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LE RÉÏ^ROUVÉ. .
Supposons qu'il s'agisse, de faire tenir dans un bassin le contenu de deux vases pleins tous deux, et chacun de même capacité que le bassin. Gela paraît impossible ? Rien de plus aisé, après qu'on a compris la différence du sens divisé et du sens composé.
D'abord, à diverses reprises, je me figure le bassin successivement rempli du contenu de chaque vase. M'étant exercé à cela, je m'attaque à quelque chose de plus difficile; je m'efforce de concevoir le bassin rempli tout à la fois du contenu des deux vases. Je ne le peux pas, car la chose est absurde. Ceci repré^ sente la proposition de tout à l'heure prise dans le sens composé.
Il s'agit maintenant de passer à ce qui représen* terait le sens divisé. Pour cela, je commence par écarter (pour un moment) l'un des deux vases; je fais comme s'il n'était pas ; je n'y pense plus, si vous voulez; j'oublie qu'il est là ; et je verse dans leba^in le contenu de l'autre.
Gela fait, j'ouvre une petite fente au fond du bassin; et après quelque temps, un temps convenable, je rebouche la fente. Ensuite je verse le contenu du deuxième vasedans le bassin, lequelse trouve avoir été rempli dû contenu des deux vases dans le sens divisé. LE PRÉDESTINÉ. (En lut-même.)
n se moquait de moi. {Au réprouvé:) Un homme qui sait ouvrir si à propos une fente au fond d'un bassin devrait bien trouver moyen (Le Prédestiné montre le
tableau.)de faire uae déchirure au tableau que voici. (Le It éprouvé regarde le tableau], LE PRÉDESTINÉ. [En lut-même.) La pitié me reprend : mais une pitié conditionnelle, toujours entièrement subordonnée au bon plaisir de Dieu, à qui je me trouve trop obligé pour m'exposer à lui déplaire durant cet intermède, où je me repends, généralement, avec toute Tattrition dont je suis capable, de mes fautes passées, et de mes fautes futures, quelque plaisir que j'y doive trouver.
LE RÉPROUVÉ. [Rencontrant les yeux du Prédestiné.) Vous avez Tair de me plaindre dans le sens divisé.
LE PRÉDESTINÉ
Espérez, mon ami. Ne considérez pas seulement la certitude de votre damnation ; pensez que vous êtes libre; et si les raisonnements qu*ont faits de grands hommes en vue de montrer l'accord de ces deux vérités nevous satisfont pas, tenez du moins de toutes vos forces les deux bouts de la chaîne, malgré l'impuissance où vous êtes de voir le milieu par où l'enchaînement se continue (1). En lâchant prise de côté ou d'autre, vous tomberiez dans la plus effroyable erreur. Et favorisé de cette vision, vous seriez sans excuse. {Le Réprouvé garde le silence.) LE PRÉDESTINÉ. {En lui-même.)
Laissons-le méditer.
(1) Le mol de Bossuet que Ton applique souvent à Taccord de la prescience et du libre arbitre se rapporte à Taccord du libre arbitre et de la Providence. (Note de l'auteur.)
DIALOGUE. i33
Où donc ai-je vu, car je suis sûr de l'avoir vu, quelque chose dont on se servait pour distinguer lOsSens divisé du sens composé dans la proposition ci-dessus? Je Taî vu, et même je l'ai compris, et l'ai fait comprendre jadis à une foule déjeunes gens doux et attentifs qui n'avaient point l'esprit pointilleux et ergoteur de ce malheureux ... comment dirai-je?,.. de ce misérable hérétique, audacieux, opiniâtre, sophiste. Il est maintenant fort abattu ; et il ne lui reste guère que tout juste assez de force pour tenir les deux bouts de la chaîne.
{Le Prédestiné rêve quelques instants en continuant
son a parte,)
Une chose très-certaine, peut-être n'arrivera pas. Sens composé, absurde : sens divisé, vrai.
De toutes les inepties la plus ridicule; de toutes les vérités la plus imposante ; ce qu'il y a de plus stupide, et ce qu'il y a de plus profond côte à côte sous les mêmes termes. Problème ; trouver la différence.
G*est déjà quelque chose que de bien poser la question.
Si je parvenais à me rappeler... (// eherche.)
C'était merveilleux. (// cherche encore.) Voyons ; ne nous troublons pas : il faut que lorsque l'événe-^ ment arrive... il faut que même alors... Je crois que je suis sur la voie... M'y voilà.
Concomitance! La concomitance de l'acte et de la puissance ! J'avais oublié cette invention. C'est une chose à dire. A présent je tiens mon homme et je
13^ LE PRÉDESTINÉ, i£ IlÉPaoUVÉ :
n'aurai plus besoin du tableau pour avoir avec lui le dernier mot. {Au réprouvé)^ Mettons fin à votre supplice : voici la clé de tout.
LE RÉPROUVÉ. {Se tournant vers le Prédestiné.)
Grâces vous soient rendues!
LE PRÉDESTINÉ. {Eti lut^même.)
n croit que le tableau a disparu, parce qu*il a cessé de le regarder. C'est un homme qui, si l'on n'y veille pas^ apportera dans l'enfer même, par fraude, un germe d'espérance. {Au Réprouvé:) Ce que vous cherchez si curieusement, mais ce qu'apparemment vous ne trouveriez pas de vous-même, le voici. Voici la véritable différence du sens divisé et du sens composé dans la proposition qui fait Tobjet de vos méditations : une chose très-certaine, peut-être n arrivera pas.
LE RÉPROUVÉ. {Riant.)
Ah f c'est cela que vous ayez à me dire. Je vous écoute.
LE PRÉDESTINÉ. {Eïi luz-même.)
C'est ainsi que doit rire la mort éternelle. Accomplissons notre mission de charité. {Au Réprouvé:) D'abord savez-vous bien la différence de ce qui est en acte et de, ce qui est en puissance? Il me semble que oui ^
LE RÉPROUVÉ
Ce tableau brouille un peu mes idées sur ce sujet; mais en me reportant à une époque où elles étaient plus nettes, je vous dirai, comme on a coutume de
DIALOGUi;. 135
le dire, que Socrate étant assis est en puissance pour se lever ou ne se lever pas, et que s'il se lève en effet, il passe de la puissance à l'acte;
LE PRÉDESTINÉ
Ces deux actes^ demeurer assis et se lever, sont incompatibles, n'est-ce pas?
Très-évidemment incompatibles.
LE PRÉDESTINÉ
Mais pouvoir se lever, et ne se lever pas par le fait, sont-ce là choses incompatibles ?
LE RÉPROUVÉ
Ck>mment ! vous demandez si la puissance et l'acte spnt incompatibles? Ils sont si peu incompatibles que s'il n'y avait pas de puissance, il n'y aurait pas d'acte. Que prétendez-vous tirer de là ?
LE PRÉDESTINÉ
Vous le saurez. Hais je me méfie de la promptitude avec laquelle vous venez de me répondre. Nous verrons si vous vous tiendrez ferme à ce grand principe : je veux dire au principe si important de la concomitance del'acteetdela puiissance. Ëcoutez-moi.
Pouvoir se lever, et eh effet demeurer . assis ne sont point incompatibles : vous en convenez; c'està-dire que, en général, l'acte qu'on fait et la puissance de faire autrement ne sont point incompati-
blés. C'est ce qu'on exprime en disant qu'il y a concomitance (faites bien attention), concomitance de l'acte et de la puissance.
LE RÉPROUVÉ
Cœicomitance, soit.
LE PRÉDESTINÉ
Or, par la définition même de la contingence, ce qui arrive à présent d*une manière contingente peut ne pas arriver ; et par le, grand principe de la con^ comitance de l'acte et de la puissance, ce qui arrive peut, en arrivant même, n'arriver pas, bien qu'il arrive. Je dis peut n'arriver pas, et rien de plus, car j'en dirais trop si je disais qu'en effet il n'arrive pas quelquefois ; je ne vais pas jusque-là, je m'arrête en deçà de la contradiction. Une chose qui arrive n'arriver pas ! Loin de moi cette pensée. Vous voyez le râle que joue ici le principe de la concomitance de l'acte et de la puissance. De même, ce qui arrivera d'une manière contingente pourra ne pas arriver, et le pourra (chose admirable) en arrivant, toujours par ce même grand principe. Or, en tant que- la chose pourra être ou ne pas être (vqici la puissance), peut-être ne sera-t-elle pas; en tant qu'elle sera (c'est l'acte), elle est certaine ; il est donc bien vrai et bien clair que la même chose sera certainement et peut-être ne sera pas ; ce qui est au fond la concomitance. Peut^treneserapas^d&asle sens de j^owrm ne pas être. Pourra, vous entendez ! Pourra dans le sens dé la simpleconcomitancede racteetde la puissance ; pourra à la rigueur* Enfin le mot pourra suffit pour sauver le libre arbitre.
- DIALOGUK. 137
LE RÉPROUVÉ
Alors le libre arbitre n'est pas difficile à sauver. — Je voudrais être sûr de vous entendre.
LE PRÉDESTINÉ. (5e rengorgeant tm peu.) Je crois bien !
LE RÉPROUVÉ
Si je ne fais pas de méprise, ce que vous dites s'applique à la fois aux choses futures et aux choses présentes, et si cela est £eiux pour celles-ci, cela est faux pour celles-là.
Je ne le nie pas.
LE RÉPROUVÉ
Parlons des choses présentes :
Quelqu'un qui est assis peut .se lever ou ne se lever pas : c'est la puissance ; il se lève : c'est l'acte. A la suite de la puissance arrive l'acte, sans nul intervalle. Ce voisinage nécessaire de l'une et de l'autre» serait-ce ce que vous entendez par la concomitance de l'acte et de la puissance?
LE PRÉDESTINÉ
C'est en effet uixe espèce de concomitance.
LE RÉPROUVÉ
Ia personne qui à un instant peut ceci ou cela, un instant après fait ceci ou cela. Appelons concomi*tance, si vous voulez, la succession immédiate de la puissance et de l'acte; il n'en sera pas moins vrai que la puissance, qui embrasse et le pouvoir de faire ainsi et le pouvoir de faire autrement, aboutit à un
acte unique. Ainsi l'acte et la puissance qui se supposent réciproquement, celle-ci comme antérieure à celui-là, s'excluent mutuellement au même instant. En convenez-vous avec moi?
LE PRÉDESTINÉ
Défiez-vous de cette fausse clarté qui vous montre comme s'excluant au même instant l'acte et la puissanccv Quant à l'espèce de concomitance dont vous parlez, elle est si manifeste qu'elle ne vaut pas la peine qu'on la remarque.
Mais il y en a une autre plus cachée
On dirait que vous aimez les choses cachées. Vos yeux se plaisent à saisir dans les ténèbres ce que le petit nombre seul peut voir, si tant est qu'il le voie.
LE PRÉDESTINÉE
Le tout est de se placer au vrai point de vue, et puis de regarder. C'est ce qu'il faut faire ici : en se rappelant toutefois qu'il s'agit de mystères, c'est-àdire de choses impénétrables. Je reprends.
n y a donc une concomitance de l'acte et delapuissance, tout autre que celle dont vous avez parlé. Sans doute la personne qui peut adopter l'un ou l'autre des deux termes d'une alternative ne peut passer à l'acte des deux manières opposées : Socrate en puissance pour se lever ou demeurer assis ne peut pas tout ensemble et se lever et demeurer assis; mais pour peu que l'on ait quelque pénétration; l'on s'aperçoit sans peine que la puissance (la puissance
DLU.OGUE. 139
seule) demeure très-bien avecracte et l'accompagne sans lui nuire : c'est là ce qui importe et ce qu'on appelle proprement concomitance de l'acte et de la puissance. Voyez, Socrate se lève et peut se rasseoir; ou mieux : Socrate se promène, voilà l'acte ; il pouvait se promener ou non, voilà la puissance; et tout en se promenant, à l'aide de la concomitance de l'acte et de la puissance, il est clair qu'il conserve la puissance de ne se pas promener.
LE RÉPR017VÉ.
C'est-à-dire que pour peu qu'on ait quelque pénétration, on s'aperçoit très-bien que pendant que Socrate se promène, peut-^tre il ne se promène pas.
LE PRÉD^TINÉ.
Vous avez beau dire : S'il y a contradiction à affirmer l'existence d'une chose et la non-existence de cette chose, il n'y en a point à affirmer l'existence d'une chose et la possibilité qu'elle ne soit pas.
LE RÉPROUVÉ
Levons tout de suite l'équivoque. Socrate qui se promène peut cesser, reprendre, continuer sa promenade; il peut faire une foule d'actes de cette sorte à la suite les uns des autres ; mais ces actes sont différents; et chacun de ces actes (s'ils méritent ce nom) se substitue toujours à la puissance d'où il sort.
En un mot, l'existence d'une chose à l'instant présent, et, un instantauparavant, la possibilité qu'elle ne fût pas à cet instant présent; ou encore l'existence d'unechoseà un instant, et la possibilitéquecettechose
iM LE PRÉDESTINÉ, LE RÉPROUVÉ :
un instant après ne soit plus; c'est ce que l'esprit conçoit sans effort. Mais l'existence d'une chose à un instant, et tout ensemble la possibilité, non pas an^ térieure mais eoncomitante^ que cette chose ne soit pas à l'instant même qu'elle est et ne peut pas ne pas être en tant qu'elle est, ceci m'échappe tout à fait. L'idée de cette possibilité concomitante est en vérité une idée si mçnue, si ténue qu'il faut vos yeux de lynx pour l'apercevoir. Je vous admire à l'égal d'un homme que la force de sa vue mettrait en état de contempler ce spectacle rare : l'ombre d'un oiseau qui s'envole demeurer à l'endroit où il n'est plus. Possibilité concomitante ! Que je serais curieux de savoir quel soulagement me donnerait, dans'le lieu où j'irai infailliblement et où je demeurerai éternellement, l'éternelle possibilité concomitante de n'être point damné ?
LE PRÉDESTINÉ. (En hù-fnême.) 11 lui faut des vérités qu'on touche au doigt ; des idées quasi-matérielles dont il puisse remplir des bassins et des vases. (Au Réprouvé:) Si j'ai tâché de vous expliquer ce qu'enseignent les grands maîtres, c'était pour faire pénétrer dans votre coeur une douce espérance, eût-il dû s'y mêler quelque mélancolie. J'aurais voulu que devant ce tableau vous vous fussiez dit avec une nuance de consolation : Peut-être !
LE RÉPROUVÉ
Peut-être ! Le mot est doux en effet. J'aimerais à me le dire pour peu qu'il eût un sens. Mais il me semble
que vous avez bien changé de langage. Vous ne me dites plus comme tout à Theure : Soyez plein d'espérance !
{Le Prédestiné se tait,)
Je commence à comprendre.
En sorte que mon espérance d'être sauvé doit être, à l'égard de l'espéranoe ordinaire, ce que doit être à l'égard de la crainte ordinaire votre crainte d'être damné; or votre crainte ne devant avoir aucun rapport avec ce qu'on entend communément par crainte, mon espérance ne doit avoir non plus aucun rapport avec ce qu'on entend communément par espérance : et, au fond, l'une comme l'autre ne doit être rien du tout.
LE PRÉDESTINÉ
Jamais l'école n'a 6uï do pareils raisonnements.
Vous brouillez tout avec vos comparaisons. Au reste^ si vous avez tant de peine à comprendre que ce qui arrivera infailliblement n'est pas inévitablQ^ comment verriez-vous la dififérence du sens composé et du sens divisé?
Le caractère exceptionnel de notre .situation me permet d'employer des expressions très-nettes, et de là le vif relief d'oppositions en apparence extrêmes telles que celle-ci : « Une chose très-certaine, j» c qui peut-être n'arrivera pas, »
Pour ceux qui ne jouissent pas d'une vision semblable à la nôtre, U faudrait modifier les termes: les (ermesseulement. Au lieu de dire ; Une chose très-eer-
itô LE PRÉDESTINÉ, LE RÉPROUVÉ :
taine, peut-être n'arrivera pas, on dirait: Une chose connue certainement de Dieu comme devant arriver, peut ne pas arriver. Vous entendez? Peut ne pas arriver.