‹ La rébellion de 1837 à Saint-eustacheChapitre 58 sur 102 · C. A. M. Globensky, Ecr., Plateau des Chênes, St. Eustache · texte numérisé non relu

C. A. M. Globensky, Ecr., Plateau des Chênes, St. Eustache

Mon cher Monsieur^

J'ai reçu, samedi midi, votre lettre du 27 courant. Le même jour, à 2 hrs. P. M., je vous ai expédié un télégramme pour vous dire que je n'avais rien à répondre. Cependant, réflexion faite, je crois devoir vous faire connaître ce qui" suit : Je suis bien surpris d'entendre

dire, pour la première fois, que feu Messire F. X. Desèves est l'auteur du " Journal Historique " de feu M. Paquin. Je dis à dessein : "de feu M. Faquin," parce que je suis persuadé que ce dernier en est l'auteur. J'ai bien connu M. Desèves. J'ai été, pendant quinze ans, quasi son voisin. Il ne m'a jamais dit qu'il fût l'auteur du " Journal Historique." Bien plus, je suis d'opinion qu'il n'en était pas capable. J'ai été son exécuteur testamentaire^ et après avoir visité avec soin tous ses papiers, je n'ai rien trouvé qui m'indiquât l'ombre d'une paternité du " Journal "en question - pas un papier, pas un brouillon, pas un mot se rapportant à ce sujet. Est-il possible qu'un homme qui a écùipresqu'un livre, n'en ait pas gardé une copie, au moins quelques bribes ? Si M. Desèves eût été l'auteur du " Journal Historique," il s'en serait certainement vanté, car la vanité était un faible chez lui. Pour toutes ces raisons, je ne croirai jamais, à moins de preuves évidentes, que feu M. Desèves est l'auteur du " Journal Historique " — lors même que M. Paquin l'aurait dit ; en ce cas je croirai que M. Desèves a servi de chaperon ou de paravent. Car je déclare positivement, et avec connaissance de cause, que ce pauvre M. Desèves ne savait pas écrire, même d'une manière passable — tandis qu'on sait que M. Paquin aimait à écrire et maniait assez bien la plume.

Quant à M. David, qui cherche à stigmatiser la mémoire de ce pauvre curé Desèves, je lui souhaite de mourir comme lui, avec les plus beaux sentiments de repentir et de pénitence, après avoir reçu tous les sacrements de l'Eglise.

Malgré toutes ses misères, M. Desèves était incapable, vu sa franchise, de vendre pour de l'or son honneur et sa plume.

Veuillez recevoir mes meilleures amitiés et me croire

Votre très humble

et obéissant serviteur,

J. S. Théberge, Ptre.

Et M. David lui-même, avant son " étonnante découverte, " que pensait-il à ce sujet? Il m'écrivait le 19 juillet 1883 :

" Je regrette d'apprendre que vous êtes décidé à

publier la brochure de M. le curé Paquin Je crains

beaucoup que la brochure de M. le curé Paquin et vos commentaires ne m'obligent de sortir de ma réserve.

"Je me crois en état de réfuter un grand nombre des allégations de M. Paquin. "

Comment se fait-il donc que tout le monde, y com. pris M. David et moi, se soit ainsi mépris sur le véritable auteur du Journal historique ? Je ne puis répondre pour tout le monde, — mais je le puis pour moi et pour M. David.

Quant à moi, j'ai voulu écrire une histoire de bonne foi. Dans ce but, j'ai étudié tous les documents qu'il m'a été possible de réunir. Au nombre de ces documents se trouvaient le Journal toujours attribué à M. Paquin et ses Mémoires inédits. J'ai lu \e Journal avec la plus grande attention, et je l'ai accepté comme une autorité de premier ordre. J'ai lu ensuite les Mémoires où j'ai constamment retrouvé le même récit des faits, les mêmes opinions, parfois plus -accentuées, il est vrai, que dans le Journal. Voyant cette similitude, qui est frappante même dans le style, il ne m'est jamais venu à l'idée que ces deux ouvrages fussent de deux auteurs différents. Je l'avoue, le passage des Mémoires où M. Paquin accorde, dans des termes plus ou moins précis, la paternité du Journal à son vicaire, M. Desèves, n'a aucunement fixé mon attention.

Pourquoi? Je le répète, parce que j'étudiais de bonne foi et que Xft, Mémoires et le yi^/^r^û!/ me paraissaient tout un, pour le fond comme pour la forme, et si M. Paquin accorde le crédit du Journal à son vicaire, M. Desèves, c'était uniquement pour se mettre à l'abri de la critique et pour mieux arriver à des fins cachées et nobles.

Voilà pour ma justification personnelle.

Maintenant, qui a écrit \t Journal ? Est ce M. Paquin ? Est-ce M. Desèves ? Peu importe. En voici la raison.

'Lq Journal di. été publié en 1838, Il a été dans le temps reproduit par VAmi du Peuple, et le Canadien qui disait, le 3 mai 1838 : " Nous reproduisons de '* l'Ami du Peuple " un Journal de ce qui s'est passé " à St-Eustache et dans les environs avant et pendant " l'expédition formidable commandée par le Com- " mandant en chef en personne. Ce Journal nous pa- " raît avoir été écrit sans fiel ni passions, et mérite " par là beaucoup de confiance,"

Tout le monde l'a lu, tout le monde l'a attribué à M. Paquin, et ce dernier n'a jamais réclamé. Quand même il ne l'aurait pas écrit de sa main, il en est le véritable auteur, il en a porté, il en porte encore toute la responsabilité. C'est lui — dans l'hypothèse où il n'aurait pas tenu la plume lui-même — c'est lui, dis-je, au mpins qui l'a fait écrire, dans son propre presbytère, par son vicaire, et cela, dans le but louable de faire indemniser les victimes de l'insurrection.

Ainsi, que M. Desèves 2^.1 fait \t journal, comme le dit M. Paquin dans ses Mémoires^ en le reproduisant, l'autorité de ce document n'en est aucunement infirmée : toute cette autorité repose sur la haute personnalité de M. le curé Paquin, dont les démarches multiples auprès du gouvernement, de Sir John Colborne lui-même, ont été aussi connues que fructueuses. Le Journal n'était qu'un des moyens qu'il mettait en jeu pour porter secours à ses paroissiens.

Dans les Mémoires inédits et autographes de l'abbé Paquin que possède actuellement M. David et que ce dernier a bien voulu prêter à mon fils, j'ai remarqué ce que M. David n'a pas compris ou n'a pas voulu comprendre. Pourtant le problème est facile à résoudre. Si M. Paquin a cité comme une autorité le témoignage à.\x Journal fait par un témoin oculaire, c'était spécialement pour insérer dans ses Mémoires un compte-rendu fidèle de la bataille livrée le 14 de décembre 1837 à St-Eustache ; car à part ce compte-rendu du Journal cité comme authentique, analysé et augmenté considérablement par M. Paquin, tout le reste et l'étendue de ses commentaires sur cette bataille comme sur la rébellion de 183?, émanent de la plume seule de M. Paquin.

Je dois dire aussi que les Mémoires de M. Paquin que j'ai en ma posession ne concordent point avec les Mémoires que possèdent M. David, et je suis prêt à le prouver.

Je dois en même temps ajouter que ces Mémoires authographes et inédits de M. Paquin que j'ai insérés

dans mon livre, n'appartiennent qu'à la plume de ce Révérend prêtre et si l'on compare le Journal historique avec les vertes mercuriales que M. Faquin administre à la rébellion et aux chefs, il sera facile au lecteur de se convaincre que M. Faquin a été beaucoup plus sévère et beaucoup plus violent que ne l'a été le Journal. Alors pourquoi M. David fait-il tant de tapage et jette-t-il injustement la boue à pleine main sur la mémoire de M. Desèves, si toutefois le vicaire ou le secrétaire de M. Faquin est l'auteur du Journal ? Uniquement parce que M. David sait qu'il s'est fourvoyé et il prend tous les faux-fuyants possibles pour se tirer du dédale où il s'est égaré. La question principale : savoir, si mon père a eu raison de combattre la révolte et si cette révolte était condamnée, n'a aucune importance pour M. David, et il s'applique tout simplement à discuter des questions de détails, afin de sortir du mauvais pas, je le répète, où il s'est fâcheusement aventuré et perdu.

J'avais préparé une défense assez longue pour venger la mémoire vénérée de l'Abbé Faquin, audacieusement insulté par M. David ; mais comme l'insulteur s'est un peu rétracté, sans m'expliquer pourquoi, vu que M. Faquin reste le même avec ses commentaires acérés sur les chefs de la révolte, je me dispenserai de publier ce travail.

]e ne suis pas savant en matière de discipline ecclésiastique, mais il me semble que l'on pourrait ajouter que M. le curé Faquin avait droit de défendre à son vicaire de publier un travail qu'il aurait désapprouvé, et que, s'il ne l'a pas fait, que si au contraire il ne

parle dans ses Mémoires de cet écrit qu'en termes qui valent un éloge, c'est qu'il en a permis la publication.

Mais il y a bien plus — et c'est ici que je réponds pour M. David, en l'accusant d'une insigne mauvaise foi.

M. David a tiré du Ve chapitre des Mémoires le passage dans lequel M. Paquin dit que M. Desèves a fait \q Journal. M. David ne poursuit pas plus loin sa citation et ne donne pas au lecteur une idée plus ample de ce que contient le même chapitre.

Or, que trouvons-nous dans ce chapitre V ?

Nous y trouvons le Journal tout entier, c'est-à-dire analysé ou reproduit textuellement. Il semble que lorsque M. Paquin prend la plume et analyse, ce ne soit que pour mettre plus d'énergie dans l'expression.

M. David ne dit rien de cela. Et comment ose-t-il, après avoir lu ce manuscrit, dire simplement, et sans autre explication, que M. Desèves est l'auteur du Jour7ial ? Est-ce que les plus simples notions de l'honnêteté en fait d'histoire ne l'obligeaient pas à expliquer que M. Paquin n'avait jamais désavoué le Journal de son vivant et que dans ses Mémoires, il s'en était servi comme d'une pièce véridique et l'avait incorporé à son propre ouvrage. Car s'il existe des doutes sur le nom de celui qui a écrit le Journal, il n'en peut exister sur le fait suivant, savoir : que le public est en possession d'un opuscule signé un témoin oculaire et que M. David a pardevers lui des mémoires dans lesquels M. l'abbé Paquin eu prend la responsabilité. Par conséquent, s'il y avait doute hier, le doute n'est plus permis aujourd'hui. Le seul auteur responsable est M. Paquin.

M. David savait bien que le public n'a pas lu les Mémoires^ puisqu'ils sont inédits, et il a calculé qu'en reproduisant quelques lignes où M. Paquin dit que M. Desèves difait \^ Journal^ il serait cru sans peine et mettrait dans un grand embarras ceux qui aiment à invoquer l'autorité de l'abbé Paquin.

Mais cette petite trigauderie une fois démasquée, l'embarras est pour M. David tout seul.

Faut-il en dire plus long sur ce sujet? Quant à moi, je n'en ai pas le courage. Voyant un écrivain si prétentieux, qui pose comme critique impartial et qui invoque sans cesse les lois de l'honneur et de la vertu civique, voyant, dis-je, cet écrivain se laisser emporter par la passion et s'oublier au point de commettre l'indignité que je viens de dénoncer, je ne puis que l'abandonner à lui-même et au jugement du public.

Je me contenterai de protester contre le procédé de M. David. Pour enlever au Journal la valeur que lui donne le nom de M. Paquin, il ne lui était pas nécessaire de parler de M. Desèves en termes injurieux. En cela, il a manqué de charité pour la mémoire d'un homme dont les habitants de Saint-Eustache n'ont eu qu'à se louer, qui a pu avoir ses fautes plus tard, mais qui a fait une mort chrétienne ; il a de plus manqué de courtoisie envers la respectable famille Desèves, Quant à moi. j'ai usé de plus de délicatesse envers certains amis, vieux ou jeunes, de M. David, en retranchant des dépositions que j'ai publiées dan* mon livre les noms de plusieurs personnages fort connus. Et M. David n'ignore pas cela.

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