TIII PRÉFACE DE L'ÉDITEUR
deux vies, pour ainsi dire, et deux tourments : le travail de l'enseignement, instable et peu rétribué, qui défrayait la subsistance journalière et permettait de payer l'intérêt de la dette ; puis , dans les heures qui pouvaient s'arracher à ce premier devoir, la passion de l'idée, la Recherche de la Vérité^ un devoir aussi pour ceux qui ont mission. Les épreuves de cette douloureuse existence furent pourtant adoucies par les soins d'une personne (1) qu'on ne saurait trop louer, et qui
(1) Marianne Feillet, qui a obtenu l'un des prix de la fondation Monthyon, en 1864, sur le rapport de M. Albert de Broglie. Il est extrêmement regrettable que le rapporteur ait été conduit, faute de données sufBsante8,à abaisser le caractère de Jules Lequier pour relever celui de Marianne FeiUet. M. Albert de Broglie aurait pu trouver, même sans sortir des rangs de ses collègues de l'Institut, des renseignements qui lui eussent épargné l'erreur étrange de présenter comme un faible d'esprit un bomme dont tous ceux qui l'ont approché, et cela dans le temps même d'une crise dont nous allons rapporter les circonstances « ont admiré l'énergie morale, la puissance de raisonnement, la mémoire merveilleuse et llntensité d'effort sur luimême.
Ceci concerne la question d'appréciation. Ajoutons maintenant que les dates mentionnées dans le rapport à l'Académie française, ou qui ressortent de ce rapport, sont entièrement contraires aux faits. Les nôtres sont authentiques, et réduisent à une période de soixante jours la durée d'une crise, et d'une crise unique, antérieure de onze ans à la mort de celui qui, selon le rapport, aurait . d'abord passé deux ans dans une maison de santé d'où il ne serait sorti
PHÉFAGE DE i'ÉDITEUB, IX
s-efforçait de tenir la place d'une mère vivement regrettée, ensuite par les bons offices de l'amitié et par le tendre dévouement , disons aussi par les sérieux sacrifices d'un ami cher entre tous, M. Paul Michelot.
Ce fut au moment le plus critique de la gestation de son oeuvre que Jules Lequier, confiné dans une solitude des Gôtes-du-Nord, excédé de travail et de veilles, exalté par un effort de concentration au-dessus dés forces humaines, se vit en proie à un accès aigu, qui, bouleversant chez lui l'usage delà raison, lui laissa cependant (à quelques heures près dont il perdit la mémoire , a-t-il raconté depuis) la pleine connaissance et la pleine possession de la pensée, le souvenir le plus exact et le plus précis des événements et de la succession de ses propres idées. Retenu d'abord à Saint-Brieuc, du 1^*^^ au 3 mars 1851, puis à l'asile de Léhon, près Dinan, du 3 mars au 1 1 avril, il fut conduit à Paris dans la maison de M. Blanche, et y séjourna du 12 au 29 avril de la même année. Sorti de cet établissement où il reçut les soins les plus dévoués de la
qae pour éprouver bientôt après une rechute, et, en somme, aurait traîné sa raison constamment affaiblie pendant vingt ans (depuis 1842, année de la mort de sa mère, jusqu'à 1862, année de sa propre mort).