‹ La recherche d'une première véritéChapitre 26 sur 63 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Soyez bénie, divine miséricorde ! Je suis du nombre de ceu]( qui n'ont pas été seulement appelés» comme ce malheureux que voici , mais qui ont été

(1) Cette première partie devait être précédée d'une introduction S0U8 ce titre : A un enfant. Là se serait trouvée Vexposition du sujet du dialogue, mais nous pouvons en esquisser l'idée à l'aide de plusieurs tr^ts épara dans le texte :

Deux religieux, par une fiction qui uous sera expliquée à la fin croient avoir simultanément par la volonté divine une vision miraculeuse. Cette vision, dont ils savent que la mémoire doit 8*effacer entièrement pour eux quand ils l'auront subiO) les rend un moment participants de l'étemelle prescience touchant le sort de

choisis pour répondre à la vocation, et pour avoir part effectivement à Téternel héritage. Me voici certain de recevoir la couronne réservée à celui qui a bien combattu. Je combattrai plus tard. Encore plusieurs années d'assujettissement au vice; puis cette grande leçon ménagée par la providence admirable en ses voies ; un retour sincère à Dieu ; de nouveaux égarements et un nouveau retour ; la mort, le purgatoire et le ciel.

LE RÉPROUVÉ

Ah ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! mon Dieu !

LE PRÉDESTINÉ

En vérité, tel que je suis et tel que je serai longtemps, c'est avoir du bonheur. Gomme Dieu arrange bien toutes choses f

LE RÉPROUVÉ

Un saint I J'étais un saint I Dieu habitait en moi comme dans un temple ! Un saint ! Longtemps encore je serai un saint, et j'irai un jour prendre place au milieu des démons, sorte de démon moi-même. Gela sera ! Est-il possible ! malheur ! désespoir!

Tutt et de Ttutre en cette vie et dans la vie fliture. C'est un tableau qui s'étend devant eux, où leurs actes, leurs pensées et leurs destinées, les purs possibles et les futurs contiaffents, tels qu'ils se réaliseront, se pi^ésentent ensemble à leur intuition. L'un de ces moines est un homme de vie irréprochable, et môme sainte : celui-là se voit tomber dans la réprobation, après bien des années révolues. Le second, actuellement vicieux et coupable de quelques méfiUts, se voit à la fin sanctifié, et dès & présent élu par la grâce. Le dialogue s'engage sur cette situation. (Note de l'éditeur.)

PIALOOUE. 103

LE PRÉDESTINÉ

Pour lui et pour moi, dès rélemiié, il en devait être ainsi. Seigneur ! Que vos conseils sont sages!

LE RÉPROUVÉ

Effroyable puissance ! Pourquoi tant de retards ? Que ne m'a&-tu créé dans ces supplices auxquels je n*échapperai pas ? Mais il est vrai que sans le souvenir de mes espérances sublimes, il aurait manqué quelque chose à la perfection de mon désespoir. Tétais ton jouet : tu m*avais fait, non pour me faire périr, mais pour me faire souffrir, et mon absurde erreur servait à mettre un peu de gaieté dans tes sombres amusements. Et moi qui donnais à ce Dieu le nom de Père ! Lui qui m'appelait son fils adoptif !

LE PRÉDESTINÉ

Vous blasphémez ; et vous vous préparez de la sorte une aggravation de souffrances. Profitez donc mieux de l'occasion qui vous est accordée, je no dirai pas de diminuer celles que vous endurerez infailliblement, mais de n'en pas provoquer l'augmentation, n y a aussi plusieurs demeures dans le lieu où vous irez. Or dans l'ignorance où vous êtes des effets que peuvent avoir sur votre avenir éternel , déterminé seulement quant à son genre, les sentiments que vous formerez durant cet intervalle, il est prudent, raisonnable, utile de faire tous vos efforts pour rendre aux décrets de la souveraine justice le tribut d'une humble adoration.

lOi LE PRÉDESTINÉ, LE RÉPROUVÉ :

LE RÉPROUVÉ

Qui parle de j uslice ?

LE PRÉDESTINÉ

Aux yeux de celui qui est la justice même, votre émotion, si naturelle d'ailleurs, vous excuse peut-être. On a raison de vouloir sauver la justice de Dieu ; si on lui enlevait cet attribut, on lui enlèverait sa divinité même; mais il faut bien comprendre cette justice. Autre est celle qu'il pratique, autre celle qu'il impose aux hommes ; et la véritable, c'est celle qu'il se réserve; car il est sans aucun doute plus juste que sa créature. Autant sa puissance est au^essus de noire puissance, autant sa justice est au-dessus de notre justice, autant elle en diffère. Pensons-y : et n'allons pas comparer les jugements de Dieu aux jugements des hommes, car Dieu est sans contredit juste, même alors qu'il fait ce qui parait injuste aux hommes, même alors qu'un homme en le faisant serait injuste.

LE RÉPROUVÉ

Si la justice de Dieu présente une ombre de ressemblance avec cela qu'entend notre conscience quand nous prononçons cette parole : Justice, dites, quelle est la cause de cette monstrueuse différence entre nos destinées? Qu'avions-nous fait l'un et l'autre avant d'être, pour être moi réprouvé, et vous prédestiné? Vous vous taisez.

LE PRÉDESTINÉ

Je priais pour vous.

LE RÉPROUVÉ

Élu de Dieu, oubliez-vous que son Ëglise ne prie pas pour les réprouvés !

LE PRÉDESTINÉ

Vous serez réprouvé : vous ne l'êtes pas encore.

LE RÉPROUVÉ

Spectacle affreux I Je vois ma réprobation aussi infaillible que votre salut.

LE PRÉDESTINÉ

Spectacle affreux pour vous, en effet. Mais pourquoi vous plaire à en redoubler Thorreui^ en ne portant vos yeux (je m'en aperçois bien ) que sur les parties du tableau qui considérées sans les parties intermé- . diaires n'offrent que discords et contradiction ? Vous contemplez votre passé : vous n'y voyez et je n'y vois que des taches légères à côté d'éclatantes vertus. Durant plusieurs années encore, vous ferez progrès sur pr(^rès dans la sainteté : que ne persistez-vous ? Vous aussi vous seriez un prédestiné. Quelles ardentes prières I Quel zèle pour le service de Dieu ! Que de vaillants combats contre ce malheureux penchant qui doit un jour prendre sur vous un empire si funeste ! Toutefois c'est la violence de ce penchant qui * rend si glorieuses vos victoires. Du spectacle de ces victoires, vos yeux passent à celui de l'enfer, où il n'est que trop certain que vous subirez le supplice mérité par vos défaites futures, dont vous détournez le rq;ard. Et vous accusez Dieu ! Langage d'un homme égaré par la douleur.

Au reste, croyez-vous donc que j'y fusse moimême insensible, à cette grande douleur, si tout émerveillé de la faveur dont je suis l'objet, je ne surveillais attentivement les mouvements de mon âme, afin qu'elle en soit moins indigne? Certes ce n'est pas sans peine que je résiste à la compassion qui voudrait s'emparer de moi. Mais j'y résiste, je sais y résister. Ce serait insulter Dieu, ce serait me révolter contre les justes décrets de Dieu que de vous plaindre.

LE RÉPROUVÉ

Ohl je reconnais bien que vous n'avez pas trop de tout votre cœur pour lui rendre grâces !

LB 1»RÉDESTINÉ.

Le ciel ! j'irai au ciel ! voilà de ces coups de Dieu !

LE RÉPROUVÉ

L'enfer! c'était à 'l'enfer que je marchais par toutes ces austérités et ces bonnes œuvres!

LE PRÉDESTINÉ

Parlez^moi des joies inattendues f

LE RÉPROUVÉ

Moi qui n'avais point jusqu'ici offensé Dieu grïèvement, et qui conserveraîi si longtemps encore mon âme agréable à ses yeux ! moi sûr d'aller au ciel, si je mourais d'ici trente ans, c'en est fait, l'enfer qui m'appelle» par delà mes saintes années me possède déjà, sans le savoir, comme un de ses hdtes futurs ; mon sort est certain, inévitable; je serai infailliblement damné.

PULLOOUS. 107

LE PRÉDssimÉ. (A part soi.) Ce serait un coup de maître que de donner une espérance à cet homme-là. Essayons.

LE RÉPROUVÉ

Infailliblement damné : Dieu me le dit, Dieu me le montre: Dieu qui n'est pas trompeur.

LE PRÉDESTINÉ. (A pOTt SOI.)

L'entreprise est d'une audace! — De Tassuranoe surtout, un ton d'autorité.

LE RÉPROUVÉ

Révélation lugubre ! certitude impitoyable !

LE PRÉDESTINÉ

Sortez, sortez de ceis noires pensées, et renaissez à Tespérance.

LE RÉPROUVÉ

Vous moquez-vous?

LE PRÉDESTINÉ

Je vous dis : Espérez. Vous faisiez injure à Dieu. LE RÉPROUVÉ. [Se détournant du tableau déroulé devant lui et oubliant un instant que ce quil vient de voir est tinfaillible avenir.) Ah! mon Dieu! c'était donc seulement une menace, un avertissement d'en haut! Et moi qui croyais... Gomme je suis coupable! Répétez-inoi, ange du ciel (car sous cette ressemblance que vous avez prise par un excès d'humilité, vous êtes, j'en suis sûr, un envoyé de Dieu) , répétez-moi que cette vision n'est qu'une menace que je rendrai vaine à l'aide d'elle-même. L'espérance m'inonde le cœur

iOB LE PRÉDESTINÉ, IX RÉPROUVE :

comme un fleuve débordé. Je m'éveille d*un songe épouvantable. Mon désespoir était un sacrilège. Gomment jamais expier. . .

LE PRÉDESTINÉ (En lut-même.) Oh! les hommes! voilà bien les hommes! — Je pense que j'arriverai. {Au prédestiné:) Pour vous rappeler à l'espérance, qui est une vertu nécessaire, fpndamentale...

LE RÉPROUVÉ

Ç'aété mon crime de l'abjurer; je ne me comprends pas. Je suis un monstre, un monstre hideux.

LE PRÉDESTINÉ

Écoutez donc. Pour vous ràppder à l'espérance, pour vous préserver à jamais d'une semblable faute contre cette belle vertu de l'espérance...

LE RÉPROUVÉ

D'une semblable faute contre l'espérance... Ah! parlez, parlez.

LE PRÉDESTINÉv

Il faut que. je vous prouve d'abord que je lisais il y a peu d'instants jusqu'au fond de votre cœur. Répondez : n'est-iL pas vrai que le sentiment qui vous dominait» qui vous accablait, sous lequel vous succombiez, c'était...

LE RÉPROUVÉ

Le désespoir.

Saiis doute; mais le désespoir de quoi? Le désespoir de...

DIALOGUE. i09

LE RÉPROUVÉ

Le désespoir d'être damné.

LE PRÉDESTINÉ

Fen conviens ; mais plus exactement encore, s'il est possible, et plus profondément, c'était le désespoir de V0U6 dire : Mon salut ne dépend plus de moi.

LE RÉPROUVÉ

C'est vrai.

LE PRÉDESTINÉ

Or, si vous étiez certain que votre salut dépend entièrement dé vous, est tout à fait en votre pouvoir, que vous serez sauvé enfin si vous voulez, ne seriez- vous pas satisfait?

LÉ RÉPROUVÉ

Satisfait? Il me semblerait que je serais déjà sauvé.

LE PRÉDESTINÉ

Passivité! Eh bien, voici ce que je voulais vous dire : Réjouissez-vous; soyez plein d'espérance. {Lui montrant le tabjeau. ) Voyez dans ce tableau même que vous serez sauvé si vousr voulez.

LE RÉJPROUVÉ (Regardant le tableau.)

Je suis perdu, irrémissiblement perdu.

LE PRÉDESTINÉ'

Mais vous êtes donc affamé de désespoir?

LE RÉPROUV^j

Écoutez : mettez- vous à ma place.. i(fiM^5/6 du prédestiné.) Pardon! Mais une horrible illusion, que

j'appelle ainsi je ne sais pas pourquoi, car ce n'en est pas une, me fait Toir avec évidence que je finirai infailliblement par être... Le mot s'arrête dans ma

gorge.

LE PRÉDESTiTfÉ. [En lui-même.) Il a peur du mot en £Etce de la chose! {Au réprouvé:) Voyons; si dans toute cette suite de moments dont se compose votre vie future sur la terre, je vous en montrais un, un seul où il dépendrait de vous d'éviter l'abime qui vous attend, ne serait-ce pas une légitime espérance que je vous ferais concevoir?

LE RÉPROUVÉ

Hélas! je n'aspirerais qu'à cela.

LE PRÉDESTINÉ. [En lui-méme.)

Voilà un homme qui devait être bien habitué à espérer. {Au réprouvé:) Eh bien! ce n'est pas une espérance que je veux vous donner : je veux vous en donner par milliers, des espérances. Regardez attentivement : vos ressources sont innombrables. Chacune des mauvaises actions que vous ferez (et vous en ferez presque continuellement dès que vous aurez fait la première), chacune d'elles» dis-je, porte à côté de soi votre sauvegarde, et comme l'origine de votre salut.

LE RÉPROUVÉ

L'origine de mon salut!

LE PRÉDESTINÉ

De votre salut éternel, vous dis-je. En effet vous

J)1AIÛGU£« Hl

serez libre en les faisant, et oe n'est même qu'à cause de cela que vous serez coupable.

LE RÉPROUVÉ

n est écrit au-dessous que je les ferai librement; mais il est écrit au-dessus qu'infailliblement je les ferai.

LE PRÉDESTINÉ

Point de divagation. Vous les ferez avec liberté, aveo une liberté pleine et entière : vous pourrez donc ne pas les faire. Or, je vous en supplie, abstenezvous de vos actions futures ; &it^ ce qu'il est certain que vous ne ferez pas, et vous ne serez pas ce qu'il est certain que vous serez. H n'y a rien de plus simple! Courage et bon espoir.

LE RÉPROUVÉ

Vous exhortez, comme raillerait l'enfer.

f LE PRÉDESTINÉ.

Comment donc? des injures à moi qui vous console? Mais je vous les pardonne : elles n'ôtent rien à la justesse de mon raisonnement que je vous défie d'attaquer. Je tiens qu'il est bon : j'avoue que j'en suis content.

Alors appliquez-vous ce que vous dites, et ne continuez pas d'offeiiser Dieu comme vous allez le fisiire encore pendant plusieurs années.

LE PRÉDESTINÉ

Très-bien, vous m'avez compris. '

LE RÉPROUVÉ

Suivrez-vous mon conseil ?

LE PRÉDESTINÉ

Ne pensons qu*à vous dont la situation est si critique.

LE RÉPROUVÉ

Malheureusement mon sort n*est ^ue trop certain. L'horrible vision qui • s'est intercalée entre les deux parties de ma vie les laissera se rejoindre comme si elle n'eût jamais été. Encore si je pouvais en conserver un vague souvenir! Si quelque sentiment obscur de salutaire effroi demeurait dans mon cœur! il m'appartiendrait d'espérer que mes actions seraient différentes. Mais non : les choses se passeront telles que je les vois : oubli profond de cette vision quand elle aura cessé; confiance d'une âme vertueuse en Dieu qui lui commande d'espérer, à elle qui trouve si doux d'obéir; même ardeur, ardeur croissante à remplir tous mes devoirs; puis dans trente ans cette chute suivie de tant d'autres ; et je roule jusque dans l'abime éternel.

LE PRÉDESTINÉ {En Jiù^même.)

Je n'ai pas le cœur tendre naturellement, mais j'aurais pitié de lui, si j'osais. {Au réprouvé:) Tâchez de comprendre qu'il vous est possible de faire ce que vous ne ferez pas. Possible, entendez- vous ? Possible. Tout est là. Dites-vous fortement, très-fortement : il est possible que je me sauve, tout... tnalheureux que je sois. ,

LE RÉPROUVÉ

Dans ce tableau qui me montre manifestement ce

que j'ai fait et ce que je ferai désormais, je vois auprès de cet homme agenouillé qui sera moi» Timage d'un autre homme que je pouvais être à ce moment et qui ne prie pas ; plus loin, auprès de cet homme que je serai encore, et qui repousse un conseil du tentateur, je vois l'image d'un autre homme que je pouvais être et qui l'écoute; beaucoup plus loin dans l'avenir, auprès d'un homme que je serai, ou je le serai, cela est certain, cela est inévitable...

LE PRÉDESTINÉ

Inévitable, non; mais seulement infaillible (1).

LE RÉPROUVÉ

malheur! Gela est infaillible; auprès d'un homme qui n'a pas prié depuis longtemps, et auquel un doux souvenir enfermant le souvenir d'une prière rappelle en Tain de saintes paroles, je vois l'image d'un homme qui achève en pleurant cette prière arrivée comme par surprise au bord de ses lèvres, et j'aurais pu être cet homme humble, repentant et fort; mais je ne léserai pas. Ainsi chacun des hommes que successivement je serai est précédé de l'image multiple d'un homme que je ne serai pas et que j'aurais pu être. Mais l'homme est toujours l'homme, l'image toujours l'image. Enseignez-moi donc, ô grand docteur, le moyen d'anéantir, parmi

(1) Quelques-uns, plus subtils que le Prédestiné, ont aiguisé la pointe du distinguo scolastique jusqu'à pouvoir trouver une différence (qui Taurait cm?) entre un événement qui arrivera do toute certitude et un événement dont Tarrivée est infaillible.

(Note de l'auteur.)

ces hommes, ceux que je ne voudrais pas être, et de faire passer leur existence à ces images qui les accompagnent. Désir stupide! Aucune d'elles ne franchira l'intervalle infranchissable qui sépare la région des possibles de celle de la réalité^ si voisine que soit l'une de l'autre. Vous resterez ce que vous êtes, ô fantômes ! Vaines imaginations de ce pouvoir qui ne passant jamais à l'acte demeure aussi stérile pour le bien que pour le mal ; dont la nature, à ce qu'il semble, est de- reproduire informément et à contre-sens l'homme prêt à être, et qui n'est en sa plus grande force que l'incompréhensible enfantement d'horribles ou de sublimes chimères! Je peux, dites- vous, je peux réellement ; mais par malheur ce que réellement je peux est réellement impossible. J'ai le pouvoir réel d'agir autrement, mais ce pouvoir est tel que réellement il est impossible que j'en use. Quel pouvoir !

LE PRÉDESTmÉ.

Et moi je dis : magnifique pouvoir, dont il est déplorable seulement que vous ne deviez pas faire usage.

LE RÉPROUVÉ

Que puis-je contre la nécessité d'agir comme j'agirai, et de me perdre en effet puisqu'il est certain que je me perdrai! Et je suis libre! Quoi de plus dérisoire !

Vous confondez deux sortes de nécessités diffé-

rentes : l'une qui est opposée à la liberté, l'autre qui ne l'est pas du tout. Votre erreur est fort dan-* gereuse.

LE RÉPROirVÉ.

Non pas pour moi, du moins, conyenez-en.

LE PRÉDESTINÉ

Votre erreur est de confondre la nécessité propre-, ment dite avec la nécessité de conséquence. Vous allez la comprendre, si vous voulez bien m'écouter.

Vous SQ^ez... ce que vous. serez. C'est là une simple nécessité de conséquence. Nulle difiBcul té d'accorder cette nécessité avec le libre arbitre. Socrate est assis : il pouvait ne pas s'asseoir. S'il lui avait été impossible de ne pas s'asseoir, alors il se serait assis par une nécessité proprement dite, en contradit^tion radicale avec le libre arbitre. Mais il est assis : il ne peut donc pas ne pas être assis : simple nécessité de conséquence.

LE RÉPROUVÉ

Tout cela est bien engageant, de voir que l'on ne sera damné après tout que par la seule nécessité qui fait que Socrate est assis pendant qu^il est assis. Et cependant il me reste un scrupule, je vois clairement que puisque je serai damné, je le serai par la nécessité de conséquence. Mais pourquoi serai-je damné ?

LE PRÉDESTINÉ

Pour vos péchés, évidemment.

LE RÉPROUVÉ

Pourquoi les ferai-je, ces péchést

LE PRÉDESTINÉ

Mais c'est à vous que je pourrais le demander. Ce sera votre tort.

LE RÉPROUVÉ

Mais pourquoi est-il vrai que j'aurai ce tort?

LE PRÉDESTINÉ

Parce que vous l'aurez : c'est la nécessité de conséquence immédiate. Et comme Socrate était libre de ne pas s'asseoir, de même vous pourrez vous sauver. N'invoquez donc pour votre excuse ni la nécessité proprement dite qui vous enlèverait, je l'avoue, votre libre arbitre, mais à laquelle vous n'êtes pas soumis, ni la nécessité de conséquence qui n'a nul effet sur vos actions. Loin de là : comme cette nécessité de conséquence e$t au contraire un effet de vos actions, et de vos actions libres, elle suppose votre liberté même. Ainsi pouvant éviter la damnation, vous êtes exempt de la nécessité ; étant exempt de la nécessité, vous êtes Kbre; étant libre, vous tombez seulement sous la nécessité de conséquence, en vous damnant, ce que vous ferez certainement avec une parfaite liberté.

LE RÉPROUVÉ

Certain d'être damné par la nécessité de conséquence, je reste donc libre de me damner ou de ne me damner pas, par l'exemption de la nécessité proprement dite. Ilfautavouerquelasimple nécessité de

conséquence me fait plus de tort que l'exemption de la nécessité proprement dite ne m*est avantageuse. Enfin je suis libre, j'ai ce bonheur de rester libre. Je ne devrais pas y tenir : mais j'y tiens : ne fût-ce que pour voir comment vous pourrez accorder ceci avec le reste : car je soupçonne que vous n'êtes pas au bout de vos arguments, et que vous n'avez pas commencé par le meilleur.

LE PRÉPESTINÉ.

L'essentiel, après tout, est que vous soyez libre, et vous l'êtes.

LE RÉPROUVÉ

Tellement, si je ne me trompe, que je ne serais pas damné sans cela?

LE PRÉDESTINÉ

A coup sûr vous ne le seriez pas, si vous n'étiez pas libre.

LE RÉPROUVÉ

Vraiment vous devez bien vous étonner que je tienne tant au libre arbitre.

LE PRÉDESTINÉ

Le libre arbitre est le' fondement de la morale. Sans le libre arbitre, nulle différence entre le bien et le mal ; nulle dignité'pour l'homme, qui n'est plus qu'une machine. C'est une chose louable que de tenir au libre arbitre.

LE RÉPROUVÉ. (En lui-même.)

Voyons un peu ce qu'il va dire. (Au Prédestiné:) Maintenant qu'il est convenu que je suis libre, je

VOUS déclare très-franchemçnt que je suiç résolu à n'être point damné.

LE PRÉDESTINÉ. {Après un moment de stupéfaction.) Bien! Très-bien! {En lui-même.) Le pauvre homme !^La tête lui tourne. {Au Réprouvé :) Je vous félicite. Vous en êtes' précisément au point, que je voulais.

LS RÉPROUVÉ

Je ne veux point être damné et je ne le serai pas* J'entends (Jue j'espère humblement ne pas l'être. LE PRÉDESTINÉ. {En lui-méme.) Je suis tout étourdi de mon triomphe.

LE RÉPROUVÉ

Mon espérance de n'être point damné ne saurait être que bien humble,, car je serai damné en effet; très-infailliblement damné. Et penser que, si assuré que je sois de ma damnation, il est possible cependant que je ne sois pas damné ! Je peux ne pas l'être, et je ne peux pas ne pas l'être ! Les deux choses sont vraies, dites-vous ; toutes deux \ la fois, autant l'une que l'autre?

LE PRÉDESTINÉ

Toutes deux^ mais pas par les mêmes raisons.

LE RÉPROUVÉ

C'est V presque dommage : l'explication que vous m'en auriez donnée n'en aurait été que plus curieuse.

Saisissez donc le point : oui, vous pouvez ne pas être damné, puisque vous êtes libre. Non, vous ne

DIÂtOGGE. 119

pouvez pas ne pas être damne, à causé de la nécessité de conséquence. En deux mots, la nécessité proprement dite fait arriver l'événement d'une manière nécessaire,' et ce n'est pas de la sorte que vous serez damné; au lieu que la nécessité de conséquence résulte de l'arrivée de l'événement.

LE RÉPROUVÉ

Si la nécessité de conséquence résulte de l'arrivée de l'événement, je vous demanderai comment il se peut faire qu'avant ma naissance, avant la création, enfin de toute éternité, car le décret de ma réprobation est éternel, je dusse être damné par une nécessité de conséquence? Cette primordiale nécessité de conséquence, antérieure à moi, antérieure au monde et contemporaine de Dieu même, mériterait d'être appelée une nécessité antécédente.

LE PRÉDESTINÉ

< Le décret de ma réprobation, » je trouve dans ces expressions quelque chose de dur et de mal sonnant. Peut-être y pourrait-on apercevoir aussi une pointe d'orgueil. Mais je passe. Non, il n'y a eu à votre égard aucun décret de réprobation positive. Vous étiez appelé comme moi : vous n'avez pas répondu, vous ne deviez pas répondre, voilà votre malheur.

LE RÉPROUVÉ

Un malheur bien grand qui remonte bien haut.

Une grande infortune, cela est incontestable. Mais

on vous dira toujours : pourquoi ne déviez-vous pas répondre ?

LE KÉPROUVÉ.

Voilà! Pourquoi ne devais-je pas répondre? Mon tort est ancien : il est étemel, je l'avais longtemps avant de pouvoir seulement m'en douter, car je n'existais pas. J'étais prédestiné à me perdre par ma faute.

LE PRÉDESTINÉ

Rectifiez votre langage. Dieu ne prédestine que les saints.

LE RÉPROUVÉ

Je n'étais pas prédestiné, voulais-je dire.

LE PRÉDESTINÉ

Si tout le monde l'était, où serait la faveur?

LE RÉPROUVÉ

n est vrai que le seul fait de n'être point prédestiné impliquait rigoureusement que je serais damné par une nécessité de conséquence qui en vaut bien une autre. Mais il me reste la consolation que vous m'avez donnée : savoir que cette chose peut-être par bonheur n'arrivera pas, quoique absolument certaine^

LE PRÉDESTINÉ

Est-ce de l'ironie ? Faute de science il arrive que l'on fait d'étranges confusions.

LE RÉPROUVÉ

Par exemple, on confond un futur infaillible et un futur inévitable.

DULOOU£. i21

LE PRÉDESTINÉ

Ou le sens divisé et le sens composé. Je veux encore vous expliquer ceci .

Cette chose très-certaine ^ peutrétre ri* arrivera pas : une pareille proposition parait absurde, et elle l'est en un sens ; en un autre sens, elle ne l'est pas.

hE RÉPROUVÉ.

Vraiment? S'il fut jamais quelqu'un d'intéressé à le comprendre, assurément c'est moi.

LE PRÉDESTINÉ

Donnez-moi donc toute l'attention dont vous êtes capable. Mais afin de vous mieux préparer à comprendre ce que je dirai touchant les deux sens si différents de cette proposition : Telle chose très-certaine^ peut-être n'arrivera paSy je crois bon de vous expliquer des propositions à l'égard desquelles il importe de distinguer le sens composé et le sens divisé.

Considérez-en d'abord une où vous allez trouver un exemple du sophisme qui s'appelle fallacia com-^ posittonis. Vous connaissez la parole de l'Évangile : les aveugles voient, les boiteux marchent droit, les sourds entendent. Cette proposition est tout à fait fausse si l'on entend que les aveugles voient comme aveugles, que les boiteux marchent droit comme boiteux, que les sourds entendent comme sourds...

Que dites-vous là? Le sens est : ceux qui étaient

sourds ne sont plus sourds et entendent. Gela est trop clair.

LE PRÉDESTINÉ

La proposition n'est vraie, comme vous voyez, que dans le sens divisé ; elle est tout à fait fausse dans le sens composé.

LE I^PROUVÉ

Je vous avoue ne pas trop comprendre Futilité de cette distinction entre ces deux sens, l'un qui est vrai, se présentant à l'esprit de tout le monde, et l'autre, le sens faux, n'ayant jamais été probablement imaginé que par celui qui en effet ne pouvait lui donner un nom sans l'avoir d'abord remarqué : ce dont il aurait pu s'abstenir sanà que personne y eût perdu.

LE PRÉDESTINÉ

Je commence par des choses faciles. — Voici un autre exemple : Les avares n'entreront point dans le royaume des cieux. Gomment prenez-vouscette proposition? Dans le sens composé ou dans le sens divisé?

LE RÉPROUVÉ

Je la prends dans le sens naturel.

LE PRÉDESTINÉ

Le sens naturel! Il s'agit bien de cela! Je vous demande ce que vous entendez par ces paroles : Les avares n'entreront point dans le royaume des cieux? Changez un peu les termes, pour voir.

LE llÉPROUVÉ.

J'entends que le royaume des eieux est fermé aux avares.

LE PBÉDESTINÉ.

Aux avares! Mais qu'entendez-vous par aux avares? Aux avares, c'est le piège.

LE RÉPROUVÉ

Franchement, je ne me doute pas seulement qu'il existe.

LE PRÉDESTINÉ

Voilà ce que c'est que de ne pas savoir la xliflférence du sens composé et du sens divisé. Aux avares ! il faut que je vous aide. Dites-moi : entendez-vous que le royaume de Dieu est fermé aux avares, en ce sens qu'il est fermé à ceux qui ne sont plus avares?

LE RÉPROUVÉ

Quelle idée î Mais pas du tout.

LE PRÉDESTINÉ

En disant fermé aux avares, vous entendez donc fermé à ceux qui sont avares ?

LE RÉPROUVÉ

Mais sans doute.

LE PRÉDESTINÉ

C'est qu'on pourrait prendre aussi la proposition dans le sens divisé , lequel serait : ceux qui étaient av£^reset qui ne le sont plus n'entreront point dans le royaume des cieux, ou encore, le royaume des cieux est fermé à ceux qui ayant été avares se sont corrigés

124 LE PRÉDEStlNÉ, L£ RÉPROUVÉ:

de ce vice. Ce second sophisme, l'opposé du premier, s'appelle Fallacia divisioms.

LE RÉPROUVÉ

Je doute que Tesprit assez mal fait pour prendre dans ce dernier sens une proposition si claire s'aidàt à propos des distinctions dont vous parlez. La recherche préalable pénible d'un sens forcé et absurde ne serait-elle pas plutôt une occasion de tomber dansl'erreur qu'un moyen de l'éviter? Msus j'attends la suite.

LE PRÉDESTINÉ

Peut-être qu'elle vous donnera plus d'embarras. Dans les propositions dont je viens de parler le sens vrai sautait aux yeux, et c'était le sens absurde qui était moins visible. Il en est autrement dans celle-ci : Une chose très-certaine, peut-être n'arrivera pas.

LE RÉPROUVÉ

En effet, l'absurdité en est évidente.

LE PRÉDESTINÉ. {Avec beaucoup de gravité.)

Dans une telle proposition : Une chose très-certaine, peut-être n'arrivera pas, il s*agit ou de la chose en soi, ou de ce qu'on dit.

S'il s'agit de ce qu'on dit» la proposition est prise

dans le sens composé, et elle est fausse. Une chose très-certaine qui peut-être n'arrivera pas : c'est absurde; absurde, je le répète, s'il s'agit de ce qu'on dit.

LE RÉPROUVÉ

Pourquoi le dit-on ?

LE PR DESTINÉ

On a tort.

lE RÉPROUVÉ.

Voilà qui est clair : je comprends bien cela. Mais de quoi peut-il être question, sinon de ce qu'on dit?

LE PRÉDESTINÉ

Il peut être question de toute autre chose, c'est-àdire de là chose en soi.

LE RÉPROUVÉ

Quelle est cette chose en soi ?

LE PRÉDESTINÉ

C'^t simplement là chose, la chose en soi : qu'y at-il de plus clair?

LE RÉPROUVÉ

Maisi par exemple, ce que vous venez de dire auparavant c'était beaucoup plus clair. Je comprenais bien que dire : Une chose certaine, peut-être n'arri-? vera pas, c'est dire une chose absurde.

LE PRÉDESTINÉ

Oui, dans le âens composé ; mais vous allez voir^ Pensez quelque chose qui arrivera, qui arrivera toutefois par le libre arbitre de l'homme. Tenez, par exemple (je cherche à vouô distraire), pensez ceci : que j'irai au ciel. Que j'irai au ciel est une chose très-certaine : Regardez le tableau ; une chose constante.

Eh bien ! Je mets de côté cette idée que la chose est certaine ; je n'y pense pas, si vous voulez ; puis je considère la chose nue, la chose dépouillée, par voie d'abstraction, de cette qualité de cer/atm. Comprenez-vous jusqu'à présent?

i26 LE PRÉDESTINÉ y LE E^PROUVÉ :

LE RÉPROUVÉ

Sans doute. Vous vous supposez dans Tignorance que la chosesera ou ne sera pas, et vous allez raisonner dans l'hypothèse de cette ignorance.

LE PRÉDESTINÉ

Non, non ; je mets seulement de côté l'idée que la chose est certaine. D y a là une nuance délicate. Ne vous y trompez pas. Au reste , je verrai mieux tout à l'heure si vous aves compris. Je considère donc la chose en soi. En soi, cette chose est contingente : c'est-à-dire qu'elle peut arriver ou n'arriver pas* n m'est donc permis de dire : cette chose contingente peut-être n'arrivera pas ; ou plus brièvement : cette chose peut-être n'arrivera pas. Ensuite (Ne m'interrompez pas), je reprends cette idée que j'avais mise un instant décote; je rends à la chose sa qualité de certaine, et je dis : cette chose très-certaine^ petU-être n'arrivera pas.

LE RÉPROUVÉ

Mais alor^ vous dites quelque chose de tout à fait absurde : la même chose que ci-dessus.

Je dis la même chose quant aux termes ; mais je parle en un sens tout différent : c'est le sens divisé* Et la proposition prise dans ce sens divisé est vraie.

LE RÉPROUVÉ

Ce que c'est que la science ! Permettez : cette pensée, si vous la formez sérieusement : que la chosedoht il s'agit, c'est-à-dire votre salut, peut-être n'aura

DIALOOUE. 427

pas lieu, ne tous laisse-t-elle pas une inquiétude?

LE PRÉDESTINÉ

Pas Tombrc : puisque mon salut est certain.

LE RÉPROUVÉ

n est certain que tous serez sauvé ; il est certain que je serai damné. Et peut-être vous serez damné, peut-être je serai sauvé.

LE PRÉDESTINÉ

Vous y voilà : pourvu que vous l'entendiez bien, c'est-à-dire pourvu que vous preniez, les deux premières propositions, où il n'y a point de doute, dans le sens qu'elles présentent naturellement ; et qu'ensuite , y joignant lès deux secondes , celles où il y a peut-être , vous preniez le tout dans le sens divisé.

LE RÉPROUVÉ

Si je ne me trompe, le sens divisé est comme une correction mentale convenablement faite de la proposition en bloc. Moi qui serai damné certainement, peut-être je ne le serai pas.

C'est un peu cela. De même, moi qui ne serai pas sauvé peut-être^ certainement je le serai.

LE RÉPROUVÉ

Votre avantage est grand sur moi dans cet emploi que nous avons tous deux à faire du sens divisé pour accorder notre libre arbitre avec la certitude de ce qui nous attend d$ns l'avenir. La certitude de votre salut, que vous faites rentrer pleine et entière dans

la proposition d'où vous l'avez un instant écartée pour y bien établir la contingence, vous met tout à fait en repos : que la contingence s'arrange comme elle pourra dans sa petite place étroite, quand la certitude sera revenue, peu vous importe : la certitude de votre salut est le côté de la proposition que le sens divisé laisse en évidence dans votre esprit. Mais si je m'y prends comme vous, je me trouve en définitive certain d'être damné.

Aussi, moi qui serai damné certainement, et peutêtre sauvé, je crois qu'au lieu de commencer par mettre de côté le certainement pour bien entendre la chose, je ferais mieux do commencer par mettre de côté le peut-être, afin que ce soit le peut-être que je reprenne pour trouver le sens divisé en ce qui me concerne. La certitude de ma damnation deviendrait alors ce qu'elle pourrait, et mon salut possible dominerait tout. Plutôt que de dire : moi qui ne serai pas damné peut-être , certainement je serai damné, je préfère de beaucoup dire : moi qui serai damné cer-, tainement, peut-être je ne le serai pas.

LE PRÉDESTINÉ. (En lui-même.)

Si je lui laissais cetteconsolation ?. . . [Au réprouvé:) Ces matières sont abstraites. Il faut un certain tour d'esprit pour entrer dans ces idées. Je crains que vous n'ayez glissé un peu trop vite sur les exemples que je vous ai donnés d'abord : mais quand vous ne m'auriez pas bien compris, il n'y aurait pas grand mal. Travaillez à votre salut, voilà l'important.

LE RÉPROUVÉ. '

• Je VOUS ai bien compris, je vous assure. J'ai compris que selon qu'on entaad par aveugles, par avares, des hommes qui sont aveugles ou qui ne le sont plus, des hommes qui cessent d'être avares ou qui continuent de l'être, on rendra vraies ou fausses des propositions où il s'agit d'aveugles et d'avares. Au changement de sens dans un des termes principaux de la proposition correspondra un changement dans la proposition elle-même; de vraie ou de fausse qu'elle était avant ce changement , elle deviendra fausse ou vraie après .

L'esprit le plus lourd pourra sauter de la sorte à son gré du vrai au faux dans la même proposition.

Mais comment faire quelque chose de plus difficile? Comment, dans une proposition rassemblant des choses qui s'excluent, faire cesser la contradiction sans faire cesser le moins du monde l'une des choses contradictoires? C'est ici qu'il est besoin d'une habileté rare. Il faut, il faut ici une substitution du sens divisé au sens composé assez délicatement opérée pour qu'après la substitution on retrouve le sens composé parfaitement tel qu'il était d'abord, sauf son absurdité. D était d'abord clairement absurde •comme sens composé ; maintenant il est clair qu'il ne l'est plus, parce que c'est le sens divisé. En quoi difièrent-ils, cesdeux sens, l'un absurde, l'autre vrai ? £n ce que l'un est absurde, l'autre vrai ; voilà toute la différence. D'ailleurs ils S'expriment par les

130 LE prédestiné/ le réprouvé:

mêmes termes enteûdujs de la même manière. Le nom seul a changé. Pourquoi ? Comment? De quel droit? dira-t-on. Parce que, répondrai-je, parce que pour passer de cette proposition absurde dans le sens composé à cette même proposition très- véritable dans le sens divisé, l'esprit a fait une opération subtile, j'en conviens, un peu difficile à expliquer, capable d'étourdir une tête faible, mais une opération savante, et dont l'excellence est bien .connue de celui quien est capable. Tant pis pour celui qui ne l'est pas. LE PRÉDESTiifÉ. [En lut-même.) n y a de la force dans ces considérations. On dirait qu'il a pris son vol sur les hauteurs de la métaphysique. — S'il se moquait de moi?.... Gomme je saurais le rappeler aux convenances et au sentiment de sa situation que je ne sais quel enthousiasme scientifique, feint ou réel, semble lui faire perdre de vue!

LE RÉPROUVÉ

Y 8uis-je? Est-ce vraiment cela? Je suis novice en ces matières.

LE PRÉDESTINÉ

Hum I Hum ! (// sourit ^ fronce les sourcils, prend un air austère et fait de grands balancements de tète.)

LE RÉPROUVÉ

Je rendrais, je crois, la chose palpable à un contradicteur. Voici comment.

LE PRÉBESTnrÉ. [En Im-mème.)

Soyons sur nos gardes : s'il parlait sérieusement il n'aurait pas la prétention d'être si clair.

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