SECONDE PARTIE
Prêt à faire cette revue, jetons un dernier coup d'oeil en avant et en arrière.
Que va-t-il arriver? Je ne manquerai pas de dire de cette première vérité qui me semblera telle, qu'elle est évidente, et je n'aurai plus qu'à m'étonner de ce qu'elle n'ait pas ce caractère aux yeux de tous, si quelques-uns la méconnaissent. Remarquons l'embarras : il s'agit de distinguer l'évidence véritable de la fausse évidence : un moyen aussi dangereux que commode serait de les distinguer seulement par ces noms : évidence véritable, fausse évidence, car il resterait à savoir si c'est à propos qu'on les donne. Il y a évidence, supposons ; c'est-à-dire évidence apparente, c'est-à-dire peut-être fausse évidence. Plus l'évidence est manifeste, si elle est
GOmCENT TROUVEE, GOMMBNT GBERCSER...? 33
véritable, plus elle est apparente, si elle est fausse. Yoilà une réflexion qui suffirait à me mener loin dans la carrière du (Joute : mais il ne tient qu'à moi d'observer que toutes les fois que j'ai fait confusion entre Tune et l'autre, j'ai dû prendre pour de la bonne foi Tentrainement qui me portait à juger trop vite : uu peu plus de scrupule, un sentiment plus vif de k difficulté que j'aperçois et que je signale m'eût obligé à plus d'attention et préservé dé toute méprise. On n'est sûr,* en effet, qu'il y a évidence que quand il y a mauvaise foi à douter; pour reconnaître qu'il y a évidence, il ne suffit pas de m'écrier avec une sorte de spontanéité : c'est évident ; il faut, en quelque façon, me tenter moimême à l'erreur, résister à la vérité, résister pour céder, et ne céder que pour éviter cette peine intérieure qui m'avertit que je vais me mentir si je vais me tromper.
J'accuse donc ma bonne foi passée d'avoir été mêlée d'une mauvaise foi imperceptible à mes yeux, ou plutôt, pour concilier tout, de n'avoir été, par la négligence que je mettais à chercher la vérité, que Ta bonne foi de l'inertie trop facile à surprendre*, et non cette forte bonne foi, hardie et vigilante qui est ce que j'entends par la bonne foi dont je veux faire usage. Irai-je m'objecter que je suis intéressé à prendre les choses de ce biais, ayant jplus de pouvoir sur ma sincérité, qui dépend de moi, que sur l'évidence, qui n'en dépend pas? J'avoue que j'y
suis ifltéressé, de l'intérêt que j'ai à me croire capable de trouver quelque vérité certaine.
En résumé, je dois arrêter mon doute à l'i/vidence. Cette possibilité de douter qui, considérée en soi, parait indéfinie, est enfermée dans de justes bornes par l'évidence. Et quand y a-t-il évidence? Quand il est impossible de douter avec bonne foi. Mais quand est-ce qu'il est impossible de douter avec bonne foi? Quand il y a évidence. Supposé que je connaisse qu'il y a évidence, par contre-coup je connais que je ne puis douter sans mauvaise foi : supposé que je connaisse qu'il y ja mauvaise foi à douter, par contrecoup je connais qu'il y a évidence. Et je suppose toujours ! Et je n'échappe, ce semble, à la nécessité de supposer l'une des deux choses qu'en les supposant toutes deux à la fois. Ceci mérite d'être éclairci.
Que si je ne supporte qu'avec impatience de contenir ma pensée dans ces généralités d'où sortent sans cesse des difficultés nouvelles, et s'il me semble que bon nombre de propositions se présenteraient à mon esprit, que je pourrais accueillir sans crainte, chacune à part, comme une première vérité évidente et incontestable, toutefois ces généralités ont cela d'utile qu'elles me rendent le danger plus visible, à cause que le prestige du cas particulier ne s'y rencontre pas : elles ne in'empêchent nullement, d'ailleurs, d'y recourir en désespoir de cause : et quand elles n'aboutiraient qu'à détruire les unes par les autres d'anciennes erreurs d'autant moins faciles à