, aussi erronée, et que s'ils voulaient conv battre pour revendiquer leurs droits, ils ne devaient le faire que par pur patriotisme.
Mais la rébellion ou la prise des armes, dans un temps où le peuple n'était pas même préparé ou aguerri, pouvait-elle être sagement conseillée ? Le Docteur O'Callaghan, compagnon et ami intime de M. Papineau, ainsi que Monseigneur Lartigue, répondront pour moi.
Dans une lettre adressée par le Dr. O'Callaghan, en juillet 1852, à l'historien Garneau, il lui disait : " Si vous " êtes pour blâmer le mouvement, blâmez alors ceux qui
" l'ont comploté et contrôlé, et qui doivent en être tenus '* responsables dans l'histoire. Quant à nous, mon ami, " nous fûmes les victimes et non les conspirateurs, et, " serais-je sur mon lit de mort, je déclarerais devant " Dieu que je n'avais pas plus d'idée de mouvement ou " de résistance, quand je laissai Montréal pour me rendre " sur les bords de la rivière Richelieu avec M. Papineau, " que j'ai maintenant celle de devenir évêque de Québec. " J'ajoute que M. Papineau et moi, nous nous cachâmes " dans une maison d'habitant, dans la paroisse de Sl- " Marc, de crainte que notre présence ne vînt à alarmer " cette localité et ne fût un prétexte à quelqu'acte de " témérité. Je voyais aussi clairement que je le vois " aujourd'hui que le pays n'était pas préparé."
Je dois faire remarquer au lecteur que cette lettre n'a été écrite qu'en 1852, c'est-à dire quinze ans après les événements de 1837. Les sentiments du Dr. O'Callaghan de 1852 étaient- ils ceux de 1837 ? ou plutôt le Dr. O'Callaghan pensait-il de la même manière en 1837 ?
Monseigneur Lartigue, quelques jours avant les désastres de 1837, faisait publier au prône de toutes les églises un mandement où il enjoignait à ses diocésains de ne pas se rebeller contre le gouvernement établi et de fuir ceux qui voulaient les entraîner à combattre.
Je cite ce document : " Depuis longtemps, N. T. C. " F., nous n'entendons parler que d'agitation, de révolte " même, dans un pays toujours renommé jusqu'à présent " pour sa loyauté, son esprit de paix et son amour pour " la religion de ses pères.
" On voit partout les frères s'élever coritre leurs frères, " les amis contre leurs amis, les citoyens contre leurs " concitoyens, et la discorde, d'un bout à l'autre de la *' province, semble avoir brisé les liens de la charité qui " unissait entre eux les membres d'un même corps, les " enfants d'une même église, du catholicisme qui est " une religion d'amitié.
" Encore une fois, nous ne vous donnerons pas notre " sentiment comme citoyen sur cette question purement " politique, qui a droit ou tort entre les diverses bran- " ches du pouvoir souverain. Ce sont de ces choses que " Dieu a laissé aux disputes des hommes ; mais la ques- " tion morale, savoir, quels sont les devoirs d'un catho- " lique à l'égard de la puissance civile établie et consti- " tuée dans chaque état ; cette question religieuse, dis- " je, est de notre ressort et de notre compétence.
" Ne vous laissez donc pas séduire si quelqu'un vou- '• lait vous engager à la rébellion contre le gouvernement " établi, sous prétexte que vous faites partie du peuple " souverain ; la trop fameuse convention nationale de " France, quoique forcée d'admettre la souveraineté du " peuple, puisqu'elle lui devait son existence, eut soin de *' condamner elle-nîême les insurrections populaires, en " insérant dans les déclarations des droits, en tête de la *' constitution de 1795, que la souveraineté réside non " dans une partie, ni même dans la majorité du peuple, " mais dans Vicniversahté des citoyens.
" Or, qui oserait dire que, dans ce pays, la totalité des *' citoyens veut la destruction de son gouvernement?"
L'évêque de Québec, à l'instar de Monseigneur Lartigue, fit aussi entendre sa voix pour condamner l'insurrection. En un mot, tout notre noble clergé prêcha du haut de la chaire contre les agitateurs et il impressionna vivement toute la population catholique, dont la plus grande partie demeura dans l'ordre.
Que l'on lise avec beaucoup d'attention et avec impartialité les extraits que j'ai tirés des Mémoires inédits de M. l'abbé Paquin, et l'on se convaincra que ceux qui ont fomenté la rébellion de 1837 ont commis une faute très grave. Et que dire de la seconde révolte de 1838? On ne peut lui donner une autre qualificatif que celui d'avoir été une échauffojrée mal combinée et absolument condamnable. Car l'Angleterre avait à peine censuré Lord Durham et amnistié les exilés de la Bermude que, en récompense, ces mêmes exilés s'empressent d'organiser une seconde révolution, aussitôt que la Grâce Royale les a rendus au sol américain. Et qu'a-telle opéré cette seconde révolution aussi mal organisée que mal inspirée par le Dr. Nelson et deux officiers étrangers et d'aventure ? Des déroutes humiliantes, des défaites honteuses. Mais ce qu'il y a de plus désastreux, c'est que cette seconde révolte incriminait les fauteurs de celle de 1837, qui, sans cela, n'auraient jamais été inquiétés. On peut dire que si des têtes sont tombées, on le doit au mouvement irréfléchi et impardonnable de 1838. Oui, je le répète, après le désaveu par la Reine de la proclamation de Lord Durham, condamnant les chefs rebelles à l'exil, ces derniers ont eu
tort d'abuser du pardon royal pour fomenter une seconde rébellion qui a fait ériger un échafaud. Et dire que quelques hommes seulement ont été la cause de tous ces malheurs et du sang versé ! La révolution de 1837 était donc condamnable, puisque l'autorité épiscopale la désapprouvait dans les termes les plus sévères et, pour en donner la preuve, elle interdisait même l'un de ses membres, le curé Chartier, de St-Benoît, parce qu'il avait pactisé avec les chefs de la rébellion.
A la suite de ces derniers documents du clergé que je viens de citer, je dois ajouter et dire que ma famille et la plupart des notables instruits donnèrent invariablement les mêmes avis à la ^population de la paroisse de St-Eustache. Bien des fois, eux, que l'on appellait alors les loyaux, les bureaucrates, les constitutionnels, voire même les Chouayens, et qui formaient la très grande majorité de l'endroit, furent contraints ou appelés à délibérer sur les affaires publiques de l'époque et à exprimer leur opinion. Etant amis de l'ordre, de la paix, de l'autorité et de leurs concitoyens, ils exhortèrent toujours les insurgés à ne pas recourir aux armes ; ils démontraient que ceux qui conseillaient l'adoption des moyens extrêmes étaient aveuglés par l'esprit de parti ; que leurs chefs ne savaient ce qu'ils faisaient et qu'ils seraient la cause de bien des malheurs ; qu'enfin l'insurrection n'était nullement préparée à faire face au pouvoir établi, ou à se défendre contre les autorités militaires du gouvernement et de la métropole.
A l'appui de cette assertion, je citerai la lettre sui-
vante ; l'auteur vit encore et personne fie suspectera son honorabilité et son impartialité. Cet honoré mons* ieur, co-seigneur des Mille-Isles, est le père de M. Edouard de Bellefeuille, avocat, chevalier de l'Ordre de Pie IX, et voici sa lettre ;
St-Eustache, ai mars 1877.